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L'Affaire du Luxembourg. Calmann Lévy

tendus, tandis que la France, en formulant des conditions inacceptables, ne cachait plus ses arrière-pensées de vengeance et de conquête.

Le duc do Gramont avait mis l'honneur national solenellement en cause, il lui fallait pour le satisfaire, une concession qui fût à la hauteur de ses violentes déclarations. Il hésita cependant, avant de brûler ses vaisseaux ; il eut conscience de sa responsabilité, il comprit qu'il avait dépassé la mesure en réclamant une garantie écrite; il réduisit ses demandes à une promesse verbale. « Faites un dernier effort auprès du roi, télégraphiait-il à M. Benedetti, diteslui que nous nous bornons à lui demander de défendre au prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation. Qu'il nous dise: je le lui défendrai et qu'il vous autorise à me l'écrire, ou qu'il charge son ambassadeur de me le faire savoir et cela nous suffira. »

11 était trop tard, les passions se réveillaient en Prusse, l'armée et la bureaucratie s'attaquaient à la faiblesse du souverain, le parti national s'agitait bruyamment et M. de Bismarck s'appliquait dans l'ombre à nous couper la retraite. Exiger des garanties pour l'avenir, même dans une forme adoucie, c'était s'exposer à un refus certain. Le roi était arrivé à la dernière

limite des concessions. Il fit dire à notre ambassadeur par un de ses aides de camp, dans les termes les plus courtois, qu'il ne pouvait faire davantage après avoir donné son approbation entière, et sans réserve, au désistement.

Les calculs de M. de Bismarck se trouvaient justifiés : de provoqués, nous devenions provocateurs. Le moment était venu pour le ministre prussien de démasquer ses batteries, de nous pousser dans nos derniers retranchements. Il était certain que le roi était à bout de patience, que l'Europe nous désapprouvait, que les passions germaniques se réveillaient, il n'avait plus de ménagements à garder ; il allait rentrer en scène par un coup de maître, d'une façon retentissante.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet, il faisait remettre à l'agence Wolf une dépèche, qui, d'après ses calculs, devait surexciter les passions à Paris et jeter le gouvernement français dans un redoutable dilemme: reculer ou se précipiter sur la pointe de son épée . Il annonçait urbi et orbi que le roi avait refusé de recevoir l'ambassadeur de France et qu'il lui avait fait notifier par un aide de camp qu'il n'avait plus rien à lui communiquer. Cette dépêche n'avait qu'une valeur diplomatique relative, le cabinet

de Berlin pouvait la désavouer bien qu'il l'eût dictée et fait adresser, contrairement aux usages de sa chancellerie, à ses agents à l'étranger. Quelques-uns s'y laissèrent prendre; M. de Wertern, à Munich, et le général de Rœder, à Berne, en firent l'objet d'une communication officielle *. Leurs propos belliqueux, signalés par le marquis de Cadore et le comte de Guitaut-Comminges, permirent à M. de Gramont d'interpréter le télégramme dans le sens d'un outrage, infligé publiquement, et en quelque sorte officiellement1, à la France, par la Prusse. Le gouvernement de l'em-

1. Dépêche du comte de Guitaut. — Berne, 14 juillet 1870. — «Le général de Rœder a remis au président fédéral une dépèche de M. de Bismarck annonçant le refus du roi Guillaume de s'engager comme roi de Prusse de ne jamais donner son consentement à la candidature du prince de Hohenzollern s'il en était de nouveau question, et le refus de S. M. de recevoir notre ambassadeur. »

Dépèche du marquis de Cadore. — 14 juillet 187U. — «M. de Wertern a dit à M. de Bray que le roi de Bavière serait sans doute impressionné par ce fait, que M. Benedetti a abordé le roi de Prusse sur la promenade, d'une manière provocante, pour lui demander de l'autoriser à télégraphier à son gouvernement, que S. M. s'engageait à refuser à tout jamais son autorisation au prince de Hohenzollern de revenir sur sa détermination.

» Le comte de Bray, très ému en face de cette dépêche télégraphique, me prie de vous dire, qu'après la renonciation du prince de Hohenzollern, l'opinion publique en Bavière ne comprendrait pas que nous fassions la guerre, uniquement pour oblenir de la Prusse des garanties qu'elle croit de sa dignité de refuser dans la forme exigée. Il espère que nous n'insisterons pas et que nous accepterons une transaction proposée par les puissances. »

pereur ne s'arrêta qu'au procédé, dont l'intention était manifeste, il se refusa de voir le piège.

La paix, certaine un instant, était subitement remise en question. Que s'était-il passé? Les versions sont contradictoires>Tant que tous les acteurs mêlés de près ou de loin à ce drame funeste, ne se seront pas expliqués, il sera difficile d'écrire une page d'histoire définitive. M. Emile Ollivier prépare, dit-on, un volume qui sera la justification de sa politique. Personne n'a jamais mis en doute ses sentiments pacifiques, il les a affirmés en toutes circonstances, à la tribune, dans ses entretiens particuliers. Mais il importe d'être fixé sur les causes secrètes qui ont déterminé le chef du cabinet du 2 janvier, à sacrifier ses tendances, d'un instant à l'autre, au parti de la guerre. « J'étais devant mon bureau, 4 m'a-t-il dit un

On remarquera que le général de Roeder communiquait la dépêche au président fédéral, tandis que M. de Wertern se bornait à signaler les procédés de notre ambassadeur au ministre dirigeant du roi de Bavière. La dépêche prussienne provoqua dans tous les centres diplomatiques une grande émotion, mais nulle part on ne lui attribua le caractère officiel qu'on lui prêtait à Munich et à Berne. M. de Bismarck reconnut, du reste, peu de jours après, dans sa circulaire du 20 juillet, que la dépêche n'avait été adressée à ses agents qu'à titre d information et que le roi n'avait été l'objet d'aucun outrage.

1. J'eus occasion de voir M. Emile Ollivier après mon retour de Florence, à Montcalieri, près de Turin, où il s'était retiré après le 4 septembre. L'entretien eut lieu le 5 mai 1871.

jour, occupé à rédiger la déclaration conciliante arrêtée dans le conseil, après le désistement du prince de Hohenzollern, et dont je devais donner lecture à la Chambre. J'étais heureux d'avoir su conjurer un conflit qui, un instant, paraissait imminent, lorsque le duc de Gramont entra dans mon cabinet profondément ému. Il tenait en main des documents et, entre autres, la dépêche télégraphique que M. de Bismarck avait expédiée à ses agents pour les informer que le roi, après avoir été insulté par notre ambassadeur, avait refusé de le recevoir. « C'est un soufflet, disait-il, que la Prusse applique sur la joue de la France, je déposerai mon portefeuille plutôt que de supporter un pareil outrage ». Je voulais la paix, je la poursuivais ardemment, sans relâche; j'avais réussi à faire prévaloir la conciliation, d'accord avec l'empereur, qui combattait de toute son autorité les résolutions extrêmes, et je me trouvais subitement sous le coup d'une provocation, en face de la guerre. » M. Emile Ollivier n'a rien ajouté à ces confidences, mais dans des entretiens qu'il a eus depuis, et dont l'écho m'est revenu, il a été plus explicite. Il a raconté, qu'au reçu de la dépêche que M. de Bismarck avait adressée à ses agents et fait reproduire par ses journaux, le

conseil fut convoqué sans délai, et si hâtivement que deux des ministres ne purent être atteints, en temps utile, par les lettres de convocation. L'empereur ouvrit la séance en disant, que le secret des délibérations qu'on s'était promis le mâtin, n'avait pas été observé ; qu'on lui avait reproché depuis, d'avoir méconnu le plébiscite, outrepassé son rôle, en imposant en quelque sorte à ses conseillers, la politique de la paix. « Je suis aujourd'hui, je le reconnais, aurait-il ajouté, un souverain constitutionnel; il est de mon devoir de m'en remettre à votre sagesse, à votre patriotisme, pour décider du parti qu'il nous reste à prendre en face des incidents qui viennent de se produire. /> Les débats s'engagèrent aussitôt; le duc de Gramont soumit au conseilles documents qui portaient atteinte à l'honneur de la France, et sur les instances du maréchal Lebœuf, on arrêta la convocation immédiate des réserves.

Il ne pouvait plus être question de congrès, la dernière chance de médiation était enlevée aux puissances.

