LE MYSTERE DE LA PASSION
Les mystères, comme nous l'avons dit, étaient la représentation naïve des scènes religieuses tirées ou de l'Ancien Testament ou de l'Évangile; quelques-uns se rattachaient aussi à l'histoire païenne, conservant presque toujours cependant une corrélation avec la révélation, ou le développement du catholicisme ; quelques-uns encore, mais beaucoup plus rares, appartenaient entièrement à la mythologie antique ; d'autres enfin étaient tirés de romans presque contemporains.
Celui que nous allons choisir comme exemple et comme type du genre est, non pas le plus ancien, mais
le plus complet. Cependant, on retrouve des traces de sa représentation dès l'an 1402, et il est évident que cette représentation n'était pas la première. Il remonterait donc probablement aux premiers temps des mystères; mais, Fauteur primitif et inconnu ayant choisi pour son œuvre un fait aussi populaire et aussi sympathique que la Passion, les poètes qui le suivirent s'emparèrent successivement du sujet traité par lui, donnèrent de l'extension à son premier canevas, corrigèrent les expressions vieillies, jusqu'à ce qu'enfin Jean Michel, son dernier arrangeur, et le seul dont le nom nous soit resté, parût, aux yeux de ses successeurs, avoir porté ce poème à un tel degré de perfection, que nul n'osa plus essayer de l'embellir.
Tel qu'il nous est parvenu, et orné de ce titre splendide : Mystère de la sainte Passion de Notre -Sauveur Jésus-Christ, avec des additions et corrections faites par très-éloquent et scientifique docteur messire Jean Michel, lequel mystère fut joué à Angers moult triumphantement , et dernièrement à Paris, l'an 1507, il est composé d'un prologue, et se divise en quatre journées.
Cette division en journées indique la manière dont le mystère était offert au public ; trop long pour être ouï tout d'une haleine, il se représentait par parties. Nous allons donner l'analyse de ces journées avec quelques citations, ne pouvant offrir à nos lecteurs l'œuvre entière, qui ne compte pas moins de vingt-cinq à trente mille vers.
Mais, avant de passer à cette analyse, et afin que nos lecteurs puissent la suivre, non-seulement comme œuvre lue, mais encore comme œuvre représentée, es-
sayons de leur donner une idée de la manière dont était construit le théâtre. Ils comprendront ainsi comment les transpositions de scènes en différentes localités pouvaient s'opérer à chaque instant , sans nécessiter des changements à vue.
Le théâtre, de même que nos théâtres modernes, était fermé, sur le devant, par une toile qui ne se levait pas, mais qui se tirait comme les rideaux d'une alcôve. En s'ouvrant ainsi, cette toile laissait apercevoir, au fond, plusieurs échafauds superposés, à la manière de ceux dont on se sert pour la construction d'un monument. Le plus élevé de ces échafauds représentait le paradis ; celui de dessous, la terre ; un autre, en descendant encore, les maisons d'Hérode et de Pilate, ou toute autre décoration nécessaire à l'ouvrage que l'on voulait mettre en scène; entin, au rez-de-chaussée, la vaison des parents de Notre-Dame, son oratoire et la '.rèche aux bœufs.
Sur le devant, et du côté gauche des spectateurs, des ridaaux formaient une espèce de niche où l'acteur ou l'actrice entrait lorsque devait s'accomplir une scène que l'on ne jugeait pas à propos d'exposer à la vue du public, telles que celles de l'incarnation de Notre-Sëigneur, de l'accouchement de la Vierge ou de la décollation de saint Jean-Baptiste.
En face de cette niche, à droite, l'enfer était figuré par la gueule d'un dragon qui s'ouvrait ou se refermait, chaque fois qu'un ou plusieurs diables avaient besoin de faire par là leur entrée ou leur sortie.
Enfin, derrière cette niche et cette gueule, au lieu de coulisses de côté, s'élevaient des gradins sur les-
quels les acteurs s'asseyaient aussitôt qu'ils avaient f:ni leur scène.
Une fois assis, ils étaient tenus pour absents, et, dès lors, quoique restant constamment sous les yeux des spectateurs, ils étaient censés ne voir et n'entendre rien de ce qui se passait sur le théâtre. C'était une affaire de convention, une habitude prise, et leur présence ne nuisait pas plus à l'illusion que ne le faisait celle des jeunes seigneurs de la cour de Louis XIV et de Louis XV, assistant de la même manière à la représentation d'une pièce de Racine ou de Voltaire.
