Souvenirs dramatiques
Quand on songe aux combinaisons multiples qu'exige la représentation d'un ouvrage dramatique, on est tenté de croire que l'invention d'une œuvre théâtrale ne peut appartenir qu'à une société, sinon vieillie, du moins complète.
En effet, nulle autre exécution artistique ne réclame un pareil concours d'arts différents : la musique, la peinture, la pantomime; nulle autre conception de l'esprit n'exige une plus large application des facultés données par Dieu à l'homme : la poésie, l'imagination, le style.
Il n'en est point ainsi cependant.
4 peine le roman a-t-il tracé un faible sentier dans I. fi
le champ de l'imagination, à peine la poésie a-t-elle bégayé ses premières paroles rhythmées, à peine la musique a-t-elle échelonné sa gamme imparfaite, que l'esprit impatient de l'homme, devançant la marche tardive de l'art, s'empare d'une intrigue décousue, traduit ses pensées par des vers boiteux, accompagne l'entrée et la sortie de ses personnages avec une musique criarde, et, de trois parties incomplètes, fait un tout plus incomplet encore, mais dont les progrès suivront de près l'application de ces principes, qui vivra de leur triple vie, se développera dans sa force unitaire, tandis qu'ils se développeront dans leur force individuelle, et, à peine en retard sur eux à sa naissance, arrivera presque en même temps qu'eux à sa perfection.
Les cantiques spirituels que chantaient, en les accompagnant de gestes et de postures , les pèlerins qui revenaient de Jérusalem et de Saint-Jacques de Compostelle, sont les premiers essais mimiques dont nous retrouvions la trace dans notre histoire. Comme quelque scène tirée de l'Évangile ou de la Passion faisait ordinairement les frais de cette représentation en plein air, on appela les scènes mystères, et ceux qui les représentaient confrères de la Passion. Les jeux des clercs de la Basoche leur succédèrent; puis enfin vinrent les pièces des Enfants sans Souci, dont le chef se nommait le roi des Sots.
Outre ces trois ordres successifs d'acteurs, il est aussi question, dès la seconde race, de danseurs, farceurs et bateleurs. Il existait des jeux du temps de Karl le Grand, puisqu'il les supprima par une ordonnance de 799. Chassées des rues, ces représentations grotesques
se réfugièrent dans les églises sous le nom de fête des Fous ; en 1198, Eudes de Sully fît un mandement contre elles.
Cependant, ces hommes, à qui les représentations publiques étaient interdites, étaient appelés dans les fêtes pour donner des représentations particulières.
Vers le rx* siècle, une nouvelle classe, nommée/<mgleurs, renforce la corporation : ces derniers répétaient les chants des poètes, et remplaçaient l'intervention des personnages bouffons par celles d'ours ou de singes dressés à leur servir de compères.
Un édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour l'entrée dans Paris, porte que tout marchand qui entrera dans la ville avec un singe payera, s'il l'apporte pour le vendre, la somme de quatre deniers; que tout bourgeois le passera gratis s'il l'a acheté pour son plaisir, et enfin que tout jongleur qui vivra des tours qu'il lui fait faire acquittera l'impôt en le faisant jouer devant le péager. Quand le jongleur entrait sans singe, il pouvait aussi acquitter son péage en faisant le récit d'un couplet de chanson.
• Cet édit, que l'on pourrait croire fait tout au profit du plaisir des préposés de l'octroi, avait un but plus intéressé cependant : c'était de s'assurer qu'il n'y avait pas de fraude dans la qualité des singes que l'on passait, et qu'ils appartenaient bien, soit à un marchand qui devait payer un droit pour le vendre, soit à un bourgeois qui était libre de posséder un singe comme animal domestique, soit enfin à un jongleur qui, ayant déjà grand'peine à vivre de son commerce, ne devait pas payer de contribution pour l'exercer.
Peu à peu le nombre des jongleurs augmenta considérablement; les femmes se mêlèrent à ces troupes joyeuses. Elles se rassemblaient dans une rue qu'elles peuplèrent si complètement, qu'elle prit leur nom, et où l'on était si sûr d'en trouver, que quiconque en avait besoin allait les chercher là. Ceci nous est attesté par une ordonnance de Guillaume de Germond, prévôt de Paris, en date du 14 septembre 1341, qui défend à tous jongleurs ou jongleresses, qui auraient été loués pour venir jouer dans une assemblée, d'en envoyer d'autres à leur place.
En 1395, une seconde ordonnance leur défendit de rien chanter sur les places publiques et ailleurs qui pût causer du scandale, sous peine d'amende, de prison, et de deux mois de pain et d'eau. Cette défense développa un nouveau genre de talent, ce fut celui des bateleurs qui faisaient des tours de corde et avalaient des épées.
