LES
au conseil d'état
Un jour du mois de septembre 1849, — c'était, je crois dans la seconde quinzaine, — je reçus une lettre qui me priait de me rendre le lendemain à une séance du conseil d'État.
Mon étonnement fut grand ; je n'ai jamais ni donné ni demandé un conseil.
Quel conseil pouvait donc avoir à me donner ou à me demander le conseil d'État.
Je me rendis à l'invitation un peu tard, selon mon habitude; aussi la séance était-elle déjà ouverte.
M. Vivien présidait, et MM. les conseillers Béhic et Charton siégeaient à ses côtés.
MM. Bayard , Mélesville , Victor Hugo, Eugène Scribe et Emile Souvestre avaient été convoqués comme moi, et, arrivés avant moi, étaient en séance.
Il s'agissait de débattre, devant la commission formée
pour préparer la loi sur les théâtres, la question de la censure dramatique et delà liberté théâtrale.
Mélesville parlait sur la question de la liberté industrielle des théâtres. Cette question m'intéressait d'autant plus que c'était la première fois qu'une commission quelconque me fit l'honneur de me convoquer à une pareille délibération.
Mélesville racontait, avec cette parole claire et facile qui, en écartant ses lèvres, fait voir à la fois et son bienveillant sourire et ses belles dents, Mélesville racontait, dis-je, que, l'année précédente, il avait fait partie d'une commission formée par M. Ledru-Rollin dans le but d'examiner la question théâtrale sous le triple aspect de la liberté industrielle, de la censure et des cautionnements.
La commission s'était prononcée pour la liberté industrielle.
Mélesville avouait qu'il ne s'était point, en cette circonstance, réuni à la majorité, et qu'il était, lui, partisan, non d'une liberté illimitée, mais d'une concurrence limitée.
Tout cela fut dit, je le répète, avec cette gracieuse urbanité de paroles qui est le caractère particulier de la conversation de Mélesville.
Puis vint le tour de Bayard.
Vice-président de la société des auteurs dramatiques, il déclara, au nom de cette société, qu'elle demandait la liberté théâtrale la plus absolue.
Quant à lui personnellement ainsi que Mélesville, il demandait un moyen terme qui donnât plus d'activité aux théâtres existants : — par exemple, l'Odéonvigou-
reusement soutenu, pour éperonner le Théâtre-Français, et un troisième théâtre lyrique, pour fouetter l'Opéra- Comique et le grand Opéra.
Il était comme ces pisciculteurs qui mettent un certain nombre de perches et de brochets dans leur > étangs afin d'empêcher, en leur donnant la chasse, les carpes de devenir trop grasses.
La discussion se prolongea pendant quelque temps sur la même matière entre MM. les conseillers Béhic et Charton, et MM. Mélesville et Bayard, — MM. les conseillers prétendant qu'il y avait déjà trop de théâtres, MM. les auteurs affirmant qu'un troisième théâtre lyrique était nécessaire.
Puis ce fut le tour de Scribe de parler.
m. scribe. — La liberté des théâtres serait la ruine de l'art, du goût, de l'industrie et des mœurs! Avec elle, il ne s'élèvera pas de bons théâtres ; il s'en élèvera imdiatement beaucoup de mauvais. La raison en est bien simple : les bons théâtres font peu d'argent ; les mauvais, beaucoup. Je ne chercherai pas comment on peut restreindre la liberté des entreprises théâtrales. Mon système est franc :je n'admets pas cette liberté. Si l'absolutisme peut être permis quelque part, c'est assurément en fait de théâtre. Je voudrais que l'on fît ce que firent autrefois les décrets impériaux, qu'on limitât d'une manière précise et assez étroite le nombre des théâtres de la capitale. Je dis assez étroite; je ne voudrais pas, cependant, que l'on adoptât le nombre fixé en 1807. La population a augmenté depuis cette époque : il faut tenir compte de cette augmentation; je
I prendrais, par exemple, le nombre seize ; sur ces seize ii. 11
théâtres conservés , tant seraient consacrés aux chefsd'œuvre anciens, tant au genre lyrique, tant à la comédie et à la tragédie moderne, etc., etc. Par ce système, on arriverait à augmenter le nombre des grands théâtres, des théâtres utiles, et, en même temps, à les rendre prospères par la diminution des scènes secondaires qui leur font concurrence. Les grands théâtres, devenant plus riches, pourraient se passer des subventions que leur paye le gouvernement. On ferait ainsi de l'économie et de la morale, en supprimant les théâtres inutiles ou dangereux : par exemple, les théâtres d'enfants, enseignement mutuel de mauvaise littérature et de mauvaises mœurs.
Le privilège, dans ce système franc et sévère, est légitime, puisqu'il n'est institué qu'en faveur des ouvrages qui peuvent faire honneur à l'art, et être utiles à la morale publique.
m. Alexandre dumas. — Je suis fâché de n'être d'accord, avec mon confrère Scribe, sur aucune des propositions qu'il vient d'émettre, relativement aux théâtres et aux privilèges.
