M. THIERS A PÉTERSBOURG
Gramont à dire que la France pouvait compter sur l'appui moral de toutes les grandes puissances. C'est tout au plus si nous permettrions à la Russie de revendiquer le rôle de médiateur; la pression qu'elle a exercée sur la cour de Copenhague pour empêcher le Danemarck de participer à la guerre et le langage qu'elle a tenu à Vienne pour paralyser l'Autriche, au grand regret de M. de Beust et du parti militaire, sont des services signalés que nous ne saurions oublier. Il serait difficile de ne pas l'écouter, si, au moment de la paix, elle croyait devoir nous donner des conseils, et ce serait de l'ingratitude de ne pas lui faciliter le moyen de se relever, en Orient, des clauses humiliantes du traité de Paris. »
La Gazette de Cologne peut être tranquille. Le prince Gortschakoff se gardera bien de se poser en médiateur. Il sait ce que la médiation de l'empereur Napoléon en 1866 a coûté à la France. Aussi l'intervention de la Russie est-elle de toutes les éventualités celle dont M. de Bismarck a le moindre souci. Quel intérêt le cabinet de Pétersbourg aurait-il à s'entremettre au quartier général et à marchander à la Prusse le prix de ses vie-
toires ? Complice des événements, il n'attend qu'une heure favorable pour jeter le masque et s'assurer les bénéfices de l'entente qui s'est établie, à Ems, entre les deux souverains sur les bases formulées par le comte de Bismarck et ratifiées par le chancelier russe. Tout indique que la Russie s'est assuré, pour le moins, la revision du traité de Paris, en échange de l'assistance que sa diplomatie prête à la Prusse à Copenhague, Stuttgard, Munich, et de la pression comminatoire qu'elle exerce sur l'Autriche.
Que peut espérer aujourd'hui M. Thiers d'un gouvernement qui spécule sur la continuation de la guerre et peut-être sur nos défaites pour réaliser ses projets en Orient ? Il sera l'objet de l'accueil le plus courtois, le plus démonstratif; mais ses protestations, ses avances, loin d'être agréées, se retourneront contre nous : la diplomatie russe est trop avisée pour ne pas les dénoncer au quartier général prussien et se faire un mérite de les avoir repoussées.
Aussi doute-t-on généralement du succès des efforts que M. Thiers va tenter à Florence, à Vienne et à Pétersbourg. Les engagements que l'empereur François-Joseph, le roi Victor-Emma-
nuel et l'empereur Alexandre ont pu prendre dans d'autres temps avec l'empereur Napoléon, soit verbalement, soit par correspondance, sont virtuellement périmés depuis sa déchéance. Encore faudrait-il, pour les invoquer, en connaître la teneur et la portée. L'urgence de la paix et le maintien de l'équilibre européen sont des considérations qui ne sauraient impressionner, à l'heure qu'il est, des gouvernements dont le siège est fait et qui songent, les uns, à se prémunir contre le ressentiment du vainqueur, les autres à réaliser les bénéfices que leur vaut une neutralité équivoque.
Si, le 4 septembre, avant l'envahissement du Corps législatif, M. Thiers avait pu ou voulu, avec la majorité, former un gouvernement provisoire, il ne se verrait pas aujourd'hui réduit à la douloureuse nécessité de parcourir l'Europe et d'implorer une assistance qu'il sait d'avance ne pas obtenir. Nous aurions un gouvernement régulier, des agents régulièrement accrédités, la révolution n'eût pas violemment déchiré les liens qui, depuis vingt ans, s'étaient formés entre la France et les grandes puissances. C'est une faute qui pèse cruellement sur nos destinées;