Le 14 juillet, le courant changeait brusquement en Allemagne ; on eût dit une renverse de vent. La presse venait d'être relevée de sa consigne. « La candidature du prince de Hohenzollern, disaient les journaux officieux, n'est qu'un pré-

texte, l'empereur veut la guerre à tout prix ; la Prusse n'aurait plus de raison d'être en Allemagne, si elle se soumettait aux exigences de la France. Une insolence inouïe a reçu la réponse qu'elle méritait; on a mis à la porte l'ambassadeur français, représentant la personne même de l'empereur. »

« Hier, écrivais-je à la date du 14 juillet, tout le monde croyait à la paix, ce matin, personne ne doute plus de la guerre. Les articles véhéments de la Correspondance provinciale, dans lesquels V. E. est personnellement prise à partie, un entrefilet d'origine semi-officielle daté d'Ems et disant que le roi, au lieu de recevoir .notre ambassadeur, lui aurait fait répondre par un de ses aides de camp qu'il n'avait plus rien à ajouter aux explications qu'il lui avait fournies, tout cet ensemble de nouvelles, ainsi que le langage déplus en plus acerbe des journaux, ont soulevé les plus vives alarmes.

» Tout semble indiquer, en effet, que les résolutions violentes l'ont emporté dans les conseils du roi Guillaume. On tient la mobilisation pour imminente, ainsi que la convocation des Chambres et du parlement du Nord, qui serait transformé en Parlement allemand. Depuis plusieurs jours déjà, les réserves ont été appelées sous les dra-

peaux, sans bruit, par convocations individuelles, et les soldats sont rompus aux fatigues par des marches forcées. Quant aux places fortes, elles sont de longues date largement approvisionnées. Le gouvernement prussien ne sera donc pas pris au dépourvu; il le sera d'autant moins que les perfectionnements apportés sans relâche à son plan de mobilisation, que déjà je vous signalais dans ma correspondance de Francfort, lui permettront d'avoir dans le plus court délai — neuf à douze jours — toutes ses forces sur pied. Lors de l'affaire de Luxembourg, il croyait avoir sur nous l'avantage de la vitesse et la supériorité du nombre; aussi voulait-il prendre l'offensive et porter la guerre sur notre territoire. L'avantage du nombre lui est resté, grâce au service obligatoire; mais sa mobilisation sera-t-elle plus rapide que la nôtre? Tout est là. Les états-majors prussiens feront cle suprêmes efforts pour nous devancer, nous surprendre en pleine formation ; ils tâcheront de l'emporter dans les premières rencontres; ils savent que le sort de la campagne dépendra des premières victoires, qu'elles décideront des alliances et de la transformation de l'Europe. Il ne faut pas nous le dissimuler, si la fortune des armes nous était contraire, nos provinces de l'Est seraient perdues; elles seraient, par droit de

conquête, annexées à l'empire d'Allemagne.

» En attendant, les appréhensions sont, vives tout le long du Rhin ; on ne doute pas que toutes nos dispositions ne soient prises pour envahir instantanément le Midi de l'Allemagne, aussitôt la guerre déclarée. On s'attend à l'occupation immédiate du grand-duché de Bade; cette mesure serait d'un effet moral considérable; l'occupation de Carlsruhe, qui est le siège des agitateurs prussiens, exercerait sur le Wurtemberg et la Bavière, encore perplexes, une action peut-être déterminante. On s'attend aussi à l'apparition d'une escadre à Copenhague avec trente mille hommes de débarquement. Déjà le bruit court qu'un de nos corps d'armée serait en marche sur le Luxembourg. Nos coups devront être foudroyants, je ne saurais trop le répéter, si nous voulons empêcherle Midi de se rallier autour du drapeau allemand dès le début de la guerre. »

La paix ne tenait plus qu'à un fil. Tout indiquait que la Prusse ne se prêterait plus à aucune transaction et que le gouvernement impérial, insensible à tous les avis, frappé de vertige, s'arrêtait aux résolutions extrêmes, sans plan arrêté, sans alliés et sans craindre d'assumer le rôle de provocateur. Je ne cachai pas mes impressions au duc de Gramont. Voici le tableau que je lui traçai de la situation :

Hambourg, 41 juillet 1870. — « Personne ne s'entend mieux que M. de Bismarck à impressionner l'opinion publique au profit de sa politique et à régler sa* conduite suivant les circonstances. Tant qu'il s'est senti mal engagé dans l'incident espagnol, il s'est effacé et il a prescrit à sa presse, dont nous connaissons la savante organisation, l'ordre de maintenir sa polémique au diapason le plus modéré. Le roi, d'ailleurs, était hésitant et il fallait compter avee ses irrésolutions. Il savait aussi qu'en Allemagne on blâmait les agissements de la politique prussienne au delà des Pyrénées et que, tout en regrettant les termes excessifs de notre mise en demeure, on n'admettait pas que la candidature d'un prince de Hohenzollern pût amener des complications redoutables entre deux grands pays. Mais le chancelier était à peu près certain que nous ne serions pas satisfaits d'une renonciation indirecte, sans garantie pour l'avenir; il était convaincu que nous formulerions des demandes plus complètes et plus pressantes. Il lui importait donc de s'effacer entièrement et de nous laisser directement aux prises avec les susceptibilités et la dignité du roi, qu'il excitait, dit-on, sous main. Il dégageait, par cette tactique, sa responsabilité des conséquences d'un refus, et, en

arrangeant ensuite à sa façon, dans les journaux et dans ses dépêches télégraphiques, les démarches et les paroles de notre ambassadeur auxquelles il donnait le caractère le plus blessant pour S. M., il était certain de soulever, non seulement en Prusse, mais dans toute l'Allemagne, où le sentiment dynastique a encore de profondes racines, un cri d'indignation générale. C'est ce qui n'a pas manqué de se produire, et partout, sur la foi des versions calomnieuses colportées par ses gazettes, le courant de l'opinion publique, qui lui était contraire, s'est retourné comme par enchantement. 11 est démontré aujourd'hui pour tous les Allemands que nous avons, de propos délibéré, insulté le roi Guillaume, le plus chevaleresque des souverains, et que nous l'avons fait avec l'intention caractérisée de provoquer la guerre. J'ai essayé en vain de rectifier autour de moi les faits et d'énumérer la série des provocations dont nous avons été l'objet de la part de M. de Bismarck depuis 48G6 ; je n'ai réussi à convaincre personne. Tous les torts sont maintenant de notre côté ; on ne voit plus que le roi insulté et l'Allemagne provoquée. Cette conviction aurait malheureusement aussi passé le Mein, s'il faut en croire la presse prussienne. Le sentiment national, surchauffé

dans l'armée et dans les masses par l'incident d'Ems, s'imposerait, à l'heure qu'il est, à tous les gouvernements méridionaux.

» Aussi les dépêches télégraphiques à sensation, lancées dans toutes les directions, affirment-elles, la fidélité inébranlable de la Bavière et du Wurtemberg aux traités d'alliance. Ces assurances ne contribuent pas peu à exciter le patriotisme au nord de l'Allemagne, en inspirant aux plus timides, une confiance absolue dans l'issue de la guerre.

» L'Allemagne est faite maintenant, disent les journaux; nous sommes tous unis de la mer aux Alpes ; le roi partira pour l'armée comme protecteur de la Confédération du Nord, mais il reviendra empereur d'Allemagne. »

» Le consul général d'Angleterre, dont deux fils sont enrégimentés dans l'armée prussienne, me dit que l'enthousiasme est grand à Berlin, que personne ne doute de la victoire et qu'on parle de l'Alsace comme d'une conquête désormais certaine. M. Ansley m'apprend également que des dépêches affichées à l'instant à la Bourse, annoncent que le Danemarck a proclamé sa neutralité; cette nouvelle aurait soulevé des transports d'allégresse. Il m'en coûte de la tenir pour certaine, car le Danemarck, par sa position, est appelé à

jouer un rôle trop important clans nos combinaisons stratégiques, pour que notre diplomatie ait pu négliger de s'assurer, de longue date, son alliance. D'après M. Ansley, le président des duchés de l'Elbe, le baron de Scheel-Plessen, aurait paru à Copenhague avec la menace d'envahir instantanément le Jutland si l'on hésitait à donner les gages que réclamait le cabinet de Berlin. Le conseil des ministres aurait délibéré pendant deux heures sur cet ultimatum, et finalement, ne pouvant compter sur une assistance immédiate de la France, il se serait décidé à ne pas participer aux événements de la guerre. Cette résolution, si elle devait se confirmer, aurait une gravité sur laquelle je ne crois pas devoir insister. Elle ne manquera pas d'avoir un immense retentissement en Allemagne, où l'alliance danoise nous paraissait assurée en tout état de cause. Dès le début des complications actuelles, les journaux allemands ne dissimulaient pas leurs craintes à ce sujet. Ils ne se préoccupaient pas moins de notre entente avec l'Autriche et avec l'Italie; ils appréhendaient des démonstrations militaires sur les frontières de la Silésie, de la Bavière et du Tyrol; ils s'attendaient surtout à une pression caractérisée et décisive du cabinet de Vienne sur les cours du Midi. Ils se montrent aujourd'hui

fort rassurés ; ils affirment que la France ne peut pas compter sur l'assistance effective de ces deux puissances ; ils s'appuient sur les manifestations de la presse italienne et surtout sur le langage des organes officieux de la chancellerie impériale, qui, en effet, parlent avec ostentation du désintéressement militaire et politique de l'Autriche. Les prévisions de M. de Bismarck au sujet de l'attitude éventuelle du gouvernement autrichien, signalées maintes fois dans ma correspondance et dont je vous entretenais récemment encore, se trouveraient donc pleinement justifiées.

