DIX ANS
oc LA MORALITÉ DE M. SCRIBD
On a \u que, devant le conseil d'État, M. Scribe souint que la liberté des théâtres serait la ruine de l'art, lu goût, de l'industrie, des mœurs, tandis que le priviége favorise les ouvrages qui 'peuvent faire honneur à 'art et être utiles à la morale publique.
C'est cependant sous l'empire du privilège que furent ouées nombre de pièces de M. Scribe passablement mmorales, et, entre autres, son drame intitulé Dix Ans le la vie d'une femme.
Nos œuvres et celles de l'école romantique ont été i souvent taxées d'immoralité par des gens qui tiennent il. Scribe pour un auteur moral , qu'il doit bien nous itre permis de rétorquer ici l'accusation, et de montrer, nèce en main, jusqu'où on poussait quelquefois le icandale dans le camp opposé au nôtre.
Voici ce que c'était que Dix Ans de la vie d'une femme *.
Adèle Evrard a épousé M. Darcey, riche propriétaire, bon et excellent homme, plein de soins, d'attentions ef de complaisances pour sa femme ; — une espèce de Danville de l'École des Vieillards, avec cette différence que Darcey n'a que quarante ans. — Adèle, madame Darcey, porte le même nom de baptême que madame d'Hervey; mais, au lieu d'être, comme l'héroïne à!Antony, prête à lutter jusqu'à ce point de préférer la morl à la honte, l'Adèle de Dix Ans de la vie d'une femme esj née avec tous ces mauvais penchants que fertilisent les mauvais conseils.
Or, les mauvais conseils ne lui manquent pas.
Adèle, fille d'un honnête négociant, femme d'un honnête homme, a fait connaissance, — où cela? Y ex position ne le dit pas, et, cependant, elle devrait 1< dire : ces sortes de choses, même au théâtre, ontbesoir d'être motivées, — Adèle a fait connaissance, disonsnous, avec deux espèces de filles qui s'appellent, l'uni madame Laferrier, l'autre Sophie Marini.
Au lever du rideau, Adèle cause avec sa sœur ; d< quoi? d'un sujet dont parlent éternellement les jeune femmes et les jeunes filles : d'amour. , Clarisse aime un charmant jeune homme nomm Valdeja, que retient loin d'elle sa position d'attach d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Une seule chofc
1. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, représenté, su le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le i7 mars 1832.
l'inquiète dans cet amour, c'est le caractère un peu sombre de celui qui en est l'objet.
Sur ces entrefaites, M. Darcey arrive. Aux premiers mots qu'il prononce, on reconnaît l'excellent homme, moitié père, moitié mari ; sa femme, qu'il adore, n'aura de la vie que le côté charmant; du mariage, que les plumes, la soie et le velours, si elle veut, non pas obéir aux ordres, mais accéder aux désirs de son mari, et ces désirs sont bien simples et bien naturels : son mari désire qu'elle cesse de voir deux personnes plus que compromises, dont la conduite et les façons ne sont en harmonie ni avec les habitudes d'une honnête femme, ni avec les devoirs d'une mère de famile. Adèle promet en femme qui manquera à sa promesse. Son mari sort, appelé par des affaires qui doivent le retenir une partie de la journée hors de chez lui ; Clarisse va s'occuper des soins de la maison, et madame Darcey reste seule.
A peine est-elle seule, qu'on lui annonce madame Laferrier, Sophie Marini et M. Achille Grosbois.
Le premier mouvement d'Adèle est de se rappeler la promesse qu'elle a faite à son mari ; le second est d'y manquer.
Entrent ces dames et M. Achille.
On devine le tour que prend la conversation, surtout lorsque, au trouble avec lequel Adèle reçoit ses amies, celles-ci découvrent qu'il s'est passé quelque chose de nouveau dans le ménage : ce quelque chose de nouveau, c'est la défense faite par Darcey à sa femme de recevoir Sophie et Amélie.
Une pareille défense, qui ferait fuir de honte deux femmes auxquelles il resterait dans le cœur le moindre
sentiment de dignité, excite, au contraire, nos deux drôlesses : elles ne se contentent pas de donner à leur séjour au château la mesure d'une visite ordinaire, elles s'invitent à dîner.
En outre, comme si elles avaient pu se douter de l'affront qui vient de leur être fait, elles ont préparé leur vengeance : M. Rodolphe va venir.
— Qu'est-ce que M. Rodolphe? demande Adèle.
— Un jeune homme charmant!
— Qu'est-ce qu'il est?
— Il va à Tortoni.
— J'entends bien... Mais qu'est-ce qu'il fait?
— Il déjeune le matin chez Tortoni, et, le soir, vous le trouvez, en gants jaunes, au balcon de tous les théâtres. Du reste, il est garçon, possède vingt mille livres de rente, et est adorateur d'Adèle.
— De moi?
— Il te poursuit partout sans pouvoir t'atteindre, et, en désespoir de cause, nous adore, Sophie et moi, parce que nous sommes tes meilleures amies!
Et, sur ce renseignement un peu vague, que, le matin, Rodolphe déjeune chez Tortoni, et, le soir, est, en gants jaunes, au balcon de tous les théâtres, Adèle reçoit M. Rodolphe, et l'invite à dîner avec ses amies et M. Achille Grosbois.
En ce moment, accourt Clarisse toute joyeuse : elle annonce à sa sœur qu'un coupé, deux chevaux de la plus belle robe, et un cocher avec une livrée des plus élégantes , envoyés , comme don , par M. Darcey , viennent de faire leur entrée dans la cour du château.
— Gomment l tu n'avais pas encore de coupé? dit une des visiteuses.
— Il y a trois ans que mon mari m'en a donné un ! dit l'autre.
Et voilà l'effet que M. Darcey attendait de son cocher, de son coupé et de ces deux chevaux complètement manqué.
Mais, comme le père d'Adèle vient d'arriver dans ce hel équipage, quelque peu d'empressement que mette madame Darcey à apprécier un cadeau qui s'est si longtemps fait attendre, force lui est de quitter ses bonnes amies, non pas pour voir coupé, cocher et chevaux, mais pour embrasser M. Evrard.
Amélie la suit, de peur, sans doute, que les embrassements paternels n'éveillent dans le cœur de son amie quelque fibre honnête.
Sophie, M. Achille, M. Rodolphe et Clarisse restent ensemble.
La conversation est difficile entre une jeune fille vertueuse et de pareilles créatures ; mais, attendez, Sophie va en faire les frais.
Elle remercie Clarisse d'une petite somme que celleci lui a fait remettre. — Sophie Marini avait pris en main la bourse de la dame de charité, et accomplissait, en quêtant, un devoir pieux.
Pour qui cette demoiselle quêtait-elle? C'est bien simple : pour une jeune fille abandonnée par un infâme séducteur.
— Oh! voilà qui est horrible! s'écrie Rodolphe, étendu sur une chaise.
— Je ne vous nommerai pas le séducteur, quoique je le connaisse, reprend Sophie ; ce serait inutile : il n'est plus en France, il est très-loin, à l'étranger... en Russie.
— En Russie! répète Clarisse vivement, — sans s'apercevoir que, devant elle, jeune fille et demi-maîtresse de maison, il y a un monsieur qui reste étendu sur une chaise.
— Oui, en Russie, où il occupe une fort belle place! Et, certainement, ce Valdeja aurait bien pu...
— Yaldeja! s'écrie Clarisse.
Bon! voilà le poison versé, voilà la pauvre enfant mordue au cœur !
Adèle rentre. Elle a eu l'idée de faire préparer une collation dans le pavillon du parc.
