COMINES
Mais, vous, maître Coitier, dont les doctes secrets Ont des maux de ce roi ralenti les progrès, Cette heure, à son lever, chaque jour vous rappelle : Qui peut d'un tel devoir détourner votre zèle?
Coitier pourrait bien répondre à Comines : « Et rous ?... » car il est plus étonnant de voir, à quatre
heures du matin, un historien sous un chêne qu'un médecin sur la grande route. Mais il préfère répondre : Le roi ! toujours le roi ! Qu'il attende !...
Vous me direz que c'est pour exposer le caractère du personnage; que Goitier n'aime pas le roi, qu'il soigne, et que, ce matin-là, particulièrement, il lui en veut d'un crime qu'il a failli commettre la veille. Il serait plus logique que Goitier en voulût à Louis XI pour les crimes qu'il a commis que pour ceux qu'il a failli commettre, d'autant plus que, quant aux premiers, il n'aurait que l'embarras du choix.
Au reste, voici le crime :
COITIEK.
Hier, sur ces remparts, Un pâtre que je quitte attira ses regards ; Des archers du Plessis l'adresse meurtrière Faillit, en se jouant, lui ravir la lumière !
Ce qui veut dire que, la veille, le pauvre diable à qui Goitier vient d'ordonner un breuvage dont les sucs adoucissants rafraîchiront sa plaie, a reçu un vireton d'arbalète, soit au bras, soit à la cuisse, l'endroit n'y fait rien. Mais comment un breuvage peut -il rafraîchir une plaie, à moins que le topique ne soit si efficace, qu'il puisse à la fois être administré en boisson, et appliqué en cataplasme ?
Maintenant, revenons à notre demande de tout à l'heure. Pourquoi, au lieu d'aller soigner le roi, qui s'impatiente, Coitier a-t-il tiré Comines de sa rêverie?
Parbleu ! la bonne question ! pour faire l'exposition de la tragédie.
Or, voici ce qu'on apprend dans cette exposition :
lotjis xi 165
c'est que Comines, qui, de compte à demi avec Coitier, a sauvé Nemours, prend des deux mains tout ce que lui donne Louis XI, pour rendre tout cela, un jour, à son gendre futur.
De son côté, Coitier se plaint amèrement de la vie que mène le médecin d'un roi, et, cela, dans de tels termes, que, si le roi l'entendait, il changerait certainement de docteur.
L'entretien est interrompu par Marie, fille de Gomines, qui arrive à pied, toute seule, à quatre heures et demie du matin ! — devinez d'où ?
De chercher saint François de Paule.
Où a-t-elle été le chercher? L'histoire ne le dit pas, non plus que l'endroit où a couché Marie; c'est cependant une demande qu'il serait assez naturel qu'un père adressât à sa fille.
Mais Marie raconte de si belles choses du saint, à qui il ne manque plus qu'une chose pour être saint, c'est d'être canonisé, que Comines ne songe qu'à l'écouter.
MARIE
Le saint n'empruntait pas sa douce majesté
Au sceptre pastoral dont la magnificence
Des princes du conclave atteste la puissance :
Pauvre, et, pour crosse d'or, un rameau dans les mains ;
Pour robe, un lin grossier, traînant sur les chemins
C'est lui, plus humble encor qu'au fond de sa retraite !
COITIER.
Et que disait tout bas cet humble anachorète, En voyant la litière où le faste des cours Prodiguait sa mollesse au vieux prélat de Tours, Et ce cheval de prix dont l'amble doux et sage Pour monseigneur de Vienne abrégeait le voyage ?
MARIE
Tous les deux, descendus, marchaient à ses côtés.
Attention ! car je vais vous faire une question à laquelle je vous défie de répondre.
Tous les deux, descendus, marchaient à ses côtés!
Qu'est-ce qui marchait aux côtés de l'humble anachorète?
Était-ce la litière? était-ce le vieux prélat? était-ce monseigneur de Vienne? était-ce le cheval ? Si nous prenons le sens absolu donné par la construction de la phrase, c'étaient, non pas le prélat de Tours et monseigneur de Vienne qui étaient descendus, l'un de sa litière, Fautre de son cheval, mais le cheval et la litière, au contraire, qui étaient descendus, l'un du vieux prélat de Tours, l'autre de monseigneur de Vienne.
La difficulté de comprendre cette énigme fait, sans doute, que Coitier se décide à retourner près du roi, et laisse Marie seule avec son père.
Alors, Marie aprend à celui-ci une seconde nouvelle, bien autrement intéressante que la première : le comte de Rethel est arrivé.
MARIE
Berthe, dont je le tiens, l'a su du damoisel Qui portait la bannière où, vassal de la France, Sous la fleur de nos rois, le lion d'or s'élance.
i| Ce qui veut dire, si je ne m'abuse, que le comte de
Rethel s'arme de gueules ou d'azur au lion d'or, avec
une fleur de lis au chef.
louis xi 167
Une chose surtout rend Marie joyeuse : c'est que le >mte de Rethel va lui donner des nouvelles de Ne-
; ours, qu'il a laissé à Nancy.