» Si l'on s'en tenait aux nouvelles diplomatiques répandues par la presse officieuse, dans une pensée facile à comprendre, nous entrerions en campagne sans aucun allié. Je ne voudrais pas préjuger l'attitude du cabinet de Vienne pendant le cours des événements; mais, je le répète, j'ai de la peine à croire que le cabinet de Copenhague, en admettant qu'il se retranche réellement derrière la neutralité pour échapper à une invasion prussienne immédiate, reste insensible à l'apparition de nos escadres sur les côtes danoises avec des troupes de débarquement. Les sentiments dont s'inspirent l'armée et les populations ne manqueront pas de l'entraîner, il est permis de

l'espérer, malgré les engagements que la communication prussienne a pu lui faire prendre dans une heure de défaillance.

» Toutefois, je ne saurais trop conjurer le gouvernement de l'empereur, d'aviser, dès à présent, aux moyens de défense les plus extrêmes, et de nous préparer, moins à une campagne sur le Rhin, qu'à une lutte à outrance, jusqu'au couteau, suivant l'expression des journaux : c'est la nation entière que nous devons, sans perdre une minute, appeler sous les armes pour repousser le choc dont nous sommes menacés. La guerre prend en effet, dans le Nord surtout, un caractère national ; toutes les résistances autonomes sont dominées ou brisées. M. de Bismarck a réussi par ses savantes manœuvres à réveiller le sentiment de la justice et de l'équité, si profond chez les Allemands, et il n'est personne, de ce côté-ci du Rhin, qui ne soit convaincu à présent, que la guerre était irrévocablement arrêtée dans notre esprit, dès le début de l'incident espagnol.»

Les passions grandissaient au Nord et au Midi, elles se confondaient comme deux courants électriques dans un irrésistible élan de patriotisme. Les gouvernements méridionaux étaient débordés; ils ne pouvaient plus équivoquer sur le casus fœderis, l'agression était manifeste, ils livraient

leurs armées à la Prusse. Notre envoyé à Stuttgard, le comte de Saint-Vallier, dans un langage pathétique, se rendait l'interprète attristé des plaintes et des regrets de la cour de Stuttgard. Il dressait, sans le vouloir, l'acte d'accusation que l'histoire dirigera contre un ministre qui, dominé par le parti militaire, insensible aux appréciations de sa diplomatie, réglait la marche des événements, au gré de son imagination. L'histoire remet tout en place, le courage et les défaillances : elle révèle les fautes commises et les services rendus.

« Vous voulez la guerre, disait le baron de Varenbùhler à notre ministre, le 15 juillet, vous la voulez malgré toutes vos assurances pacifiques, malgré tous vos intérêts, malgré les mauvaises récoltes, malgré les gages de tranquillité et de calme que vous avez trouvés dans le plébiscite. Il y a huit jours, vous aviez tout le monde avec vous; l'opinion en Europe approuvait votre juste susceptibilité ; elle reconnaissait le bien fondé de vos griefs. Vos journaux ont commencé à détacher de vous vos amis, en prodiguant l'outrage à des souverains, à des peuples étrangers ; ils ont donné prise sur nous à la Prusse, ils ont facilité son action en lui permettant d'exalter les passions ; ils nous ont rendu im-

possible l'attitude de réserve que nous étions déterminés à garder. .

» Le désistement du prince Léopold avait apaisé les alarmes, rendu la confiance aux affaires, l'espoir aux gouvernements; il constituait pour la France un beau et légitime succès. La Prusse, malgré l'énergie de vos déclarations, avait cédé ; elle s'était humiliée devant la France, car le prince Antoine n'a pas envoyé sa reuonciation sans y être engagé sous main par le roi Guillaume. Celait donc un triomphe pour la France, un abaissement pour sa rivale. Tout le monde applaudissait à ce double résultat, habitué que l'on était depuis quatre ans à voir l'arrogance du côté de la Prusse, la modération du côté de la France. Tout à coup, au milieu de cet abaissement, vous formulez de nouvelles exigences, l'Europe y répond par un cri d'étonnement, vos amis par un cri de douleur; vous compromettez les résultats acquis et vous donnez raison à vos adversaires qui vous accusent de vouloir la guerre à tout prix. Le mérite de la modération vous échappe, il est maintenant du côté de la Prusse. Vous étiez l'offensé, vous êtes le provocateur. Le vieux roi Guillaume, abreuvé d'injures par vos journaux, est resté patient pendant toute une semaine,

mais ii n'y a plus à compter que sa longanimité se prolonge ; c'est un refus que vous allez chercher, un refus qui vous obligera ou à reculer en perdant tous vos avantages, ou à tirer l'épée, à exposer l'Europe aux horreurs de la guerre, sans avoir un grief sérieux à invoquer à l'appui de votre imprudente détermination. Je reçois de tous côtés des télégrammes où le blâme a remplacé l'approbation que vous aviez rencontrée jusqu'ici. La presse européenne vous devient hostile, la presse allemande, calme au début, devient violente, belliqueuse. L'irritation va grandir de part et d'autre, le feu va s'étendre, il ne pourra plus être éteint que dans des torrents de sang. Je vous le déclare avec chagrin, votre gouvernement assume par ses nouvelles résolutions, une terrible responsabilité. D'ailleurs, que signifie cette garantie que vous réclamez? A-telle une importance réelle? Je soutiens que non. La renonciation des Hohenzollern est signée par le chef de famille, comme l'acceptation de la candidature avait été signée par lui. Cette renonciation est faite avec l'agrément du roi de Prusse, elle est inspirée par ses conseils, elle est lancée à la face de l'Europe qui en prend acte et qui ne tolérerait pas que ses auteurs viennent à manquer plus tard aux engagements

qu'ils ont contractés solennellement. Le candidat lui-même s'est enlevé par ce refus tout prestige aux yeux du peuple espagnol. Vous ne pouvez donc raisonnablement redouter pour l'avenir son élection par les cortès, ni son acceptation, parce qu'elle le déconsidérerait à tout jamais aux yeux du monde entier. Ces réflexions sont celles de toute l'Allemagne, qui ne voit plus dans vos nouvelles exigences que le désir d'humilier un souverain qui est, après tout, un prince allemand.

» Les actes du roi de Prusse avaient depuis quatre ans semé dans nos cœurs de graves rancunes, votre hautaine insistance nous force à nous rappeler qu'il est un des chefs de la nation germanique et que l'insulte qu'il subirait de la part d'un gouvernement étranger retomberait sur tous les États allemands. Vous rendez notre cause solidaire de la sienne, vous nous jetez dans les bras de la Prusse, vous cimentez notre alliance. Hier j'ai décliné les ouvertures prussiennes: tout à l'heure je vais être forcé de les accueillir. Je sais qu'il en est de même à Munich. La Prusse va donc pouvoir compter sur l'alliance du Sud . »

Ce rapport émouvant, dont le résumé était expédié par le télégraphe, dans la journée du 15, — quatre jours avant l'envoi de la décla-

ration de la guerre à Berlin — se terminait ainsi : « La journée d'hier n'a fait qu'augmenter les alarmes, tous mes collègues partis en congé sont revenus en hâte. Leur langage nous est devenu unanimement contraire. Le ministre du roi Louis, qui cependant est très sympathique à la France, dit que la Bavière sera forcée de faire cause commune avec la Prusse. Les agents de Russie et d'Italie ne cachent pas leur hostilité, le ministre d'Angleterre nous, blâme énergiquement, le ministre d'Autriche lui-même, n'apporte aucun ménagement dans ses critiques.