Les théâtres d'enfants, a-t-il dit, sont immoraux, c'est vrai; mais ou peut les soumettre à une police rigoureuse : ils ne le seront plus. Ne les détruisez pas, c'est une pépinière précieuse de comédiens.
m. scribe. — Et le Conservatoire?
m. Alexandre dumas. — Le Conservatoire fait des comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe qui, — un garde municipal licencié en février, un boutiquier retiré, — j'en ferai un acteur; mais je n'en ai jamais pu former un seul avec les élèves du Conservatoire. Ils
sont à jamais gâtés par la routine et la médiocrité de l'école ; ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins mal leur maître. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement. C'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes.
Quant à la liberté des théâtres, à mon avis, plus vous la laisserez entière, plus vous aurez de bons théâtres, — et, par bons théâtres, j'entends, moi, ceux qui attirent le plus de monde, ceux qui font vivre le plus de familles.
Je ne conçois point les privilèges : dès qu'il y a privilège, il y a abus ! Un privilège me donne un droit que n'a pas mon voisin, et me pousse à faire ce que je ne ferais pas si l'égalité existait pour tous. Un privilège fait trouver de l'argent pour une entreprise ruineuse, et mène à la banqueroute. Le jour où il n'y aura plus de privilèges, vous aurez trente théâtres dans Paris; mais, un an après, il en restera tout au plus dix ou douze} et tous seront en état de se suffire. Telle personne qui, les privilèges abolis, ne bâtirait jamais un théâtre nouveau, avec un privilège en bâtira un immédiatement. On a donc bien tort de s'effrayer du régime de la liberté.
m. scribe. — Mon confrère, avec la liberté illimitée, nous promet, d'ici à deux ans, une vingtaine de banqueroutes au bout desquelles il restera dix ou douze théâtres; je demande qu'on établisse tout de suite les dix ou douze théâtres, avant d'avoir laissé se consommer la ruine d'un millier de familles.
Où serait le mal, lorsque tant de petits théâtres immoraux disparaîtraient, et que, pour compenser leur disparition, il y aurait trois théâtres français et quatre théâtres lyriques ?
Imposez des conditions au privilège, et vous verrez que vous aurez les avantages de la liberté sans en avoir les inconvénients. On a expérimenté tous les abus du régime du privilège, on peut donc y porter remède. La liberté illimitée, vous ne la connaissez pas, — ou, du moins, vous ne la connaissez pas suffisamment : c'est un abîme.
Je ne saurais admettre cette opinion de M. Dumas, que, d'une manière absolue, les meilleurs théâtres sont ceux qui gagnent le plus d'argent, et qui font vivre le plus de monde; je dirai, au contraire, que ces théâtreslà sont souvent les mauvais. On ne gagne pas beaucoup d'argent avec les pièces vraiment littéraires; on réussit souvent mieux à en gagner avec des excentricités, des attaques contre la morale et le gouvernement. Avec la liberté, l'industrialisme conduira de plus en plus loin dans cette voie déplorable.
m. Alexandre dumas. — Les attaques contre le gouvernement, on les réprimera parles lois. M. Scribe exagère, d'ailleurs, quand il dit que ces attaques sont les meilleurs moyens de succès pour un théâtre : le public, la plupart du temps, fait prompte justice des attaques contre la morale; les attaques contre le gouvernement ne l'entraînent qu'un instant, — quand elles l'entraînent.
M. Scribe fait trop bon marché des petits théâtres; l'immoralité ne leur est pas inhérente, et l'art ne leur
est pas toujours étranger : il y a de l'art jusque dans les pantomimes et dans la danse. Ces théâtres, d'ailleurs, font vivre bien des artistes, bien des familles !
M. le président prie M. Souvestre d'exposer son opinion.
m. Emile souvestre. — Je suis désolé de ne pouvoir adopter complètement aucune des opinions qu'ont émises jusqu'ici mes confrères.
Je ne crois point, comme M. Alexandre Dumas, que l'art et l'industrie théâtrale soient toujours mêlés, et que, là où réussit l'industrie, l'art prospère toujours. Je ne crois pas, comme M. Scribe , qu'il faille mépriser complètement et abandonner l'intérêt de l'industrie là où il n'y a pas d'intérêt d'art.
Un privilège n'a pas de raison d'exister lorsqu'il ne procure pas, soit un profit au gouvernement, soit un bénéfice moral ou intellectuel à la nation. Or, c'est le cas delà plupart des privilèges' de théâtre actuellement concédés. Est-ce un monopole qui fasse gagner de l'ar- I gent au gouvernement ? Non. Ce monopole sert-il à l'avancement moral ou intellectuel? La plupart des j théâtres agissent en sens contraire de ce progrès. Je | voudrais qu'on fît une distinction entre les théâtres qui (sont utiles à la conservation et à l'avancement de l'art, là l'instruction, à la moralisation du peuple, et ceux qui ine sont purement qu'une exploitation industrielle. Ceux- Ici, comme toutes les exploitations industrielles, délivraient être abandonnés au régime de la liberté, de la libre concurrence. Ceux de la première catégorie seraient, au contraire, dotés, soutenus par le gouvernement; c'est son devoir d'être leur tuteur.
