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LES INSTRUCTIONS DU GÉNÉRAL FLEURY

Florence, et pour peu que le général Fleury eût été écouté à Pétersbourg, la Prusse restait isolée en Europe, divisée à l'intérieur, l'œuvre de 1866 était sérieusement menacée. Mais, heureusement pour le cabinet de Berlin, l'envoyé de l'empereur Napoléon n'avait pas d'instructions précises, il devait sonder le terrain, préparer les voies, renouer des relations compromises ; il n'avait pas mission d'offrir à la Russie, en échange de son concours, la seule concession qui pût l'impressionner : la revision du traité de Paris. La présence du général Fleury à Pétersbourg, malgré le charme de sa personne et les qualités de son esprit, ne servit en réalité qu'à entretenir nos illusions sur les dispositions du tzar, elle attisa les défiances de la Prusse, elle permit au chancelier russe de les faire tourner au profit de sa politique. Son alliance était aux enchères : il la concéda au plus offrant. On avait oublié aux Tuileries la mission du général de Manteuffel en 4866, et l'attitude plus qu'équivoque du prince Gortschakof au début de l'affaire du Luxembourg.

lement dans les entretiens qu'il eut à Ems avec l'empereur Alexandre, au mois de mai 1870, ainsi que des rapports que ses agents secrets lui adressaient sur les agissememnts de l'Autriche en Pologne. Voir à l'appendice n° 7.

!•■ Novembre 1870.

L'Allemagne ne supporte pas avec sérénité sa haute fortune : ses victoires lui font tourner la tête, elles la grisent et son enivrement n'est rien moins que sentimental. La gloire, loin d'élever ses pensées, éveille, surexcite ses instincts les plus vulgaires : l'envie et l'outrecuidance. Elle est comme les parvenus de la Bourse, qui, non contents d'avoir médité et consommé la ruine du prochain par des manœuvres dolosives, voudraient encore imposer à leurs victimes le respect et l'admiration.

Que nos philosophes et nos historiens y regardent à deux fois avant de faire appel à sa fraternité intellectuelle. Leurs manifestes restent sans écho. Personne ne rend hommage aux sentiments dont s'inspirent les lettres de M. Renan, de M. Taine, de Victor Hugo et de M. Laboulaye, on n'y voit que des actes de contrition tardive et forcée, vis-à-vis de l'Allemagne, méconnue

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par l'ignorance française. Il faudrait presque regretter ces pages éloquentes si elles ne devaient s'adresser qu'à l'Allemagne; elle ne s'y arrête que pour les dénaturer et les persifler.

M. Renan *, dans ses aspirations vers l'idéal, s'est mépris sur la portée de la lettre ouverte que le docteur Strauss lui a adressée d'une façon si insolite par la voie des journaux. Il ne s'est pas douté du piège qu'on lui tendait ; il ne s'est pas aperçu qu'on ne l'a pris à partie que pour avoir

1. Extrait de la réponse de M. Renan, en date du 13 septembre. — « Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers le déchaînement de l'enfer, comme un message de paix ; elles nous ont été une grande consolation, à moi surtout qui dois à l'Allemagne ce à quoi je tiens le plus, ma philosophie, je dirais presque, ma religion... Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complètement absous ; mais nous sommes philosophes et nous avons la naïveté de croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l'orgueil, où le plus estimé n'est pas, comme dans les tristes heures que nous traversons, celui qui fait le plus de mal ; celui qui frappe, tue, insulte, celui qui est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées diaboliques, le plus fermé à la justice, au pardon, celui qui n'a nulle politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours; mais bien celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de toute assurance, jactance et dureté; celui qui cède le pas à tout le monde, celui qui se regarde comme le dernier. La guerre est un tissu de péchés, un état contre nature, où c'est un devoir de se réjouir du malheur dau

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un prétexte de mieux rabaisser la science et la philosophie françaises. M. Renan, en répondant, a cédé aux élans de son cœur; il ne s'est souvenu que de l'Allemagne de ses jeunes années, paisible, modeste, humaine; il ne l'a pas vue, transformée par la guerre, âpre, vindicative, méprisante. 11 n'a pas suivi le docteur Strauss dans ses évolutions. Il paraît avoir ignoré que Darmstadt a été pour l'auteur de la Vie de Jésus ia

tru i , où celui qui rendrait Je bien pour le mal serait absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui exclut du royaume de Dieu... Avez-vous remarqué que, ni dans le Sermon sur la montagne, ni dans les huit béatitudes, ni dans l'Évangile, ni dans toute la littérature chrétienne, il n'y a pas un mot qui mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel ? Le royaume de Dieu ne connaît ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans la joie du cœur, de l'imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur, s'il est plus élevé moralement et s'il a plus d'esprit. »

Extrait de la réplique du docteur Strauss à la réponse de M. Re nan. — «... C'est assez singulier, très honoré monsieur, — et cela indique une interversion remarquable des choses, — que ce soit un Français qui prêche la paix à nous autres Allemands, un membre de ce peuple qui depuis des siècles, porte en main le brandon de la guerre européenne, au voisin qui a toujours été occupé à éteindre les incendies que l'autre avait allumés dans ses villes et dans ses moissons. Que d'événements ont dû se passer, que de choses ont dû changer pour que ce cas pût se présenter. Le Français a si longtemps maltraité l'Allemand, il l'a si incessamment menacé, qu'à la fin ce dernier, pour avoir du repos, s'est décidé à forger de sa faucille une épée, et c'est avec cette épée que l'Allemand a si bien corrigé le Français, que ce dernier com-

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route de Damas, où il s'est converti, sous les auspices de la princesse Alice, à la haine de la France et à l'amour de la Prusse. Il aurait pu s'en convraincre rien qu'en lisant la dédicace de la Vie de Voltaire.

C'est un affligeant spectacle, pour ceux qui ont aimé, apprécié l'Allemagne, de voir, en ces tristes jours, le monde universitaire allemand déserter la cause de l'humanité pour attiser les haines

mence à lui vanter les bienfaits de la faucille. Pour n'avoir pas besoin de ces recommandations, nous aurions préféré gardrr la faucille. — Lorsque Milon put lire le discours corrigé et amplifié que Cicéron avait prononcé pour sa défense il dit: «Si tu avais a parlé de la sorte, Marcus Jullius, je ne mangerais pas aujour- » d'hui ces poissons délicats à MassUia [Marseille).» — C'est aussi ce que pourraient se dire nos fils sur le sol français, s'ils pouvaient lire votre lettre à la lueur des bivacs. oc Ah! » diraient-ils, « si lu » avais tenu c? langange à tes Français, et que tu les eusses con- » vertis à tes sentiments, nous ne connaîtrions pas cei vins si » délicieux que bientôt nous boirons à Paris, s

La première lettre du docteur Strauss était courtoise, cétait une page d'histoire, modérée dans la forme et dans la pensée; elle rappelait les hontes de l'Allemagne et se félicitait de son glorieux relèvement. M. Renan, dans sa réponse, ne s'était pas départi de la plus extrême urbanité; il rendait hommage aux vertu; de l'Allemagne, à ses poètes, à sa science: mais, dans le passage que j'ai reproduit, lindignation du patriote l'emporta sur la mansuétude du philosophe. C'était fournir au docteur Strauss le prétexte qu'il attendait pour déverser sur la France les passions haineuses accumulées au fond de son cœur. Les parvenus de la gloire n'admettent pas qu'on discute les moyens dont ils ont fait usage et qu'on leur rappelle les droits imprescriptibles de la morale.

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