» Telle est la fâcheuse situation dans laquelle nous placent les derniers événements. J'ai tenu à vous en transmettre un exposé sincère et à vous faire voir comment, de favorable au début, elle est devenue rapidement mauvaise *. »

Ces impressions étaient confirmées de tous côtés. L'Angleterre s'écartait du débat, la Rus-

1. Cette dépêche, d'un accent si sincère, au lieu de donner à réfléchir au duc de Gramant, l'exaspéra à en juger par une note tracée de sa main. « On ne peut réellement pas laisser passer, écrivait-il, les appréciations de cette dépêche. S'il suffit de quelques articles de journaux, comme le Pays et la Liberté, pour changer le point de vue auquel se placent les hommes politiques du Wurtemberg et les progrès, soi-disant sensibles, que depuis quatre années notre politique avait faite dans ce pays, il faut avouer que les progrès étaient plus apparents que réels. Ils sont en vérité de peu de valeur. Rien n'est plus faux que le parallèle établi dans cette dépêche entre la presse française et la presse

sie se montrait hostile, l'Italie équivoque et l'Autriche mécontente. « Il importe qu'il n'y ait pas de malentendus, écrivait le comte de Beust à la date du 8 juillet, au prince de Metternich ; je tiens à ce que l'empereur et ses ministres ne se fassent pas l'illusion de croire qu'ils peuvent nous entraîner simplement à leur gré, au delà de ce que nous avons promis. Le seul engagement que nous avons pris, c'est de ne pas nous entendre avec une tierce puissance. Nous le tiendrons ; mais parler avec assurance ainsi que l'a fait le duc de Gramont, dans le conseil des ministres, de corps d'observation que nous placerions en Bohême, c'est pour le moins s'avancer bien hardiment. Rien n'autorise le gouvernement français à faire entrer cette combinaison dans ses calculs. Le cas de guerre ajoutait M. de Beust, a bien été discuté dans les pourparlers, toutefois il n'a pas été arrêté et même si on voulait donner une valeur plus réelle

prussienne. Les deux presses se valent. C'est voir les choses à un point de vue fort étroit que de voir dans la polémique des journaux, le changement des esprit*. Nous n'avons jamais eu la moindre conGance dans la fixité de M. de Varnbuhler dont les impressions sont toujours changeantes, et quelque prix que nous mettions à son adhésion, cette considération ne saurait influer sur nos appréciations quand il s'agit de l'honneur national. 11 est important que M. de Saint-Vallier pose nettement au cabinet de Stuttgard la question de savoir : 1° s'il se place avec la Prusse

aux projets restés à l'état d'ébauches, on ne saurait en tirer la conclusion, que nous sommes tenus à une démonstration armée dès qu'il conviendrait de nous la demander1. »

En exigeant du roi Guillaume des garanties pour l'avenir après le désistement du prince de Hohenzollern, nous rompions les ponts, nous enlevions toute chance à une intervention diplomatique. Le destin semblait nous pousser à écarter nousmêmes les obstacles qui devaient arrêter l'audace et la fortune du comte de Bismarck. A partir du 14 juillet tout sentait la poudre en Allemagne; les passions étaient déchaînées, ma dernière dépêche de Hambourg porte la date du 18. Je l'écrivis en proie aux plus tristes appréhensions ;

du côté de nos ennemis; 2° s'il entend garder une neutralité parfaite; 3% s'il entend faire cause commune avec nous. — De sa réponse dépendra notre manière d'agir envers le Wurtemberg.

»En ce qui touche les ministres d'Autriche et d'Italie accrédités à Stuttgard, dont l'un, l'envoyé italien, ne cacherait pas son hostilité et dont l'autre, l'envoyé autrichien, n'apporterait aucun ménagement à ses critiques, leur conduite est tellement inexplicable et tellement contraire à l'attitude prise par leurs gouvernements respectifs, que je prie M. de Saint-Vallier de me confirmer ses assertions à leur égard, me réservant de m'en expliquer à Vienne et à Florence. »

1. Il importe de dire, pour la justification de notre ministre des affaires étrangères, que M. de Beust dans ses pourparlers confidentiels n'était pas toujours aussi décourageant que dans son langage officiel. Il ne craignait pas, dans ses épanchements intimes, d'entretenir nos illusions sur son concours éventuel. La politique autrichienne était complexe, elle louvoyait, elle attendait

déjà au mois d'avril 1867, j'avais ressenti les douloureuses émotions qui sont réservées parfois à la diplomatie à la veille d'une déclaration de guerre. Je faisais, comme alors, mon examen de conscience; je me demandais si dans l'accomplissement de ma mission je n'avais pas failli à mes devoirs, si ma clairvoyance ne s'était pas trouvée en défaut. Tout en cédant au découragement, je me rattachais à de décevantes espérances. Je voyais apparaître nos escadres à Copenhague avec trente mille hommes de débarquement, alors qu'on réunissait à peine trente mille hommes pour la défense de l'Alsace !

« Hambourg, écrivais-je, commence à regorger de troupes qui seront dirigées sur les duchés de l'Elbe pour maintenir le Danemarck en respect et s'opposer à nos tentatives de débarquement. Trente mille Français débarquant inopinément à Copenhague nous vaudraient l'alliance danoise et

pour se prononcer, le résultat des premières rencontres, elle négociait sans conclure, avec l'arrière-pensée de régler sa conduite d'après les circonstances; il lui importait surtout de ne pas s'exposer à notre ressentiment, a 11 ne faut pas qu'un accès de mauvaise humeur, écrivait M. de Beust au prince de Metternich, nous ménage une de ces évolutions subites auxquelles la France nous a habitués. C'est un dangereux écueil qu'il s'agit d'éviter; faites donc sonner bien haut la valeur de nos engagements, notre fidélité à les respecter, afin que l'empereur Napoléon, ne s'entende pas, tout à coup avec la Prusse, à nos dépens. »

38 INTRODUCTIOxN

forceraient la Prusse à concentrer au moins cent cinquante mille hommes dans le Nord pour protéger ses côtes et même sa capitale. — L'Allemagne semble avoir conscience de la lutte gigantesque qui va s'engager; elle ressemble à un vaste camp, la nation entière se met sous les armes. Un silence presque solennel où perce la haine a fait place aux clameurs des premiers jours. Le vide se fait autour de la légation; mes meilleurs amis l'évitent. Elle est, du reste, surveillée nuit et jour par les émissaires du baron Magnus, le ministre de Prusse. Il en est venu quelques-uns m'offrir leurs services en invoquant leurs sympathies pour la France; je les ai froidement éconduits. — J'ai prié le syndic de faire préparer mes passeports et je lui ai demandé instamment de me faire notifier la rupture des relations diplomatiques dès que le télégraphe l'aura informé de la remise de notre déclaration de guerre au comte de Bismarck. J'ai hâte d'arriver à Paris pour vous faire part de mes impressions. »

Le 19, à sept heures du soir, le secrétaire du Sénat me remettait mes passeports f. Tous mes préparatifs étaient faits, je quittai Hambourg aussitôt. Je laissai l'Allemagne tout entière soulevée,

1. J'étais accrédité auprès de sept États : le grand-duché de Mecklembourg-Schwerin, le grand-duché de Mecklembourg-Strelitz, le

courant aux armes, grave, solennelle, haineuse, comprenant qu'il s'agissait d'une lutte suprême^ prête à tous les sacrifices. A Paris, je ne vis que des esprits agités, des scènes tumultueuses, des bandes avinées, se livrant à des saturnales patriotiques. Le contraste était poignant.

J'avais précipité mon départ de Hambourg; les communications étaient rompues entre les deux pays, les voyageurs et les correspondaaces, ne pénétraient plus en France que par des voies détournées, il devait tarder au Gouvernement de conférer avec ses agents accrédités en Allemagne, de connaître leurs dernières impressions. Je me trompais. Le ministre avait d'autres préoccupations, et l'empereur rongé par la maladie,

grand-duché d'Oldenbourg, le duché de Brunswick, les villes libres de Hambourg, Brème et Lubeck. Le grand-duc de Schwerin et le grand-duc d'Oldenbourg me notifièrent sur l'heure, par télégraphe, la rupture des relations diplomatiques; ils étaient inféodés à la Prusse et convaincus de sa supériorité. Je ne reçus aucune communication du duc de Brunswick, ni du grand-duc de Strelitz; ces deux princes n'étaient pas en communauté de sentiment avec la cour de Berlin. A Lubeck, où l'hostilité contre la France était de tradition, on se porta devant notre vice-consulat, pour y hriser ,1'écusson impérial. Le cri de guerre, qui dans la soirée du 15 retentit si dramatiquement dans toute l'Allemagne, sur une dépêche laconique, émouvante, qui fut à la même heure affichée dans les villes et jusque dans les bourgades, n'empêcha pas mes amis, à Hambourg, d'accourir à la légation, pour me donner, sous la première impression, des témoignages touchants de leur sympathie et de leurs regrets.

accablé par les soucis, ne donnait pas d'audiences. Je ne vis, dans les salons d'attente des Tuileries, que quelques officiers d'ordonnance, insouciants, désœuvrés. Ils jouaient aux cartes, tandis que le souverain, opposé à la guerre, adonné au fatalisme, cédait aux sombres prévisions qui, peu de jours après, se reflétaient dans sa mélancolique proclamation.

