‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

La critique a généralement cru que notre drame de lean était dirigé contre elle. — C'est une erreur, et ous nous empressons de rectifier le fait , non point , )ieu merci! par crainte de la malveillance, mais par eligion pour la vérité. Offenseur ou offensé, il nous a Dujours paru de meilleur goût d'accepter les armes de os adversaires que de leur imposer les nôtres, surtout Drsque nous les savons inhabiles à s'en servir. Voilà ourquoi, voulant que la lutte fût loyale, du moment ue nous avons jeté le gant à la critique, nous sommes escendu dans le champ clos du journalisme.

Certes, plus fort et plus adroit champion pouvait se résenter au nom de la littérature persécutée, pour ombattre le géant du feuilleton; mais nul ne pouvait lus hardiment que nous étendre la main sur l'Évanile, et jurer, comme les anciens chevaliers, que nous tions exempts de tout méfait littéraire. Depuis dix ans ue nous avons livré notre vie au grand jour de la pu-

blicîte, nous avons constamment marché à travers les intrigues et les cabales du théâtre et de la librairie, sans que cependant nos ennemis les plus acharnés puissent dire que nous ayons jamais trempé la plume qui a écrit Henri III, Antony et Don Juan de Marana dans l'encre fielleuse des coteries ; jamais, dans les journaux auxquels nous avons travaillé, nous n'avons em ployé l'influence acquise à faire dire du bien de nous ou du mal des autres ; jamais enfin nous n'avons attaqué, ni sous un vrai ni sous un faux nom, les droits de nos confrères à l'estime ou à l'admiration du puplic,pour nous substituer en leur lieu et place, et nous faire chef d'une secte ou grand prêtre d'une religion. Au contraire, chaque fois que nous avons combattu, c'a été pour nos autels et pour nos foyers isolément et comme simple soldat, avec l'espoir sans doute de devenir un jour général; mais nous nous sommes bien gardé de nous proclamer nous-même général, de peur que de plus braves ou de plus heureux ne nous forçassent à redevenir soldat.

Aussi la lutte que nous engageons est-elle plutôt une réforme qu'une guerre, et, si les moments que doivenf choisir les réformateurs sont les temps d'athéisme, de mauvaise foi et de corruption, nul temps mieux que le nôtre n'appelle le protestantisme littéraire. Luther ne trouva pas l'église catholique plus libertine, plus corrompue et plus vénale que ne l'est à cette heure la presse française. Exceptez-en quelques vieux Romains prêts à mourir et qui mourront sur leurs chaises curules; grands et petits journaux font assaut d'impudence ou de bassesse.

Et de cette bassesse nous accusons moins encore les rédacteurs que les administrations; — car une direction tout entière est flétrie par les marchés que passe un seul homme. Le gérant d'un journal reçoit, avec sa subvention trimestrielle, le tracé du chemin littéraire ou politique qu'il doit suivre. Il faut, dès lors, que quiconque se rattache à lui marche dans sa voie. Un pauvre jeune homme, mourant de faim et de probité, vient lui offrir ses services. On lui présente un encrier plein de boue; le malheureux n'a pas la force de s'étrangler comme Gilbert, ou de s'empoisonner comme Chatterton : il y trempe sa plume, et le voilà le féal et le serf des sept ministères et des trois théâtres subventionnés de Paris. Passons de la honte à l'envie. La folie la plus fiévreuse et la plus épidémique de la jeunesse est celle de la littérature. Il n'y a pas d'écolier qui n'ait commencé sa tragédie romaine en seconde et qui ne l'ait achevée en rhétorique. Sorti du collège, et destiné à suivre la carrière de la médecine, du droit ou du commerce, ses rêves de classe le poursuivent dans lies études de sa nouvelle profession. La vie dans laquelle il marche est pleine de lenteurs et de dégoûts ; celle à laquelle il aspire retentit d'applaudissements, 'resplendit d'honneurs et rayonne de gloire. Le moyen jd'y tenir? — Il se sent appelé, il est sûr d'être élu. Ce (n'est plus à la science de Dupuytren, à l'éloquence de Berryer, à la probité de Lafïitte qu'il aspire; c'est à se jCréer un monde comme l'a fait Shakspeare, un théâtre comme l'a fait Corneille, une littérature comme l'a fait Goethe. Au milieu de ces espérances, l'œuvre dorée s'achève; tout incorrecte encore, on la lit à sa maîtresse,

qui pleure; à ses amis, qui l'applaudissent, on la copie, on la corrige, et on la porte, confiant et joyeux, à un directeur qui la refuse i.

Oh! le premier moment est terrible : il amène une réaction salutaire ; bienheureux ceux qui ont le courage de s'abandonner à elle et de reprendre le cours des études qu'ils avaient dédaignées; mais ceux-là, c'est le plus petit nombre. On a été injustement refusé. Ce n'est pas étonnant, Scribe a le monopole du Gymnase, Casimir Delavigne du Théâtre-Français, Victor- Hugo de la Porte-Saint-Martin. Mais on lassera la patience du directeur. On a du courage, de la conviction; que faut-il, d'ailleurs, pour faire une pièce de théâtre? La science des temps passés, l'investigation des temps présents, la connaissance du monde, l'étude des pas-; sions, l'instinct du cœur, et, pour mettre en œuvre ces différentes qualités, le talent, le génie! — Le talent, 01* l'a! — le génie... Une seconde épreuve succède à la première et ne réussit pas davantage; on renonce alors à lasser la patience du directeur, et l'on songe aux moyens de forcer la porte du théâtre; le journalisme est le bélier avec lequel on frappe ; on passe, comme Richelieu, par un pan de muraille démoli; on arrive sur la scène, et... l'on tombe.

