‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 30 sur 51 · LE LOUIS XI DE CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

LE LOUIS XI DE CASIMIR DELAVIGNE

J'ai parlé dans mes Mémoires du drame de Mély- Janin, intitulé Louis XF, qui nous avait fort impressionnés, Soulié et moi, en 1827.

Sans doute aussi avait-il impressionné Casimir Delavigne, l'homme le plus sensible qui fût à ces impressions-là. Casimir semblait avoir été créé et mis au monde pour prouver que le système des idées innées est le plus faux des systèmes philosophiques.

Nous allons étudier en quelques lignes le Louis XI de 1827 et celui de 1832, — le drame de Mély-Janin, et celui de Casimir Delavigne.

Nous ne voulons pas dire que les deux hommes aient été de même taille ; mais, ayant ostensiblement Walter Scott pour allié, le journaliste s'est trouvé, un beau soir, de taille à lutter avec l'auteur dramatique.

Nous disons ostensiblement, parce que Casimir n'a

pas non plus tout à fait dédaigné l'alliance du barde écossais; seulement, comme, auprès de beaucoup de gens, Walter Scott était encore impopulaire en France à cause de son Histoire de Napoléon, Casimir, en sa qualité de po'ète national, — c'était sur cette nationalité qu'était surtout bâtie la fragile pyramide de son talent, — Casimir n'avait pas voulu avouer tout haut cette alliance.

Commençons par Mély-Janin.

Au lever du rideau, on voit un paysage représentant à la fois le château de Plessis-les-Tours, une hôtellerie, et une riante campagne, style du temps.

Dans tout ce qui n'est pas imité de Walter Scott, nous trouvons, comme dans cette riante campagne, un échantillon du style de l'Empire.

Isabelle, la riche héritière de Croy, est en scène avec sa dame d'honneur, sa suivante, sa confidente; une manière de comparse quelconque inventée pour qu'un personnage principal, en ayant l'air de lui confier un secret qu'il sait depuis dix ans, confie, en réalité, ce secret au public.

Dans l'ancienne tragédie, quand c'est un homme, cela s'appelle Euphorbe, Arcas ou Corasmin; quand c'est une femme, cela s'appelle Julie, OEnone ou Fatime, et porte le titre naïf de confident ou de confidente.

Donc, Isabelle confie à la femme qui l'accompagne dans sa fuite qu'elle est venue de la cour de Bourgogne à la cour de France, parce que le duc Charles, crai-r gnant de la voir disposer de ses biens immenses, la voulait forcer d'épouser soit le comte de Crèvecœur, soit le comte de la Marck, surnommé le Sanglier dea

Ardennes. Elle lui apprend — toujours à cette même Éléonore qui ne l'a pas quittée d'un instant — qu'elle a trouvé une protection, sinon distrayante, au moins sûre, près du roi Louis XI. La seule inquiétude qu'elle ait, c'est de savoir si lui, qu'elle n'a pas eu le temps de prévenir de sa fuite, aura la persévérance de la suivre, et l'adresse de la retrouver.

C'est un point sur lequel Éléonore, si bien instruite qu'elle soit, ne peut la renseigner ; mais , comme Éléonore a appris à peu près tout ce qu'elle sait, et le public tout ce qu'il avait besoin de savoir, on voit s'avancer, par le fond, deux hommes vêtus comme de bons bourgeois, et qui viennent h leur tour causer tout naturellement de leurs affaires dans l'endroit de la France le moins propre à Cet entretien.

Isabelle se retourne, les voit, et dit :

— J'aperçois le roi qui dirige ses pas de ce côté; il est accompagné de son compère Martigny. La simplicité de son costume annonce assez qu'il veut garder l'incognito... Le voici; retirons-nous.

Et Isabelle de Croy et sa confidente se retirent par le calé jardin, ayant vu Louis XI et son confident, qu'elles ont besoin de voir, afin que le public sache que Louis XI et son confident vont entrer en scène, tandis que Louis XI et son confident, qui n'ont pas besoin de voir Isabelle de Croy et sa confidente, et qui doivent même ne pas les voir, ne les voient pas.

Vous me direz que ce n'est peut-être pas très-exactement dans les habitudes de Louis XI, qui, de la nature des chats, des renards et des loups, voit la nuit, soit

sur ses côtés, soit derrière lui, de ne pas voir ceux qui sont devant lui; mais je vous répondrai que c'était ainsi que la chose se passait sur la scène française en l'an de grâce 1827, même parmi les poètes qui avaient la réputation de novateurs.