Le duc de Gramont ne me reçut que le surlendemain, le 23 juillet. Je le trouvai superbe dans ses allures, hautain dans ses appréciations. Il croyait à la vertu des mitrailleuses ; elle paraissait être, à ce moment, le dernier mot de sa science diplomatique. Il voyait la Prusse écrasée, implorant la paix, et l'Europe émerveillée, sollicitant nos bonnes grâces, si bien qu'il dédaignait les alliances. « Nous aurons après nos victoires, me disait-il, plus d'alliés que nous n'en voudrons. » Il entendait avoir ses coudées franches au moment de la paix. Il en était à se féliciter de l'évolution de la Bavière et du Wurtemberg. « Vous aviez tort de croire, disait-il à M. de Saint-Vallier, que nous souhaitions la neutralité des royaumes du Sud, nous n'en voulons pas, elle gênerait nos opérations militaires, il nous faut les plaines du Palatinat pour développer nos armées. » Jamais politique n'avait procédé avec plus de

témérité, elle devait aboutir à des catastrophes.

A peine la guerre était-elle décidée, que les défectuosités de notre organisation militaire éclataient au grand jour. On s'aperçut que les calculs de nos états-majors ne répondaient pas à la réalité, que nos alliés éventuels restaient impassibles. On dut modifier le plan de campagne, sous le coup des événements, sous la pression d'avis multiples et contradictoires. On divisa nos forces au lieu de les concentrer, on se retrancha sur la défensive au lieu de « développer nos armées dans les plaines du Palatinat, » et de prévenir par la rapidité de nos mouvements la jonction des États méridionaux avec la Prusse1.

La diplomatie étrangère assistait, à ce moment, à deux spectacles bien opposés ; tandis qu'elle

1. D'après les plans combinés, discutés au début de l'année 1870 entre notre état-major et l'archiduc Albert, la France devait mobiliser, en treize jours, quatre cent mille hommes et former trois armées : celle de la Moselle, commandée parle maréchal Bazaine; celle de Châlons, dite de réserve, commandée par le maréchal Canrobert, et celle du Rhin, commandée par le maréchal Mac- Manon. La première, la plus considérable, était appelée à tenir en respect le gros des forces prussiennes, les deux autres prenaient l'offensive et opéraient leur jonction avec l'armée autrichienne. L'Autriche, ayant besoin de quarante-deux jours pour sa mobilisation, s'engageait à masser, dès le début de la campagne, quarante mille hommes à Pilna, sur les frontières de la Saxe, et quarante mille hommes à Olmutz, sur les frontières de la Bohême; l'Italie devait jeter quarante mille hommes en Bavière. Dans ces conditions la guerre n'avait rien qui pût alarmer la

voyait en Allemagne les armées s'ébranler méthodiquement, soutenues par un immense élan patriotique, elle constatait qu'à Paris le désarroi régnait dans les sphères gouvernementales, que la confusion présidait à nos préparatifs, que déjà la révolution s'affirmait dans les rues. Elle reconnaissait qu'elle avait surfait la puissance agressive de la France, elle comprit que le gouvernement de l'empereur s'était jeté, tête baissée, dans une formidable aventure qui le conduirait fatalement à sa perte. Déjà l'Autriche et l'Italie, désabusées, parlaient de neutralité, et M. de

France. La participation de l'Autriche et de l'Italie imposait forcément la neutralité au Wurtemberg et à la Bavière, l'alliance éventuelle de l'Autriche et de la France ne prévoyant, à vrai dire, qu'un cas de guerre : la violation flagrante du traité de Prague. L'incident espagnol renversa des combinaisons à peine ébauchées. Le gouvernement de l'empereur, au lieu de se concerter préalablement avec le cabinet de Vienne et le cabinet de Florence, céda aux passions militaires et aux entraînements irréfléchis de l'opinion. Aussi la France se trouva-t-elle, seule, en face de l'Allemagne entière avant d'avoir conclu ses alliances. Le plan de campagne, basé sur la coopération de l'Autriche et de l'Italie, dut être modiOé sous le coup des événements: on s'aperçut aussi que notre mobilisation reposait sur des calculs chimériques. — Les responsabilités sont difficiles à fixer. Tous ceux qui ont poussé à la guerre, ou mal rempli leur devoir, se sont cachés derrière l'empereur ou derrière le maréchal Lebœuf. L'histoire aura de la peine à saisir les vrais coupables; les papiers des Tuileries ont été brûlés et les archives du ministère de la guerre et même du ministère des affaires étrangères présentent de troublantes lacunes. Voir, à l'appendice, page 315, la mission de l'archiduc Albert et du général Lebrun.

Gramont affirmait toujours qu'elles répondraient résolument à son appel, à l'heure opportune!

Le Directeur politique ne partageait pas tant de quiétude. Il lisait les correspondances, elles devenaient alarmantes. Partout, en Europe, le sentiment public se retournait contre la France, les gouvernements ne nous ménageaient plus l'expression de leur désapprobation. Le prince Gortschakoff récriminait, il trouvait que Napoléon III, après avoir imposé un Hohenzollern à la Roumanie, au mépris du traité de Paris, avait mauvaise grâce de protester contre la candidature du prince Léopold, et l'empereur Alexandre renchérissait encore sur les réflexions déplaisantes de son ministre. Il mettait le sang-froid du général Fleury à de rudes épreuves : il lui parlait en termes amers de l'injure faite à son oncle, il disait que l'honneur n'était pas le privilège exclusif de la France *.

M. Despretz était un homme d'expérience, il donnait de sages conseils, mais l'on ne ques-

1. Dép. tél. du duc de Gramont au général Fleury: « On ne peut vraiment pas considérer comme une susceptibilité de notre part le langage que dicte le soin de notre honneur national et de notre intérêt politique. » — La première rédaction écrite de la main du ministre portait: « Je ne pense pas qu'on puisse appeler terrain de susceptibilité celui de notre honneur national et, si vous n'êtes pas disposé à nous y suivre, nous y marcherons seuls. »

tionnait plus personne. Il me demanda de suivre les manifestations de l'opinion au dehors et de résumer chaque jour, dans un travail d'ensemble, les nouvelles d'Allemagne. Mes appréciations le plus souvent irritaient le ministre, elles contrariaient son optimisme. Il ne se décida à les envoyer à Saint-Gloud et au quartier général, que sur la demande formelle de la régente. Toute sa politique était basée sur les victoires de nos armées, il les escomptait d'avance. Il prétendait surprendre la Prusse et la gagner de vitesse. Si les alliances n'étaient pas conclues, il était convaincu qu'elles le seraient après les premières rencontres. C'est la seule explication à donner à l'incohérence de sa politique, au déplaisir que lui causaient les réflexions chagrines l.

Sans illusions sur le dénouement de la guerre, je m'efforçai d'impressionner les hommes dont dépendait notre salut. Je les conjurai de se départir de leurs présomptions et de songer, moins à une entrée triomphale à Berlin, qu'à la défense de notre capitale. Je connaissais l'organisation de l'armée prussienne; je l'avais étudiée avec une sollicitude incessante depuis la fin de 4866, convaincu que les préparatifs qui se poursuivaient

1. Il était sous la coupe de généraux qui lui reprochaient amèrement ses lenteurs diplomatiques!

fiévreusement sous mes yeux, se retourneraient au moindre prétexte contre la France.

Déjà en 1867, le 11 mai, le jour même où la conférence de Londres réglait la question du Luxembourg, qui nous avait valu de si chaudes alarmes, j'écrivais au ministère : « Les procédés courtois vont succéder maintenant aux menaces , mais les visites royales et les propos de M. de Bismarck ne sauraient plus nous faire oublier le danger permanent dont nous sommes menacés depuis que le roi Guillaume peut, en vertu de sa réorganisation militaire, avec des approvisionnements toujours au grand complet, et ses nombreux moyens de transports, combinés dans une pensée stratégique, jeter sur nos frontières, en neuf jours de temps, montre en main, à l'heure voulue, deux cent cinquante mille hommes effectifs, sans devoir attendre tous les effets de la mobilisation, qui, quelques jours après, ajoutera à cette avant-garde formidable pour le moins deux cent mille combattants *. »

C'est sous l'empire de ces préoccupations, que j'allais au ministère de la guerre. Je connaissais le général Lebrun, je tenais à lui faire part des impressions que je rapportais d'Allemagne.