Cette digression terminée, passons à l'analyse.
Le mystère de la Passion était précédé, comme nous l'avons dit, d'un prologue. Ce prologue est une paraphrase de ces mots : le Verbe a été fait chair.
La première journée commence à la prédication de saint Jean dans le désert : à la suite de son sermon, les principaux des Juifs s'assemblent en conseil et disputent sur le sens des prophéties qui promettent le Messie.
Jésus vient trouver Jean, accompagné de Notre-Dame et de l'ange Gabriel ; car il veut recevoir le baptême de sa main. Jean, confus de cette humilité, se défend de cet honneur en vers assez remarquables ; les voici :
Pas requérir ne me devez,
Car, mon cher Seigneur, vous savez,
Qu'il n'affert pas à«ma nature.
Je suis créature
De pauvre facture
Et simple structure;
Humble viateur.
Ce serait laidure
Et chose trop dure,
Laver en eau pure Mon haut Créateur, Tu es précepteur, Je suis serviteur :
Tu es le pasteur, Ton ouaille suis; Tu es le docteur, Je suis l'auditeur; Tu es le ducteur, Moi le ccnsenteur, Sans qui rien ne puis.
Malgré cette résistance, qui ne manque, comme on le voit, ni de rhythme ni d'idées, Jésus insiste et Jean' obéit. Durant la cérémonie du baptême, on exécute un concert d'instruments, et les anges chantent.
Jésus est à peine baptisé, que la gueule de l'enfer s'ouvre, et que deux diables, nommés Sathan et Berit/t, viennent raconter à Lucifer qu'ils ont vu au désert un homme nommé Jésus, et que cet homme leur a paru au-dessus de leur puissance. Lucifer alors appelle d'autres diables, donne l'ordre de châtier vigoureusement Sathan et Berith, et les fait entraîner dans l'enfer : un instant après, des cris épouvantables annoncent que l'ordre du diable est exécuté à la lettre. Après cette correction, Lucifer les renvoie sur la terre, et leur ordonne de s'assurer si Jésus est dieu, homme, ou autre chose.
Pilate vient alors ; il publie à son de trompe un édit par lequel il est enjoint aux Juifs d'honorer les images de César, et de payer les impôts dus à la république romaine : les Juifs murmurent contre cet ordre, et Judas, qui jouait aux échecs avec le fils du roi de
Scariot, lui cherche querelle, le tue, et se réfugie auprès de Pilate, qui en fait son intendant.
Cette scène terminée, le diable se transporte dans le désert sous le déguisement d'un ermite, et tente Jésus : cette première tentation échouant, il prend successivement les costumes d'un docteur et d'un homme riche; mais tous ses efforts sont vains, et il n'en retire que confusion.
Cependant, saint Jean poursuit sa mission : il vient chez Hérode, à qui il reproche son amour pour sa belle-sœur, qui, se trouvant présente à la scène, se formalise des reproches du saint, et, ne pouvant supporter la honte dont il l'accable, s'écrie en implorant la vengeance d'Hérode :
Ha Dea !... ce méchant papelard Nous rompra si meshui la tête.
Monseigneur, vous êtes bien bête De tant ouïr, etc.
Ces reproches déterminent Hérode à envoyer saint Jean en prison; des gardes arrivent et l'entraînent.
Cependant, l'intrigue naît avec l'apparence d'une double action : Pilate et Judas vont se promener dans le jardin de Ruben et de Ciborée; Judas ignore complètement qu'il est dans les propriétés de son père et de sa mère ; ceux-ci, de leur côté, croient que leur hls a été noyé dans son enfance.
Comme les fruits de ce jardin sont très-beaux, Pilate ordonne à Judas d'en cueillir quelques-uns. Judas obéit : alors entre Ruben, qui vient en réclamer le prix : Judas, loin de payer, brise les branches des
arbres. Une querelle s'engage entre eux : Judas tue Ruben.
Ciborée accourt et demande justice à Pilate de la mort de son mari; mais Pilate, qui sent que c'est à son instigation première que Judas a accompli ce meurtre, veut le sauver, et, pour y parvenir, il propose à Ciborée d'épouser l'assassin de son mari. Celle-ci accepte, l'affaire s'arrange, et, séance tenante, le mariage se fait. Il y a cependant, au fond de ces scènes burlesques, une pensée profonde : l'auteur a cru devoir préparer le déicide par le parricide et l'inceste.