[ En effet, Nemours, dont le père a été exécuté, ne urait rentrer en France sans s'exposer au dernier
lipplice.
UEn ce moment, on entend des chants : c'est le cortège
I saint François de Paule qui s'annonce.
Entendez-vous ces chants, dans la forêt voisine ?
Ht Marie.
ILe cortège s'avance et descend la colline.
liSans doute, en sa qualité d'historien, Comines va Im curieux de voir un homme aussi extraordinaire l.e l'est saint François de Paule.
IVous vous trompez.
R« Rentrons! » dit sèchement Comines; et sa fille et li sortent de scène juste au moment où la tête du ilrtége paraît.
Mais pourquoi diable sortent-ils de scène? Il n'y a ■s de raison?
Si fait, il y en a une.
■Parmi les gens du cortège se trouve Nemours, — car ^prétendu comte de Rethel n'est autre que Nemours, 1 et ni Comines ni Marie ne doivent savoir qu'il se liuve là.
pue vient faire Nemours, sous ce nom du comte de lithel?
[tl vient assassiner le roi ; mais, avant de risquer le
coup, il désire recevoir l'absolution de saint François de Paule.
Or, nous savons, maintenant, d'où vient le saint; nous l'avons appris dans l'intervalle; il vient de Frondi, c'est-à-dire de cinq ou six cents lieues. Eh bien, croiriez-vous que, pendant le cours de cette longue route, au revers de laquelle Nemours pouvait l'attendre, celui-ci n'a pas trouvé un endroit plus commode, poui lui demander l'absolution du crime qu'il veut commettre, que le seuil du château de l'homme qu'il compti assassiner?
Nous pouvons donc résumer ainsi les seules invrai semblances du premier acte :
Comines est dehors à quatre heures du matin : pre mière invraisemblance.
Il vient, avant qu'il fasse jour, lire ses Mémoires ] vingt pas du château de Plessis-les-Tours : deuxièm sième invraisemblance.
11 ne regarde pas autour de lui en les lisant : troi sième invraisemblance.
Coitier, pour causer avec lui de choses que tous \i deux savent parfaitement, envoie promener le roi, qi l'attend : quatrième invraisemblance.
Marie arrive toute seule, à quatre heures du matin . cinquième invraisemblance.
Son père ne lui demande pas où elle a couché sixième invraisemblance.
Nemours, après avoir attendu quinze ans, rentre 6 France déguisé, pour venger la mort de son père ( < assassinant un roi qui se meurt, et qui, en effet, se. mort le lendemain : huitième invraisemblance.
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Enfin, il veut recevoir l'absolution de saint François le Paule, et, au lieu de se confesser dans une chambre, lans une église, dans un confessionnal, ce qui est la ;hose la plus facile, il vient se confesser à la porte du château : neuvième invraisemblance, qui, à elle seule, Taut les huit autres !
Irai-je plus loin, et passerai-je du première acte au ieuxième? Ma foi, non; c'est un trop méchant métier ue je fais. Arrêtons-nous là.
Je crois, d'ailleurs, avoir suffisamment prouvé que, )rsque le public murmurait, sifflait presque, sifflait îême tout à fait, le jour de la première représentation.
n'avait pas tort, et que, lorsqu'il ne vint pas voir ouis XI pendant les huit ou **5. premières représentaons, il avait raison.
Mais est-ce vrai que le public n'y venait point?
Quant à cela, voici les recettes des quatre premières :
Première représentation 4,061 fr.
Deuxième — 1,408
Troisième — 1,785
Quatrième — 1,872
Enfin, comment cette chute pendant les quatre pre-
ières représentations, et comment ce grand succès à
vingtième, à la trentième, à la quarantième?
Je vais vous raconter la chose.
M. Jouslin de la Salle était gérant depuis six mois,
)eu près.
Depuis son entrée à la gérance, pas une pièce n'avai'
issi.
111 lui fallait absolument un succès. h. 10
Quand il vit qu'à la quatrième représentation, Louis Xi faisait dix-huit cents francs de recette, il ordonna de dire aux rares personnes qui venaient pour louer des loges que toute la salle était louée jusqu'à la dixième représentation.
Le bruit de cette impossibilité d'avoir des loges se jrépandit dans Paris.
Tout le monde voulut en avoir.
Tout le monde en eut.
Ce fut bien fait !
Maintenant, qu'un autre que moi se donne la peine d'exécuter, à l'endroit des quatre derniers actes, le tra vail auquel je viens de me livrer à l'endroit du premier, et l'on verra que, malgré la prédilection de Ligier poifl ce drame, il est un des plus médiocres de Casimir Delavigne.