Je le trouvai avec le général Jarras, dictant

1. Voir l'Affaire du Luxembourg . — 4* édition. Calmann Lévy.

des ordres de marche. . . Je ne lui cachai pas mes alarmes, je lui exprimai la crainte que l'armée allemande n'eût une forte avance. Je lui rappelai que, lors de notre dernière rencontre en 1868, je lui disais que la Prusse avait, depuis la campagne de Bohême, gagné plusieurs jours sur son plan de mobilisation, que si la guerre devait éclater, elle serait prête en neuf jours. Le général Lebrun était loin de méconnaître l'organisation de la Prusse, mais il n'admettait pas alors que l'entrée en campagne de son armée pût être plus rapide que la nôtre. Il reconnut, non sans émotion, en écoutant les renseignements précis que je rapportais d'Allemagne, sur le mouvement des troupes, sur les dispositions prises et sur les ordres donnés par les étatsmajors, dès la première alerte, au lendemain de la déclaration de M. de Gramont, que nous pourrions bien dans nos calculs éprouver de sérieux mécomptes. Il m'engagea à voir le ministre qui, sur sa demande, me reçut aussitôt. — Quelles impressions rapportez- vous? me demanda le maréchal. — Des impressions fort tristes : je crains que le gouvernement de l'empereur n'ait été mal inspiré, et qu'en provoquant la Prusse il n'ait joué le jeu de M. de Bismarck. — Je ne vous demande pas d'appréciations sur les résolutions

du gouvernement, je ne suis pas un homme politique. Veuillez me dire ce que vous savez de l'armée allemande. — Vous me permettrez cependant de vous faire observer, monsieur le ministre, qu'il ne saurait être indifférent à vos combinaisons stratégiques que l'Alleuiagne du Sud, qui ne demandait qu'à équivoquer sur le casus belli, ait été forcée dès la première heure, en face de nos exigences, d'exécuter résolument ses traités d'alliance. Il en est résulté pour la Prusse un avantage considérable ; elle a puisé dans l'attitude patriotique de la Bavière et du Wurtemberg une force irrésistible ; elle a pu donner à la guerre un caractère national, et dès le début de la campagne, vous aurez à compter avec cent cinquante mille hommes de plus, qu'il eût été aisé de neutraliser. — Je vous le répète, me répondit le maréchal, je ne m'occupe pas de politique; je désire que vous m'appreniez ce que vous savez sur la mobilisation et la formation des armées allemandes... — 11 paraissait certain, répondis-je, il y a deux jours, lorsque je quittai Hambourg, que le 25 juillet toutes les réserves d'infanterie, le 27 toutes les réserves de cavalerie auraient rejoint leurs corps, et que le 2 août au plus tard toute l'armée serait concentrée. J'ajouterai que le ministre de Prusse à Paris, le baron

Werther, a annoncé à la foule, en traversant la gare de Hanovre, qu'il était à même d'affirmer que l'Allemagne avait une forte avance et qu'elle surprendrait l'armée française en pleine formation. » Les traits du maréchal se contractèrent, il pâlit, s'agita anxieusement ; les questions qu'il m'adressa étaient décousues, elles dénotaient un trouble profond. Il semblait réveillé en sursaut sous le coup d'une nouvelle imprévue, décisive pour sa fortune. Il ne pouvait croire à une mobilisation aussi rapide des forces ennemies. Il avait dit, devant la commission, que nous avions une avance de huit jours sur la Prusse ï L'avait-on mal renseigné ? Avait-il cru, sur la foi de rapports militaires autorisés, que l'armée prussienne ne serait pas en état de tenir campagne avant vingt et un jours ? — On Ta prétendu. — Ces rapports, s'ils existent réellement au Dépôt de la guerre, ne suffiraient pas pour justifier le maréchal Lebœuf, mais ils atténueraient du moins sa responsabilité. C'est un point d'histoire qui mérite d'être éclairci. Il a été déterminant pour les résolutions du gouvernement de l'empereur, il a pour une bonne part décidé du sort de la France *.

1. Voici ce qu'écrivait à ce sujet, en 1872, dans la Revue militaire, un lieutenant-colonel d'état-major attaché au Dépôt de la guerre :

Peu de jours après, j'eus dans les jardins du ministère de la justice, un long entretien avec le garde des sceaux.

La confiance de M. Emile Ollivier dans le succès de nos armées était absolue : il avait une foi aveugle dans les assurances que lui donnait le maréchal Lebœuf qui, lui-même, croyait aux alliances promises par le duc de Gramont1. Il fut

« Dans un rapport inédit du 45 juillet 4869, un militaire bien placé pour étudier l'organisation prussienne, affirmait que la Prusse avait adopté, comme base de sa mobilisation, le chiffre de vingt et un jours. — L'expérience nous a malheureusement montré que l'auteur de ce rapport, très souvent exact dans ses appréciations et ses prévisions, s'est trompé en cette circonstance. Les conséquences de ce faux calcul n'ont pu être conjurées par le télégramme qu'il expédia sous le coup des événements, disant que : « vu l'urgence, » le délai de mobilisation avait été réduit à onze jours. Tout prouve qu'en 1870, la mobilisation prussienne n'a pas été précédée, comme l'annonçait la dépêche du 15 juillet 1869, d'une période de préparation; qu'elle n'a pas été de vingt et un jours, ni même de onze jours, comme l'affirmait la dépêche télégraphique expédiée à la veille de la déclaration de la guerre, mais bien de sept jours. » Cet article, attribué à l'un de nos officiers d'état-major les plus distingués, n'a pas été relevé.

I. Le duc de Gramont s'est justifié aux dépens du Ministre de la guerre, et le maréchal Lebœuf a reproché au Ministre des affaires étrangères de lui avoir promis, sinon l'entrée en campagne immédiate de l'Italie et de l'Autriche, du moins des démonstrations militaires sur les frontières allemandes, dès l'ouverture des hostilités, qui eussent impressionné les États du midi et paralysé une partie des forces prussiennes; mais il est difficile d'admettre des arguments qui ne tendent à rien moins qu'à détruire la solidarité entre les membres d'un même gou-

frappé cependant des réflexions que je lui sou mis, sa pensée semblait ne pas s'y être arrêtée. « Vous me permettrez de vous faire observer, lui dis-je, que nous faisons cette guerre dans les conditions les plus inégales. Les risques ne sont pas proportionnés aux avantages. Vous connaissez le caractère de l'empereur et l'esprit généreux de la France. Si nous sommes vainqueurs aux premières rencontres, l'empereur aura tellement hâte de rentrer à Paris, à la tête d'une armée victorieuse, qu'il offrira à la Prusse, aux applaudissements du pays, une paix magnanime. La guerre, à peine commencée, sera finie sans que la question de prépondérance, implacablement posée aujourd'hui entre la France et l'Allemagne, soit résolue. Il se contentera de quelques

vernement, pour leur permettre de dégager leur responsabilité personnelle d'événements qu'ils ont collectivement provoqués. Un ministre de la guerre ne peut pas se retrancher derrière sa spécialité et alléguer, que n'étant pas juge des relations internationales, son devoir se borne uniquement à exécuter les mesures dictées par la politique, pas plus, qu'un ministre des affaires étrangères, pour justifier la témérité de ses conceptions, ne saurait se retrancher derrière son ignorance des choses de la guerre et prétendre, qu'il n'a pas à se préoccuper de l'état et du nombre des forces qui devront se rencontrer sur les champs de bataille.

M. de Gramont a publié pour sa défense des brochures et des livres. Le maréchal Lebœuf s est oorne à répondre aux questions que lui a posées la commission d'enquête. Il vit au fond d'une province dans une retraite sévère; il porte le deuil de la France.

rectifications de frontières qui n'ajouteront rien à notre puissance, mais qui perpétueront les haines en Allemagne et serviront de prétexte et de stimulant à de futures revendications. D'ailleurs, si, contre toute prévision, l'empereur se laissait entraîner par la victoire à continuer la lutte pour s'assurer les frontières du Rhin, il serait arrêté par l'intervention jalouse de l'Angleterre et de la Russie, secrètement alliée au cabinet de Berlin. Le pourra- t-il, d'ailleurs après avoir déclaré solennellement à la face de l'Europe qu'il ne faisait pas de guerre de conquête? Si la Prusse, au contraire, doit l'emporter, elle ne se laissera impressionner par aucune considération, elle fera ce qu'elle appelle la guerre à fond, elle ne déposera les armes que lorsque la France sera démembrée et l'empire germanique reconstitué. » Mes réflexions parurent impressionner le garde des sceaux. Il me demanda de les développer dans un mémoire. Il n'était plus temps. Peu de jours après, M. Emile OUivier était emporté par la tourmente. Le ministère du 2 janvier était soucieux de l'honneur national, il avait en vue la grandeur de la France, son patriotisme ne saurait être incriminé. Mais il manqua de sang-froid, de prévoyance, il ne sut pas tirer parti d'un éclatant succès, il se laissa déborder par les passions au

lieu de les dominer, il céda aux excitations de la presse, aux entraînements d'une opinion nerveuse irréfléchie. Il se méprit aussi sur les tendances des cabinets étrangers, il fut victime des menées de la cour et du Parlement, il subit, surtout, l'ascendant de généraux présomptueux. L'histoire tiendra compte de ses intentions; mais quelle que soit son indulgence, elle ne mettra pas les hommes qui détenaient le pouvoir, au mois de juillet 1870, au nombre de ceux qui ont bien mérité de leur pays.