Bientôt, la Jocaste juive reconnaît son fils dans son époux, et s'abandonne au plus affreux désespoir. Judas lui-même est effrayé de son double crime, et va se jeter aux pieds de Jésus, qu'il trouve à table cbez saint Matthieu. Les dix apôtres, choisis parmi les plus humbles et les plus pauvres pécheurs, sont autour de lui. Jésus pardonne à Judas, et le reçoit au nombre des siens. Les deux intrigues se réunissent et n'en forment plus qu'une.
La fin de cette journée est consacrée à la reproduction du miracle de l'eau changée en vin, à la scène des vendeurs chassés du temple, à la conversion de Nicodème, à la résurrection de Thabite, fille de Jayrus, et au départ des apôtres, qui se mettent en route, un bâton à la main, pour prêcher la religion nouvelle.
Une fête chez Hérode succède à ce tableau. On y fait une course dont Fiorine obtient le prix; elle demande pour récompense que la tête de saint Jean tombe et soit remise à Hérodias, que ce saint a insulté. La décollation de saint Jean a lieu dans l'enceinte que nous avons in-
diquée. L'esprit du martyr descend aux limbes, tandis que ses disciples ensevelissent son corps en chantant.
Cette seconde journée commence par l'exorcisme du démon Astaroth, qui s'était introduit dans le corps de la fille de Chananée. La dépossédée rend grâce au Messie, et Astaroth, chassé, redescend aux enfers, où il est sévèrement puni d'avoir quitté son poste.
Madeleine paraît, se met à sa toilette, et expose au public, dans des vers où elle ne se flatte pas, la conduite un peu scandaleuse qu'elle mène. La guérison du paralytique et du lépreux, la transfiguration de Notre- Seigneur sur le mont Thabor, l'assemblée des Juifs et leurs opinions sur les miracles de Jésus, l'arrivée de la Madeleine avec ses amants, la multiplication des pains et des poissons, le sermon de Jésus, l'emprisonnement des deux larrons, la conspiration des Juifs contre le Fils de Dieu, le jugement de la femme adultère, le repas chez Simon le Lépreux, le repentir de la Madeleine, le miracle de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare, la guérison du sourd-muet possédé du diable, un second repas dans la maison de Simon, à la fin duquel la Madeleine vient répandre sur les pieds de Jésus des parfums qu'elle essuie avec ses longs cheveux, les murmures de Judas, qui se plaint qu'on n'ait pas vendu ces parfums à son profit; enfin les préparatifs de voyage de Jésus, qui monte sur une ânesse pour faire son entrée à Jérusalem, suivent immédiatement, et dans l'ordre que nous indiquons, ce premier tableau, et sont les événements à l'aide desquels le poète mène à fin sa seconde journée.
La troisième journée commence à l'entrée de Jésus
dans Jérusalem. Aussitôt entré dans la ville, il se rend au temple ; ses prédications mécontentent au plus haut degré les pharisiens. Marie prévoit les dangers auxquels Jésus s'expose, et veut vainement lui faire partager ses craintes : Jésus est résolu de s'exposer à la mort pour accomplir sa mission.
L'enfer alors vient en aide aux Juifs. Sathan, que Lucifer a fait vigoureusement punir de n'avoir pu faire tomber Jésus dans le péché, est renvoyé sur la terre, afin qu'il essaye de nouvelles tentations ; plus rusé cette fois que la première, il s'adresse à Judas, qui succombe et qui vend son maître trente deniers.
Le marché fait, le traître immortel revient joindre les autres disciples, trouve saint Pierre et saint Jean préparant le festin. Bientôt, Jésus arrive et fait la Gène avec ses apôtres : à peine Jésus a-t-il offert le pain rompu à ses apôtres, et Judas en a-t-il pris sa part, qu'un démon entre et lui saute sur les épaules, sans être vu des autres convives. Judas, possédé, se lève et court avertir les Juifs, auxquels il doit livrer son maître.