Maintenir le privilège pour les théâtres purement industriels, c'est maintenir une cause de ruine : le privilège est un hameçon avec lequel on attire des écus pour les faire perdre ; il n'est point une valeur réelle, il n'en est que le fantôme. A cause de l'espèce de fascination qu'il exerce, il fait fonder des théâtres là où ils ne peuvent réussir; il accumule toutes les charges des exploitations successives, et entretient ainsi une ruine permanente. Ces charges ne seraient point transmises dans une entreprise ordinaire. Si un homme a fait de mauvaises affaires dans une filature, celui qui la lui achète prend rétablissement pour ce qu'il vaut, et ne s'engage pas à payer les dettes de son prédécesseur.
Je crois donc que la loi doit absolument reconnaître le principe de la libre concurrence des théâtres purement industriels. Est-ce à dire pour cela qu'on doive leur donner une liberté sans condition ? Je ne le crois point, et je serais des premiers à demander qu'on fixât certaines conditions de police et de capital.
J'arrive aux théâtres qu'on peut regarder comme des écoles, des musées, et qui seraient privilégiés en ce sens qu'ils seraient subventionnés par l'État. Quels seraient ces théâtres? Ici, la difficulté est sérieuse; cependant, je l'aborde.
Il y a un théâtre qui, incontestablement, a droit d'être rangé dans cette catégorie : c'est celui qui est représenté actuellement par le Théâtre-Français. Ce I théâtre serait chargé de conserver les chefs-d'œuvre littéraires du passé. Maintenant, à côté de ce théâtre stationnaire, il faut un théâtre qui marche, qui in-J nove : ce sera le Second-Théàtre-Français; il faudra
le créer dans des conditions sérieuses de rivalité; on devra conserver, pour le genre lyrique, les deux théâtres qui existent maintenant, l'Opéra et l'Opéra-Comique. Mais ils ne suffisent pas; on le disait tout à l'heure à la commission. Le gouvernement crée, chaque année, des compositeurs auxquels il ne donne ni ne laisse les moyens de faire jouer leurs œuvres. Il fout un troisième théâtre lyrique. Ce ne doit pas être simplement une doublure des deux autres. Il y a une chose qui me paraît trop oubliée dans toute cette question, c'est le peuple. Vous subventionnez des théâtres pour l'art pur, et le peuple, dont l'éducation musicale n'est pas suffisante pour qu'il comprenne nos grands opéras, vous l'abandonnez à lui-même, vous ne faites rien pour lui. Je voudrais que le peuple eût son Théâtre-Français et son grand Opéra réunis dans la même salle, c'est-à-dire qu'il eût un théâtre où l'on ne jouerait que les œuvres, soit lyriques, soit purement dramatiques, hors de discussion au point de vue de l'art et de la morale.
Si l'on ne crée pas ce théâtre, — soit sous le régime de la liberté, soit avec le régime du privilège, — on arrivera à une démoralisation successive, à une décadence intellectuelle des masses par le théâtre. En effet, il est bien plus facile d'attirer la foule avec les mauvaises passions qu'avec les bons exemples; de sorte que vous verrez toujours les théâtres dangereux, c'està-dire ceux qui ont une direction subversive de l'ordre véritable, l'emporter sur les bons, c'est-à-dire sur les théâtres utiles, sur les théâtres où l'on se respecte, et où Ton respecte l'art. Ce résultat se produira sous le
régime du privilège aussi facilement que sous celui de la liberté ; car le gouvernement n'a pas plus d'action sur la direction intellectuelle des théâtres privilégiés qu'il n'en aurait sur celle des théâtres libres. Voyez ce qui se passe au Vaudeville. Une administration gratifiée d'un privilège de la République attaque impunément la République, chaque \ soir. Vous connaissez, messieurs, ces pièces qu'on a osé décorer du nom d'aristophanesgues. Comme c'est la première fois qu'on promène sur notre scène les images vivantes des hommes publics, que sur notre scène l'on bafoue grossièrement les plus hautes personnifications du pouvoir national, et les institutions qui régissent la France, le public vient en foule. Est-ce là un moyen honnête de faire prospérer un théâtre?
Quand Aristophane faisait des comédies, il était le représentant de la liberté de la pensée, et non de l'industrie. Son théâtre, c'était, à Athènes, la liberté de la presse ; ce n'était point une exploitation ; ses attaques acerbes, c'était l'acte d'un citoyen, et non le talent d'un manufacturier. C'est donc en vain que l'on s'abrite derrière un grand nom pour cacher les tristes spéculations du privilège aux abois.
Il y a utilité pour l'honneur de la France à ce que le gouvernement ne laisse point complètement l'art dramatique à l'industrie, et le moyen le plus puissant de l'arracher à son matérialisme, c'est d'apporter un soin tout particulier à l'organisation des théâtres d'art, et principalement des théâtres populaires. Il faudrait surtout composer avec un grand soin les comités chargés de juger les pièces; jusqu'à présent, ils l'ont été, en gé-
néral, dans les grands théâtres avec assez de négligence. On a pris d'ordinaire des personnes appartenant à l'administration théâtrale, des académiciens représentant le passé plutôt que le présent, enfin des comédiens. Les académiciens se retirent promptement; le comité se dépeuple ; bientôt il ne reste plus du tribunal primitif que les juges qui n'ont rien de mieux à faire, et ce ne sont pas les meilleurs.
