‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 16 sur 51 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d'Euripide. Quoique j'aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l'action, je n'ai pas laissé d'enrichir ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai peutêtre mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle , puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente : elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première. Elle a fait tous ses efforts pour la surmonter; elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; et, lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion

qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.

» J'ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle n'est dans les tragédies des anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a, d'ailleurs, des sentiments si nobles et si vertueux ; cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations serviles et qui, néanmoins, n'entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même; et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence et de déclarer la vérité.

» Hippolyte est accusé dans Euripide et dans Sénèque d'avoir en effet violé sa belle-mère : Vim corpus tulit. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu le dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l'aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs.

» Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avais remarqué dans les anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection, ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d'indignatitn que de pitié. J'ai cru devoir lui donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'àme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre et se laisse opprimer sans l'accuser. J'appelle faiblesse la passion qu'il

ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père.

» Cette Aricie n'est point un personnage de mon invention; Virgile dit qu'Hippolyte l'épousa et en eut un fils, après qu'Esculape l'eut ressuscité. Et j'ai lu encore dans quelques auteurs qu'Hippolyte avait épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appelait Aricie et qui avait donné son nom à une petite ville d'Italie.

» Je rapporte ces autorités parce que je me suis trèsscrupuleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi l'histoire de Thésée telle qu'elle est dans Plutarque.

» C'est dans cet historien que j'ai trouvé ce qui avait

| donné occasion de croire que Thésée fût descendu

dans les enfers pour enlever Proserpine; c'était un

voyage que ce prince avait fait en Épire, vers la source

I de l'Achéron, chez un roi dont Pirithoùs voulait en-

l lever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier après

| avoir fait mourir Pirithoùs. Ainsi, j'ai tâché de con-

; server la vraisemblance de l'histoire, sans rien perdre

' des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à

I la poésie; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur

j ce voyage fabuleux, donne lieu à Phèdre de faire une

déclaration d'amour qui devient une des principales

causes de son malheur, et qu'elle n'aurait jamais osé

faire tant qu'elle aurait cru que son mari était vivant.

» Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce

soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse et

aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix.

Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait

où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule, pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; les faiblesses de l'amour y passent, pour de vraies faiblesses; les passions n'y sont présen-* tées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause, et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer, et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute shose. Leur théâtre était une école où la vertu n'était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner les règles du poëme dramatique, et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions queJ ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de ré-j concilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres.] parleur piélé et parleur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils; suivaient en cela la véritable intention de la tragédie

Racine, après son silence de onze ans, reparut, no

pas au théâtre, mais à Saint-Cyr, par Est lier, en 1689.

Et que fallut-il pour que Racine reparût?

Il fallut que madame de Maintenon, dégoûtée de

mauvaises pièces que faisait madame de Brisson, supérieure de Saint-Cyr, et scandalisée de la façon un peu trop passionnée dont ses jeunes élèves avaient joué Andromaque, s'adressât à Racine pour lui demander un Ipoëme moralou historique dont l'amour fût complètement banni. Le pauvre poète, quiboudait contre la poésie comme Achille boudait contre la guerre, saisit la première occasion de reprendre sa plume, comme le héros thessalien avait saisi celle de reprendre sa lance.

Il fit Esther.

Estlier fut représentée à Saint-Gyr pendant le carnaval de 1689. Racine mit lui-même sa pièce en scène et donna des leçons aux élèves.

Madame de Caylus, qui sortait de Saint-Cyr, vint demander un rôle. Il était trop tard, les rôles étaient distribués. Mais, après un si long silence, le poète était prodigue.

Il fit pour elle le prologue.

La représentation fut splendide; toute la cour y assista. Louis XIV y mena Jacques II et la reine d'Angleterre.

Pendant toute la représentation, on disait que la pièce était allégorique, qu'Assuérus était le roi; Vasthi, madame de Montespan; Esther, madame de Maintenon —qui depuis quatre ou cinq ans avait épousé Louis XIV; — enfin Aman, le marquis de Louvois.

Madame de Sévigné ass"^tait à cette solennité; le lendemain, elle écrivait à sa fille :

« Le maréchal de Bellefond vint se mettre par choix

à mon côté; après la pièce, le maréchal sortit de sa

m place pour aller dire au roi combien il était content et

qu'il était auprès d'une dame bien digne d'avoir vu Estlier. Le roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit : •< Madame, je suis assuré » que vous avez été contente. » Moi, sans m'étonnei je répondis : « Sire, je suis charmée; ce que je sei » est au-dessus des paroles. » Le roi me dit : « Racine » a bien de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a beau- » coup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont » aussi beaucoup. Elles entrent dans le sujet comme si » elles n'avaient jamais fait autre chose. » Il me dit : « Ah! pour cela, il est vrai. » Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie. »

Voyez-vous madame de Sévigné qui détourne l'éloge du front du poète pour le faire retomber sur les protégées de madame de Maintenon.

Courtisans, engeance maudite !

Il est vrai que madame de Sévigné avait dit de Ra- | cine :

« II passera comme le café. »

Il était cependant arrivé un petit accident pendant la représentation. L'élève chargée du rôle d'Élise manqua de mémoire.

— Oh! mademoiselle, s'écria Racine, quel tort vous faites à ma pièce !

La petite fille se mit a pleurer.

Alors, Racine entra en secret, lui essuya les yeux avec son mouchoir, la remit sur la voie, et la pièce arriva à bien.

Ce succès avait encouragé madame de Maintenon à demander autre chose à Racine Racine fit Athalie.

Vers la fin de l'année 1690, on s'apprêtait à jouer Athalie à Saint-Cyr comme on y avait joué Esther. Mais madame de Maintenon fut tellement courroucée par la cabale qui poursuivait le pauvre Racine, qu'elle rendit un arrêt qui supprimait à l'avenir tous les spectacles dans les maisons d'éducation qu'elle patronait.

Cependant, comme Athalie était prête, on résolut de la jouer à Versailles. Seulement, au lieu de représenter la pièce avec costumes et' décors, les jeunes filles la représentèrent dans la grande galerie, et avec leur robe d'uniforme.

Louis XIV n'en fut pas moins enchanté, et nomma Racine gentilhomme ordinaire de la chambre.

Ce fut la perte du pauvre Racine.

Un soir que Louis XIV s'ennuyait conjugalement.au coin de son feu avec madame de Maintenon, il fit, pour se distraire un peu, venir Racine, qui était de service.

La conversation roula sur la tragédie.

— Dites-moi donc, monsieur Racine, demanda le roi, pourquoi la tragédie est tombée dans un tel discrédit?

— Eh! sire, répondit Racine, tant que le public applaudira les farces de ce mauvais cul-de-jatte nommé Scarron, il n'y a pas d'espoir qu'il revienne à la belle littérature.

C'était une grande vérité, mais elle avait le tort d'être dite devant la veuve et devant le successeur de ce mauvais cul-de-jatte.

A partir de ce moment, Racine tomba dans une disgrâce complète, qu'il n'eut pas la force de supporter.

La chute &' Athalie, représentée en 1696, l'acheva.

Deux ans après,' il mourut, comme disent les Anglais, d'un cœur brisé.

N'eût-il pas mieux valu mourir déchiré par les chiens, comme Euripide, ou les veines ouvertes, comme Sénèque?

Il laissa une veuve qui se vantait de n'avoir jamais lu un vers de son mari," et un fils qui, sans doute en ayant trop lu, crut que le génie faisait partie de la succession paternelle.

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