‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 17 sur 51 · ACTION · texte numérisé non relu

ACTION

ET

| Une grande douleur des hommes qui ont voué leur Ipxistence à la partie militante des arts est de voir qu'on 'm parle tant et qu'on s'en occupe si peu, qu'on effleure m généralement toutes les questions, sans jamais en approfondir aucune, et que, sur dix opinions qu'on §met et dix jugements qu'on porte dans le monde sur jses matières, il y en a neuf qui, ayant été reçus tout (faits, sont rendus à la circulation où ils ont été pris sans que ceux qui en usent se soient donné la peine d'approfondir leur j ustesse ou d'apprécier leur valeur. Il en est de certaines opinions vulgaires comme de ces pièces de monnaie qui vont s'effaçant au fur et à mesure qu'elles passent en différentes mains, et qui cependant ont cours jusqu'à ce que, n'offrant plus aucune empreinte, la défiance publique force le gouvernement d'ordonner leur refonte. Je ne donne pas un an au

Constitutionnel pour que les théories politiques et littéraires dont il a fait une si abondante émission, qu'il en a enrichi tous les esprits pauvres, soient refusées dans le commerce intellectuel, comme dans le commerce matériel on refuse à cette heure la pièce de vingtquatre sous et les écus de six livres.

Go fut en 1827 et 1828 surtout que ce besoin de monnaie nouvelle en idées se fit sentir : Lamartine et. Victor Hugo avaient payé leur dette à la France avec l'or de leur poésie ; Rossini et Meyerbeer avaient changé la musique ; Delacroix et Decamps, avaient élevé une école de peinture. Le terrain social, labouré par la Révolution et engraissé par l'Empire était ensemencé par des théories religieuses, morales et poli tiques, qui, bien qu'exagérées, défectueuses et ridicules même dans certaines parties, n'en donneront pas moins une moisson à l'avenir; le théâtre seul était resté stationnaire, s'améliorant, il est vrai, entre les mains de Casimir Delavigne, mais ne se transformant pas.

Cependant, quelques essais avaient déjà éveillé le curiosité, sinon la sympathie du public ; mais tous ces essais avaient été tentés à côté du théâtre : c'étaien les États de Blois de Vitet, les Comédies de Clara Gazul et les Soirées de Neuilly. Quant à ceux qui s'étaien hasardés sur la scène, quoique protégés par les plu: grands talents de l'époque, ils avaient chancelé dès 1; première représentation, et étaient tombés pour ne plu se relever à la septième. Talma n'avait pu soutenir Jan Shore, quoiqu'il lui eût donné un double appui sous 1 manteau de velours de Richard III, et sous les haillon de bure du mendiant ; toute la puissance et toute 1

'rrâce de mademoiselle Mars n'avaient pu vitaliser le Cid d'Andalousie. On savait bien déjà ce dont on ne voulait plus, mais on ne savait pas encore ce qu'on 70ulait, et l'on rejetait la stérilité et l'impuissance du noment sur la sévérité de la censure, ce qui, à défaut le bonnes raisons, était accepté comme une excuse.

La grande secousse littéraire qui avait renversé le vieil édifice dramatique avait été communiquée à la France par l'Allemagne et l'Angleterre. La passion de Schiller, la poésie de Goethe, le scepticisme de Byron, et la réalité de Walter Scott, avaient évoqué devant nos yeux les ombres de Louise, de Marguerite, d'Angeolina et d'Elisabeth. Nous avions trouvé en elles cette vérité et cette poésie, cette réalité de formes et cet idéal de contours qui manquaient à nos héroïnes : nous crûmes que nous pouvions acclimater ces fleurs exotiques ; nous les transportâmes de la Bretagne et de la Germanie. Mais il leur fallait le brouillard de l'Ecosse et l'atmosphère de l'Allemagne, elles se fanèrent à notre soleil ; et Juliette et Desdemona ellesmêmes, ces deux merveilles de la création humaine, ne purent prendre racine ni à l'Odéon ni au Théâtre-Français. Les esprits superficiels en conçurent un doute, les esprits réfléchis en acquirent une certitude.

C'est qu'en toute chose la nature a établi des harmonies que l'art ou la science ne peuvent déranger. C'est qu'ainsi que chaque terre produit les fruits qui doivent soutenir le corps, ainsi chaque société donne naissance aux idées qui doivent nourrir les âmes; que ce qu'il y a de meilleur pour la santé et pour l'intelligence a été mis par Dieu à notre portée, et que ce

n'est que, naturalisées par un long séjour dans notre atmosphère physique et morale, que les plantes et les idées étrangères portent des fruits ; encore, pour tous les palais exercés et pour toutes les organisations unes, ces fruits ont-ils une saveur sauvage et insolite, un goût de terroir et de localité qui deviendraient un défaut hors du pays où ils sont une qualité.

Les deux premiers essais heureux qui furent tentés dans le drame purement national furent, nous croyons nous le rappeler, Henri 111 et Hernani, car les Vêpres. siciliennes appartenaient à l'ancienne école française,, et Marino Faliero était une imitation de la nouvelle école étrangère. Quant aux Comédiens, à Valérie et à V École des vieillards, c'étaient de charmantes comédie», de critique, de cœur et de style, mais qui n'avaient rien à faire dans la question en litige. Ce fut donc au-, tour des deux nouveaux venus que se concentrèrent l'attaque et la défense, et l'on se rappelle qu'à cette> époque le combat fut rude de part et d'autre.

Il y avait alors un tel besoin de nouveau, que presque tous les jeunes gens se précipitèrent à la suite des deux esprits aventureux qui s'étaient voués à la recherche de l'inconnu. Ils les suivirent instinctivement,» comme les chevaliers français avaient suivi Godefroi de Bouillon, et les flibustiers espagnols, Fernand Gortez : la réalité de la ressemblance, dans cette comparaison des petites aux grandes choses, éclate surtout du côté des espérances : parmi les croisés qui marchaient à la délivrance du vieux monde, et les navigateurs qui voguaient à la conquête du nouveau, quelques-uns étaient bien partis pour l'Orient par désir chrétien de délivrer

e tombeau du Christ, et pour l'Occident, par amour pevaleresque des glorieuses aventures ; mais le plus ;rand nombre, il faut l'avouer, s'était mis en route par îécessité ou par calcul ; et, pour un qui cherchait à gagner une place dans le ciel ou à se faire un nom sur la erre, il y en avait cent qui comptaient avant tout sur a division de terres saintes qui entouraient Jérusalem, ît sur l'or vierge que renfermait le palais de Mexico : 1 en résulta que, lorsque Godefroi eut vaincu Iphicar-Eddoulah, que, lorsque Cortez eut défait Monteuma ; que, lorsque le premier eut été élu roi de Solyme, it le second nommé capitaine général du Mexique, ce ut parmi leurs compagnons d'armes que s'éleva le >remier doute sur leur sainteté et leur courage, et que :e furent des rangs dans lesquels ils avaient marché [ue sortirent les plus ardents ennemis de leur cause. It cela était facile à comprendre, car tous étaient partis Igaux, et deux seulement étaient arrivés au trône.

Il en advint , de même, toujours en comparant les >etites aux grandes choses, de la croisade littéraire et le l'expédition dramatique de 1830. Lorsque les chefs surent conquis le Théâtre-Français et la Porte-Sainttfartin, lorsqu'ils eurent gagné les batailles à? Henri III t à'Hemani, <ïAntony et de Marion Delorme, les plus remuants et les plus ambitieux soldats commencèrent i murmurer, demandant ce qui leur reviendrait de cette louble campagne. A ceci, il leur fut répondu qu'il y ivait encore une immense partie du globe à délivrer les infidèles, une multitude de mondes nouveaux i explorer, et que, s'ils voulaient payer de leur personne, on était prêt à leur rendre l'aide qu'ils avaient

donnée : sur ce, ils désertèrent avec papier et plume, et passèrent à l'ennemi.

Là finit l'action, et commença la réaction. Le principal reproche que l'on fit à l'école modem fut celui de l'immoralité.

En effet, le théâtre moderne, mis en regard du théât ancien, a l'air, au premier abord, de justifier cette ace sation, qui trouva quelque écho dans le monde. Nous allons chercher la cause, non pas de cette réalité, mais de cette apparence.

