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LES MISSIONS DE M. THIERS A VIENNE, PÉTERSBOURG ET FLORENCE

M. Thiers ne s'arrêta que peu de jours à Vienne. Il savait qu'il n'y avait rien à espérer de l'Autriche, qu'elle était paralysée à la fois par la pression de la Russie et par ses embarras intérieurs. — « M. Thiers ne semble pas se faire d'illusions sur la situation, écrivait M. de Beust au comte Appony; son langage ne porte pas l'empreinte du découragement, mais il

indique une juste appréciation des événements et admet la nécessité de se soumettre à des sacrifices considérables afin d'obtenir la paix. » — « M. Thiers, écrivait de son côté le ministre des États-Unis à Vienne, a plus parlé des bévues de la dernière dynastie que des pians et des espérances du gouvernement qui lui a succédé. »

A la cour de Russie, on répondit aux appels de l'ambassadeur la Défense nationale par des récriminations; on récriminait d'autant plus volontiers que déjà l'on escomptait nos défaites. La France, disait l'empereur Alexandre, sans prendre conseil de personne, a déclaré la guerre à la suite d'exigences inadmissibles ; elle a fait craindre à l'Europe qu'elle ne voulût renouveler la politique de conquêtes du premier Empire. Il ajoutait que la Russie avait dû prendre des garanties, définir exactement les conditions de sa neutralité et s'appliquer à localiser le conflit. M. Thiers emporta néanmoins la promesse que le tzar prêcherait la modération au roi Guillaume et qu'il s'appliquerait à le détourner de l'idée de restaurer la dynastie impériale. Il partit de Pétersbourg, certain que le jour où les événements le porteraient au pouvoir il serait reconnu par l'empereur Alexandre et soutenu par le prince Gortschakoff.

On lui promit aussi d'obtenir de M. de Bismarck un sauf-conduit, qui lui permettrait de communiquer avec le gouvernement de Paris.

« Le jeu de la Russie, a dit M. Sorel, était de mettre en avant l'empereur Alexandre par des lettres particu-

Hères adressées au roi Guillaume en faveur de l'intégrité de notre territoire et de se prévaloir de ces efforts pour n'entrer dans aucune combinaison de médiation, et le jeu du roi de Prusse était de répondre que malgré son vif désir de déférer à ses vœux, il était forcé de tenir compte du sentiment allemand qui impérieusement réclamait l'Alsace et la Lorraine. »

M. Thiers qui, sous l'empire, s'était posé en adversaire convaincu de l'unité' italienne, avait peu de chance d'être écouté à Florence. Il se présentait, d'ailleurs, dans un moment inopportun pour le succès de sa mission. L'Italie venait de réaliser le plus ardent de ses désirs ; les événements lui avaient permis de s'incorporer le territoire pontifical, d'installer sa capitale à Rome et il ne pouvait entrer ni clans les instructions ni dans la pensée de l'envoyé de la Défense, d'approuver et encore moins de sanctionner, par ses déclarations, la spoliation de la papauté. Je recueillis peu de semaines après, à Florence où j'étais nommé ministre, par la délégation de Tours, quelques détails sur l'accueil dont M. Thiers fut l'objet à la Cour d'Italie. Le roi lui fit les honneurs d'un Conseil extraordinaire auquel il convoqua, indépendamment de ses ministres, plusieurs généraux. Il fut admis à exposer ses demandes, à développer ses idées; on tenait à connaître nos ressources, à se rendre compte de notre plan de campagne, avant de mobiliser un corps d'armée et de se prêter à une démonstration militaire. Son éloquence électrisa le Conseil: il fut l'objet de chaleureuses protesta-

tions, il crut l'Italie ralliée à notre cause. Déjà il voyait 60.000 Italiens se joindre à l'armée de l'Est qu'organisait la délégation de Tours. « Je les ai enfermés dans un cercle, d'où ils auront de la peine à sortir, » disait-il, tout joyeux, au premier secrétaire de notre légation, au sortir du palais Pitti. — Le lendemain, le cercle était franchi : la nuit avait porté conseil au roi et à ses ministres ; ils se retranchaient derrière l'opinion du pays, le mauvais vouloir des chambres ; ils disaient que l'armée était désorganisée par la faute de l'empereur qui, interpellé sur ses projets, quelques mois avant la déclaration de guerre, leur avait formellement conseillé le désarmement. — « M. Thiers, se serait écrié le roi, d'un air martial, si vous pouvez me donner voire parole d'honneur, qu'avec mon faible contingent, je sauverai la France, je marcherai !» — M. Thiers était convaincu de l'inanité de noire défense; il resta muet, sa mission avait échoué. — « Quand un de nos amis, me disait le ministre des affaires étrangères, M. Visconti-Venosta, se jette par la fenêtre, sans nous prévenir, et se casse malencontreusement le cou, ce serait folie de sauter après lui et de se briser les membres sans pouvoir le sauver. » — « On saute tout de même, sauf à mettre de la paille, » disait M. Gambetta, auquel je citais un jour le mot, dont se servait volontiers le ministre italien, lorsque je lui rappelais d'anciens souvenirs et -que je le pressais d'agir.