Toute la société s'en va donc collationner. — Quelques instants après , revient M. Darcey, qui apprend que les meilleurs vins de sa cave et les plus beaux fruits de son jardin servent, en ce moment, à festoyer M. Achille et M. Rodolphe, qu'il ne connaît point assez, et mesdames Sophie Marini et Amélie Laferrier, qu'il ne connaît que trop.
Il se demande s'il est possible que sa femme ait sitôt oublié la promesse qu'elle lui a faite quand reparaissent Amélie, Sophie et Achille, lesquels se mettent à causer librement sans apercevoir le maître de la maison.
amélie. — Nous voici revenus au point d'où nous étions partis... Il est charmant, ce parc; mais c'est un véritable labyrinthe.
sophie. — Heureusement, nous n'y avons pas rencontré le Mino taure!
achille. — Il est à Paris.
DA.RCEY, qui s'est tenu à l'écart, s'avance près d'Amélie. — Non, monsieur!
(Exclamation générale.)
Achille. — Ma foi! monsieur, qui se serait douté que vous
étiez là à m'écouter ? Rien de plus désobligeant que d'être écouté! "Vous excuserez la plaisanterie, j'espère?
darcey. — Monsieur...
achille. — L'air de la campagne pousse singulièrement aux bons mots, et, sans examiner s'ils sont exacts, la langue s'en débarrasse.
darcey. — Je comprends cela à merveille; mais j'ai un grand travers d'esprit : je n'aime pas les fats.
achille. — Ah! vous n'aimez pas...?
darcey. — Non, je ne les aime pas ; et, quand ils s'introduisent chez moi (regardant les deux dames), dans quelque compagnie qu'ils se trouvent, je les chasse sans balancer.
achille, sur les épines. — Fort bien, fort bien! — Je disais tout à l'heure...
darcey, élevant la voix. — Monsieur, vous m'avez compris...
sophie, à Amélie. — Il n'y a pas moyen d'y tenir : sortons, ma chère!
(Elle sort en donnant la main à Achille.)
darcey. — Je serais désolé de vous retenir. amélie. — Monsieur, un pareil outrage... darcey. — Madame Laferrier me permettra-t-elle de la reconduire jusqu'à sa voiture?
RODOLPHE, un bouquet à la main. — Eh bien, OÙ sont donc
ces dames?
adèle. — Dieu! M. Rodolphe, partez! éloignez-vous!
Rodolphe. — Et pourquoi donc?
adèle. — Mon mari est de retour.
Rodolphe. — Eh! que m'importe?
adèle. — Il vient de nous faire une scène affreuse.
Rodolphe, gaiement. — C'est comme cela que je les aime, les maris !
adèle. — Mais, pour moi, monsieur; pour moi, de grâce, partez !
Rodolphe. — Pour vous, c'est différent, il n'y a rien que je De fasse. Mais mon respect, ma soumission me priveront-ils de votre présence? Dois-je désormais renoncer à ce bonheur?
adèle. — Il le faut. Je ne puis plus vous voir.
Rodolphe. — Chez vous, je le comprends; mais dans le monde, chez vos amies?.,.
adèle, avec crainte. — Monsieur, vous me faites mourir !
Rodolphe. — Un mot de consentement, un seul mot, et je pars ; sinon, je reste.
adèle. — Partez, partez, je vous en supplie l
Rodolphe, lui baisant la main. — Ah l que je vous remercie!
Il s'enfuit par le fond du jardin ; puis revient Darcey.
DARCEY. — Leur voiture est sur la route de Paris... Maintenant, madame, voulez-vous que nous passions au salon?
adèle. — Monsieur, est-ce là le commencement du rôle de mari?
darcey. — Oui, madame.
adèle, sortant. — Alors, malheur à celui qui ose s'en charger !
DARCEY, la suivant des yeux, et sortant après elle. — Malheur à toi, si tu écoutes d'autres conseils que ceux de la raison ï
Au second acte, Adèle est la maîtresse de Rodolphe. — Ainsi, la femme n'a pas même l'excuse de la séduction ; on ne l'a pas vue combattre, faiblir, chanceler : elle a cédé comme ont cédé Sophie Marini ou Amélie Laferrier ; donc, plus d'intérêt. C'est une femme perdue, mais qui ne demandait pas mieux que de se perdre.
Valdeja est arrivé de Russie ; il est plus sombre, plus amer, plus ennemi des femmes que jamais. Une jeune fille qu'il aimait, qu'il comptait épouser, qui était presque sa fiancée, lui a fait écrire par son père qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne saurait l'aimer.
De là la tristesse de Valdeja, de là le serment qu'il a fait de se venger, sur les autres femmes, des douleurs que celle-là lui a fait souffrir.
Darcey ignore quelle est cette jeune fille; — chose
assez extraordinaire, vu le degré de liaison où il en est avec Valdeja, et cette jeune fille étant sa belle-sœur.
Enfin!...
Adèle entre.
Elle a, envers son mari, cette fausse tendresse , cet empressement affecté de la femme qui trompe.
Valdeja, aux premiers mots, ne s'y méprend pas.
Adèle annonce à son mari qu'elle vient d'apprendre que son père est malade ; en conséquence, elle se propose de lui faire une visite; elle sera rentrée pour le dîner.
— Vraiment! 11 est neuf heures du matin, dit Darcey, et à six heures tu seras rentrée?
— A moins qu'on ne me retienne ; ce pauvre père est si hon!
— Il me semble qu'en envoyant Créponne ou Baptiste s'informer de sa santé...
J— Oh! ce serait d'une indifférence... Et puis, Clarisse, ma jeune sœur, m'a écrit : elle désire me voir, sans doute au sujet du mariage dont il est question pour elle, tu sais?
— Ah! mademoiselle votre sœur va se marier?
Et voilà Valdeja instruit que Clarisse va se marier, comme Clarisse a été instruite que Valdeja lui avait été infidèle.
Après quoi, Adèle insiste tellement sur la maladie de son père, et sur ce que la lettre de sa sœur Clarisse contient de pressant, que son mari lui donne toute liberté d'aller où elle voudra.
Elle profite de la liberté avec tant d'empressement, que Valdeja prend des soupçons, prétexte des visites à faire, une lettre d'un prince russe à remettre à un
M. Laferrier, et va sortir au hasard pour suivre madame Darcey, quand on annonce que Clarisse vient d'arriver.
— Alors, répond Darcey, dites à Adèle que sa sœur est là.
— Madame est sortie.
— C'est étonnant! je n'ai pas entendu sa voiture, et il y a trop loin pour qu'elle aille à pied.
— Madame avait envoyé Baptiste à la place voisine pour faire avancer un fiacre.
— Un fiacre? C'est singulier ! dit Darcey.
Clarisse entre; son père n'est pas malade le moins du monde! — mais son honneur est sur le point d'être tué par une faillite. Il lui faudrait cent mille écus pour le sauver.
Valdeja les offre.
Mais Darcey ne souffrira pas qu'un étranger paye les dettes de sa famille : les cent mille écus sont mis par lui à la disposition du père de Clarisse.
Passons au tableau suivant, et vous allez voir si Adèle d'Hervey, — pauvre Adèle, contre laquelle on a tant crié, parce qu'elle était une femme honnête! — et vous allez voir, dis-je, si Adèle d'Hervey n'est pas une rosière près d'Adèle Darcey.
Rappelez-vous bien que notre confrère Scribe, auteur de Dix Ans de la vie d'une femme et ftHéloïse et Abeilard, est un des plus chauds partisans de la censure dramatique !