La première étude des auteurs qui eurent le désir de représenter leur époque, comme Molière avait reprétentéla sienne (toujours distance gardée, toujours en comparant les petites aux grandes choses), leur apprit que les trois éléments de la comédie, du drame et de là tragédie furent en tout temps les ridicules, les vices et les passions; seulement, au temps de Molière, il était difficile, et il eût pu être dangereux de faire autre chose que de la comédie, car les ridicules étaient le partage de la bourgeoisie, tandis que les vices et les passions étaient l'apanage des grands seigneurs. Aussi l'auteur de Georges Dandin et de Sganarelle, qui mourut à cinquante-trois ans, assassiné par l'adultère, n'a-t-il jamais osé faire de ce crime qu'un ridicule, car peut être que l'amant titré de mademoiselle Béjart eût en-, voyé le poète à la Bastille pour se venger de ce que le mari l'avait traîné sans masque et à demi nu, de l'ai côve conjugale à la cour d'assises du parterre. Or, au-j jourd'hui, la chose est fort différente : il n'y a plus de Bastille, il n'y a plus de noblesse; la bourgeoisie, toul en conservant ses ridicules personnels, a hérité de*

vices et des passions des grands seigneurs; et comme jcelui qui a pris la verge appartient à la même classe ;que ceux qu'il fouette ; que, leur égal par la naissance, il est leur supérieur par le talent, et qu'il n'a plus à craindre, là où l'attendait un abus d'autorité royale, que le ressentiment d'une vengeance particulière, il ne oulut pas borner son tableau à la peinture de la partie comique de la société, car il comprit qu'il avait mission de la représenter sous toutes ses faces, et qu'il y avait peut-être quelque chose de plus social que de faire rire les hommes de leur charge : c'était de les faire rougir de leur ressemblance. Ils laissèrent donc là les ridicules , et s'emparèrent des vices et des passions, et, comme leur produit le plus fatal, ils poursuivirent surtout l'adultère.

Car, si l'on veut réfléchir, ce crime a une influence plus terrible sur la société de notre époque que sur celle des siècles passés. La noblesse, sous Louis XIV, se perpétuait surtout par des mariages de convenance; deux noms s'épousaient bien plus souvent [que deux cœurs; et, comme toutes les précautions étaient prises pour perpétuer la race plutôt que l'espèce, l'aîné des fils prenait pour lui seul le titre et la fortune qu'il devait à son tour transmettre à s©n fils aîné ; quant aux autres enfants, ils étaient destinés à devenir abbés ou mousquetaires, c'est-à-dire à vivre dans la chasteté et à mourir dans le célibat. Grâce à cette combinaison, les désordres que pouvait amener après eux le défaut d'inclination avant l'accord, ou de sympathie après l'union, n'avaient pas de graves inconvénients, puisqu'il arrivait presque toujours que le mari se trouvait le

père du fils aîné, c'est-à-dire de celui qui héritait de son rang, de sa fortune et de son titre; quant aux autres enfants, que leur nombre fût plus ou moins considérable, leur légitimité plus ou moins établie, c'était dans la famille chose matériellement fort indifférente, puisqu'ils n'avaient part à aucun des bénéfices de l'hérédité.

Dans notre siècle moderne, au contraire, où l'abolition des castes a établi l'égalité et où la suppression du droit d'aînesse a égalisé le partage héréditaire, il se form,e plus de mariages d'inclination et moins d'unions de convenance. Il en résulte que les maris sont plus soigneux de l'honneur de leurs femmes, et plus préoccupés de la légitimité de leurs enfants. En effet, si un étranger se glisse aujourd'hui dans la famille, fût-il le dernier né, il partage avec tous et comme tous ; et, comme il n'a au partage que le droit légal et non le droit naturel, le partage devient un vol.

Les socialistes modernes avaient bien trouvé un remède à cette maladie : c'était d'abolir le mariage et de détruire l'hérédité. Malheureusement, tout l'édifice de la société actuelle reposait sur ces deux bases.

Or, comme tout crime qui échappe à la loi est justiciable de l'opinion publique , les auteurs modernes I firent ce que n'avait pas osé faire Molière : ils pri- i rent l'adultère partout où ils purent le saisir , et ils le traînèrent sur la scène.

Ce n'était pas la première fois qu'il y faisait son apparition; mais jamais il ne s'y était montré que couvert du masque antique et déguisé sous la chlamyde grecque ou la toge romaine, de sorte que, lors-

jju' on le vit entrer le visage découvert et revêtu du llostume actuel, il y eut un cri de surprise et d'effroi, |ar chacun regarda autour de soi, et sentit qu'il cou-< loyait chaque jour dans le monde, sinon un.Antony, lu moins un Arthur. La société moderne, poursuivie par les auteurs des siècles passés dans ses salles à jnanger et dans ses salons, s'était réfugiée dans sa phambre à coucher. Nous en avons enfoncé la porte, ht elle a crié au scandale et à l'immoralité, parce bu' elle avait été surprise en flagrant délit. Voilà ce qu'on appelle la réaction.

Il y a des hommes dont l'existence est un long dévouement : selon la prédisposition de leur caractère, ou selon les événements qui leur ôtent souvent une \ à une leurs illusions les plus chères ; ces dévouements ont pour objet les rois, les femmes ou les arts. Il arrive ■parfois que le désillusionnement va jusqu'au bout; et ; alors, forcés de renoncer à leurs croyances terrestres, jilse réfugient dans le sein de la religion, et se dévouent à Dieu, seule puissance rémunératrice, qui n'est ni décevante comme les arts, ni ingrate comme les femmes, ni oublieuse comme les rois.

Ceux-là sont les forts et les grands ; les âmes médiocres acceptent toujours, mais ne donnent jamais. En revanche, elles jugent, car elles font la majorité ; aussi traitent-elles ceux qui se dévouent aux rois d'esclaves, ceux qui se dévouent aux femmes de niais, et ceux qui se dévouent aux arts d'insensés. Il n'y a pas jusqu'au

dévouement à Dieu qu'elles ne'calomnient : pour elles, les croyants sont des cagots ou des hypocrites.

Heureusement ou malheureusement, selon que l'on sera de l'école philosophique ou de l'école chrétienne, ces dévouements sont rares. Aussi méritent-ils d'être mentionnés en passant. Nous ne parlerons pas des dé-, vouements aux femmes ; ceux-là, pour le plus souvent, sont solitaires, silencieux et ignorés. Nous ne parlerons pas des dévouements aux rois; ceux-là sont! éclatants, publics et vaniteux. Nous parlerons des dévouements à l'art, et non pas encore des dévouements producteurs, qui trouvent leur récompense dans laproduction même, qui sortent du Conservatoire, du musée ou du théâtre, comme Listz, comme Delacroix ou comme Victor Hugo, une couronne au front; mais du dévouement plus efficace et plus puissant, de celuilà qui a disputé la couronne à la médiocrité pour eu faire don au génie ; car, à celui-là, il ne reste rien que les haines de ceux dont il a froissé l'amour-propre ; et souvent il n'a pas même, pour consolation, la recon- I naissance de ceux dont il a comblé l'orgueil.

Parmi le petit nombre de dévouements de ce genre j qui ont passé devant nos yeux, certes, le plus incessant j et le plus désintéressé est celui de Taylor. Nommé commissaire du roi près le Théâtre-Français, en 1825, il entra en fonctions dans une de ces périodes, qui, au premier coup qu'elles leur portent, éprouvent les hommes. Taylor était essentiellement doué de cet jeune nationalité qu'on a longtemps confondue avec 1( vieux libéralisme, et entre lesquels la révolution i< Juillet a tracé une si lumineuse ligne de démarcation

aussi Taylor n'était-il pas dévoué aux hommes, mais aux principes ; le meilleur roi, à ses yeux, était celui qui devait le plus faire pour l'honneur de la patrie. Il en résulte que, repoussant toujours la question de dynastie pour la question de progrès, il demeura fidèle à la gloire du pays, quel que fût le roi qui le gouvernât.

Après le portrait de l'homme, passons à l'état des choses.