De pareils comités ne conviennent pas au but que doivent atteindre les théâtres subventionnés : il en faut de plus sérieux. Les comités ne seront sérieux qu'autant qu'il y aura une pénalité pour ceux de leurs membres qui manqueraient aux séances. Je voudrais que leurs membres fussent non-seulement des administrateurs de théâtre, des auteurs, des comédiens, mais aussi des artistes, des gens du monde. Des sensations de ce public varié, quoique restreint, il résulterait un jugement qui serait probablement le précurseur certain du jugement du public véritable. Pour me résumer, voici ce que je souhaiterais :
Liberté de l'industrie théâtrale; création de théâtres d'art, littéraires et lyriques, subventionnés par le gouvernement, et soumis à une constitution nouvelle ;
Création d'un théâtre populaire , également subventionné, et destiné à faire cultiver la morale, le patriotisme et l'art parmi les travailleurs.
m. scribe. — J'admets la plupart des idées de M. Souvestre; elles me semblent généreuses et de nature à ce que leur application soit utile pour les populations et pour l'art : j'entends parler surtout de celles qui sont relatives à la constitution des théâtres sub-
ventionnés. Je dois ajouter que l'application de ses idées me paraît difficile avec le système de la liberté , très-facile .avec le système du privilège.
m. souvestre. — J'ai dit les motifs qui m'ont fait combattre le système du privilège. Fût-il plus facile d'appliquer à ce système ma proposition sur les théâtres subventionnés, je le repousserais ; mais je ne vois aucune difficulté à concilier ma proposition avec le système de la liberté industrielle. Je veux que le gouvernement décide ce qu'il faut organiser de théâtres subventionnés, mais non ce qu'il faut organiser de théâtres en général; je ne veux pas qu'il intervienne dans ce qui relève seulement de la spéculation , qu'il impose à l'industrie théâtrale son jugement, qu'il décide qu'il ne peut y avoir que tant de scènes, jouant tels genres, ouvertes dans tels quartiers. Laissez l'intérêt mercantile décider ces questions de spéculation , vous qui gouvernez; vous n'avez à vous occuper que de deux choses : l'art et le peuple.
Dans l'état actuel, le pouvoir préjuge quels sont les théâtres qui peuvent vivre , et le résultat prouve combien de fois il »'est trompé ; laissez l'expérience porter ce jugement. Avec la liberté, les théâtres qui n'ont pas de raison d'être tomberont ; ceux qui ont une aptitude réelle à vivre resteront seuls debout.
Les Lacédémoniens jetaient dans un gouffre les enfants qui ne leur paraissaient pas viables ; ils risquaient d'y jeter Léonidas. Ne faites pas comme eux; mais, comme les Athéniens, laissez tout le monde essayer l'existence : le temps décidera qui doit vivre, qui doit mourir.
Cette merveilleuse improvisation parut produire le plus grand effet sur le conseil d'État ; par malheur , le résultat prouva que l'émotion avait été aussi passagère que profonde!
C'était au tour d'Hugo de parler. Il se leva.
m. victor hugo. — Mon opinion sur la matière qui se discute maintenant devant la commission est anciennement connue; je l'ai même en partie publiée. J'y persiste plus que jamais. Le temps où elle prévaudra n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde , le principe de la liberté doit finir par triompher sur tous les points, j'attache de l'importance à la manière sérieuse dont la commission du conseil d'État étudie les questions qui lui sont soumises; ce travail préparatoire est utile, et je m'y associe volontiers. Je ne laisserai échapper, pour ma part, aucune occasion de semer des germes de liberté. Faisons notre devoir, qui est de semer les idées; le temps fera le sien, qui est de les féconder.
•Je commencerai par dire à la commission que, dans la question des théâtres , question très-grande et trèssérieuse, il n'y a que deux intérêts qui me préoccupent ; à la vérité , ils embrassent tout : l'un est le progrès de l'art , l'autre est Famélioration du peuple.
J'ai dans le cœur une certaine indifférence pour les formes politiques, et une inexprimable passion pour la liberté. Je viens de vous le dire , la liberté est mon principe, et, partout où elle m'apparaît, je plaide ou je lutte pour elle.
Cependant , si , dans la question théâtrale , vous trouvez un moyen qui ne soit pas la liberté , mais qui
19ï SOUVENIRS DRAMATIQUES
me donne le progrès de l'art et l'amélioration du peuple, j'irai jusqu'à vous sacrifier le grand principe pour lequel j'ai toujours combattu , je m'inclinerai et je me tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver à ces résultats autrement que par la liberté ?
Vous touchez, dans la matière spéciale qui vous oc-' cupe, à la grande, à l'éternelle question qui reparaît sans cesse, et sous toutes les formes, dans la vie de l'humanité. Les deux grands principes qui la dominent dans leur lutte perpétuelle, la liberté, l'autorité, sont en présence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite à faire d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous? Examinons.