Cependant, quelque chose d'informe qui ressemblait à l'art dramatique était né, comme nous l'avons dit, sous le nom de mystère : le premier essai de ces pièces sur un théâtre se fit, on ne sait trop à quelle époque, . à Saint-Maur; le sujet en était la passion de Notre- Seigneur.
Ces représentations duraient déjà depuis fort longtemps, lorsqu'en 1398, défense est faite par la police, aux habitants de Paris et à ceux de Saint-Maur, de représenter, sans permission du roi, aucuns jeux dont les personnages soient tirés, ou de la vie des saints, ou de la passion de Notre-Seigneur. Cette permission est accordée par ordonnance du 4 décembre 1402.
Peu de temps après avoir obtenu cette faveur, et maîtres de ces précieuses lettres patentes, les confrères de la Passion, qui avaient déjà fondé le service de leur confrérie religieuse à l'hôpital de la Trinité, bâti hors de la porte Saint-Denis par deux gentilshommes allemands nommés Guillaume Escacob et Jean de la Pasisée, dans le but de recueillir les pèlerins qui arrivaient devant les portes après leur fermeture, louèrent une salle de ce même hôpital pour y représenter les pièces que leur privilège les autorisait à jouer. Cette salle avait vingt et une toises de long sur six de large ; elle était au rez-de-chaussée et soutenue par des arcades : les confrères y élevèrent un théâtre et y donnèrent, les dimanches et fêtes (les fêtes solennelles exceptées), divers spectacles tirés du Nouveau Testament. Ces spectacles plurent tellement au public, que les prêtres, pour ne pas voir déserter les églises, furent obligés de changer l'heure des vêpres et de les avancer. Bientôt les villes de province voulurent avoir un théâtre à l'instar de la capitale : Rouen, Angers, le Mans et Metz furent les quatre premières villes qui suivirent l'exemple de Paris.
Mais, pendant ce temps, les confrères de la Passion avaient vu s'élever des concurrences redoutables : les premiers étaient les clercs de la Basoche, dont l'établissement s'était fait dès l'an 1303, sous le règne de Philippe le Bel, dans la grand'salle du palais de justice. Le chef de la juridiction prit le nom ambitieux de roi de la Basoche, et, parodiant la royauté jusque dans ses attributs et ses privilèges, il établit toute une hiérarchie d'officiers, que l'on nomma chanceliers, maîtres des
requêtes, avocats, procureurs généraux, grands référendaires, grands audienciers, secrétaires, greffiers, huissiers ; le roi de la Basoche avait le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe et le bonnet ; et ce ne fut que sous Henri III que les titres de roi et de royaume furent abrogés. Le chancelier devint alors le chef de la juridiction. Les sceaux sur lesquels étaient gravés ses armes étaient d'argent, et les armes étaient trois écritoires d'or en champ d'azur, timbrées de casques.
Les pièces que représentaient ces nouveaux venus étaient en harmonie avec la grotesque organisation de leur hiérarchie ; elles n'essayèrent même pas de dissimuler sous un nom exceptionnel la différence des avantages qui existaient entre elles et les graves et religieux mystères, leurs frères aînés. Elles s'appelèrent candidement sotties ou sottises. — Ce mot nous paraît trop expressif pour que nous croyions nécessaire de le commenter.
Entre ces deux modes de littérature dramatique qui représentaient la tragédie et la comédie essayant leurs premiers pas, bégayant leurs premiers mots, jouant pour ainsi dire ensemble comme l'auraient fait Heraclite et Démocrite enfants, et qui, se partageant la faveur populaire, attiraient à eux, chacun, les partisans de leur genre, se glissa une troisième confrérie, qui conçut le projet ambitieux d'enlever aux confrères de la Passion leurs spectateurs dévots, aux clercs de la Basoche leurs spectateurs joyeux, et de s'en faire un seul et unique auditoire en réunissant dans des pièces d'une nouvelle composition la gravité religieuse des mystères à la joyeuse bouffonnerie des sottises.
Cette fusion dramatique fut connue sous le. nom expressif de jeux de pois piles ,• et dès lors le drame, ce frère puîné de la tragédie et de la comédie, qui réunit en lui l'énergie terrible de la première et la gaieté mordante de la seconde, eut aussi son représentant.
Bientôtles confrères delà Passion virent la foule déserter leur théâtre pour courir à celui des innovateurs; ils ne perdirent cependant point courage, et continuèrent de lutter, malgré l'incertitude publique, avec la conscience de leur bon droit classique, contre leurs jeunes et robustes rivaux, à qui ils abandonnèrent, soit par mépris, soit par impuissance, l'exploitation du genre bâtard et irréligieux qu'ils avaient adopté. En 1518, François Ier. par lettres patentes, en confirmant le privilège accordé par Charles VI, leur rendit un peu de leur antique faveur.