Le théâtre représente un boudoir élégant chez madame Laferrier. — Adèle est là, qui attend Rodolphe.
Vous avouez, n'est-ce pas, que je n'avais pas si grand
,ort de dire que madame Laferrier était une drôlesse.
Il y a même, je crois, un autre nom pour désigner es femmes qui prêtent leur boudoir aux amies, quand ;es amies disent à leur mari que leur père se meurt, [fifin d'avoir la liberté d'aller voir leur amant.
Mais rassurez-vous, Adèle et Rodolphe ne se trourent là que pour se brouiller.
Il est vrai que la brouille est suffisamment scandaeuse comme cela.
— Qu'avez-vous à me reprocher, madame?
— Votre oubli de toutes les convenances. Avant-hier, par sxemple, quand vous me donniez le bras, oser saluer sur le DOulevard mademoiselle Anastasie, une figurante de l'Opéra!
— Du chapeau seulement, sans mains, sans grâce, comme ^n salue tout le monde.
— Je l'avais vue déjà une fois sortir de chez vous.
— C'est ma locataire. J'aime les arts, moi...
— Je vous prie de me rendre mes lettres et mon portrait.
— Dès demain, mon valet de chambre Sylvestre vous portera vos lettres, et, quant à votre portrait, ce médaillon que j'avais fait faire, et qui ne me quittait jamais, le voici, madame.
— C'est bien ! le voilà donc revenu dans mes mains. (L'ourram pour le regarder.) Dieu! que vois-je! et quelle indignité ! le portrait de mademoiselle Anastasie !
— Est-il possible? C'est délicieux! Je me serai trompé en le prenant ce matin. (Textuel.)
Et Rodolphe sort en baisant la main d'Adèle, en l'appelant « cruelle » et en lui promettant de ne jamais ' oublier ses bontés.
— Ce pauvre Rodolphe ! un charmant cavalier! dit Amélie, qui était présente à l'entretien.
On conçoit qu'après les impertinences que s'est permises M. Rodolphe, Amélie a peine à faire revenir Adèle sur le compte de ce charmant cavalier. Peut-être, cependant, va-t-elle y réussir, quand le nom de Valdeja est prononcé. Cet incident donne un autre cours à la conversation.
— Valdeja! s'écrie Amélie; l'ennemi mortel de Sophie Marini ?
— Lui-même... Sais-tu ce que Sophie Marini a contre lui?
— Elle ne me l'a jamais confié; mais on prétend qu'autrefois elle l'a aimé. Puis il a découvert qu'il avait des rivaux, et il s'est vengé d'une manière indigne.
— Comment cela?
— En la faisant trouver à un dîner où il avait invité tous ceux qu'elle avait préférés. On ne dit pas combien il y avail de couverts. (Textuel.)
Sur ces entrefaites, arrive Gréponne, la femme de chambre d'Adèle. Il y a six heures qu'elle cherche sa maîtresse de tous côtés : chez Rodolphe, chez madame Marini. Clarisse est venue à la maison, elle a tou dévoilé : son père n'est point malade, et elle n'avaii point écrit !
Que faire?
Par bonheur, Amélie est là.
— Y a-t-il longtemps que vous n'êtes allés, toi et ton mari chez madame de Longpré, dont tu me parles souvent ?
— Quinze jours environ.
— Assieds-toi là, et écris.
— Que veux-tu que je lui écrive?
— Assieds-toi toujours. (Dictant.) « Si, avant de m'avoi: vue, le hasard vous mettait en rapport avec mon père ou moi mari, n'oubliez pas que je suis arrivée aujourd'hui chez vou;
ians un état affreux; que j'y suis restée longtemps, et que j'en suis repartie en fiacre. Je vous envoie mon chapeau et mon mouchoir. Vous me les renverrez demain par votre femme de chambre. » Date et signe. Commences-tu à comprendre ?
— Oui, mon bon ange!
— En arrivant chez toi, tu te trouveras mal, et je réponds lu reste.
— Dieu! que c'est simple et bien ! (Textuel.)
En ce moment, un domestique annonce qu'un moniieur demande à parler à madame.
— Il prend bien son temps, répond Amélie; qu'il s'en tille!
— Il prétend qu'il n'est que pour un jour à Paris, et qu'il pporte à madame des lettres et des nouvelles du prince vrimikof.
Ce pauvre prince! il pense encore à moi! — Dis au monieur d'attendre là dans la pièce qui touche à ce boudoir; dans n instant, je suis à lui, je le recevrai.
Pourquoi dans la pièce gui touche à ce boudoir? nous emandera-t-on.
Mais parce qu'il faut que le monsieur entende ce qui a se dire; ce n'est pas plus malin que cela!
Voyez plutôt : une fois le domestique sorti, le dia- )gue continue entre Adèle et Amélie.
— Une chose m'inquiète, maintenant : ce sont ces lettres ce portrait que Rodolphe a entre les mains.
— C'est ta faute; je t'ai dit vingt fois de ne pas écrire. Tu îux toujours faire à ta tête!
— Il n'en a que trois, et il m'a bien promis devant toi de e les renvoyer demain par son valet de chambre.
— Espérons-le! Allons, va-t'en vite!
— De ce côté?
— Oh ! non, tu serais vue par cet étranger.
— Eh ! mais j'y pense, maintenant, nous sommes là à parler tout haut, et l'on entend de ton petit salon tout ce qui se dit ici.
— Qu'importe ! cet étranger ne sait peut-être pas le français.
Et Adèle s'en va tranquille, sur cette probabilité qu'un Russe ne sait pas le français, c'est-à-dire la langue courante de la Russie; et elle ne réfléchit pas qu'un Russe qui ne parlerait pas le français ne demanderait pas à parler à Amélie, laquelle n'est pas posée en femme qui sache le russe.
Derrière les deux femmes, entre Valdeja, introduit par le domestique.
— Je n'étais pas si mal où j'étais ! se dit "Valdeja, et, dès qu'à travers cette légère cloison j'ai eu reconnu la voix de madame Darcey, j'eusse mérité de ne plus rien entendre de ma vie, si j'eusse perdu un mot de leur conversation.
A quoi songe, maintenant, Valdeja? C'est toui simple : à s'emparer du mouchoir et de la lettre d'A dèle. Malheureusement, Amélie, en reconduisant soi amie, les a emportés avec elle. Mais, rassurez-vous, ei rentrant , elle les rapportera, et cela donnera lieu comme vous allez le voir, à une scène curieuse.
Valdeja, qui parle parfaitement le français, quoiqui étranger, puisqu'il est Espagnol, a été chargé par L prince Krimikof d'une lettre pour M. Laferrier. Cetfr lettre est son entrée en matière.
Puis on cause du prince Krimikof.
te
— Dans quel état l'avez-vous trouvé? demande Amélie.
— Fort triste et fort maussade.
— Changé à ce point! Je l'ai vu ici, il y a six ans : il était charmant.
— Je sais cela. Il m'a dit que vous l'aviez trouvé charmant.
— Il vous l'a dit?
— Chut!... Parce que je sais vos heures intimes avec lui, ce n'est pas une raison pour les publier.
— Monsieur l M. Krimikof est un fat... Je nie positivement.
— A quoi bon? Parce qu'on arrive du fond de la Russie, nous croyez-vous en dehors de la civilisation ? Là-bas, comme ici, la vie bien entendue n'est qu'un joyeux festin; et de quel droit M. Krimikof se réserverait-il le privilège d'une ivresse exclusive?
— Eh ! mais, monsieur, permettez-moi de vous dire que ]iU' voilà d'affreux principes.