Dans la question des théâtres, le principe de l'autorité a ceci pour lui et contre lui, qu'il a déjà été expérimenté. Depuis que le théâtre existe en France, le principe d'autorité le possède. Si l'on a constaté ses inconvénients, on a aussi constaté ses avantages, on les connaît. Le principe de liberté n'a pas encore été mis à l'épreuve.
m. le président. — Il a été mis à l'épreuve de 1791 à 1806.
m. victor hugo. — Il fut proclamé en 1791 , mais non réalisé ; on était en présence de la guillotine : la liberté germait alors , elle ne régnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberté des théâtres par ce qu'elle a pu produire pendant la première révolution.
Le principe de l'autorité a pu, lui, au contraire, produire tous ses fruits; il a eu sa réalisation la plus complète dans un système où pas un détail n'a été omis.
'ans ce système, aucun spectacle ne pouvait s'ouvrir ms autorisation. On avait été jusqu'à spécifier le nom- *e de personnages qui pouvaient paraître en scène ms chaque théâtre, jusqu'à interdire aux uns de iianter, aux autres déparier; jusqu'à régler, en de irtains cas, le costume et même le geste ; jusqu'à inpduire dans les fantaisies de la scène je ne sais quelle loueur hiératique.
| Le principe de l'autorité, réalisé si complètement, L'a-t-il produit ? On va me parler de Louis XIV et de m grand règne. Louis XIV a porté le principe de l'aui'ité, sous toutes ses formes, à son plus haut degré de lendeur. Je n'ai à parler ici que du théâtre. Eh bien, théâtre du xvn^ siècle eût été plus grand sans la presn du principe d'autorité. Ce principe a arrêté l'essor Corneille, et froissé son robuste génie. Molière s'y souvent soustrait, parce qu'il vivait dans la familia- 3 du grand roi, dont il avait les sympathies personnes. Molière n'a été si favorisé que parce qu'il était et de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eût point , sans cela le quart de ses chefs-d'œuvre. Le sourire maître lui permettait l'audace. Chose bizarre à dire ! it sa domesticité qui a fait son indépendance : si Moe n'eût pas été valet, il n'eût pas été libre I |rous savez qu'un des miracles de l'esprit humain lit été déclaré immoral par les contemporains; il lut un ordre formel de Louis XIV pour qu'on jouât ' tufe. Voilà ce qu'a fait le principe de l'autorité dans | plus beau siècle. Je passerai sur Louis XV et sur temps; c'est une époque de complète dégradation I r l'art dramatique. Je range les tragédies de Vol-
taire parmi les œuvres les plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire n'était pas, à côté de cela, un des plus beaux génies de l'humanité; s'il n'avait pas produit, entre autres grands résultats, ce résultat admirable de radoucissement des mœurs, il serait au niveau de Campistron.
Je ne triomphe donc pas du xvnr3 siècle ; je le pourrais, mais je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'œuvre dramatique qui marque la fin de ce siècle, le Mariage de Figaro, est dû à la rupture du principe d'autorité. J'arrive à l'Empire : alors, l'autorité avail été restaurée dans toute sa splendeur; elle avait quelque chose déplus éclatant encore que l'autorité de Louis XIV; il y avait alors un maître qui ne se conterf tait pas d'être le plus grand capitaine, le plus granc législateur, le plus grand politique, le plus grand princ< de son temps, mais qui voulait être le plus grand org&i nisateur de toutes choses. La littérature, l'art, la peir. sée, ne pouvaient échapper à sa domination, pas pl»;|c que tout le reste. 11 a eu, et je l'en loue, la volont \ d'organiser l'art; pour cela, il n'a rien épargné, il a ton 'prodigué. De Moscou, il organisait le Théâtre-Français - Dans le moment même où la fortune tournait, et où jfc pouvait voir l'abîme s'ouvrir, il s'occupait de règlemer .. ter les soubrettes et les crispins. i
Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, «ïu homme, qui pouvait gagner la bataille de Marengo et! i, bataille d'Austerlitz, n'a pu faire faire un chef-d'œuv» Il aurait donné des millions pour que ce chef-d'œuvi naquît ; il aurait fait prince celui qui en aurait honoi son règne. Un jour, il passait une revue II y avait > e,
dans les rangs un auteur assez médiocre qui s'appelait Barjaud. Personne ne connaît plus ce nom. On dit à l'empereur : « Sire, M. Barjaud est là. — Monsieur Barjaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs! » Et il lui demanda ce qu'il^pouvait faire pour lui.
m. scribe. — M. Barjaud demanda une sous-lieute-
nance ; ce qui ne prouve pas qu'il eût la vocation des
lettres. Il fut tué peu de temps après; ce qui aurait
mpêché son talent — s'il avait eu du talent — d'illus-
rer le règne impérial.
m. victor hugo. — Vous abondez dans mon sens.
3'après ce que l'empereur faisait pour des médiocrités,
ugez de ce qu'il eût fait pour des talents; jugez de ce
m'il eût fait pour des génies ! Une de ses passions eût
té de faire naître une grande littérature. Son goût
ittéraire était supérieur : le Mémorial de Sainte-Hclène
e prouve. Quand l'empereur prend un livre, il ouvre
orneille. Eh Lien, cette littérature qu'il souhaitait si
rdemment pour en couronner son règne, lui, ce grand
réateur, il n'a pu la créer. Qu'ont produit, dans le
omaine de l'art, tant d'efforts, tant de persévérance,
mt de magnificence, tant de volonté? Qu'a produit ce
rincipe de l'autorité, si* puissamment appliqué par
îomme qui le faisait en quelque sorte vivant? Pden !
m. scribe. — Vous oubliez les Templiers de M. Iiay-
ouard.
m. victor hugo. — Je ne les oublie pas. H y a dans îtte pièce un beau vers.