Au moment où Taylor fut investi du commissariat royal, le Théâtre-Français se débattait dans sa vieille anarchie. Talma et mademoiselle Mars en étaient le roi et la reine, mais de nom seulement. Quant à leur pouvoir, il était restreint à l'influence de leur talent dans les questions personnelles. Une espèce de régence démocratique, se composant de toutes les nullités, paralysait la volonté de ces deux grands artistes, qui, repoussés par une force envieuse dans l'ornière de la routine, appelaient à leur aide la génération naissante, qu'ils devinaient par instinct devoir être celle du progrès.

De son côté, le public commençait à se lasser de la littérature de l'empire ; Pinto, Sijlla et l'École des vieillards, lui étaient apparus avec des horizons poétiques et nouveaux : comme Cristophe Colomb en voyant des algues et des oiseaux, il devinait qu'il était près d'un sol vierge et fécond ; alors arriva Taylor qui prit le gouvernail du vaisseau, et qui cria : Terre !

Depuis dix ans, la Comédie-Française avait reçu, et tenait enfouie dans ses cartons, la tragédie d'un jeune homme; car, à cette époque, il fallait faire à la

royale administration de la rue de Richelieu un surnuméraiïat décennal. Un homme vieillissait entre la réception et la représentation de sa pièce ; parfois encore, il mourait, et la pièce, fût-elle un chef-d'œuvre, était enterrée avec lui.

Or, ce jeune homme, dont on avait reçu la tragédie il y avait dix ans, se nommait Pichat. Quoiqu'il n'eût alors que trente-cinq ans, il était plus près de la tomhe qu'un vieillard; comme Chatterton, il mangeait depuis son enfance un pain trempé de larmes, et, comme André Chénier, sentant qu'il allait mourir, il se frappait le front du poing en disant désespérément : « Il y avait cependant là quelque chose! »

Ce qu'il y avait dans le front du pauvre poète, ce fut I Taylor qui le découvrit ; il mit instinctivement la main sur Léonidas ; dès la première page, il reconnut une versification incorrecte, rude et fiévreuse, mais enivrante comme un cliquetis d'armes; de temps en temps " jaillissaient comme une flamme, au milieu de l'hémis- ; tiche ou à la fin du vers, les mots de patrie et de liberté. Ces mots, toutes les fois qu'on les prononçait, c'étaient les éclairs de l'orage, et le parterre grondait, pareil au tonnerre lointain d'une révolution.

Il y avait donc deux choses à vaincre : l'apathie des sociétaires, les susceptibilités de la censure. Taylor pri» Léonidas, alla trouver Talma, lui lut la pièce. Talma réfléchit longtemps et trouva la pièce impossible, car Talma était un caractère ardent* au désir, mais timide à la lutte ; il appelait de tous ses vœux la révolution littéraire, et tremblait aussitôt qu'il s'agissait de la proclamer. Taylor insista; Talma, facile à con-

•vaincre, fut convaincu; on prit un rendez- vous où Pichat fut appelé, et, là, séance tenante, les corrections ifurent débattues et arrêtées; huit jours après, elles étaient faites. Le pauvre cygne mourant sentait qu'il n'avait pas de temps à perdre pour faire entendre son i premier et son dernier chant.

Alors commença un autre comhat; ce fut celui de Taylor contre le ministère. 11 y avait dans cette pièce de Léonidas, que beaucoup ont déjà oubliée peut-être, cinq cents de ces vers d'allusion dont un seul faisait à cette époque un succès d'opposition et, par conséquent, de vogue. Il fallut emporter ces cinq cents vers les uns après les autres, comme les ouvrages avancés d'une forteresse tyrannique ; rien ne rebuta Taylor, ni [mauvaise foi ministérielle, ni stupidité gouvernementale, ni crainte aristocratique. Après trois mois d'escarmouches, de combats et de batailles, il rentra au I Théâtre-Français, prêt à tomber de fatigue comme le guerrier de Marathon, mais, comme le guerrier de Marathon, rapportant une branche de laurier en signe de victoire.

Alors, il fut question de monter l'ouvrage. Le comité ', se rassembla pour arrêter la mise en scène : le régisseur proposa toutes les défroques romaines pour habiller les soldats grecs, son palais de Thésée pour la tente de Xerxès, et son forum romanum pour le passage des Thermopyles : Taylor prit son crayon, dessina des décorations et des costumes neufs, et ordonnança au bas de ces croquis une somme de quinze mille francs ; pendant huit jours, il y eut émeute rue de Richelieu; et quelques-unes des haines obstinées dont s'honore l'an-

cien commissaire royal, datent du jour de la mise en scène de Léonidas.

La pièce fut jouée : jamais on n'avait vu rien de pareil au Théâtre-Français comme décorations, comme costumes et comme mise en scène. Au lever du rideau de chaque acte, c'étaient des cris et des trépignements. Talma fut suhlime. On nomma l'auteur, on nomma le décorateur, on nomma le metteur en scène ; il n'y eut que Taylor que l'on se garda hien de nommer; mais l'auteur l'embrassa, en lui disant : « Je vous remercie, vous venez de donner du pain oour deux ans à ma veuve et à mes enfants. »

Du jour de cette représentation mémorable, il y eut révolution au théâtre : toutes les hautes intelligences de la Comédie- Française se réunirent autour de leur patron et de leur représentant ; ce fut alors que Talma, aussi, sentant qu'il allait mourir, demanda qu'on lui fit un convoi impérial : Taylor monta le Charles VI de M. Delaville ; Talma y fut plus sublime qu'il n'avait jamais été ; mais , frappé sur son char de triomphe même, il mêla son agonie à celle du pauvre roi insensé qu'il était chargé de représenter.

Mademoiselle Mars restait seule ; il est vrai que, comme Médée, elle pouvait dire : « Moi, et c'est assez!... » On distribua les rôles de Talma à ses héritiers. Chacun tira à soi quelque chose des armes d'Achille et du royaume d'Alexandre; Michelot eut Tibère, et Fir min le Tasse.

Cette dernière pièce eut, comme chacun le sait, un grand succès : Firmin fut très-beau, mademoiselle Mars fut sublime. On n'oublia point pour cela Talma, mais

on vit qu'on pouvait s'en passer; car, heureusement, le Théâtre-Français n'était point soumis à la loi salique, et, le roi mort, il pouvait élire une reine.

Ce fut alors que Taylor rêva un coup d'État bien autrement hardi que tous ceux qu'il avait déjà faits; il javisa que le Mariage de Figaro, suspendu depuis douze ans, pourrait être arraché au cachot de l'inquisition censoriale ; il fit si bien, qu'il obtint non-seulement la révision du procès, mais encore la grâce pleine et entière du condamné. La pièce fut rendue par M. de Martignac à Taylor telle qu'elle était sortie des mains de Beaumarchais, et mise en répétition avec une rapidité dont le Théâtre-Français ne connaissait pas d'exemple, et dont, malheureusement, il a oublié la tradition. La concession ministérielle était, au reste, si étonnante que l'on n'y pouvait croire. Le jour de la représentation, plus de trois cents jeunes gens du parterre suivirent l'ouvrage, la brochure à la main. La surprise d'une telle victoire enchaîna presque les applaudissements pendant tout le cours de la représentation; mais, à la fin, ils éclatèrent frénétiques et redoublés. Non-seulement un chef-d'œuvre venait d'être rendu à la scène, mais encore une conquête politique avait été faite

C'était trop de service rendus par un seul homme à la Comédie-Française pour que quelques-uns des ! sociétaires ne prissent pas en haine le dictateur qui faisait si bien prospérer la république. D'ailleurs, ce parti, si improprement appelé classique, et auquel nous conservons ce nom plus par extrême politesse que par juste application, craignait une nouvelle invasion dans la citadelle sainte. Taylor venait de se présenter en-

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core une fois au comité, conduisant un auteur et un ouvrage nouveaux. Tous deux avaient des allures si singulièrement indépendantes, que l'effroi se mit dans le camp, et qu'avec le courage obstiné de la peur, ceux qu'on menaçait dans leur existence attaquèrent le protecteur, espérant que, du même coup qui l'abattrait, tomberaient avec lui les protégés. Cette pièce, c'était Christine; le nouvel arrivant, c'était moi. Qu'on ne s'étonne donc pas , non-seulement de mon amitié pour Taylor, mais encore de ma reconnaissance; car ce fut à cause de moi qu'il subit, non pas ses premières, mais ses plus cruelles persécutions.