Toutefois, comme l'auteur a soin de dire qu'Amélie prononce ces paroles en souriant, Valdeja continue :
— Affreux à avouer, doux à mettre en pratique.
— Monsieur !
— Ne le niez pas, je sais tout... car cette lettre que j'ai là, cette lettre n'est pas pour votre mari, comme j'ai dit : elle est pour vous.
Et c'est bien malheureux que ce soit pour madame Laferrier, et non pour M. Laferrier, car, quoiqu'on en parle beaucoup, on ne voit pas du tout M Laferrier. Il iu|serait pourtant curieux à voir, le mari quiD accommode d'une pareille femme !
Écoutez bien, et suivez le tour que va preDdre la conversation.
— Mais, continue Valdeja, à votre seul aspect, je me suis
repenti de m'en être chargé... Il me semblait cruel de vous apporter, de la part d'un autre, des hommages que j'étais tenté de vous rendre, et de vous voir lire devant moi ce que je n'osais vous dire.
— Y pensez- vous?
— "Voici cette lettre, madame, la voici; mais, par grâce, par pitié, attendez pour l'ouvrir que je me sois éloigné, et que mon absence vous ait livrée tout entière à mon rival heureux.
— Un rival?... Permettez! je ne vous cacherai pas que les brillantes qualités de M. Krimikof m'avaient frappée; cependant, sans le piège qu'il m'a tendu, je serais, je l'atteste, restée irréprochable.
Quel est donc le piège qui a été tendu par le prince Krimikof à madame Laferrier? L'auteur ne le dit pas. Mais il doit être dans le genre du piège que lui tend Valdeja.
Pauvre Amélie ! Avouons qu'elle a de grandes dispositions naturelles à se laisser prendre au piège.
— Irréprochable! s'écrie Valdeja avec chaleur. Jh! bon Dieu! de quel mot vous servez-vous là? Qu'est-ce que c'est que vertueuse ? Et, par opposition, qu'est-ce que c'est que coupable ? (Riant.) Ah ! ah ! sur mon âme, voilà d'étroites idées, d'anciennes façons bien pauvres, et je croyais la France moins arriérée. Vous arrêter un instant à de pareilles distinctions? Ah ! madame, j'avais d'abord conçu une meilleure idée de vous !
Vous comprenez la joie d'Amélie à l'idée de la bonne opinion qu'avait conçue d'elle le noble étranger. Aussi, Valdeja reprend en serrant son débit :
— Quand on adopte un régime, il faut tâcher qu'il soit bon. Je ne connais qu'un enseignement respectable, c'est celui de nos passions. La nature y est pour tout, la société pour rien.
Plaisir, ivresse, délire, voilà des mots auxquels nos cœurs répondent... Vous le savez, vous qui ne pouvez, même en ce moment, contenir vos pensées qui s'allument (il lui prend la main), vous dont le pouls s'active, dont l'œil s'enflamme et rit là en silence de tous ces aphorismes de vertu.
— Monsieur, monsieur...
— A quoi bon ces vains scrupules? Je vous comprends, je vous suis, je vous devance peut-être.
— Parlons d'autre chose, je vous prie.
— Voyez, votre mémoire vous domine, vos souvenirs sont dans votre sang; vous vous rappelez tout ce que vaut, dans la la vie, un moment d'illusion...
— Laissez-moi !
— Ce que peut un bras qui serre...
— Laissez-moi!
— Un souffle qui renverse !
— Oh 1 grâce ! grâce !
Vous comprenez bien qu'au lieu de s'arrêter, Valdeja continue.
— Venez ! dit-il en prenant Amélie par la taille.
— Écoutez ! (On entend le bruit d'une voiture.) C'est mon mari! voilà sa voiture qui rentre.
Ah ! nous allons donc voir ce bon M. Laferrier !
Le bruit de cette voiture, qui gênerait tout autre, aide, au contraire, Valdeja à clore la scène, laquelle, sans la rentrée de la voiture, devenait difficile, on en , conviendra, entre gens qui se voient pour la première ïfois, et dont l'un hait et méprise l'autre.
— Vous quitter ainsi, s'écrie Valdeja, sans un gage, sans Un souvenir? (Apercevant le mouchoir resté sur la table.) Ah! ce mouchoir, qui est le vôtre...
— Monsieur...
— Là, là, sur mon cœur; il y restera comme votre image!
— Monsieur, rendez-moi mon mouchoir.
— Jamais! Adieu, adieu, madame 1
Et, malgré les cris d'Amélie : « Mon mouchoir, mon mouchoir! » Valdeja sort, oubliant de laisser quelque chose pour les gants.
La toile tombe.
Voyons, maintenant, ce qui va se passer dans le troisième acte.
Au premier tableau du troisième acte, nous sommes chez Valdeja, dans un hôtel garni.
Valdeja est seul, assis à une table, et tient à la main le mouchoir qu'il a pris chez madame Laferrier.
Il attend Mouravief, son mougik.
Mouravief a été chargé par Valdeja de se -procurer adroite ent les lettres et le portrait.
Peut-être Valdeja, en sa qualité d'homme civilisé, aurait-il dû aider un peu l'adresse d'un mougik arrivé depuis la veille à Paris, et qui, par conséquent, ne doit pas être bien au courant des mœurs françaises ; mais il a négligé ce détail, qui, lorsqu'il s'agit de la réputation de la femme d'un ami, mérite peut-être bien, cependant, qu'on lui donne quelque attention.
11 en résulte que Mouravief a été adroit comme ui mougik ; il a attendu le domestique de Rodolphe à la porte dun° 71 de la rue de Provence, où demeure l'habitué du café Tortoni ; il s'est assuré que ce domestique était porteur des lettres et du portrait ; il lui a, en termes de savate, passé la jambe. Sylvestre est tombé, lâchant lettres et portrait ; Mouravief s'en est emparé, et il arrive tout courant.
Ne nous plaignons pas : la maladresse de Mouravief est une adresse de l'auteur, et va nous valoir tout à l'heure une bonne scène.
Je dis tout à l'heure, parce qu'avant la bonne scène, i il y en a une qui ne nous paraît pas heureuse, — au point de vue de la morale, toujours ! car nous ne nous ! occupons pas ici, remarquez-le bien, de la valeur plus iou moins littéraire du drame.
Non , nous nous supposons académicien , — que i diable voulez-vous! nous sommes tous mortels! — ; nous nous supposons académicien, chargé de faire un [rapport sur la pièce la plus morale jouée en 1832 sur | la ligne des boulevards ; notre confrère Sribe concourt |pour le prix de moralité : nous examinons sa pièce lavec d'autant plus de sévérité que nous le savons partisan fanatique delà censure, et nous faisons notre | rapport.
La scène malheureuse est celle où Valdeja ouvre le paquet, et lit les lettres adressées à M. Rodolphe par la femme de son ami. Cette lecture l'affermit dans la résolution de tout laisser ignorer à cet ami ; seulement, il se chargera de venger son honneur, et se battra avec Rodolphe.
En conséquence; il prend une boîte de pistolets, deux épées de duel, et s'apprête à sortir pour aller trouver le Rodolphe, rue de Provence, n° 71.
Sur le seuil de la porte, il rencontre celui qu'il allait chercher.
Rodolphe a, comme Valdeja, une boîte de pistolets à (la main, et deux épées sous le bras.
Que Valdeja, qui veut probablement un duel sans
témoins, prenne pistolets et épées, et s'en vienne trouver, armé comme Malbrouck allant en guerre, l'homme auquel il a à demander compte de l'honneur d'un ami, très-bien ! cela ce conçoit.