Voilà, au point de vue de l'art sous l'Empire, ce que lutoiïté a produit, c'est-à-dire rien de grand, rien de .u.
J'en suis venu à me dire, pour ma part, en voyant ces résultats, que l'autorité pourrait bien ne pas être le meilleur moyen de faire fructifier l'art; qu'il fallait peut-être songer à quelque autre chose : nous verrons tout à l'heure à quoi. •
Le point de vue de l'art épuisé, passons à l'autre, au point de vue de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un côté de la question qui me touche infiniment.
Qu'a fait le principe d'autorité à ce point de vue? et que veut-il? — Je me borne toujours au théâtre. — Le principe d'autorité voulait et devait vouloir que le théâtre contribuât, pour sa part, à enseigner au peuple tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le' principe monarchique qui dominait alors, et dont je^ suis loin de méconnaître la puissance civilisatrice. Ehl bien, je prends le théâtre tel qu'il a été au siècle par' excellence de l'autorité, je le prends dans sa personnification française la plus illustre, dans l'homme que' tous les siècles et tous les temps nous envierons, dans Molière. J'observe : que vois-je? Je vois le théâtre échapper complètement à la direction que lui donne l'autorité; Molière prêche, d'un bout à l'autre de ses œuvres, la lutte du valet contre le maître, du fils contre le père, de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la liberté contre l'autorité.
Nous disons, nous : « Dans Tartufe, Molière n'a attaqué que l'hypocrisie. » Tous ses contemporains le comprirent autrement.
Le but de l'autorité était-il atteint? Jugez vous-même. | Il était complètement tourné ; elle avait été radicale- 1
rient impuissante. J'en conclus qu'elle n'a pas en elle
a force nécessaire pour donner au peuple, au moins
;>ar l'intermédiaire du théâtre, l'enseignement le meil-
|3ur selon elle.
Voyez en effet : l'autorité veut que le théâtre en-
eigne tous les respects; le théâtre enseigne toutes les
ésobéissances. Sous la pression des idées religeuses,
t mêmes dévotes, toute la comédie qui sort de Mo-
ère est sceptique; sous la pression des idées monar-
hiques, toute la tragédie qui sort de Corneille est
Spublicaine. Tous deux, Corneille et Molière, sont dé-
iarés, de leur vivant, immoraux, l'un par l'Académie,
autre par le parlement.
Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lulière vient! Corneille et Molière, qui ont fait le con- •aire de ce que voulait leur imposer le principe d'autoté sous la double pression religieuse et monarchique, mt-ils immoraux vraiment? L'Académie dit oui, le parment dit oui, — la postérité dit non. Ces deux grands )ëtes ont été deux grands philosophes ; ils n'ont pas fpduit au théâtre la vulgaire morale de l'autorité, mais haute morale de l'humanité. C'est cette morale, cette orale supérieure et splendide, qui est faite pour l'a- ;nir, et que la courte vue des contemporains qualifie >ujours d'immoralité.
Aucun génie n'échappe à cette loi, aucun sage, aucun ste ! L'accusation d'immoralité a successivement atint et quelquefois martyrisé tous les fondateurs de la gesse humaine, tous les révélateurs de la sagesse dilue. C'est au nom de la morale qu'on a fait boire la jguë à Socrate. et qu'on a cloué Jésus au gibet.. ,
Maintenant, voulez- vous que je descende de cette région élevée, où je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter, an point de vue purement industriel, la question que vous étudiez? Ce point de vue est pour moi peu considérable, et je déclare que le nombre des faillites n'est rien pour moi, à côté d'un chef-d'œuvre créé ou d'un progrès intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant, je ne veux point négliger complètement ce côté de la question, et je demanderai si le principe de l'autorité a été, du moins, bon pour faire prospérer les entreprises dramatiques? Non. 11 n'a pas même obtenu ce mince résultat. Je n'en veux pom preuve que les dix-huit années du dernier règne. Pendant ces dix-huit années, l'autorité a tenu dans ses1 mains les théâtres par le privilège et par la distinction des genres. Quel a été le résultat?
L'empereur avait jugé qu'il y avait beaucoup trop d* théâtres dans Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en pouvait porter. Par un acte d'autorité despotique, il supprima une partie de ces théâtres; il émonda en bas, et conserva en haut. Voilà ce qra fit un homme de génie. La dernière administratior des beaux-arts a retranché en haut, et multiplié er bas. Cela seul suffit pour faire juger qu'au grand esprit du gouvernement avait succédé le petit esprit i Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit années de la déplorable administration qui s'est continuée, en dépi des chocs de la politique, sous tous les ministres d> l'intérieur? Vous avez vu périr successivement ou s'a moindir toutes les scènes vraiment littéraires.