Pendant ce temps, on a négligé ses cours, interrompu son stage, perdu sa place. D'ailleurs, reprendre ses anciennes études, ce serait rendre trop fiers ceux qui vous

1 J'ai entre les mains des manuscrits inédits de nos plus' fameux critiques, lesquels m'ont été livrés par les directeurs, après refus de les jouer.

avaient donné le conseil de ne pas les quitter. Et puis que voulait-on être ? homme de lettres ? On l'est ! seulement, au lieu de littérature productive, on fait de la littérature négative : voilà tout. Qu'importe ! c'est toujours de la littérature. On ne peut pas créer; eh bien, on critiquera la création. Pardieu ! c'est chose facile : que fait Scribe? de la littérature marchande ; — Casimir Delavigne? de la littérature commune ; — Victor-Hugo? c'est différent; il ne parle pas même français, lui; c'est chose dite, chose convenue. — Cette résolution une fois prise, on enregistre les chutes, on oublie les succès , et, comme les mouches des cadavres, on ne s'abat pins que là où il y a corruption. C'est qu'il est dans le cœur de l'homme de ne pas rendre bonne et loyale justice aux choses qu'il ne peut pas atteindre. Dieu n'a fait pour nous qu'un drame, le monde , et il y a trois mille ans que nous le sifflons.

Passons de l'envie à la misère.

Un homme de lettres sans libraire, un médecin sans clientèle, un avocat sans cause, se rencontrent, se proposent de manger ensemble leur dernier écu, entrent dans un restaurant, et, vers la fin du dîner, se disent : « Nous avons de l'esprit, de l'adresse, de l'impudence, pourquoi ne ferions-nous pas un journal? que nous faut-il ? Un marchand de papier, un imprimeur, un érant responsable. Tout cela se prend à crédit, et se paye sur les premières rentrées. »

Huit jours après, un journal paraît ; il s'appelle le

Renard, te Fouet ou la Potence, peu importe. Il s'attaque

fc|î tout ce qui est grand, noble et riche. Ce ne sont plus

les masques imitant votre ressemblance, c'est voire

ligure qu'ils salissent; ce n'est plus une simple initiale, c'est votre nom tout entier qu'ils souillent ; ce n'est plus votre talent qu'ils critiquent, c'est votre vie privée qu'ils calomnient ; libre à vous de choisir entre votre canne ou votre bourse : en général, ces sortes de gens se bâtonnent ou s'achètent. Mais vous êtes homme de goût et vous ne voulez faire ni l'un ni l'autre. Vous envoyez vos témoins demander raison. Votre adversaire se présente : c'est un prévôt chassé des salles d'armes de Grisier, de Lozès ou de Bertrand, c'est quelque garçon de tir renvoyé par Gosset, Lepage ou Pyrmet. N'importe, vous vous êtes avancé, vous ne reculerez pas. Vous allez sur le terrain ; vous élevez, pendant cinq minutes, un misérable à la hauteur d'un honnête homme, et vous recevez un coup d'épée à travers la poitrine, ou une balle de pistolet dans la tête. Dès lors, le journal est lancé ; votre mort le fait vivre : le sang efface la boue.

Nous renvoyons ceux qui trouveront le tableau chargé aux archives du journalisme. Qu'ils cherchent, et ils trouveront.

Eh bien, ce sont toutes ces choses honteuses, qui eussent effrayé un autre, qui nous ont déterminé, nous, à descendre dans cet hôpital de pestiférés, certain, comme Desgenettes, de nous inoculer le virus sans gagner la maladie. Notre vie passée a prouvé que nous méprisions trop toute conscience vendue pour jamais vendre la nôtre ; nous avons suffisamment produit pour n'être point envieux de ce que produisent les autres, et notre plume nous rapporte assez pour que nous conservions notre sainte indépendance. Notre jugement sera

donc soumis à l'erreur, comme tout jugement humain ; mais nous engageons notre parole qu'il sera toujours loyal et consciencieux. Et, à notre avis, ce n'est point encore assez.

Qu'on jette les yeux sur l'Europe : l'Angleterre est

veuve de Byron et de Walter Scott; l'Allemagne, de

Goethe et de Schiller ; l'Italie, de Maffei et d'Alfiéri; la

France seule est riche à cette heure des génies ou des

talents qui manquent aux autres peuples : mère aux

riches mamelles et aux fécondes entrailles, ses trois

énérations politiques ne sont point interrompues : —

ses vieillards se nomment Chateaubriand, Ballanche et

Nodier; — ses hommes faits, Lamartine, Casimir De-

avigne et Scribe; — ses enfants, Victor Hugo» Alfred

le Vigny, Sainte-Beuve!... Toute la littérature, épan-

iée sur l'Europe à cette heure, coule de nos lacs, de

10s fleuves et de nos torrents ; parcourez-la, et, si vous

vez soif de poésie, partout vous pouvez vous désal-

érer à des ruisseaux dont la source est en France.

Eh bien, lorsque nous parlerons de ces hommes qui ont à la tête de la France, — qui est la capitale de Europe, — ce ne sera point assez de la loyauté et de \ conscience ; nous y ajouterons le respect. Quant aux autres, ils trouveront toujours chez nous ne impartialité digne, sérieuse et polie, et le seul droit ue nous réclamons, lorsque nous nous trouverons en ice d'une œuvre que nous croirons sans valeur, est 3lui de garder le silence.

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