Mais que Rodolphe, qui n'a aucun de ces motifs, au lieu d'envoyer ses témoins, comme cela se fait entre gens comme il faut, vienne lui-même, et monte, épée sous le bras, pistolets à la main, au lieu de laisser toute cette armure dans son fiacre, cela n'a aucune logique.
N'importe ! nous l'avons déjà dit, ce n'est pas de ce côté-là que notre chasse nous mène. La scène que donne cette invraisemblance est originale, bien filée : cela suffit. Bravo ! bravo ! bravo 1
Seulement, vous allez voir où nous sommes fâché que notre confrère ait profité de l'absence de la censure.
Les deux jeunes gens sont convenus qu'ils se battront au pistolet. C'est Rodolphe qui propose l'arme.
— Le pistolet, soit ! répond Valdeja.
— Chacun les nôtres.
— J'y consens.
— Dites-moi donc, — reprend Rodolphe tenant, ainsi que "Valdeja, sa boite à la main, — nous avons l'air de bijoutiers courant les pratiques.
— Pourquoi non? La mort est un chalan^ tout comme un || autre, et nos âmes sont, dit-on, des joyaux divins.
— - Vieilles idées sans base et sans soutien !
— Pour l'un des deux, Rodolphe, le doute aura cessé l d'exister aujourd'hui.
— Va comme il est dit !
Et tous deux sortent.
Le deuxième tableau du troisième acte nous ramène dans un salon de la maison d'Evrard. — Toute la famille est joyeuse; les trois cent mille francs de Darcey ont sauvé Evrard de la ruine. On bénit Darcey.
Albert Melville, le futur époux de Clarisse, profite de ce moment d'épanchement pour tâcher d'obtenir de , sa fiancée une réponse positive sur l'état où est son cœur. Clarisse aura pour lui l'amitié d'une sœur, la tendresse d'une amie, mais elle ne l'aimera jamais d'amour.
Albert se résigne ; en énumérant les qualités de Cla- I risse, il doit se trouver heureux de son partage.
La scène est interrompue par l'arrivée d'Adèle. Depuis longtemps, elle n'est pas venue chez son père; [mais, invitée par lui, ainsi que son mari, à une petite {soirée de famille, elle s'est rendue à l'invitation.
Derrière elle entrent M. et madame Dusseuil, son iioncle et sa tante.
Quant à M. Darcey, on ne sait s'il viendra. Adèle 'ne l'a pas vu depuis le matin.
Au moment où l'on doute de son arrivée, la porte 13'ouvre, et il paraît, pâle et contraint. I Alors commence une scène d'un dramatique simple |3t intime. Darcey a trouvé les lettres de sa femme. — jL'auteur ne nous dit pas comment, car ces lettres ne [levaient lui être remises que deux heures après le llépart deValdeja; ce qui ferait supposer que, Val- Ileja n'étant point revenu dans deux heures, c'est que l^aldeja est mort. — Mais n'importe par quel moyen Iparcey a trouvé les lettres ; il les a, voilà le pricipal, H il vient, comme devant un tribunal de famille, de-
mandera chacun quelle est la vengeance que doit tirer un de ses amis d'une femme qui le trompe.
— Je pardonnerais, mon frère, dit Clarisse, dans l'espoir d'obtenir par le repentir ce qu'un autre sentiment n'aurait pas eu assez de force pour faire naître. — Moi, je la tuerais ! dit Albert.
Le père d'Adèle est interrogé à son tour.
Evrard. — Ma foi, je la mènerais à ses parents ; je les ferais juges entre elle et moi; je leur dirais : « La voilà! le, mauvais germe a étouffé le bon; il a porté ses fruits; ils sont mûrs, récoltez-les! » et je la leur laisserais.
darcey. — Eh bien, c'est vous qui l'avez jugée.
adèle, avec anxiété. — Mais qui donc?...
darcey. — Je ne la tuerai pas, je ne la traînerai pas sur les bancs d'un tribunal; mais je vous la rendrai, mon père! car, cet homme, c'est moi! cette femme, c'est votre fille l
adèle. — Ce n'est pas vrai!
Evrard. — Adèle vous a trahi?
adèle. — Je ne suis pas coupable ! il ne m'aime plus : c'est un prétexte.
darcey. — Et Rodolphe, l'avez-vous oublié depuis hier?
adèle. — Qui, Rodolphe?
darcey. — Rodolphe, votre amant!
adèle. — Je ne connais pas de Rodolphe !
darcey. — Vous ne connaissez pas de Rodolphe?
adèle. — Non.
darcey, lui mettant ses lettres sous les yeux. — Lisez donc ! lise, voilà les pièces du procès. — Ces lettres, ce sont les sienn Adieu ! justice est faite !...
Il ne resterait plus à Darcey qu'à se venger de Ri dolphe ; mais, comme on pouvait s'y attendre, celui' a été tué par Valdeja.
Au quatrième acte, on est chez Adèle : intérieur
i modeste, extrême frontière de la médiocrité. Adèle va . manquer d'argent; elle tient à la main la plume, elle a ! sous la main le papier, elle est prête à s'humilier devant ..; son mari, et à lui demander un secours.
Elle préfère cette honte à devenir la maîtresse d'un Il banquier italien nommé Rialto.
Sophie et Amélie entrent.
Vous devinez la scène : la plume est jetée de l'autre I côté de la table ; le papier sur lequel les premières I lettres étaient déjà tracées est déchiré; on accepte les I propositions de Rialto.
Le traité infâme prend l'apparence d'un dévouement. I Albert Mel ville a perdu sa place au ministère des hnan- I ces; Rialto, qui est à la tête de tous les emprunts, la I lui fera rendre, et Albert Melville épousera Clarisse. I D'où vient donc aux trois femmes ce souci du bonheur I d'Albert et de Clarisse ?
Attendez! Le mariage des deux jeunes gens fera le désespoir de Valdeja.
Valdeja se présente sur ces entrefaites. Il vient de la part de Darcey. Le bon cœur de celui-ci a eu pitié des souffrances physiques, non pas de l'épouse, mais de la femme. Adèle ne lui est plus rien, qu'au point de vue de l'humanité en général ; elle n'est plus de sa famille, elle est son prochain.
Adèle, qui a presque accepté ce bienfait conjugal, le refuse à l'instigation des deux femmes.
Valdeja est plus joyeux que de coutume : malgré lui, il sourit à ce contre-temps qui jette dans l'inlini le mariage d'Albert avec Clarisse.
Mais, en promettant de céder à Rialto, Adèle a de-
mandé que la place d'Albert lui fût rendue, et, dans les dix minutes, la place est rendue, le mariage est repris, les jeunes gens sont mariés!
Ce n'est pas pas bien probable qu'en dix minutes tout cela puisse se faire ; mais on sait qu'au théâtre le temps matériel n'existe pas.
En apprenant que c'est la haine des trois femmes qui vient de briser sa dernière espérance, Valdeja fait un nouveau serment de haine qu'elles acceptent en riant.
Sur ce serment, la toile tombe.
Elle se relève sur un joli jardin, pavillon à gauche.'
Depuis trois ans, Adèle est la maîtresse de Rialto dans les conditions de la femme entretenue. Rien n'y manque, pas même l'amant de cœur.
L'amant de cœur s'appelle M . Hippoly te.
Rialto promet d'acheter des maisons, des équipages, des chevaux, et on le déteste. M. Hippoly te donne un simple bouquet, et on l'adore.
Voyez-le entrer.
— Bonjour ! ma chère Adèle !
