L'OEDIPE DE SOPHOCLE
Je n'aime pas Voltaire, je l'avoue : pas plus comme Ihomme que comme historien, pas plus comme historien que comme poëte dramatique, pas plus comme ipoëte dramatique que comme poëte épique.
Il a fait deux épopées, comme on appelait cela au kvme siècle, l'une sérieuse, la Henriade, — et c'est un mauvais livre, — l'autre comique, la Pucelle, — et c'est ' 'me mauvaise action.
Pourquoi Voltaire a-t-il écrit cette obscénité qu'on lippelle la Pucelle? C'est que Voltaire, poëte d'esprit, {l'est pas poëte de cœur.
Il serait cependant temps qu'on ne fît plus apprendre jvux enfants, comme une chose qui mérite d'être apn. i
prise, les mauvais vers de la Henriade. Il serait cependant temps qu'on ne fît plus applaudir par les soudoyés du lustre, comme une chose qui mérite d'être applaudie, les mauvais vers d'OEdipe.
Que Voltaire poëte épique reste dans les bibliothèques comme un échantillon de l'esprit philosophique du xvme siècle, — très-bien !
Que Voltaire poëte dramatique soit étudié comme un passage entre le xvne siècle qui finit et le xixe sièc qui commence, entre Racine et Marie-Joseph Chénier, entre Regnard et Beaumarchais, — à merveille !
Mais qu'on vienne ouvrir la Henriade devant nos enfants en leur disant : « Apprenez cela, enfants ; c'est,! beau! » Qu'on vienne jouer Œdipe devant nos jeunes1 gens en leur disant : « Applaudissez cela, jeunes gens; c'est bon ! » Nous leurs dirons : « Non, cela n'est ni beau ni bon. N'applaudissez ni n'apprenez par cœur; ce sont des œuvres mauvaises, et, pis que cela, souvent ce sont de mauvaises actions. »
Nous allons essayer de prouver après avoir dit.
C'est à vous que je m'adresse, mes jeunes amis, à vous qui m'avez souvent écrit :
« Maître, on nous pervertit le goût au collège, on nous ordonne d'admirer des choses que notre esprit j nous dit être médiocres, que notre conscience nous dit être mauvaises; — apprenez-nous, vous en qui nous avons confiance, ce que nous devons admettre, ce que I nous devons repousser. »
Je réponds à votre appel, et je vais essayer de voui| faire, avec toute la conscience et l'impartialité dont j< suis capable, une suite d'études que je vous invite
soumettre toutefois à votre intelligence avant d'en idopter absolument l'esprit, vous donnant mon avis, nais me gardant bien de vous imposer mon opinion.
Il y a des auteurs qu'on admire, des auteurs qu'on lime, des auteurs qu'on estime.
Heureux l'auteur qu'on peut à la fois — comme art, mtendons-nous bien — admirer, aimer, estimer.
Nous allons voir si l'auteur (l'Œdipe, est un de ces îommes-là.
C'est à la Bastille que Voltaire composa Œdipe.
Il y avait été mis comme auteur d'une pièce de vers ni'il nia constamment. Cette pièce de vers est trèsjonnue ; vous la trouverez partout; elle s'appelle les 'ai vu, et finit par ce vers :
j'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans !
Cela se pa \iit en 1718. — Voltaire avait vingt-deux Us. C'est bien jeune, me direz-vous, pour faire une bonne lagédie. — C'est vrai, mais ce n'est pas trop jeune pour loir de la conscience.
j D'ailleurs, après tout, Œdipe n'est pas encore la pire |s tragédies de Voltaire.
>ophocle chez les anciens, Corneille chez les moder- |~, avaient traité le même sujet.
Sophocle était le maître, l'ancêtre, la source L'Œdipe de Sophocle fut représenté à Athènes quatre j lit trente ans à peu près avant Jésus-Christ ; Sophocle ^;, Jchait de la main à la tradition, dont il s'est à peine Irté.
Voyons la légende antique.
Je sais bien que le travail est long et sera sérieux. Permettez-moi, mesjeunes amis, d'être sérieux aujourd'hui; demain ou après-demain, un autre jour, je serai gai.