Bientôt les haines, qui s'enveniment si vite à la poussière du théâtre, devinrent telles, que Taylor recula devant tant d'ingratitude et d'injustice; il se retira sous sa tente et laissa Ajax-Lafond et Agamemnon-Michelot continuer le siège de Troie à leur manière.

Cependant, sous cette tente où on le croyait paresseusement étendu, l'activité qui lui est naturelle le dévorait; il cherchait comment occuper cet interrègne momentané; il se demandait quelle gloire lui manquait, qu'il pût donner à la France. Ses yeux se tournèrent vers l'Orient; les civilisations antiques se déroulèrent devant lui avec leurs monuments gigantesques ; parmi ces monuments, il y en avait quelques-uns qu'on pouvait transporter à Paris ; de ce nombre étaient les deux aiguilles de Louqsor. La France, si riche de ruines romaines ne possédait que l'obélisque nain que Constantin avait, dans un moment d'amour, donné à Arles, sa maîtresse. C'était une belle et pacifique conquête à faire sur l'Egypte. Jusqu'à présent, les empereurs seuls

avaient tenté de pareilles expéditions; mais, de nos jours, la France est une reine qui a pour ministre le génie. Taylor écrivit à M. de Martignac :

« Monseigneur, les drapeaux victorieux de la France ont vu toutes les parties du monde, et, partout où ils ont flotté, ils ont montré aux peuples que les Français savaient transporter sur la terre étrangère les bienfaits 1 de la civilisation de leur patrie. Pour souvenir des victoires de 'nos armes, des étendards étaient appendus aux voûtes de nos églises; ces trophées ont disparu. '•Ne serait-il pas glorieux d'élever des monuments qui rappelassent les batailles qui en ont doté la France? Les campagnes des Français en Egypte, si glorieuses et si poétiques, égalent les hauts faits des Croisades; et 'cependant, pas une pierre ne consacre à Paris le soutenir de cette gloire.

» Bossuet a dit que la puissance romaine, désespérant i d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur en leur empruntant les obélisques de leurs rois *.

» La France, qui a égalé les Égyptiens et les Romains Jdans la guerre, devrait peut-être consacrer ses triomphes en Orient par un de ces monuments dont l'Egypte et Rome sont encore si riches. Un ouvrage, qui est aussi ■une gloire pour notre pays, nous indique qu'il existe à Louqsor, sous les ruines de Thèbes, deux obélisques bu'il serait possible de transporter à Paris, et qui o menaient admirablement une ou deux de nos places publiques, en même temps qu'ils signaleraient, par de

i l Dix-sept obélisques égyptiens décorent les places de ,R.ome.

nouveaux témoignages, le triomphe de nos armes et la supériorité de nos sciences. Si Votre Excellence daigne accorder quelque attention à ce projet, je la prie de vouloir bien me donner un moment d'audience. »

L'audience fut accordée ; le ministre commença par opposer la presque impossibilité de la réussite d'un pareil projet. En tout cas, des fonds ne pouvaient être alloués, pour une semblable entreprise, qu'à un homme qui aurait vu les lieux, calculé les distances, et étudié les moyens dynamiques à mettre en œuvre pour le transport d'une si lourde masse. Taylor offrit de faire à ses frais un voyage préparatoire : la proposition n'était pas refu sable. Un passage fut accordé à l'aventureux voyageur sur la corvette la Diligente ; Taylor partit de j Paris le 11 mai, de Toulon le 25, arriva le 19 juin à Alexandrie, le 30 au Caire, et le 17 juillet à Thèbes. I Pendant cette dernière course, qu'il fit avec un seul I Arabe, son dromadaire s'abattit, et lui luxa le pied.' I Taylor se fit attacher sur sa monture, et, continuant j son chemin, il arriva sans autre accident. Il avait fait I cent cinquante lieues en huit jours.

Il s'assura que l'obélisque pouvait facilement être transporté jusqu'au Nil ; aussitôt il reprit sa route, joyeux et fier de rapporter une pareille certitude et M. de Martignac. En arrivant à Paris, il trouva le ministère changé.

Il s'en consola, ou parut s'en consoler du moins, en rendant à un pauvre diable de poète, qu'il avait encouragé avant son départ, un nouveau service à son retour. Il fit monter Henri III.

Le 11 janvier 1830, Taylor reçut copie de l'ordonnance suivante :

« Paris, 11 janvier 1830

» Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État de la marine et des colonies, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

».Art. 1er. Le sieur baron Taylor sera envoyé comme commissaire du roi auprès du pacha d'Egypte, pour négocier la cession des obélisques de Thèbes, et pour faire transporter en France l'obélisque d'Alexandrie.

» Art. 2. Les frais relatifs à cette mission et au transport de ces monuments seront faits par la marine et portés au compte de ce département.

» Art. 3. Notre ministre secrétaire d'État au département de la marine et des colonies est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

» Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le sixième jour du mois de janvier de l'an 1830, et de notre règne le sixième.

» Signé Charles. »

En conséquence, Taylor se rendit à Toulon. Il y trouva le brick le Lancier, capitaine Bellanger, prêt à mettre à la voile. Il s'entendit avec le préfet maritime pour tous les préparatifs de transport à faire à Toulon même. Ces préparatifs avaient été réglés dans une réu-

nion qui avait eu lieu au ministère de la marine, le 19 novembre 1829, et à laquelle assistaient M. le comte de Laborde, membre de la chambre des députés, M. ûrovetti, ancien consul général de France en Egypte, M. le baron de Livron, maréchal de camp au service du pacha, M. le baron Taylor, commissaire du roi, M. le baron Mackau, contre-amiral, et M. le baron Tupinier, conseiller d'État, directeur au ministère de la marine.

Deux moyens avaient été proposés pour le transport. Le premier était de construire, sur les lieux mêmes, avec des sapins de la Caramanie, deux énormes radeaux, qui auraient servi à faire flotter chacun des obélisques d'abord sur le Nil, pour les amener jusqu'à la mer, et ensuite sur la Méditerranée et l'Océan jusqu'au Havre au moyen d'un remorqueur. L'auteur du projet était M. Besson, ancien officier de la marine française, actuellement au service du vice-roi d'Egypte.

Le second projet était celui de la construction d'une allège dans le port même de Toulon : ce bâtiment achevé, il ferait voile pour Alexandrie, profiterait de la crue du Nil, remonterait le fleuve jusqu'à Thèbes, et, lors du retrait des eaux, s'échouerait le plus près possible de l'obélisque qui serait introduit dans sa carène, au moyen d'une ouverture pratiquée à son avant .• il resterait là jusqu'à la crue nouvelle, et, soulevé par elle se retrouverait à Ilot tout naturellement, descendrait le cours du Nil, franchirait le Boggasse *, entrerait dans la Méditerranée, passerait le détroit de Gibraltar, traverserait l'Océan, et viendrait reconnaître le Havre

1 La barre de la mer.

pour remonter la Seine jusqu'à Paris : ce dernier projet fut adopté; en conséquence, tous les apprêts en furent faits au port de Toulon, et ils étaient déjà en pleine activité lorsque le brick qui portait le négociateur, auquel un crédit de cent mille francs avait été ouvert, mit à la voile pour Alexandrie.

Pour cette seconde course, qui devait s'étendre en Arabie et en Palestine, Taylor avait pensé qu'il devait s'adjoindre deux compagnons, qui, outre leurs qualités d'artistes, possédaient encore celles du voyageur, la force et la bravoure. Il avait, en conséquence, jeté les yeux d'abord sur Dauzats, qui était déjà à cette époque i un de nos premiers peintres de voyage, et ensuite sur j Meyer, qui, dirigé par son compagnon, devait, en deux ans, se faire une réputation dans la même carrière *.