L'agitation était extrême à Paris, dans la journée du 6 août. La foule parcourait tumultueusement les rues; elle réclamait des nouvelles. A huit heures, le Gouvernement ignorait encore l'issue des batailles engagées dans les plaines d'Alsace et sur les confins de la Lorraine. Les dépêches de la matinée disaient qu'on se battait à Spickern dans les meilleures conditions. Mais depuis midi le télégraphe était resté muet. Vers minuit, l'impératrice accourait affolée aux Tuileries, frappée par le destin. Elle s'attendait à la victoire, et c'était la défaite ! « Nos armées sont en pleine déroute ; lui télégraphiait l'empereur, il faut se montrer à la hauteur des circonstances et songer à la défense de notre capitale. »

Ce fut un cruel réveil après de folles espérances ! Mais déjà, le lendemain, on cédait à de

nouvelles illusions. On se refusait à reconnaître que la dynastie était mortellement atteinte et que la France était militairement perdue. On spéculait sur les retours de la fortune qui depuis Sadowa nous avait abandonnée.

Il était dans ma destinée de prévoir et d'annoncer les catastrophes! Je luttais pour mon foyer natal, je savais, comme tous ceux qui vivaient en Allemagne, que l'Alsace serait l'enjeu de la guerre, inévitable depuis 1866. C'est dans cette crainte que je m'attachais aux pas de M. de Bismarck, que je le suivais dans ses évolutions et qu'avec l'intuition qu'inspire le danger, comme lors de l'incident du Luxembourg, je pressentais ses desseins et je déroulais le jeu compliqué de sa politique. Il est vrai, qu'à cette époque, le marquis de Moustier dirigeait notre politique extérieure et le maréchal Niel protégeait nos frontières.

Le prince de La Tour-d'Auvergne succéda au duc de Gramont. Il avait refusé d'entrer dans le ministère Ollivier; il se sacrifia après nos premiers désastres. 11 n'avait pas la plume brillante de M. Thouvenel, elle n'était pas nerveuse et personnelle comme celle de M. de Moustier. Mais, il réunissait à un rare degré, les qualités du diplomate militant : le tact et l'esprit; il avait surtout le don de plaire et de persuader. Il remplit

de nombreuses missions : partout il réussit1 . A Berlin il se refusa d'apostiller auprès du gouvernement de l'empereur, J'expose que M. de Bismarck, déjà en 1862, lui faisait de sa politique aventureuse. A Londres, en 1867, lors de l'affaire du Luxembourg, il contribua pour une bonne part au salut de la France; il lui assura l'intervention résolue de lord Stanley, il obtint de la reine Victoria une démarche pressante et décisive auprès du roi de Prusse. Les regrets sont stériles, mais du moins, est-il permis de croire, que si au mois de juillet 1870, il avait siégé dans les conseils de son souverain, les événements eussent suivi un cours moins calamiteux. 11 prit en main une succession désespérée ; il fut abreuvé de soucis. Sa santé était gravement éprouvée; le chagrin précipita sa fin. Le prince de la Tour d'Auvergne eut le cruel devoir de porter aux Tuileries la nouvelle de la bataille de Sedan. « Vous mentez,

1. Les quatre ministres des affaires étrangères qui avaient servi l'empire le plus utilement, M. Thouvenel,le comte Walewski, le marquis de Moustier et le prince de La Tour-d'Auvergne, furent enlevés à la fleur de l'âge; ils n'avaient pas dépassé cinquante ans. « Ménagez vos forces, disait M.Thouvenel sur son lit de mort au marquis de Moustier, vous voyez où j'en suis arrivé pour avoir trop écrit !» — M. de Moustier ne tint pas compte de ces sages recommandations, il paya de sa personne plus qu'aucun de ses prédécesseurs, aussi, deux ans après son entrée au Ministère, succombait-il, comme M. Thouvenel, à une maladie du cœur.

il est mort ! » s'écria l'impératrice, lorsqu'il lui apprit que l'empereur était prisonnier.

Dans les entretiens que j'eus avec le ministre dans ces heures d'angoisses, et dans les rapports que je lui adressais journellement, j'appelais son attention sur l'éventualité du siège, je démontrais l'opportunité de dédoubler le gouvernement et d'envoyer des délégués dans une des villes du centre de la France. Ces rapports révélaient la pensée des États-majors allemands, ils insistaient sur l'urgence de pourvoir en temps opportun à l'administration des départements non envahis, sur la formation de nouvelles armées, en vue de la paix ; ils conseillaient la sortie du numéraire de la Banque de France et de nos richesses artistiques.

Voici ce que j'écrivais à la date du 28 août 1870 : « Vous m'avez demandé de vous résumer en quelques pages, les considérations que je vous ai soumises de vive voix, sur l'urgence de transférer dans une des villes du Centre, soit Tours, soit Bourges, sinon le gouvernement tout entier, du moins une délégation du pouvoir exécutif qui, au nom de la régence, seraitchargéed'administrer lesdépartements non envahis, et d'organiser de nouvelles armées, assez nombreuses pour impressionner l'ennemi, le jour où se régleront les conditions de la paix.

» Les événements se précipitent, en effet, et il n'est que temps d'aviser, avant que les communications soient rompues entre la capitale et la province. Paris est à la fois le cœur et la tête de la France ; couper les artères qui les relient l'un à l'autre, c'est laisser le pays sans impulsion, sans direction, c'est le livrer éperdu à l'anarchie, àl'invasion; — c'est la pensée, nous n'en saurions douter, qui préside aux combinaisons stratégiques de la Prusse. Les états-majors allemands se flattent que le gouvernement central, surpris et terrifié par la rapidité et l'imprévu de la défaite, ne se préoccupera que de son salut personnel ; que, soucieux des partis qui tendent à le renverser, il laissera échapper des instants précieux, et qu'avant de se reconnaître, Paris sera déjà hermétiquement investi, sans approvisionnements et sans s'être assuré les moyens de communiquer avec le dehors. Ce ne serait plus alors, poui nous traiter à merci, qu'une question de semaines, lentes et mortelles pour l'assiégé, mais faciles et réconfortantes pour les assiégeants, qui disposeraient sans résistance de toutes les ressources qu'un gouvernement défaillant leur aurait abandonnées.

» J'ai fait ressortir cette tactique dans mes résumés au jour le jour, sur l'Allemagne. Vous

aurez pu constater que mes prévisions sur la marche des événements ne se sont que trop vite justifiées1. La situation n'a fait que s'aggraver chaque jour. La bataille de Saint- Privât, si glorieuse pour nos armes, est restée infructueuse, tout porte à croire qu'elle a décidé irrévocablement du sort de Metz. Il est à craindre aussi, que le mouvement que nous opérons en ce moment