L'impératrice pendant la guerre.

L'attitude de l'impératrice dans ces tristes jours fut des plus dignes. Elle n'eut d'autre préoccupation, à peine arrivée en Angleterre, que de faire servir à la cause de la France les sympathies que son sort éveillait dans les cours d'Europe. Elle écrivit à l'Empereur François Joseph ; elle rappela à l'empereur Alexandre, que dans ses entretiens avec le général Fleury, après nos premiers désastres, il avait promis de ne pas sanctionner notre démembrement, et, lorsque M. de Bismarck lui proposa de négocier, elle en informa la délégation de Tours ; elle pria le prince de Metternich de dire qu'elle avait décliné l'offre de traiter, et qu'elle n'entendait en rien entraver la défense. Notre représentant à Londres, M. Tissot, fut chargé par le comte Chaudordy de la remercier de son attitude patriotique.

Les démarches que l'impératrice avait tentées à Vienne et à Pétersbourg restèrent sans effet. L'empereur Alexandre se borna à lui exprimer ses sentiments de condoléance. Il regrettait que les circonstances eussent modifié l'état des choses. — On a prétendu que M. de Bismarck aurait offert à l'impératrice de restaurer l'empire si elle consentait à la cession de Strasbourg avec une banlieue de deux cent cinquante mille habitants. On a même raconté que dans un conseil tenu à Hastings, auquel assistaient M. de Persigny,

M. Rouher, M. de Lavalette, M. Chevreau et M J. David, on aurait accepté les propositions formulées par le comte de Bernstorff, l'ambassadeur de Prusse à Londres, et, que le lendemain, au moment de signer la réponse, l'impératrice aurait déclaré qu'elle ne se prêterait jamais à la mutilation de la France. Son refus aurait provoqué une scène des plus vives ; M. de Persigny lui aurait reproché en termes amers sa conduite passée et présente; il l'aurait accusée d'avoir voulu la guerre1. L'incident n'eut pas ce caractère. M. de Persigny fut peu mesuré dans son langage; il blâma l'empereur de n'avoir pas signé la paix à Sedan, il récrimina contre les fautes commises, mais son indignation eût porté à faux, s'il avait fait un crime à la régente d'avoir repoussé des conditions que M. de Bismarck n'avait certes pas formulées. « On me couperait le cou ainsi qu'à mon souverain, disait le chancelier, si nous revenions à Berlin sans l'Alsace et la Lorraine. » M. de Bismarck avait bien fait offrir ;\ la régente de restaurer l'empire, mais il demandait

1. L'impératrice a toujours protesté~contre le mot : «c'est ma guerre ». — A-t-elle été victime des passions militaires où les a-t-elle partagées? Ce qui est certain, c'est qu'à la sortiedu Conseil, où venait de se décider le sort de la France et de la dynastie, elle demanda anxieusement à M. de Parieu ce qu'il pensait des résolutions prises. — « Je pense, Madame, dit le Président du Conseil d'État, que si l'Angleterre devait demain trouver une formule qui nous permettrait d'éviter la guerre, elle aurait bien mérité de la France.» — « Je suis bien de votre avis », répondit limpératrice.

en échange un blanc-seing pour le règlement des conditions de la paix. — Il lui fallait Metz et Strasbourg, « ce sont les clefs de la maison », disait-il, dès nos premières défaites. Ses exigences eussent été plus modérées assurément, si l'on avait traité au lendemain de Sedan. On aurait pu sauver deux milliards et peutêtre l'arrondissement d'Allkirch avec Mulhouse, mais reste à savoir si la république eût ratifié les conditions acceptées soit par l'empereur soit par la régente. L'Allemagne était décidée, d'ailleurs, à ne signer la paix qu'après la capitulation de Strasbourg et de Metz, et c'est par une entrée triomphale à Paris qu'elle entendait consacrer ses victoires. Il aurait fallu de grands succès, ou l'intervention résolue des puissances pour amener la Prusse à réduire son programme.

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Lettre à M. Jules Favre, Morges, 9 septembre 1870.... 73

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