Le Lancier toucha d'abord à Palerme, où Taylor s'arrêta quelques jours pour faire mouler les métopes du temple de Sélinonte. Ces fragments qui, en rejetant l'ère fabuleuse de Dédale, appartiennent à la première école grecque, roide et naïve, et qui, par conséquent, peuvent dater de quatre siècles avant Jésus- Christ, manquaient tout à fait à la collection de nos mu? ées qu'ils sont venus compléter : c'est la préface du Parthénon. Ce moulage fut fait par M. Valette, que Taylor avait, à cet effet, demandé au gouvernement.

L'opération terminée, le brick reprit la mer, franchit le détroit de Messine, reconnut Malte, et, un matin, se trouva en vue d'Alexandrie.

Alexandrie est une plage de sable, un grand ruban

* M. Meyer a fait depuis, je crois, un voyage au pûie Nord.

doré qui domine l'eau; à gauche s'élève la colonne de Pompée et l'aiguille de Gléopâtre , seules ruines qui restent de la ville du Macédonien; à droite est le palais du vice-roi, mauvais et pauvre édifice blanc élevé par des architectes italiens; un peu avant, une tour carrée Mtie par les Arabes, et au pied de laquelle débarqua l'armée française ; puis, à l'extrême gauche, ainsi que la corne d'un croissant, s'avance dans la mer, la pointe d'Aboukir. Quant à Alexandrie, cette antique reine de l'Egypte, honteuse sans doute de son esclavage, elle se cache derrière les vagues du désert, a.u milieu desquelles elle s'élève comme une île de pierre sur une mer de sable.

Sur le port même, ainsi qu'on voit sur nos places les fiacres et les cabriolets, les âniers attendent les arrivants ; il y en a partout : au pied de la tour Carrée, à la colonne de Pompée, à l'aiguille de Gléopâtre ; ils poursuivent les voyageurs avec les même cris et la même insistance que font nos cochers de Sceaux, de Pantin et de Saint-Denis ; aussi ce qu'il y a de mieux à faire est-il d'enfourcher la monture qu'ils présentent; à ceux dont elle blesserait la dignité, nous rappellerons que ce fut celle que Notre-Seigneur choisit pour faire son entrée à Jérusalem.

Sur la route du port, à Alexandrie, et en avant de la colonne de Pompée, on trouve un petit monticule qui porte encore aujourd'hui le nom pompeux de fort Bonaparte : Alexandrie est une ville si basse, que les ingénieurs français n'eurent qu'à amasser quelques pelletées de terre et à les couronner d'une batterie pour forcer la place à se rendra.

Bientôt on entre dans la ville, aux murs blancs et aux rues sans pavés et pleines de boue ; c'est qu'à cause de la chaleur, on est obligé de les arroser toute la journée, et quecette eau et ce sable forment un mortier dont lésines, les chameaux et les dromadaires peuvent seuls se tirer à leur honneur; quant aux chrétiens, ils s'en défendent encore, grâce à leurs bottes; mais les Arabes y laissent leurs pantoufles.

La caravane descendit chez le consul de France, M. de Mimaut : le pacha d'Egypte était dans le Delta, et son fils seul, le prince Ibrahim, se trouvait à Alexandrie. On le fit prévenir de l'arrivée de l'ambassade, et une lettre d'audience fut envoyée à Taylor pour lui et toute sa suite.

Le lendemain, jour fixé pour la réception, un officier du prince arriva pour prendre la conduite du cortège, et se plaça à sa tête : la caravane se composait de Taylor, du consul, de Dauzats, de Meyer et de M. Bellanger, capitaine du brick : elle était suivie par deux kafï'as dont l'office était d'écarter avec le bâton les curieux qui auraient pu gêner la marche de l'ambassade.

Entre le premier et le second voyage de Taylor, un grand changement somptuaire avait été fait : on avait répudié l'ancien costume militaire et adopté le nouveau, nommé nedjin jedid. Le cortège rencontra plusieurs corps d'infanterie affublés du nouveau vêtement, qui consiste dans une calotte rouge, dans une veste rouge, dans une culotte rouge, et dans des pantoufles rouges ; cet uniforme est scrupuleusement adopté, et les régiments présentent un ensemble de couleur parfaitement satisfaisant ; il n'y a que les figures des soldats qui offrent

un assortiment de nuances différentes, depuis la peau mate et blanche du Circassien jusqu'au teint d'ébène de l'enfant de la Nubie ; mais tous les efforts du pacha n'ont encore pu remédier à cet inconvénient.

Un autre, qui n'est pas moins grand, est celui que nous avons déjà signalé. Ces régiments, qui s'avancent dans les rues boueuses d'Alexandrie, au son de tambours qui battent des marches françaises, malgré toute la discipline qu'essayent de maintenir les sergents qui marchent sur les côtés, ne peuvent non-seulement marquer le pas, mais encore conserver leurs rangs. Cela tient à ce que, de cinq minutes en cinq minutes, les pantoufles des soldats restent dans la boue, et que leurs propriétaires sont obligés de s'arrêter pour ne pas les perdre ; cette manœuvre perpétuelle, et qui n'est point prévue par l'école du fantassin, met dans les rangs de la milice égyptienne un désordre qui pourrait la faire prendre au premier abord pour la garde nationale du pays : la méprise serait d'autant plus facile et innocente, que, sous ce climat brûlant oMout poids est un fardeau, chacun porte son fusil à volonté et de la manière qui lui est la plus commode.

Enfin, le cortège vainquit tous les obstacles, et arriva au palais. Dans la cour, il trouva un régiment des mêmes troupes sous les armes ; il passa entre deux rangs , monta l'escalier , traversa une foule de grandes salles blanches sans aucun ameublement, et au milieu de chacune desquelles s'élançait un jet d'eau. Dans l'avant-dernière, Taylor s'arrêta pour disposer les présents destinés au prince Ibrahim; ils consistaient en armures de colonels de cuirassiers et de carabiniers,

en fusils de chasse et en pistolets de combat; cette disposition faite , le commissaire du roi entra dans la salle de réception.

Elle était en tout pareille aux précédentes, et sans autre ornement qu'un énorme divan qui en faisait le tour. Dans l'angle le plus obscur de cette salle , une peau de lion était jetée sur le divan ; et sur cette peau de lion, accroupi, une jambe pendante par-dessus l'autre, était Ibrahim, tenant un rosaire de la main gauche, et jouant de la main droite avec les doigts de son pied.

Taylor salua et s'assit à la droite du prince , M. de Mimaut à la gauche, et le reste du cortège à la suite et ainsi qu'il lui plut; pas un mot ne fut prononcé dans cette première partie de la réception. Aussitôt que chacun eût pris place, Ibrahim fit un signe, on apporta des chibouques tout allumés, et l'on fuma. Pendant les cinq minutes que dura cette opération, les envoyés français eurent le temps d'examiner à loisir le prince Ibrahim; il était coiffé d'un bonnet grec et portait l'habit militaire, et paraissait avoir quarante ans, était petit et gros, robuste, avait les yeux vifs et brillants, le visage rouge et les moustaches et la barbe de la couleur de la peau du lion sur laquelle il était assis.

Lorsque les pipes furent vidées, on apporta le café. La pipe et le café réunis constituent les grands honneurs; dans les audiences ordinaires, on n'offre généralement que l'une ou l'autre : le café bu , Ibrahim se leva lentement, marcha vers la porte, suivi de Taylor, ie M. de Mimaut, de Dauzats, de Meyer et de M. Bellanger, et entra dans la salle des présents

Il les examina tous les uns après les autres avec un plaisir v:^ible; les armures de carabiniers, ornées de leur soleil d'or, semblèrent surtout lui faire grand plaisir. Cependant l'inspection finie, il parut encore chercher autre chose ; mais, ne trouvant pas ce qu'il cherchait , il adressa quelques mots à son interprète qui, se tournant vers Taylor :

— Son Altesse, dit-il , demande si vous avez pensé à lui apporter du vin de Champagne.

— Oui, dit le prince , accompagnant ces trois mots français d'un signe expressif de la tête; oui, du Champagne, du Champagne.

Taylor répondit qu'on avait deviné le désir de Son Altesse , et que plusieurs caisses remplies de ce liquide devaient déjà être déposées au palais.