On verra qu'en 1832, les choses n'avaient pas beaucoup changé. Il est facile d'imaginer la haine que conçurent contre nous des gens à qui nous avions entrepris de faire changer des habitudes aussi commodes que celles-là.

Il suffisait d'ajouter entre eux deux parenthèses, — et dans un autre caractère typographique, — en parlant de ceux qui arrivaient, ainsi que fait Mély-Janin en parlant du roi et de son compère Martigny :

(Ils arrivent par le fond du théâtre, et ne peuvent apercevoir la comtesse et Eléonore, cachées par des arbres.)

Ce n'était pas plus difficile que cela I

Louis XI est aussi, lui, avec son confident ; seulement, son confident s'appelle le compère Martigny. Ils viennent tout en causant et tout en discutant ; mais, soyez tranquille, ils ont gardé pour leur entrée en scène ce qu'ils ont d'important à dire, et ce qu'il est urgent que sache le public.

Aussi, après quelques mots sans importance, échangés entre Louis XI et son compère, le roi dit à Martigny :

— Revenons à ee qui nous occupe. Quelles nouvelles t'ont apportées les secrets émissaires que tu as envoyés à la cour de Bourgogne? Charles sait-il que la comtesse de Groy s'est retirée dans mes États? sait-il que je lui ai accordé ua asile?

louis xi 15:;

Voyez-vous Louis XI, le renard, ayant besoin que les émissaires du compère Martigny aient appris à leur maître, alin que leur maître le lui répète, que le duc de Bourgogne sait que la comtesse de Groy s'est retirée dans ses États, et qu'il lui a accordé un asile 1

Gomme si Louis XI s'en rapportait aux émissaires des autres ! comme si Louis XI n'avait pas ses secrets émissaires, à lui, qui. à toute heure, parvenaient, sous toute sorte de costumes, jusque dans le cabinet sans écho où il avait l'habitude de parler de ses affaires !

Vous comprenez bien que les deux interlocuteurs ne seraient pas venus là, si les secrets émissaires du compère Martigny n'étaient pas arrivés.

En effet, ils sont de retour, et voici les nouvelles qu'ils ont apportées :

C'est que Charles le Téméraire sait tout cela ; c'est qu'il s'est mis dans une violente colère en l'apprenant; c'est qu'il a fait partir sur-le-champ le comte de Crèvecœur, afin de réclamer Isabelle.

Ils ont appris, en outre, qu'un jeune Écossais nommé Quentin Durward se joint aux deux poursuivants qui prétendent à la main d'Isabelle, c'est-à-dire au comte de Crèvecœur et au Sanglier des Ardennes, et a sur eux l'avantage d'être aimé.

- Mais où donc a-t-il vu la comtesse?

Attendez! voici un moyen adroit, et qui prépare le dénouaient :

— C'est ce que je n'ai pu savoir, répond Martigny; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il lui a rendu de fréquentes visites à la tour d'Herbert.

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— A la tour d'Herbert, dis-tu?

— Oui; vous savez que la comtesse, avant de se rendre à votre cour, avait déjà fait une tentative d'évasion? Le duc, dans le premier mouvement de la colère, la fit enfermer dans cette tour d'Herbert; elle y était étroitement gardée, et, cependant, on dit que, par certain passage secret, Quentin Durward trouva le moyen de parvenir jusqu'à elle.

Louis XI ne sait pas cela, et, comme il est hontrux, sans doute, de ne point le savoir, au lieu de répondre à la question de Martigny :

— Mais n'as-tu pas cherché à attirer ce jeune homme à ma cour?

— Il avait quitté celle du duc de Bourgogne quelque temps après la comtesse.

— Il se sera mis sur ses traces, sans doute.

Au fond, vous le voyez, Louis XI est plus fin qu'il n'en a l'air. Il continue :

— Martigny, il faut surveiller son arrivée. Qu'il vienne, mes faveurs l'attendent... Mais que regardes-tu?

Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, vous qui n'êtes pas Louis XI, ce que regarde le compère Martigny?

Parbleu ! il regarde venir le jeune homme que les faveurs du roi attendent. Gela s'appelle ad aventum festinare, marcher au dénoùment; c'est recommandé, en premier lieu, par Horace et, en second lieu, par Boileau.

Grâce à son déguisement et à un déjeuner qu'il offre au voyageur, Louis XI apprend que celui qui vient le trouver est justement celui qu'il cherche, qu'il s'appelle Quentin Durward, qu'il est Écossais, c'est-à-dire noble comme un roi, pauvre comme un Gascon, et fier, ma foi ! fier comme lui-même.