La Cène finie, Jésus se met en prières : les apôtres s'endorment, les soldats s'avancent. Judas, qui les conduit, embrasse Jésus; les soldats reconnaissent le Sauveur au baiser du traître, et se précipitent sur lui. Saint Pierre veut le défendre, et abat l'oreille à Malchus, que Jésus guérit aussitôt. Alors, les apôtres fuient : on mène Jésus chez Anne le pontife. Anne l'interroge et le renvoie à Caïphe. Saint Pierre renie son maître, le coq chante, et la troisième journée finit au moment où Jésus, livré aux insultes des soldats, est conduit chez Pilate.
La quatrième journée représente la suite historique de la Passion. Judas se repent et rend aux Juifs l'argent qu'il a reçu d'eux. Cependant, Pilate fait conduire Jésus au prétoire : à peine le Juste paraît-il, que les lances des soldats s'abaissent devant lui. Alors, son interrogatoire commence, et tous ceux qui ont été guéris par le Sauveur viennent témoigner pour lui. Pilate lui-même fait tout ce qu'il peut pour le sauver ; mais les Juifs exigent que Jésus soit renvoyé chez Hérode. En le voyant paraître, Judas, déchiré de remords, invoque l'enfer, et Désespérance, qui lui apparaît, lui fait d'horribles menaces.
— Il faut, lui dit-elle,
Il faut que tu passes le pas :
Voici dagues et coutelas, Forcettes, poinçons, alumelles.
Avise, choisis les plus belles, Et celles de meilleure forge, Pour te couper à coq la gorge; Ou, si tu aimes mieux te pendre, Voici lacs et cordes à vendre.
Judas ne se le fait pas dire à deux fois, il prend un lacet et se pend : Désespérance remplit près de lui l'office de bourreau, et, avec l'aide des autres diables, elle l'emporte aux enfers, où Dante nous le montre avec Brutus entre les dents de Sathan, qui mâche éternellement dans ses deux gueules les deux plus grands coupables du monde religieux, le régicide et le déicide.
Jésus, cependant, est renvoyé d'Hérode à Pilate : celui-ci le fait tourmenter, espérant que les tortures de l'homme juste satisferont la vengeance des Juifs, et
qu'ils n'exigeront plus sa mort, quand ils l'auront vu tant souffrir, que la mort lui serait un bienfait. C'est dans cette intention qu'il le montre sanglant et défiguré à ses ennemis, en disant ces paroles sacramentelles :
— Ecce homo !
Tous ces supplices n'apaisent point la colère des' Juifs : ils demandent à grands cris la mort de Jésus, et Pilate leur ordonne d'aller attendre son jugement.
Les patriarches, qui prévoient la mort du Sauveur et la descente du Messie, se réjouissent dans les limbes. L'enfer entend leurs cris de joie, frémit à l'idée que le dernier soupir du Christ brisera ses portes, et Sathan, qui vient de réussir auprès de Judas, est envoyé de nouveau, mais, cette fois, pour inspirer à la femme de Pilate le dessein d'empêcher ce grand événement.
C'est l'instant de son sommeil que Sathan choisit pour accomplir sa mission : un songe, qu'il lui envoie, la tourmente ; elle se réveille toute troublée, et elle conseille à son mari de ne pas prononcer la condamnation de Jésus; mais les Juifs, qui, depuis longtemps, soupçonnent Pilate de vouloir le sauver, redoublent leurs cris. Pilate se lave les mains, déclarant qu'il est innocent du jugement qu'on le force de rendre.
Alors, les Juifs en prennent sur eux la responsabilité et s'écrient :
Tout son sang s'écoule et redonde Sur nous et sur tous nos enfants, Tant que nous serons en ce monde, Et fût-ce jusqu'à dix mille ans :
Nous en serons participants, S'il faut que sa mort nous confonde,
Alors, Pilate condamne le Juste, et ordonne en même temps le supplice des deux larrons. Jésus porte sa croix, arrive au Calvaire, où toutes les circonstances qui précèdent sa mort sont rappelées. Enfin il est crucifié, et, le soir, descendu de la croix et enseveli. Puis la pièce se termine par un court épilogue.
La première journée emploie quatre-vingt-sept acteurs; la seconde, cent; la troisième, quatre-vingts ; enfin la quatrième, cent cinq.
En tout, trois cent soixante et douze acteurs ; ce qui rend plus que probable la supposition que plusieurs rôles étaient remplis par le même personnage.
ET