1. Rapport au ministre des affaires étrangères. — 25 Août 4870. — « Il résulte d'une série de correspondances militaires allemandes, qu'il entrerait dans la tactique prussienne de rejeter le maréchal Mac Mahon sur les frontières de la Belgique, où toute l'armée serait déjà concentrée, pour procéder au désarmement des corps français qui chercheraient un refuge sur le territoire belge. Quant à l'armée du maréchal Bazaine, on la considère comme entièrement investie. Il est de fait que depuis la bataille de Saint-Privat, les Prussiens ont élevé tout autour de Metz, avec une activité fiévreuse, des tranchées et des redoutes, et que, à l'heure qu'il est, tout ou partie du parc de siège est mis en position. Dans les cercles militaires de Berlin on considérerait la tâche la plus importante de la guerre comme terminée. On affirme que la seconde phase des opérations militaires ne sera pas de loin aussi meurtrière que la première. Mais pour empêcher que l'opinion allemande ne cède à des illusions, autorisées par les débuts foudroyants de la campagne, on se refuse à considérer la victoire définitive comme prochaine, ni même comme certaine. La marche sur Paris, dit-on, s'effectue assurément dans les conditions les plus rapides; mais avant de livrer bataille sous les murs de Paris, il faudra préalablement que nos derrières soient entièrement couverts par la prise de Strasbourg, de Metz et des places secondaires, et que l'armée française qu'on se plaît à appeler « l'armée du Rhin » ait cessé d'exister. Tous les soldats allemands demanderaient à marcher sur Paris; ils se montreraient fort déçus, toutes les fois que les nécessités stratégiques les obligent à rétrograder. »

avec nos dernières ressources, pour faciliter la sortie au maréchal Bazaine, ne réponde pas à la pensée généreuse qui l'a conçu, et qu'il n'aboutisse à une catastrophe. C'est la conviction qui se dégage de toutes les appréciations qu'émettent les journaux militaires étrangers sur la marche chanceuse tentée par le maréchal Mac-Mahon. Ils n'admettent pas que les forces qu'il commande, composées de soldats improvisés, d'éléments sans cohésion, puissent tenir tête à des armées expérimentées, supérieures en nombre, enflammées par de récentes victoires. Ils sont convaincus que nous jouons nos dernières cartes, et qu'avant peu les Prussiens consacreront la conquête de l'Alsace, par une entrée triomphale à Paris, où tout serait déjà préparé par leurs agents, de connivence avec les meneurs des faubourgs, pour une explosion révolutionnaire. » Il s'agit, vous le voyez, de prendre un parti. Dans d'aussi périlleuses circonstances les minutes comptent comme des heures. Avant peu, l'occasion sera passée de recourir aux mesures que commande le salut. Aussi faut-il, sans plus tarder, pourvoir énergiquement, sur la plus vaste échelle, au munitionnement et à l'approvisionnement de Paris, mettre à l'abri de toute atteinte, dans un de nos ports militaires, les joyaux de la couronne,

le grand-livre de la dette publique, nos richesses artistiques les plus précieuses lf les documents secrets de nos archives 2 ; il importe aussi de mettre la capitale en communication avec les départements, par des fils souterrains qui passeraient sous le lit de la Seine 3. Déjà le marquis de Ploëuc, le sous-gouverneur de la Banque de France, a fait comprendre à M. Rouland, sur mes instances, la nécessité de faire sortir le numéraire de Paris, pour le soustraire aux convoitises de la révolution, si elle devait éclater, et aux âpres exigences du vainqueur au jour de la reddition. Mes conseils, repoussés d'abord, ont été pris en considération depuis nos premiers désastres.

» Les régents ont compris qu'il s'agissait de sauver la fortune et le crédit de la France et que leur responsabilité serait gravement engagée, si faute de prévoyance, de décision, la révolution

l.Des tableaux furent envoyés en province, d'autres furent des* cendus dans les caveaux du Louvre. On envoya les plus belles toiles, telles que les Noces de Cana, de Paul Véronèse, à Brest. La Vénus de Milo fut placée dans un des caveaux de l'Hôtel-de- Ville.

2. Les papiers du ministère, dirigés sur l'Angleterre, furent, faute de précautions, saisis à Dieppe, comme bagages de la princesse Mathilde, et ramenés à Paris. Ils ne furent réintégrés aux archives, qu'après de longues et de périlleuses escales à l'Hôtel-de- Ville et au ministère de l'Intérieur.

3. L'entreprise fut confiée à un Hongrois qui s'empressa, dit-on, de vendre le secret aux Prussiens.

ou l'étranger consommaient notre ruine en mettant la main sur les richesses confiées à leur garde. M. de Ploëuc me dit que tout l'or, saut 60 millions que je l'ai engagé à garder en caisse pour pourvoir aux exigences du siège, sera expédié à Brest 4. Il est hors de doute pour moi, qu'avant peu de semaines, Paris sera sans communications avec le reste de la France. Les étatsmajors prussiens connaissent à fond la topographie de ses environs ; il n'est pas de sentier infime qu 'ils n'aient relevé ; ils se flattent qu'avec 250 mille hommes et une cavalerie nombreuse, audacieuse, vigilante, Paris sera investi hermétiquement, de telle façon que pas un homme, pas une lettre, n'en pourront sortir. Bien qu'on proteste contre ces prévisions et qu'on les taxe de chimériques 2, elles ne se recommandent pas moins à la sollicitude du gouvernement. Pour peu que vous les partagiez, vous reconnaîtrez que la place d'un ministre des affaires étrangères, n'est pas dans une capitale étroitement investie, et que son devoir impérieux est de rester en rapport incessant avec les puissances dont l'assistance diplo-

1 Voir à l'appendice n° 8.

2. « Je ne crois pas à l'investissement hermétique, me disait M. Vandal, le directeur-général des Postes. J'ai sous la main des hommes braves, intelligents, d'un dévouement à toute épreuve; je es organise en brigades ; avec de bonnes cartes lopographi-

matique nous est plus précieuse que jamais. Il en est de même pour les ministres des finances, de la marine, les directeurs-généraux des postes et des télégraphes qui, dans une ville assiégée, ne sauraient rendre aucun service.

» Vous avez bien voulu me confier, lorsque pour la première fois je vous ai prié d'être l'interprète de ces considérations au Conseil des ministres, qu'il répugnait aux sentiments chevaleresques de la régente, d'abandonner Paris à l'heure des épreuves. Il vous appartient, dans des circonstances aussi décisives, d'amener sa Majesté, en face de la marche fatale et précipitée des événements, à subordonner les élans de son cœur à la question d'État, qui lui commande de dédoubler son gouvernement et d'assurer à la fois la défense delà capitale et l'administration des provinces. J'ai pu me convaincre, dans une audience qu'elle a daigné m'accorder à Saint-CIoud, la veille de la bataille de Froèschwiller, que son courage était à la hauteur de toutes les éventualités.

» Vous excuserez l'insistance que je mets à vous communiquer mes alarmes, et à vous démontrer

ques, ils trouveront certainement moyen de déjouer la surveillance de l'ennemi et de se frayer un passage à travers les réseaux \es plus ténus. Il ajoutait que le général Trochu, auquel il avait fait part de mes prévisions, les traitait de chimériques. » Voira l'appendice n° 9.

la nécessité de songer, dès à présent, à l'installation au delà de la Loire d'une délégation gouvernementale . De toutes les résolutions , après tant d'erreurs, il n'en est pas de plus impérieuse, que celle d'organiser des armées nouvelles en vue de la paix, et de préserver de l'anarchie les parties non envahies de notre territoire. C'est un devoir ingrat, douloureux, que je remplis, en enlevant à votre patriotisme ses dernières espérances. Vous serez plus indulgent que votre pr^ écesseur qui, plus d'une fois, s'est mépris sur ma pensée, lorsque avec une ardeur excessive peut-être, je m'efforçais d'ébranler la quiétude que lui inspiraient des alliances tardivement poursuivies, et des combinaisons stratégiques improvisées sous le coup des événements.»

Le gouvernement de la régence, qui tout d'abord s'était refusé de s'arrêter à d'aussi sombres prévisions, finit par s'en émouvoir; il précipita les travaux de la défense et compléta l'approvisionnement de la capitale.

Après la chute de l'empire, le comte Chaudordy, directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, soumit mes travaux à M. Jules Favre h Les membres du gouvernement provi-

1. Deux de ces rapports ont été égarés. Le comte Chaudordy m'a dit les avoir remisa M. Jules Favre qui ne les lui a pas rendus.

soire étaient à ce moment plus préoccupés de l'installation de la République et des agitations populaires, que de la pensée stratégique de M. de Moltke. On ne songea sérieusement à l'administration des provinces, aux conséquences d'un siège imminent, qu'à l'approche des avantgardes prussiennes . Le choix des trois délégués * envoyés à Tours, prouverait au besoin que personne à l'Hôtel de Ville, n'admettait que Paris pût rester sans communication avec le dehors 2. On se complaisait aux souvenirs de l'invasion de 1792, victorieusement repoussée par les armées républicaines. On substituait la légende à la réalité. Je quittai Paris le 7 septembre. J'avais assisté à la dernière séance du Corps législatif et, aussitôt la Chambre envahie, je m'étais précipité aux Tuileries. Elles étaient ouvertes à tout venant, il n'y avait plus de factionnaires aux portes, plus d'huissiers dans les antichambres. Je fis au comte de Cossé-Brissac, le récit du drame que j'avais vu s'accomplir, je le priai de prévenir la régente que le moment était venu pour elle de songer au salut de sa personne. Je me trouvais

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