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Le vieux roi attrape Lien par-ci, par-là, quelques coups de griffe de chat sauvage ; mais il est habitué à cela : ce sont les pourboires de l'incognito.

En voici un exemple. Martigny est allé commander le déjeuner.

— Dites-moi, maître Pierre, demande Quentin Durward au roi, quel est ce château que j'aperçois dans l'éloignement?

— C'est la résidence royale.

— La résidence royale ! Pourquoi donc, alors, ces créneaux, ces hautes murailles, ces larges fossés? pourquoi ces nombreuses sentinelles placées de distance en distance? Savez-vous, maître Pierre, que cela a plutôt l'air d'une forteresse ou d'une prison que du palais d'un roi?

— Vous trouvez?

— A quoi bon de si grandes précautions? Dites-moi,

maître Pierre, si vous étiez roi, est-ce que vous prendriez tant de peine pour défendre votre demeure?

— Mais il est bon d'être sur ses gardes-, on a vu des places surprises et des princes enlevés au moment où on s'y attendait le moins. Il me semble, d'ailleurs, que la sûreté du roi exige...

— Connaissez-vous pour un roi un rempart plus sur que l'amour de ses sujets?

— ISou, sans doute... Cependant...

— Quant à moi, si le sort m'avait placé sur le trône, j'aurais voulu être aimé, et non pas craint; j'aurais voulu que le dernier de mes sujets pût parvenir librement jusqu'à ma personne ; j'aurais gouverné avec tant de sagesse, que nul n'eût approché de moi avec de mauvaises intentions.

Cela n'est recommandé ni par Horace ni par Boileau, mais c'est recommandé par le chef de claque. — Cette façon de donner des conseils à un roi est toujours honorable pour un auteur : cela s'appelle faire de l'oppo-

sition ; aussi applaudit-on toujours ces sortes de niaiseries.

Malgré ce conseil donné à Charles X parMély-Janin, et que Charles X eût dû suivre venant d'un ami, Charles X nomma le ministère Polignac.

On sait les suites de cette nomination.

Martigny revient. La collation est prête : on se met à tahle.

Le vin délie la langue, — et surtout ce petit vin blanc qu'on boit sur les bords de la Loire. — Quentin Durward apprend donc au roi qu'il n'est engagé au service d'aucun prince, qu'il cherche fortune, et qu'il a quelques velléités d'entrer dans la garde écossaise, où il a un oncle officier.

Ici, vous le voyez, le drame commence à se réunir au roman.

Mais quelle différence entre l'exposition du romancier et celle du dramaturge !

C'est que le romancier s'appelait Walter Scott, et le dramaturge Mély-Janin.

Or, comme la conversation commence à devenir intéressante, le roi se lève et s'en va sans donner d'autre motif à son départ que celui que je vous donne moimême, et que je suis forcé de deviner.

Si vous en doutiez, voici sa sortie :

— Adieu, seigneur Quentin; nous nous reverrons. Comptez sur l'amitié de maître Pierre. (Bas, à Martigny.) Aie soin de l'informer de ce qui l'intéresse. Je te laisse le maître de faire ce que tu jugeras à propos,

— Soyez tranquille, sire.

Resté seul avec Quentin Durward, Martigny l'informe, en effet, que la comtesse de Croy s'est réfugiée à la cour du roi Louis XI, et habite le vieux château qu'il lui montre. Alors, Quentin Durward supplie Martigny de pénétrer dans le château et de remettre une lettre à Isabelle.

— Ah! sir Durward, y pensez- vous? s'écrie Martigny, — qui, en sa qualité de bourgeois de Tours, ignore que le titre de sir ne se met que devant un nom de baptême.

— Il le faut, il le faut absolument! insiste Quentin.

— Je vous prie de croire que, si la chose était possible... (A part.) J'en ai plus d'envie que lui! (Haut.) Écoutez, j'entrevois un moyen.

Ce moyen, vous ne le devinez pas? Il est, en enV. assez étrange pour un homme qui n'ose remettre u^ billet à l'abri des murailles, des portes, des rideaux, les tapisseries et des portières ; — ce moyen, vous le saurez tout à l'heure.

Quentin Durward, resté seul, apprend au public que e comte de Crèvecœur, qui vient pour réclamer Isabelle, n'aura Isabelle qu'avec sa vie, à lui. Enfin, il en '.lit assez long pour donner le temps à Martigny d'enrer au château, de voir Isabelle, et de mettre à exécu- [ion le moyen en question.

— Eh bien? demande Quentin.

— J'ai parlé.

— Qu'a-t-on dit?

— Rien.