Dès ce moment, Ibrahim se montra de l'humeur lr plus charmante. Il rentra dans la chambre de réception, causa beaucoup de la France qu'il aimait, disaitil, comme une secondé patrie, étant petit- fils d\i Française. Puis, pour dernière marque d'honnpnr, esclaves entrèrent avec des cassolettes tout allumées et, les approchant de la figure des envoyés français, ils leur parfumèrent la barbe et le visage. Cette cérémonie achevée, Taylor se leva, et prit congé du prince en portant successivement sa main droite au front, à la bouche et à la poitrine, ce qui veut dire, dans le langage figuré et poétique de l'Orient : « Mes pensées, mes paroles et mon cœur sont à toi. »

Puis l'ambassade rentra au consulat dans le mêmfi ordre qu'elle en était sortie.

Cependant , pour ne pas perdre à Alexandrie , où il

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était forcé d'attendre le pacha , nn temps précieux , Taylor envoya Dauzats et Meyer , le turban en tête et le crayon cà la main , dessiner les mosquées de cette ville des Mille et une Nuits que les Arabes nomment El Masser, et les Français le Caire. Les deux artistes partirent avec la confiance et la tranquillité particulières surtout aux voyageurs français, qui, partout où ils sont, se croient toujours dans la banlieue, passèrent par Damanhour, Rosette, prirent le Nil, et le remontèrent jusqu'à Boulak.

Arrivés à quelque distance du port, ils débarquèrent, montèrent à cheval, traversèrent les tombeaux des califes, et entrèrent dans la capitale du Delta. Ils se dirigèrent immédiatement vers le quartier franc. Situé sur la rive droite du Nil, appuyé à l'est sur la chaîne du Mokattam , dont le dernier mamelon supporte la citadelle qui le domine ; défendu par une ceinture de murailles crénelées , flanquées de tours carrées , et percé de portes dont quelques-unes sont des édifices, le Caire est une ville monumentale ; dans une seule rue, nos voyageurs comptèrent soixante mosquées.

Ces mosquées, ce sont les oasis de la cité. On y trouve de la fraîcheur, de l'ombre, de l'eau, des arbres et des oiseaux. Puis, au milieu de tout cela, quelques poètes arabes qui viennent, dans les intervalles de la prière, commenter les versets du Coran. Chacune de ces mosquées est dominée par un grand médeneh à plusieurs étages. C'est le domaine du muezzin qui, tant qu'il est jeune, monte jusqu'au haut, et d'une voix sonore convoque tout le peuple à la prière, puis, au fur

et à mesure qu'il prend des années, descend d'un étage et baisse la voix, jusqu'à ce que, vieillard débile, il ne puisse atteindre que le premier étage, d'où il ne se fait plus entendre qu'aux passants de la rue.

Pendant que nos deux artistes parcouraient la ville, qu'ils ont rapportée presque entière, et qu'ils pourraient rebâtir, comme ces monuments dont les Anglais achètent, transportent et numérotent les pierres, Mehemet-Ali, rappelé par les nouvelles de Constantinople, était revenu à Alexandrie, où l'attendait Taylor.

A peine eut-il appris qu'un envoyé français était arrivé avec le titre du commissaire du roi, qu'il le fit appeler. Le cérémonial fut le même que nous avons indiqué ; mais les présents étaient plus précieux : c'étaient de magnifiques cabarets de Sèvres, de grands vases de la manufacture royale, des glaces superbes, des pendules dont quelques-unes contenaient tout un recueil d'air qu'elles jouaient successivement à chaque heure qu'elles marquaient, enfin l'ouvrage sur l'expédition d'Egypte, et le Neptune français, qui contient toutes les cartes du monde.

La négociation fut plus difficile qu'on ne s'y était attendu d'abord ; quelque diligence qu'eût faite l'ambassadeur artiste, et quelque silence qu'il eût gardé, le projet avait transpiré, l'Angleterre avait pris le devant sur la France, et les deux aiguilles que venait chercher Taylor appartenaient déjà à la Grande-Bretagne. Quant à Mehemet-Ali. il avait, disait-il, le plus grand désir de satisfaire les deux nations et ne demandait qu'un moyen de les mettre d'accord.

Ce fut alors que le précédent voyage de Taylor e

'étude qu'il avait faite lui-même et sur les lieux des nonuments antiques, lui furent d'une grande utilité ; l connaissait l'Egypte aussi bien que Mehemet-Ali, et ette science, dont le pacha avait peine à se rendre ompte, lui imposait singulièrement. Ce fut alors que "aylor proposa de donner à l'Angleterre, en échange [es deux obélisques de Louqsor, l'obélisque de Karnac, ui est plus grand; quelques difficultés s'élevèrent : ufin on établit un appoint avec d'autres antiquités. te consul anglais accéda au marché ; et les deux obésques de Louqsor et l'aiguille d'Alexandrie furent éfinitivement accordés à la France.

i Mehemet-Ali les regretta cependant, car il avait jeté îr eux un dévolu qui, d'inutiles qu'ils étaient, devait !s faire concourir au progrès de sa civilisation : il nmptait les faire scier en dalles, et s'en servir pour liver Alexandrie.

; Heureux d'avoir si heureusement terminé sa négo-

ation, Taylor partit aussitôt pour le Caire, où il arjva à la nuit tombante; deux heures après, les droma-

lires étaient sellés, les quinze Arabes qui composaient :'f>scorte attendaient à cheval. Taylor, Dauzats et Meyer i hissèrent sur leurs montures ; la caravane traversa i s rues du Caire aux flambeaux, et s'en alla coucher

ix tombeaux des califes que les gardiens lui ouvriint; elle partait pour le Sinaï.

Car, outre sa mission en Egypte, Taylor avait reçu

lie de parcourir la Syrie et la Palestine, afin de re- • eillir pour nos musées des antiquités grecques et

maines. Eu conséquence, il visita successivement Jétrisalem, Jéricho, Ammon, Djérach, Damas, le Liban

et Tripoli, où il retrouva son brick, prêt à recevoir les trésors qu'il rapportait ; enfin, il voulut dire un dernier adieu à Alexandrie, et le Lancier mit le cap sur cette ville.

Des bruits étranges, incompréhensibles aux Turcs et aux Arabes, venaient de s'y répandre. On disait qu'Alger l'imprenable venait d'être prise ; les Égyptiens avaient d'abord refusé d'ajouter foi à ces nouvelles; mais, à force d'arriver de tous côtés, elles avaient enfin ébranlé leur conviction, et il venait d'être décidé à Alexandrie qu'une caravane partirait du Caire, traverserait le désert, toucherait à Tripoli et à Tunis, puis enfin, franchissant l'Atlas, irait demander, à la sentinelle qui veillait à l'autre extrémité du continent africain, s'il était vrai qu'elle se fût laissé surprendre endormie aux portes que lui avait assignées le prophète. Déjà tout était préparé pour cette expédition gigantesque comme celle de la Mecque, les tentes étaient placées sur les chameaux, et le jour du départ était fixé, loi qu'un bâtiment français entra dans le port d'Alexar drie avec le pavillon tricolore.

Alors, à la vue de cet emblème de victoire qui lei rappelait Bonaparte, Turcs et Arabes secouèrent la têt en disant : « Il est inutile de traverser le désert pour aller demander des nouvelles de notre sœur : notre sœui est prise et esclave. » La caravane se dispersa et toul fut dit.

Le brick le Lancier arbora le pavillon national, e Taylor revint en France, rapportant au nouveau gou T, vernement quatre-vingt-trois mille francs qui lui res

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taient sur le crédit de cent mille que lui avait ouvert l'ancien ministère.

Toutes ses dépenses, y comprises celles de Dauzats et de Meyer, s'étaient élevées à dix-sept mille francs.