— Ah! arrivez donc, monsieur! je m'entretenais de vous.
— Et moi, je pensais à vous. Vous le voyez, ma chère Adèle, des fleurs, votre image...
Il est évident que, si Hippolyte a fait la conquête de madame Darecy, c'est une affaire de cœur dans laquelle l'esprit n'a aucune part.
Au reste, Hippolyte est plus que grave, il est solennel. H renvoie Créponne, la femme de chambre, et
jreste seul avec Adèle. C'est celle-ci qui entame la conversation.
— Voyons, qu'est-ce qui pèse si fort sur ta gaieté aujourd'hui? demande-t-elle.
— J'ai quelque chose de si important à te dire!
— Quoi donc?
— Ma chère Adèle, depuis trois mois, je suis aimé de toi; lidepuis six semaines, j'ai formé le projet d'être ton mari, et |je viens te l'annoncer.
— Ah! ah! ah! ah ! fait Adèle éclatant de rire. — Qu'y a-t-il donc de si risible ?
i — Je ris parce que... Ahlah! ah! maisc'est une plaisanterie.
Cette hilarité, assez intempestive en face d'une proposition si sérieuse, ne démonte aucunement Hippolyte. hi est majeur de la veille, il veut à toute force profiter Ide sa majorité pour épouser Adèle.
On annonce Rialto.
— C'est votre père? demande ingénument Hippolyte.
— Oui, mon ami ; il faut partir à l'instant, par ici, par la Uporte de ce pavillon.
I — Pourquoi donc?
I — Il ne faut pas qu'il vous voie, ou tout serait perdu! ■Éloignez- vous, de grâce!
! — Du tout ! Je veux voir monsieur votre père, moi ; j'ai là lui parler.
Vous devinez pourquoi Hippolyte veut parler à IfRialto : Hippolyte, qui attribue les rires désordonnés ■l'Adèle à un caractère enjoué, veut faire à Rialto la Jjiemande de la main de sa fille !
Rialto, à cette demande, rit encore plus haut que n'a |:i Adèle. Autant vaudrait, pour le pauvre amoureux, Iivoir demandé la main de la fille de Démocrite. il. • 15
Mais Hippolyte insiste plus encore auprès de Paalto qu'il n'a insisté auprès d'Adèle; son tuteur, à qui il a vanté la vertu et la beauté de celle qu'il aime, va venir.
La plaisanterie dure dix minutes, à peu près; mais alors Rialto, dont le rire a subi plusieurs nuances, pense qu'il est temps de la faire cesser. Il envoie promener l'amoureux, et prend le bras d'Adèle pour aller se promener lui-même.
Mais vous allez voir ce qui va se passer ; une chose , certes, à laquelle vous ne vous attendez pas!
mppoLYTE, arrêtant Rialto par le bras. — Monsieur, c'est beau coup plus grave que vous ne pensez!
rialto. — C'est possible; mais, si vous êtes malade du cer veau, je ne suis pas médecin.
adèle. — Mon Dieu ! laissons là cet entretien.
hippolyte. — Non, madame; je forcerai bien monsieur vo'.re père à ne pas me refuser.
rialto. — C'est ce que nous verrons.
hippolyte. — Un mot suffira. Et, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen, daignez me répondre, monsieur. Connaissez-vous l'honneur?
rialto. — Eh bien, oui, je le connais. Qu'est-ce que vous en voulez dire?
hippolyte. — Tenez-vous au vôtre et à celui de votre fa mille ?
rialto. — Sans doute que j'y tiens.
hippolyte. — Arrangez-vous, alors, pour qu'il ne souffn pas des atteintes que je lui ai portées et tâchez de répar avec le mari le dommage que l'amant lui a fait.
rialto. — L'amant?
adèle. — Ne l'écoutez pas !
hippolyte. — L'amant! Depuis trois, mois, madame m'appartient !
rialto. — Ah! ah ! qu'est*ce que vous me dites là?
hippolytk. — Ce qui est.
adèle. — C'est une horreur
hippolyte. — Et si vous avez un cœur de père...
rialto. — Eh! monsieur, je ne suis pas son père!
hippolyte. — Vous n'êtes pas son père ?
rialto. — Ni son père, ni son frère, ni son oncle, ni son mari... Comprenez-vous, maintenant?
hippolyte, stupéfié. — Ah 1 ce n'est pas possible !
rialto. — Aïe ! aïe! belle dame, vous m'en faisiez donc' en cachette ?... Et mes billets de mille francs comptaient pour deux, à ce qu'il parait!
adèle. — Il n'en est rien, je vous jure.
rialto. — Ah! ah ! ah!... Et vous, mon brave, vous voulez épouser des femmes qui vivent séparées de leurs maris, et que des protecteurs consolent!...
Nous croyons devoir tenir nos lecteurs, et surtout nos lectrices, quittes du reste de la scène.
C'est peut-être bien nature, comme on dit en termes d'atelier ; mais la vilaine nature ! Pouah !
Et quand je pense qu'une fois dans ma vie, j'ai fait quelque chose d'à peu près pareil, dans une pièce intitulée le Fils de l'émigré !
Au cinquième acte, nous sommes dans une salle basse de triste apparence.
Trois ans se sont écoulés depuis qu'Adèle a été chassée par Rialto, et abandonnée par Hippolyte.
Sophie attend Adèle. Les deux femmes se reconnaissent.
— Ah ! c'est toi, Sophie, dit Adèle.
— Tu me reconnais? C'est heureux! Pour moi, je l'avoue, j'aurais eu quelque peine...
— Je suis donc bien changée? reprend Adèle.
— Tu as l'air souffrant...
— Et toi, depuis trois ans que tu as quitté Paris?...
— J'étais allée en Belgique avec mon mari, lorsqu'il est parti pour ce pays-là, sans le dire à ses créanciers, car les fournisseurs en sont tous là : se ruiner en entreprises, en spéculations, quand il y a tant d'autres moyens!
— Et il ne lui est rien resté?
— Rien... que des dettes! répond Sophie avec amertume. Mais, moi, j'avais encore des espérances : un oncle paralytique, M. de Saint-Brice, qui, veuf et sans enfants, avait une immense fortune, et je suis revenue en France, à Paris, où j'ai appris que, par la grâce du ciel, il venait de mourir. Mais, vois l'horreur, il m'a déshéritée!
C'est Valdeja qui a déterminé M. de Saint-Brice à faire ce beau coup ; de sorte que vous comprenez que l'amour de Sophie pour l'ex-attaché d'ambassade à Saint-Pétersbourg n'a pas fait de grands progrès.
Nous disons Y ex-attaché, parce que, depuis six ans qu'il est resté à Paris pour s'occuper des affaires de son ami Darcey, et de celles de son pupille Hippolyte, Valdeja doit être, non plus attaché, mais détaché d'ambassade.
Pendant ces trois dernières années, Adèle a fait la connaissance de M. Léopold, le fils d'un riche négociant en vins qui venait de recueillir la succession de son père; mais la succession, par malheur n'a pas duré longtemps.
— Et tu ne l'as pas abandonné? demande Sophie.
— Je le voudrais, dit Adèle; je n'ose pas. Il est si violent il me tuerait!
En outre, Adèle a découvert des secrets qui la font trembler : M. Léopold attire les jeunes gens imprudents, et les dévouille.
Elle n'a d'espoir qu'en sa sœur, à qui elle a écrit.
Créponne entre, et remet une lettre à Adèle; cette lettre est de Clarisse; de Clarisse, toujours bonne, charitable, aimante ! Son mari lui a défendu de voir sa sœur; mais, à deux heures, enveloppée d'une mante, elle viendra à pied. Adèle doit s'arranger pour être seule.