— Rien

— Non, rien-, mais on a rougi, on a pâli, on s'est trouvJ. nal.

— Elle s'est trouvée mal? Quel bonheur!

— Puis on est revenu à soi, on a parlé de prendre l'air... Tenez, tenez, tournez les yeux de ce côté.

— Dieu! c'est elle! (A Martigny.) Éloignez- vous, je vous en conjure !

(Martigny se cache derrière un massif d'arbres.)

Le moyen de l'homme qui n'osait remettre un billet dans une chambre fermée et gardée par une confidente, c'est de faire venir Isabelle au grand air, et en plein château de Plessis-les-Tours.

Le moyen n'est pas maladroit, n'est-ce pas?

Isabelle en est toute tremblante. Il y>a de quoi ! elle qui sait que Martigny est le compère du roi, elle que doit se douter que Martigny, — un gaillard naturelle-j, ment plein de finesse, puisqu'il a des émissaires meilleurs que ceux du roi, et qu'il apprend à Louis XI dS choses que celui-ci ne sait pas, — elle, disons-nous?, qui doit se douter que Martigny n'est pas loin !

Aussi n'entre-t-elle que pour dire à Quentin : « Allezvous-en ! » Seulement, elle le lui dit en termes plus' nobles et dans un langage qui convient mieux à une princesse :

— Éloignez- vous, je vous en supplie I

— Un seul mot.

— Je suis surveillée...; on pourrait nous surprendre.

— Mais, enfin, rassurez mon cœur. Quoi! partir sans me voir!... Ab ! cruelle! vous ignorez combien l'absence...

— Je dois avoir de la prudence pour deux, seigneur Durward; on vous expliquera tout. Éloignez-vous!... Qu'il vous suffise, pour le présent, de savoir qu'on vous aime plus que jamais. Partez!

— Mais ce silence...

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~ En dit plus que toutes les paroles.

— Adieu donc !

(Il baise la main de la comtesse.)

i — Allons, partez! dit Eléonore.

(Quentin sort d'un côté, et la comtesse de l'autre.)

— Et, nous, allons informer le roi de tout ce qui se passe, dit Martigny sortant de derrière son massif d'arbres.

Nous avions parfaitement aperçu ce diable de Martigny se cachant derrière ce massif; eh bien, regardez ce que c'est, pourtant : Isabelle et Quentin Durward, qui avaient plus d'intérêt que nous à le savoir, ne s'en doutaient pas, eux !

Qu'on dise encore que la j eunesse n'est pas confiante !

Et, maintenant, passons au premier acte du Louis XI de Casimir Delavigne, et voyons si le poète national est beaucoup plus fort, comme vraisemblance, que le poète royaliste.

Il y a bien peu de chose dans l'acte de drame que nous venons d'analyser, n'est-ce pas? Eh bien, il y a moins encore dans l'acte de tragédie qui va passer sous nos yeux.

La mise en scène de Mély-Janin est assez invraisemblable. Eh bien, celle de Casimir Delavigne est plus invraisemblable encore.

D'abord, le paysage est le même.

Voici l'indication :

Une campagne; au fond, le château de Plessis-lcs- Tours; sur le côté, quelques cabanes éparses. il fait nuit.

Vous comprenez que, si je souligne les trois derniers mots, ce n'est pas sans intention.

ICO SOUVENIRS DRAMATIQUES

Au lever du rideau, Tristan, qui fait patrouille, arrête et force à rentrer chez lui un pauvre paysan nommé Richard, qui allait cherchera Saint-Martin des Bois les secours de la religion pour un mourant.

La scène n'a d'autre importance que de montrer de quelle façon se fait la police de Louis XI, aux abords du châteaa de Plessis-les-Tours.

Le paysan rentre dans sa cabane ; Tristan rentre dans la forteresse, et laisse la place à Comines, qui arrive, tenant un rouleau de parchemin, et qui s'assied au pied d'un chêne.

Il fait toujours nuit.

Devinez pourquoi Gommes vient là, dans cet endroit où la police est si durement faite, qu'on ne laisse pas les paysans sortir pour aller chercher le viatique aux, mourants, et où l'on peut être vu par toutes les meurtrières du château ?

Comines vient pour lire ses Mémoires, traitant de l'histoire de Louis XI.

— Mais, me direz-vous, il ne peut lire, puisqu'il fait nuit !

— Attendez! le jour va venir.

— Mais, si le jour vient, Comines sera vu.

— Il se cachera derrière un arbre.