Bientôt la troupe sacrée fut forcée de se mettre en quête d'un nouveau local. En 1539, la maison de la Trinité fut rendue à l'hôpital : forcés de la quitter à la suite de cette décision royale, les confrères de la Passion prirent à loyer l'hôtel de Flandre et y restèrent jusqu'en 1543, époque à laquelle cet hôtel fut démoli par l'ordre de François IeT, en même temps que ceux d'Arras et d'Étampes.
Lassés de ces tribulations successives, ils se décidèrent alors à acheter, sur l'emplacement de l'hôtel àt Bourgogne, situé au milieu de la rue Mauconseil, une masure de dix-sept toises de long sur seize de large, afin d'y faire bâtir une salle. Jean Rouvet, de qui ils acquirent ce terrain par contrat passé le 30 avril 1548, se réserva dans cette salle une loge gratis pour lui, sa femme, ses enfants et ses amis, leur vie durant.
Un arrêt de la même année accorde aux confrères de la Passion le privilège exclusif de l'exploitation dramatique de Paris; mais ce même arrêt portait aussi qu'ils ne pourraient jouer de mystères. — L'impossibilité où les mettait de jouer des pièces profanes l'habit religieux dont ils étaient revêtus, les détermina dès lors à renoncer à continuer leur entreprise par eux-mêmes ; en conséquence, ils louèrent, en se réservant deux loges pour eux, leur salle à une troupe de comédiens.
Voilà quels furent les ancêtres de Lekain, de Talma et de Garrick. Nous allons faire connaissance maintenant avec ceux de Molière, de Corneille et de Shakspeare.
Cependant, les noms des poètes dramatiques et les titres de leurs ouvrages sont seuls parvenus jusqu'à nous. Quant aux œuvres elles-mêmes, elles ont été perdues. Nous allons classer auteurs et ouvrages selon la date chronologique de la naissance des uns et de la représentation des autres.
En 1200, Anselme Feydit, né à Avignon, auteur et acteur, compose et joue, à la cour de Boniface de Montferrat, une comédie intitulée VHeregias dels payre [V Hérésie des pères). Cet ouvrage n'était probablement pas sans mérite, puisque Pétrarque en parle dans le quatrième chapitre de son Triomphe de V Amour.
En 1215, Guy, d'Uzès, part de cette ville avec Èbles et Pierre, ses frères cadets, et Elias, un de ses cousins. Guy et Èbles feront les chansons ou sirventes, et Pierre se chargera de les chanter. Elias, de son côté, représentera des poèmes de sa composition. Les profits devaient être partagés en commun, et tous quatre s'étaient engagés à ne point se quitter avant le retour.
Ils eurent d'abord un grand succès et firent force profits à la cour de Renaud d'Albuson, de laquelle ils passèrent à celle de la comtesse de Montferrat. Mais, ayant attaqué la royauté et la religion dans des sirventes portant le titre de la Vida dels tyrants, le légat du pape leur fit imposer silence.
En 1220, Perdignon de Gévaudan est tout à la fois poète, auteur, musicien, compositeur et joueur d'instruments. Persécuté par le fils du dauphin d'Auvergne, il se réfugie chez Raymond Béranger, dernier comte de Provence, et y compose un poème dramatique intitulé las Victorias de monsiour lou comte.
En 1250, sous Louis IX, Pierre de Saint-Rémy, poète provençal, fait jouer plusieurs comédies dont les noms nous sont restés inconnus; seulement, nous savons qu'il les dédia à Antoinette, dame de Lasaze, qui était de la maison deLambesc.
En 1300, sous Philippe le Bel, Hugues Brunot, né à Rhodes, écrit une comédie sous le titre de las Drudarias d'amor [les Tribulations d'amour).
Enfin, de 1360 à 1383, époque de sa mort, Parasuls, né à Sisteron, composa une suite de cinq tragédies sur la vie de Jeanne, comtesse de Provence, reine de Naples et de Sicile, comme le firent, depuis, Shakspeare et Schiller sur la vie de Henri VI et de Wallenstein ; ces tragédies, dédiées au pape Clément, sont intitulées : VAndriasse, la Tarena, la Malhorquina, VAllemanda et la Johannada .
Mais, comme les noms des poètes et les titres des pièces que nous venons de citer n'apprennent rien cà nos lecteurs sur l'art dans son développement scénique ni
„dans son exécution, nous allons donner, en recourant, aux premières pièces de théâtre que nous possédions, et en tâchant de faire l'analyse de l'une d'elles, une idée de ce qu'était, vers cette époque, une œuvre dramatique, comme exécution théâtrale et comme charpente de pièces.
Ces ouvrages, tout en subissant, chacun dans son genre, toutes les variétés que leur imposaient les imaginations religieuses, morales ou cornues de leurs auteurs , ne se rattachaient pas moins individuellement à trois types primitifs spéciaux et arrêtés. Les noms génériques sous lesquels ils étaient connus étaient ceux de mystères,! moralités, et farces ou sottises.