Sophie lit la lettre en même temps qu'Adèle. Elle voit dans cette lettre un moyen de perdre Clarisse : elle y réfléchira.
— Adieu, dit-elle à madame Darcey. Si j'ai quelque chose de nouveau, je viendrai te revoir.
— Je crains que Léopold ne se fâche, et que cela ne lui déplaise.
— Eh bien , par exemple !
— Pour plus de sûreté, quand tu auras à me parler, ne monte pas par le grand escalier, où l'on pourrait te voir, mais viens par celui-ci, dont voici la clef.
Il ne manquait qu'une clef à Sophie pour mettre son projet à exécution.
Maintenant qu'elle a la clef, il ne lui manque plus rien, rien qu'un peu d'argent pour manger.
— Tu n'aurais pas quelque argent à me prêter? dit-elle.
— J'en ai si peu!
— Et, moi, je n'en ai pas du tout. Je te rendrai cela dès que j'aurai obtenu ce que je sollicite.
— Bientôt?
•— Je te le promets.
— A la bonne heure, car sans cela... Tiens I
Mais, en ce moment, arrive M. Léopold, qui flaire
l'argent, saute dessus, et le confisque, comme il dit, par mesure de police.
Voilà qui peut déjà vous faire juger des procédés de ce monsieur ; mais vous allez en voir bien d'autres de sa part. Il a besoin d'argent, de beaucoup d'argent.
Adèle en demandera à ses parents.
— Vous savez bien qu'ils sont morts de chagrin, lui dit Adèle.
— Oui, à ce qu'ils disent, répond Léopold.
Le mot est joli, trop joli même.
Il y a encore M. Rialto. Adèle refuse de s'adresser à lui.
— M. Hippolyte, alors...
Adèle. — Plutôt mourir que d'avoir recours à lui!
léopold, haussant la voix. — Il le faut, cependant ; car je le veux et vous ne me connaissez pas, quand on me résiste.
Adèle. — Léopold, Léopold, vous m'effrayez !...(A part.)Ah! Dieu ! qui m'arrachera de ses mains?
léopold. — Là, au secrétaire... Voilà ce qu'il vous faut pour écrire. (Entre Créponne.)
créponne, bas, à Adèle. — Une dame, enveloppée d'un manteau, est là dans votre chambre.
adèle, de même. — C'est ma sœur, c'est Clarisse !
léopold, l'arrêtant par le bras. — Où vas-tu? Tu ne sortiras pas d'ici que tu n'aies écrit.
adèle. — 0 mon Dieu !
LÉOPOLD, la faisant asseoir au secrétaire. — Allons, une lettre à la Sévigné, et, pour cela, je vais dicter : « Cher Hippolyte... »
adèle. — Je ne mettrai jamais cela.
léopold. — « Hippolyte, » tout court.
adèle, écrivant. — « Monsieur... »
léopold. — A la bonne heure, je n'y tiens pas. (Dictant.)
« Monsieur..., une ancienne amie bien malheureuse... »
créponne. — C'est bien vrai!
léopold. — Je ne mens jamais... (Dictant.) « Est menacée d'un affreux danger dont vous seul pouvez la sauver. »
adèle. — Mais c'est le tromper!
•léopold. — Q'en savez- vous? Je ne mens jamais... (Dictant.) « Si tout souvenir, si toute humanité n'est pas éteinte dans votre cœuv, venez à son secours ! Elle vous attendra aujourd'hui, rue... » Mets ton nom et ton adresse. «Prenez avec vous de l'or, beaucoup d'or. Vous saurez pourquoi. »
adèle, indignée. — Je n'écrirai jamais cela.
LÉOPOLD, dictant d'un ton impératif. — « VOUS saurez pourquoi, et j'ose croire que vous m'en remercierez. » (Lui prenant les mains.) Allons ! écris, je le veux!
adèle. — Mais que prétendez- vous donc faire? le forcer à jouer, le dépouiller?
léopold. — Cela me regarde... Signe !
Et Adèle signe, et Léopold sort.
Mais, aussitôt, Adèle ordonne à Créponne de courir chez Hippolyte, et de le prévenir du guet-apens qui lui est tendu. Quant à Adèle, elle va rejoindre sa sœur.
Créponne reste seule à monologuer en mettant son châle. Tandis qu'elle s'adonne à cette double occupation, la porte du petit escalier s'ouvre lentement, et Albert paraît, enveloppé d'an manteau.
— Encore un qui arrive ! dit la femme de chambre. Il en l'sort donc ici de tous côtés?
Vous croyez peut-être que Créponne, qui n'a pas sa Mangue dans sa poche, va s'approcher du nouveau venu, et lui demander qui il est, pour avoir une clef du logis
de sa maîtresse ? Non, elle s'en va tranquillement du côté opposé.
Ah ! confrère, vous, si adroit, si ingénieux !... J'au rais, en vérité, mieux aimé faire ce qu'en termes de théâtre, on appelle un loup.
Il est vrai que, si Créponne eût parlé à cet homme enveloppé d'un manteau, elle eût reconnu Albert, à qui elle eût dit que sa femme était là, et qu'alors il n'y avait plus de premier tableau du cinquième acte.
Vous comprenez, n'est-ce pas, cher lecteur? Sophie a envoyé à Albert la clef que lui avait donnée Adèle, et, en l'envoyant, elle a eu soin, bien entendu, de dire à Melville que sa femme avait un rendez-vous avec Valdeja; puis elle a écrit à Valdeja, au nom de Clarisse, pour lui dire qu'il trouvera celle-ci... où? je n'en sais rien : l'auteur de la pièce ne donne pas l'adresse de la maison. C'est une précaution inutile : on n'irait pas, soyez tranquille !
Albert, qui veut tout entendre, se cache dans un cabinet. — Pendant qu'il se cache, entre Valdeja.
Ah! voilà le loup que je conseillais. Cette fois, le personnage qui entre ne voit pas celui qui sort, et le personnage qui sort ne voit pas celui qui entre !
Vous devinez d'ici la situation : Valdeja et Clarisse se rencontrent ; leur étonnement est grand, celui de Clarisse surtout ; mais, enfin, on s'explique. La seule chose que Clarisse voie dans tout cela, c'est qu'ell court un danger réel.
— Ah ! mon Dieu ! s'écrie-t-elle, je suis perdue, déshonorée! Qui pourrait me secourir, me protéger ?
— Moi, Clarisse, dit Albert sortant du cabinet.
Albert et Valdeja échangent une poignée de main amicale : ils ont appris à s'estimer. Valdeja s'éloigne par la porte du fond. Albert donne une bourse à Adèle ; Clarisse lui donne une chaîne d'or : puis Albert et Clarisse sortent par le petit escalier.
A peine ont-ils disparu, qu'on entend du bruit au dehors, puis un coup de pistolet et des cris : « Au secours ! au meurtre ! »
Adèle s'élance tout effrayée vers l'escalier, — et la toile tombe sans autre explication ; mais ceux qui ont la rage de deviner, sans qu'on leur dise rien, se doutent que Léopold a pris Albert pour Hippolyte, et a tiré sur lui.
La seconde partie du cinquième acte nous montre Adèle dans un grabat : elle souffre, elle tousse, elle se sent mourir.
Après avoir dépensé ses derniers écus à nourrir un terme, elle n'a plus qu'une chaîne d'or pour toute ressource.
Cette chaîne, elle l'a donnée à Sophie, afin que celleci la vendît.