— Peut-être serait-il beaucoup plus simple, à cette heure-là surtout, c'est-à-dire à quatre heures du matin qu'il relût ses Mémoires chez lui, dans son cabinet, avec sa plume et son encre sous la main, s'il a quelque chose à y ajouter; avec son canif et son grattoir, s'il a quelque chose à en enlever.

— Oui, certainement, ce serait beaucoup plus simple ;

mais, que voulez-vous! l'auteur a besoin que Gomines fasse cette besogne-là au grand air : il faut bien que ce pauvre Gomines veuille ce que veut l'auteur !

Gomines sait bien lui-même qu'Userait mieux ailleurs, et ce n'est pas de sa propre volonté qu'il est venu là. Il ne se dissimule pas le danger qu'il court, si on le voyait travailler à une pareille œuvre, et si son manuscrit tombait sous les yeux du roi.

Écoutez-le plutôt :

Mémoires de Comine l Ah! si les mains du roi Déroulaient cet écrit, qui doit vivre après moi, Où chacun de ses jours, recueillis par l'histoire, Laisse un tribut durable et de honte et de gloire, Tremblant on le verrait, par le titre arrêté, Pâlir devant son règne à ses yeux présenté !

Et je vous demande ce qu'il adviendrait de l'histoïen qui aurait fait pâlir Louis XI !

Mais, sans doute, Comines, qui connaît le révolté de a guerre du Bien public, le geôlier du cardinal La Balue, et surtout le meurtrier de Nemours, — puis- [u'il compte marier sa fille au fils de la victime; — ans doute, Comines, qui, entraîné par je ne sais quelle tréoccupation, est venu lire ses Mémoires dans un endroit si dangereux, — sans doute, Gomines va-t-il leiller d'un œil, tandis au'il lira ses Mémoires de l'autre. I Point!

' Jugez-en plutôt par cette indication scénique :

Le médecin Coitier passe au fond du théâtre, regarde l'omines, et entre dans la cabane de Richard.

Ainsi, de même que Louis XI n'a pas V". Isabelle,

lui qui avait intérêt à la voir, voici Comines, si intéressé à ne pas être vu, qui est vu et qui ne voit pas.

Vous me direz qu'une pareille distraction ne saurait être longue, de la part d'un homme tel que Comines.

Seconde erreur!

Au lieu de sortir de sa distraction ; il reste absorbé dans sa lecture.

Il en résulte ceci : que Goitier sort de la cabane du paysan, et dit :

Rentrez, prenez courage !

Des fleurs que je prescris composez son breuvage; Par vos mains exprimés, leurs sucs adoucissants Rafraîchiront sa plaie, et calmeront ses sens.

Notez bien que ces vers se disent au fond du théâtre, que Comines est entre le public et celui qui les dit, et que Comines — chose entraordinaire ! — ne les enteno pas, tandis que le public, qui est à une distance doubler triple, quadruple du médecin, les entend parfaitement!

N'importe! sans apercevoir Coitier, notre historien continue :

Effrayé du portrait, je le vois en silence Chercher un châtiment pour tant de ressemblance!

lime semble que, sachant si bien ce à quoi il s'expose, ce serait le moment ou jamais pour Comines de regarder autour de lui. — 11 n'y pas de danger !

Comines fait comme les enfants qu'on envoie se coucher avant leur mère, et qui ont si grand' peur dans leur lit, qu'ils ferment les yeux pour ne rien voir.

Seulement, il y a cette différence, que, pour les enfants,.

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le danger est imaginaire, tandis que pour Comines, il est réel; que les enfants sont des enfants, et que Gomines est unhomme, un historien, un courtisan, un ministre. Aussi, je comprends parfaitement la terreur des enfants; mais je ne comprends pas l'imprudence de Gomines. C'est si vrai, que Coitier le voit, s'avance jusqu'à lui, et lui frappe sur l'épaule, sans que Comines ait vu ni entendu Coitier.

COITIER, frappant sur l'épaule de Comines.

Ah ! seigneur d'Argenton, salut !

COMINES, tressaillant.

Qui m'a parlô?

Vous !... Pardon, je rêvais...

Vous pouvez même dire que vous dormiez, mon cher Comines, et que vous avez le sommeil dur et surtout imprudent.

Maintenant, pourquoi, à son tour, Coitier a-t-il tiré IComines de sa rêverie? pourquoi Mne-t-il hors de Plessis-les-Tours, tandis que le roi l'attend impatiemment? Comines lui en fait l'observation, car ce pauvre Comines, qui a si peu de souci de son salut, à lui, a puci du salut des autres, ce qui devrait bien plus être .'affaire de Coitier, qui est médecin, que son affaire, à ui, qui est ministre.

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