Le 18 mai 1831, après avoir remis son rapport au ministre, il en reçut une lettre qui contenait toute la récompense qu'il avait ambitionnée ; la voici :

«Monsieur le baron, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le rapport que vous avez adressé à mon prédécesseur sur la mission que vous avez remplie en Egypte ; les détails contenus dans ce rapport, et ceux que j'ai trouvés dans votre correspondance, m'ont fait, connaître à la fois les difficultés que vous avez eues à surmonter et le zèle éclairé avec lequel vous vous êtes attaché à assurer à la France la possession des deux obélisques de Thèbes que vous étiez chargé de demander au viceroi ; vous n'avez pas borné là vos soins, et, répondant aux intentions qui vous avaient été exprimées avant votre départ, vous avez saisi toutes les occasions de recueillir pour nos musées des richesses précieuses, et, pour tous ces services rendus à l'art, vous n'avez voulu accepter aucun prix, aucune rétribution, aucun dédommagement, et vous avez eu raison; une seule chose est digne de payer de pareils services, c'est la reconnaissance du pays auquel on les a rendus. »

Mais, pendant que Taylor avait été chercher des obélisques à Louqsor et des bas-reliefs à Balbek, le Théâtre-Français s'était constitué en république, avait éloigné de lui les auteurs à succès, et avait fait de dé-

testables affaires. Taylor s'engagea pour son propre compte, et M. Védel, alors caissier, et plus tard directeur, alla chercher chez un banquier les soixante mille francs qui étaient nécessaires au payement des dettes du théâtre Richelieu, et dont avait répondu le commissaire du roi.

Cela n'empêche pas que je n'aie entendu bien souvent les sociétaires dire que Taylor les avait ruinés.

La Comédie-Française est pour Taylor une de ces vieilles passions qui vous rendent bien malheureux, mais auxquelles on revient toujours. Cela tient à ce qu'après avoir vu tous les théâtres du monde, il n'en a pas trouvé un seul, à tout prendre, qui ait conservé aussi religieusement que le théâtre de la rue de Richelieu les traditions de nos anciens maîtres et l'héritage de notre vieille gloire. Covent-Garden et Drury-Lane ont à peine aujourd'hui mémoire de l'homme qui est au drame ce qu'Homère fut au poème. Il a cédé ses planches, fatiguées de porter des géants comme Hamlet et comme Othello, aux clowns et aux danseurs de corde. Le théâtre impérial de Vienne et le théâtre royal de Berlin vivent de la traduction de nos vaudevilles, germanisés tant bien que mal, et à peine deux ou trois fois par an, pour quelque solennité littéraire, daignent-ils ouvrir leurs portes à Goctz de Ber/ichinr/en ou à Intrigue et Amour ; Santa-Cruz et El Principe de

Madrid sont moins familiers, à cette heure, avec les noms de Galderon et de Lope de Vega qu'avec ceux de Scribe et de Victor Hugo ; enfin la Valle de Rome et les Fiorentini de Naples, oublieux forcément de leurs chroniques nationales, ont à jamais exilé de leurs affiches les noms de Maffei et d'Alfieri, et, comédiens ambulants et sans valeur, colportent de ville en ville le bagage vulgaire de deux ou trois auteurs, qui n'échappent à la proscription censoriale que parleur obscurité présente et avenir. Le Théâtre-Français seul, tournant sur un axe solide, a traversé impunément les bons et les mauvais jours, et a vu la République, l'Empire, la Restauration même, respecter l'arche sainte de la trilité dramatique; et de Baron à Ligier, de la Béjart à nademoiselle Mars, de la Ghampmeslé à Bourgoing, il a |)orté son tabernacle, parfois dans le désert, il est vrai, nais parfois aussi, et le plus souvent, au milieu de la ■ouïe et des adorations. Cela tient à ce que le Théâtrej/ançais, seul théâtre réellement national, au milieu e tous ceux qui usurpent ce nom, a toujours senti au out de ses rênes la main puissante du gouvernement, t n'a jamais encore été abandonné à la spéculation Dmmerciale d'un directeur, situation plus fatale peut- |,tre que l'omnipotence oligarchique des sociétaires.

Taylor en était donc revenu à ses amours , lors- : l'au milieu des répétitions de Don Juan d'Autriche, : reçut une invitation de se rendre auprès de M. le imte de Montalivet. Le roi avait décidé qu'il forerait , pour la donner à la France , une galerie mplète de peintures espagnoles, dont nous connais- Ions bien les maîtres, mais à peine les œuvres, puis-

que notre musée, si riche d'Italiens et de Flamands, ne possédait que le Pauvre de Murillo, l'Adoration des bergers de Ribeira, et la Petite Infante de Velasquez. Au milieu des désastres d'une guerre civile, des malheurs d'une grande nation, beaucoup de fruits de l'arbre du génie allaient tomber aux secousses sociales et être perdues non-seulement pour la gloire de l'Espagne, mais pour les études du monde, non-seulement pour le présent, mais pour les générations à venir. C'est Taylor qui avait été chargé de cette mission rédemptrice, — belle et digne rémunération de son voyage en Egypte; c'est ainsi que Napoléon, qui se connaissait en honneurs et en hommes, récompensait un régiment qui s'était distingué dans une bataille, en le désignant pour monter le premier à l'assaut d'une ville. On lui dit : « Voilà un million, partez, et sauvez ce que vous pourrez !... »

Taylor avait été quatre fois en Espagne; c'était en quelque sorte sa seconde patrie ; il en connaissait nonseulement la langue et les mœurs, mais encore les monuments ; il savait où gisaient tous ses trésors cachés, soit qu'elle les ait ensevelis dans le sein de la terre comme des ossements royaux, soit qu'elle les ait enfermés dans le sanctuaire des églises comme des reliques saintes ; il accepta donc la mission que lui seu" peut-être pouvait accomplir. Et, convaincu qu'en Espagne comme en Orient, c'est le sol méridional qui es le plus riche , craignant d'être arrêté dans sa course ; travers la Péninsule , par le rempart de la guerre ci vile, il s'embarque à Londres, arrive à Lisbonne, qu'i trouve tout encombrée encore des débris de son trem

; blement de terre, visite le cloître de Bélem, bâti sur 1 l'emplacement même d'où partit "Vasco de Gama pour ; retrouver un monde perdu; Cintra, où un trône de ; pierre, élevé avec l'église, attend triste et vide depuis [trois cents ans le retour de son roi Sébastien , mort en Afrique, et au trépas duquel le peuple ne veut pas ! croire; Mafra, contrefaçon de l'Escurial , bâtarde de [l'Italie, riche de sa bibliothèque et de ses sculptures; iQuélns, qui, à défaut de magnificence, répète comme un écho les dernières paroles de don Pedro à dona Alaria : « Je meurs tranquille, parce que ma conscience ne me reproche rien. J'ai tout fait pour mes enfants; aucun sacrifice ne m'a coûté, car, après avoir jporté deux couronnes que j'ai abdiquées volontairement, je meurs pauvre et votre sujet. » Enfin il arrive au couvent d'Alcobaca, dont la fondation est tout au iromancier plein de foi, de vaillance et d'art, et que nous allons vous raconter.

Alphonse Henrique , qui avait gouverné onze ans connue prince , et qui régna quarante-six ans comme |roi , assiégeait la ville de Santarem qui était aux iManres : déjà repoussé deux fois de l'escalade, il promit que, s'il était vainqueur au troisième assaut , il ferait bâtir, à Alcobaca, un couvent de l'ordre de Ci- Jteaux, qui renfermerait mille moines, lesquels tous les Jjours remercieraient Dieu de la victoire accordée. [Alors, ce vœu fait, et sentant en lui une nouvelle ardeur, il prit en main son étendard royal , sur lequel étaient peintes les cinq têtes de rois maures, coupées sur le champ de bataille d'Ourique, et, se mettant à la (tête des échelleurs, il gravit le premier le rempart,

repousse les infidèles, s'empare de la ville, et, s'adressant à un vieux chevalier tout sanglant et tout poudreux comme lui : « Va, lui dit-il, va sans t'arrêter que pour manger le pain et dormir le sommeil absolument nécessaires, non pas à un prince, non pas à un chevalier, non pas à un soldat , mais à un cénobite ; va dire au prieur de Cluny qu'il m'envoie cinq religieux de son ordre , maîtres en fait d'arts , capables de me bâtir un couvent splendide, et qu'ils se hâtent de venir; car, après le cloître d'Alcobaca, j'ai encore à élever le couvent de Santa-Cruz à Coïmbre et le monastère de Saint- Vincent à Lisbonne. Maintenant, adieu, tu marches pour la gloire de Dieu; Dieu garde ta gloire ! »