Chaque fois qu'un théâtre montrait quelques veiléi-
es de littérature, l'administration faisait des efforts nouïs pour le faire rentrer dans des genres misérables, le caractérise cette administration d'un mot : point de lébouchés à la pensée élevée; multiplication des specacles grossiers! les issues fermées en haut, ouvertes nbas! Il suffisait de demander à exploiter un specacle-concert, un spectacle de marionnettes, de daneurs de corde, pour obtenir la permission d'attirer et le dépraver le public. Les gens de lettres, au nom de 'art et de la littérature, avaient demandé un Pncond- 'héâtre-Francais : on leur a répondu par une dérision; n leur a donné l'Odéon!
Voilà comment l'administration comprenait son levoir; voilà comment le principe de l'autorité a Dnctionné depuis vingt ans : d'une part, il a comrimé l'essor de la pensée; de l'autre, il a développé essor, soit des parties infimes de l'intelligence, soit es intérêts purement matériels. Il a fondé la situaon actuelle, dans laquelle nous avons vu un nombre e théâtres hors de toute proportion avec la popuition parisienne , et créés par des fantaisies sans îotifs. Je n'épuise pas les griefs. On a dit beaucoup de hoses sur la manière dont on trafiquait des privilées. J'ai peu de goût à ce genre de recherches. Ce que je onstate, c'est qu'on a développé outre mesure l'indus- ?ie misérable pour refouler le développement de l'art.
Maintenant qu'une révolution est survenue, qu'arive-t-il? C'est que, du moment qu'elle a éclaté, tous es théâtres factices sortis du caprice d'un commis, de •is encore quelquefois, sont tombés sur les bras du jouvernement. 11 faut, ou les laisser mourir, ce qui est
une calamité pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les entretenir à grands frais, ce qui est | une calamité pour le budget. Voilà les fruits des sys- \ tèmes fondés sur le principe de l'autorité. Ces résul-j tats, je les ai énumérés longuement. Ils ne me satisfont ( point. Je sens la nécessité d'en venir à un système j fondé sur autre chose que ce principe.
Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment que vous renoncez au principe d'autorité, vous êtes contraints de vous tourner vers le principe de liberté.
Examinons, maintenant, la question des théâtres au point de vue de la liberté. Je veux pour le théâtre deuxi libertés qui sont toutes deux dans l'air de ce siècle : liberté d'industrie, liberté de pensée.
Liberté d'industrie, c'est-à-dire point de privilèges; liberté de pensée, c'est-à-dire point de censure.
Commençons par la liberté d'industrie. Voyons comment nous pourrions organiser le système de la li-, berté. Ici, je dois supposer un peu; rien n'existe.
Je suis obligé de revenir à mon point de départ ; car, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant, la grande pensée de ce siècle, celle qui doit survivre à toutes les autres, et à toutes les formes politiques, quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les institutions de l'avenir, c'est la liberté. Je suppose donc que la liberté pénètre dans l'industrie théâtrale comme elle a pénétré dans toutes les autres industries ; puis je me demande si elle satisfera au progrès de l'art, si elle produira la rénovation du peuple. Voici d'abord comment je comprendrais que la liberté de l'industrie théâ-< traie fût proclamée.
Dans la situation où sont encore les esprits et les juestions politiques, aucune liberté ne peut exister sans que le gouvernement y ait pris sa part de surveilance et d'influence. La liberté d'enseignement ne peut, I mon sens, exister qu'à cette condition; il en est de nême de la liberté théâtrale. L'État doit d'autant nieux intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a )as là seulement un intérêt matériel, mais un intérêt noral de la plus haute importance.
Quiconque voudra ouvrir un théâtre le pourra en se
soumettant aux conditions de police que voici... aux
onditions de cautionnement que voici... aux garan-
ies de diverses natures que voici... Ce sera le cahier
les charges de la liberté.
Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout à
heure la liberté des théâtres de la liberté de l'ensei-
;nement; c'est que le théâtre est une des branches
e l'enseignement populaire. Responsable de la moralité
de l'instruction du peuple, l'État ne doit point se
ésigner à un rôle négatif, et, après avoir pris quelques
récautions, regarder, laisser aller, l'État doit installer,
côté des théâtres libres, des théâtres qu'il gouver-
era, et où la pensée sociale se fera jour.
Je voudrais qu'il y eût un théâtre digne de la
rance, pour les célèbres poètes morts qui l'ont ho-
orée ; puis un théâtre pour les auteurs vivants. 11
tudrait encore un théâtre pour le grand opéra, un
utre pour l'opéra- comique. Je subventionnerais ma-
nifiquement ces quatre théâtres.
Les théâtres livrés à l'industrie personnelle sont
miours forcés à une certaine parcimonie. Une pièce
202 SOUVENLRS DRAMATIQUES
coûte cent raille francs à monter: ils reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met h haut prix ses prétentions : un théâtre libre pourrait marchander et le laisser échapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un écrivain de talent travaille pour un théâtre libre ; il reçoit tel droit d'auteur : vous lui donnerez le double; il travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les théâtres de l'État, dans les théâtres nationaux, les meilleures pièces, les meilleurs comédiens, les plus beaux spectacles. En même temps, vous, l'État,' qui ne spéculez pas, et qui, à la rigueur, eu présence! d'un grand but de gloire et d'utilité à atteindre, n'êtes] pas forcé de gagner de l'argent, vous offrirez au peuple! ces magnifiques spectacles au meilleur marché pos-*] sible.
Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fût aussi bien assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde à l'orchestre, pour dur francs. De même que je voudrais le théâtre grand ;> M l'idée, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette façon, vous auriez, dans Paris, quatre magnifiqu<i lieux de rendez-vous où le riche et le pauvre, l'heureru et le malheureux, le Parisien et le provincial , le Français et l'étranger, se rencontreraient tous les soirs, mêleraient fraternellement leur âme, et communieraient, pour ainsi dire , dans la contemplation des grandes œuvres de l'esprit humain. Que sortirait-il de là? L'amélioration populaire et la moralisation universelle.
Voilà ce que feraient les théâtres nationaux. MainteJ nant, que feraient les théâtres libres? Vous allez' me
re qu'ils seraient écrasés par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberté; mais je gouverne et tiens le niveau élevé. C'est à la liberté de s'en aringer.
tes dépenses des théâtres nationaux vous effrayent mt-être : c'est à tort; fussent-elles énormes, j'en rémds, bien que mon but ne soit pas de créer une spéilation en faveur de l'État, le résultat financier ne lui ra pas désavantageux. Les hommes spéciaux vous diient que l'État fera avec ces établissements de bonnes fairés. Il arrivera alors ce résultat singulier et heuux qu'avec un chef-d'œuvre, un poëte pourra gagner es'jue autant d'argent qu'un agent de change par un Hp de bourse.
Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de
nie qui viendront à moi, je dirai: « Je n'ai pas seule-
nt pour but de faire votre fortune, et d'encourager
rt en vous protégeant; j'ai un but plus élevé encore.
veux que vous fassiez des chefs-d'œuvre, s'il est'
sible, mais je veux surtout que vous amélioriez le
pie de toutes les classes. Versez dans la population
idées saines; faites que vos ouvrages ne sortent pas
me certaine ligne que voici, et qui me paraît la meil-
re. » C'est là un langage que tout le monde com-
ndra; tout esprit consciencieux, toute âme honnête
itira l'importance de la mission. Vous aurez un
âtre qui attirera la foule, et qui répandra les idées
ilisatrices, l'héroïsme, le dévouement, l'abnégation,
levoir, l'amour du pays, par la reproduction vraie,
mée ou même patriotiquement exaltée des grands
■s de notre histoire.
Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le peuple à vos théâtres, vous y attirere; aussi l'étranger. Pas un homme riche en Europe qui n< soit tenu de venir à vos théâtres compléter son éducation française et littéraire. Ce sera là une source d< richesses pour la France et pour Paris. Vos magnifique! subventions, savez-vous qui les payera ? L'Europe. L'ar gent de l'étranger affluera chez vous; vous ferez à 1; gloire nationale une avance que l'admiration euro péenne vous remboursera.
Messieurs, au moment où nous sommes, il n'y ; qu'une seule nation qui soit en état de donner des pro duits littéraires au monde entier, et cette nation, ces la nation française. Vous avez donc là un monopol immense, un monopole que l'univers civilisé subit de puis dix-huit ans. Les ministres qui nous ont gouverné n'ont eu qu'une seule pensée : comprimer la littératur française à l'intérieur, la sacrifier au dehors, la laisse systématiquement spoliée dans un royaume voisi par la contrefaçon. Je favoriserais, au contraire, « admirable monopole sous toutes ses formes, et je 1 répandrais sur le monde entier; je créerais à Par: des foyers lumineux qui éclaireraient toutes les m tions, et vers lesquels toutes les nations se tourne raient.
Ce n'est pas tout. Pour achever l'œuvre, je voudra des théâtres spéciaux pour le peuple ; ces théâtres, jj les mettrais à la charge, non de l'État, mais de la vil de Paris; ce seraient des théâtres, bien à ses frai i et bien choisis par son administration municipa | parmi les théâtres déjà existants, et dès lors suj
ventionnés par elle. Je les appellerais théâtres municipaux.
La ville de Paris est intéressée, sous tous les rapports, à l'existence de ces théâtres : ils développeraient les sentiments moraux et l'instruction dans les classes inférieures ; ils contribueraient à faire régner le calme dans cette partie de la population d'où sortent parfois des commotions si fatales à la ville.
Je l'ai dit plus haut d'une manière générale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoléon, je le répète ici en appliquant surtout mon assertion aux classes nférieures de la population parisienne : le peuple français, la population parisienne principalement, ont Deaucoup du peuple athénien ; il faut quelque chose DOur occuper leur imagination. Les théâtres muniipaux seront des espèces de dérivatifs qui neutraiseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le >euple parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira uoins de mauvais vins, hantera moins de mauvais lieux, era moins de révolutions violentes.
L'intérêt de la ville est patent; il est naturel qu'elle asse les frais de ces fondations. Elle ferait appel à des uteurs sages et distingués, qui produiraient sur la cène des pièces élémentaires, tirées surtout de notre istoire nationale. Vous avez vu une partie de cette ensée réalisée par le Cirque ; on a eu tort de le laisser îrmer.
Les théâtres municipaux seraient répartis entre les ifférents quartiers de la capitale et placés surtout ans les quartiers les moins riches, dans les fauaurgs.