L'ambassadeur part à l'instant même , gagne Alcantara, la porte de l'Espagne, passe à Truxillo, où devait naître Pizarre, atteint Toledo, qui, depuis un siècle, avait été reconquise à la chrétienté par Alphonse VII; traverse Burgos, la ville duCid, ne s'arrête à Sanguessa que le temps de demander à don Sanche le Sage , de Navarre, par quel moyen il va traverser le Midi, sanglant et enflammé par ses guerres religieuses; guidé par les conseils du vieux roi, arrive en Bourgogne, où le duc Robert, le père de Marguerite, vient de mourir; découvre Cluny , et sur la porte du couvent aperçoit le prieur qu'il vient chercher, et qui l'attend, et qui le salue de son nom et qui lui dit : « Messire chevalier, il est inutile que vous me rendiez compte de votre mission ; le Seigneur a daigné me faire une révélation du vœu du roi Alphonse Henrique, et, le jour même où il est entré dans la ville de Santarem et où vous en êtes sorti , les cinq moines sont partis pour Alco-

fcica, et maintenant entrez, reposez-vous de votre long royage et de votre grande fatigue : mangez et dormez ! aon plus comme un anachorète et un cénobite , mais ;omme un soldat que vous fûtes, comme un chevalier jue vous êtes et comme un prince que vous serez. » — Et , à l'instant même où l'envoyé royal se mettait i table , les messagers religieux se présentaient au vainqueur de Santarem; car ils avaient fait même diligence, et, étant partis à la même heure, étaient arrivés iu même instant.

Et dans ce couvent on enterra d'abord les soldats ît les chevaliers qui avaient aidé le roi Henrique à jattre le miramolin Aben-Joseph, puis les moines qui , 'avaient bâti, puis le roi don Alphonse II, malgré ses merelles avec le pape, puis le roi don Alphonse III en "honneur de la conquête des Algarves , puis la reine Inès de Castro , puis le roi Pierre, que ses ennemis .ppelèrent le Cruel et ses amis le Justicier ; et, lors- , u'arriva Taylor à ce vieux et saint monastère , lorsqu'il entra dans cette église d'où venait de sortir la uerre, il trouva tous ces ossements de soldats, de hevaliers, de moines, de princes et de rois dispersés ors de leurs tombeaux et gisant sur les dalles; et lors, d'une main pieuse, il les recueillit, les restitua ju sépulcre, lit sceller les tombes, et, tremblant au Duvenir d'Inès , dont pour la troisième fois le sarcohage rejetait les ossements royaux, il rapporta en • rance les humbles reliques des cinq moines de Cluny, | iin qu'elles dormissent plus tranquilles sur leur terre atale que dans cette pauvre Espagne, où tout est re- .iis en doute, jusqu'au sommeil des morts, jurqu'à

la sainteté des églises, jusqu'à l'inviolabilité des tombeaux.

De là, il alla au monastère de Batalha, dont le nom même indique encore un vœu de guerre ; car, en Espagne, les arcs de triomphe sont des couvents élevés non pas en l'honneur du roi qui a combattu, mais à la louange du Dieu qui a accordé la victoire ; et il y trouva, comme dans toutes ces royales et religieuses fondations, des tombeaux de souverains et de princes : ces souverains, c'étaient don Juan Ier, don Duarte, don Alphonse V, don Juan II; ces princes, c'étaient don Alphonse et don Ramire, et, au milieu de toute cette famille couronnée, dormait un simple soldat, dont on a oublié le nom, mais qui décida par sou courage du sort de la bataille d'Aljubarota, et qui conquit par sa mort une couche funéraire pareille à celle des princes et des rois. Taylor fit mesurer et dessiner par ses deux compagnons de voyage, Dauzats et Bouchard, toutes les merveilles de ce monastère ; puis, rapportant dans ses cartons, tombeaux, choeurs, chapelles et monuments. il revint, à Lisbonne, mettre aux pieds de l'impératrict j douairière du Brésil, fille d'Eugène, petite-fille de Josépbine, et à ceux de doua Maria, ces représentation! i vivantes de monuments qu'elles ne connaissaient pas quoiqu'ils fussent l'ornement de leur royaume, etobtin J pour le Portugal ce qu'il avait déjà obtenu pour 1 j France, l'ordre que ces édifices seront conservés, e I que l'œil du gouvernement veillera sur eux comme su fi des trésors.

C'est alors seulement qu'il prend congé deM.lecoml de Saiut-Priest, qui l'avait reçu avec tout son ce

l'artiste et aidé de tout son pouvoir d'ambassadeur, et ju'il entre enfin dans l'Espagne, où les lueurs de l'incendie et la flamme de la fusillade lui dénoncent les nerveilles qu'il vient y chercher. A peine a-t-il le emps de courir d'une province à l'autre; c'est San- ^rancesco que l'on dévaste, et dont on brise les sculpures et les vitraux; c'est Sainte-Catherine de Barceonne que l'on brûle avec ses Titien; c'est Saint-Auustin de Séville qu'on dévaste sans regret pour ses tfurillo. Au milieu de tous ces ravages, les sauvant lus d'une fois par une porte, tandis que les dévasateurs enfoncent l'autre, il recueille vingt Murillo, .ouze Ribeira, quinze Velasquez, cinquante Zurbaran, ix-huit Alonzo Gano ; puis des Juan de Joanes, des libalta, des Espinosa, des Greco, des Villegas, des areno, des Carducho, des Sanchez Goello, des Juan de 'olède, des Moralez, des Esteban, des Melindez, des ^ergasa, des Yanes, des Agala, des Castillo, des Valdez, es Gorrea, des Orete, des Blas de Prado, des Conca, ne histoire de l'art tout entière enfin, écrite au pineau depuis Galegos jusqu'à Goya, ce fantaisiste élève eTiepolo le Vénitien, avec lequel est morte la grande einture espagnole, et qui, dans ses compositions, dont i vérité a fait des satires, a tout attaqué : moines, noies et rois.

C'est avec ce bagage de quatre cents tableaux, qu'il rapportés à un pays qui n'en possédait que trois, qu'il 3vient en France, après avoir retrouvé son Théâtrerançais dispersé par toute l'Espagne, à Valence où il vu jouer Henri III, à Séville où il a vu jouer Hernani, i à Madrid où il a vu jouer les Enfants d'Edouard.

Maintenant, et en écrivant ces dernières lignes, j me rappelle qu'un journal, je ne sais plus lequel, a demandé une fois ce qu'avait donc fait M. le baron Tayloi pour mériter sa réputation d'homme de lettres , de commissaire du roi, de diplomate et d'artiste : nous allons en deux mots répondre à cette question.

Comme homme de lettres, M. Taylor a publié ur ouvrage qui manquait en France sur les antiquités d la France; ouvrage qui a contribué à répandre dan toutes les classes de la société le goût archéologique, éveiller dans les municipalités l'orgueil des richesse antiques, romanes et gothiques, qu'elles possèdent; en fin, à faire nommer un conservateur des monuments historiques échappés aux bandes noires révolution naires et commerciales.

Comme commissaire du roi, il a soutenu le Théâtr Français, qui glissait sur une pente si inclinée qu'elle ressemblait à un précipice ; il a pris d'une main la li^ térature de Corneille, de l'autre celle de Shakspear et les a forcées, d'ennemies qu'elles étaient, de s'esti mer comme deux émules et de s'embrasser comme deux sœurs.

Comme envoyé extraordinaire, il a été réaliser en Orient le rêve de l'Institut, il a matérialisé au bord de la Seine, par un trophée enlevé au bord du Nil, le souvenir de la campagne d'Egypte. Il a fait pour Paris, cette reine guerrière du monde, ce que des empereurs et des papes ont fait pour Rome, cette reine chrétienne de la terre.

Enfin, comme artiste, il a, par dévotion pour l'art, jeté sa vie au milieu des révolutions, disputé les chefs-

d'oeuvre du génie de la paix au démon de la guerre, doté la France d'un trésor qui allait être perdu pour le [monde, et rapporté, pour 800,000 francs, quatre cents tableaux qui valent trois millions.

Qu'on nous cite beaucoup d'hommes de lettres, de commissaires royaux, d'envoyés extraordinaires et de peintres qui en aient fait autant.

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