Elle eût pu choisir quelqu'un de plus sûr, car elle doit commencer à se défier de son ancienne amie ; mais il fallait que ce fût Sophie qui vendît la chaîne. Vous allez voir pourquoi.
— Ma chère, cela va mal ! dit Sophie en rentrant. Tu sais, cette chaîne que tu tenais de ta sœur?
— Eh bien ?
— J'ai été pour la vendre chez le bijoutier notre voisin, un vieux qui l'a regardée attentivement, puis il m'a dit : « De qui tenez-vous cette chaîne? — D'une dame de mes amies.
— Qui est-elle? — Que vous importe? — C'est que, a-t-il ajouté en feuilletant un registre, cette chaîne, à ce qu'il me semble, est au nombre des objets qui, lors de l'affaire Léopold, nous ont été signalés par la police. »
Gomment la chaîne a-t-elle pu être signalée par la police, puisque Adèle l'avait reçue de sa sœur avant l'assassinat ?
Alors, Sophie a perdu la tête; — il y avait bien de quoi ! — en voyant une police si habile, elle s'est sauvée ; le bijoutier a appelé ses garçons : ceux-ci l'ont suivie, ils savent qu'elle est là.
— Mais on ignore qui tu es ?
— Peut-être, car j'ai rencontré, en montant, la propriétaire.
— Je ne la connais pas. ,
— Eh bien, sais-tu quelle est cette femme ? Notre ancienne amie !
— Amélie Laferrier?
— Elle-même !
Quel malheur que ce ne soit pas son mari ! nous le verrions peut-être. Ce n'est pas, croyez-le bien, que j'aie le désir de lui être présenté.
En ce moment, on frappe à la porte. — C'est une dame de charité.
Adèle a écrit au maire, sous le nom de madame Laurencin ; elle lui a peint sa misère en termes lamentables ; la dame de charité a été prévenue, et elle vient.
Devinez quelle est cette dame de charité ?
C'est Clarisse ! Clarisse, qui retrouve sa sœur affaiblie, brisée, mourante ! Clarisse en deuil, car Albert est mort.
En reconnaissant Clarisse, Adèle s'évanouit.
Tandis que Clarisse la fait revenir avec des sels, les gens de justice entrent, conduits par Amélie Laferrier.
Naturellement, la reconnaissance manque d'effusion. Les gens de justice viennent pour arrêter madame Laurencin ; mais, comme ils doivent pratiquer légalement, ils ont envoyé chercher le maire.
Le maire arrive.
C'est Darcey, le mari d'Amélie, qui est devenu, grâce à une conduite diamétralement opposée à celle de sa femme, maire de son arrondissement!
Il est suivi de son fidèle Valdeja.
L'auteur ne nous dit pas si Valdeja a été nommé adjoint en même temps que Darcey ; c'est probable : sans quoi, comment serait-il là?
— Quelle est cette femme que l'on parle d'arrêter? de mande Darcey.
— C'est la vôtre, monsieur ! votre pauvre femme !
— Ma femme ! répond Darcey, qui repousse le mot avec indignation.
Le coup est trop rude pour Adèle : elle se sent mourir, se soulève, demande le pardon de son mari.
— Jamais ! répond Darcey.
Adèle jette un cri, et tombe dans un fauteuil.
DARCEY, se laissant entraîner, dit à Valdeja, qui le pousse vers Adèle, — Tu le veux ? Eh bien... (En ce moment, Adèle rend le dernier soupir.) Dieu! il n'est plus temps!
valdeja. — Elle expire! (A Amélie et à Soniiic.) Femmes,
prenez ce cadavre ! prenez-le donc, il est à vous... Vos œuvres méritaient un salaire : le voilà! Honte à vous et à toutes vos semblables 1 (A Darcey.) A toi la liberté!
DASCEY, lui montrant Clarisse. — Et h toi, je l'espère, bientôt k
bonheur !
Ces deux derniers traits sont un peu durs, il nous semble, devant le cadavre d'Adèle, et devant la robe de deuil de Clarisse ; — tellement durs, que, si nous étions académicien, et chargé de distribuer le prix de moralité, ils seraient cause que nous refuserions ce prix au drame de Dix Ans de la vie d'une femme.
C'est avec joie et bonheur que nous enregistrons
ans nos Souvenirs dramatiques le grand succès que
ient d'obtenir à l'Odéon (28 novembre 1853), avec son
rame de Mauprat, notre chère sœur en art, ce fécond
. merveilleux talent, ce beau et calme génie qui a
)m George Sand. Une large et vigoureuse exposition,
1 troisième tableau charmant, un septième tableau
agnifîque, voilà le résumé de la représentation, qui
fini à une heure un quart du matin. — Qu'on ne
nquiète pas de cette heure avancée : les applaudisse-
3nts allongent beaucoup les pièces!
L'analyse de Mauprat viendra tout à l'heure. Avant
it, laissez-moi vous parler de George Sand elle-
;me, avant de vous raconter son drame; laissez-moi
as dire comment elle est aimée des gens qui l'aiment.
Il est vrai que ceux qui la haïssent la haïssent bien.
%h ! ma chère triomphatrice, il ferait beau voir
avec un cœur comme le vôtre, vous ne fussiez pas
îée, qu'avec un génie comme le vôtre, vous ne fus-
! pas haïe !
Donc, chers lecteurs, je vais vous conter une petite histoire fantastique, oh! mais soyez tranquilles, elle se rattache à notre sujet. On se connaît en pièces aussi hien que ceux qui n'en peuvent pas faire, que diable l et l'on ne vous égarera pas dans une double intrigue.
C'était le soir du 23 novembre 1849. Au même théâtre où l'on vient de j ouer iïfauprat, on venait déjouer François h Champi, mais, cette fois, en l'absence de l'auteur, dont on craignait les hésitations, et qui, bien tranquille dans son petit château de Nohant, ne se doutait pas: que son nom venait d'être proclamé au milieu des applaudissements.
Le directeur donnait à souper à ses artistes et à quel ques amis de l'auteur; et chacun, joyeux comme on l'es' le soir d'un succès, ne voyait qu'un envers à ce succès-i qu'une tache à cette joie, qu'une ombre à cette luJ mière : c'est que, ce succès, l'auteur fût le seul qui IV gnorât.
Et chacun se demandait comment le lui apprendre; par quelle voie le lui faire savoir. Une lettre, c'était 1 1 moyen le plus simple et le plus naturel, mais c'était e:J même temps le plus long; une lettre ne partirait qn| le lendemain ; on n'avait point de pigeons voyageursij le télégraphe électrique n'était pas établi.
— Comment 1 dit Bocage, nous sommes ici vinu amis de madame Sand, et il n'y en a pas un qui su dé vouera pour lui porter cette bonne nouvelle ?
— Ohl dit Paul Bocage en se levant, s'il ne s'agit qvfi d'aller à Nohant, j'irai, moi.
— Tu iras? demanda son oncle.
— Oui.
— Mais comment iras-tu?
— Par le chemin de fer, parbleu! il doit bien y roir quelque convoi de nuit qui parte pour Châauroux.
— Je crois qu'il doit y en avoir un sur les quatre ures du matin, dit une voix.
— Alors, pas de temps à perdre, dit Paul. As-tu de rgent à me donner, mon oncle?
Bocage retourna ses poches et cent trois francs
mbèrent sur la table : c'était ce qu'il avait sur lui.
— Voilà pour le messager, dit-il; qu'il s'arrange mme il pourra.
Paul prit les cent trois francs, embrassa son oncle,
partit pour se livrer à la recherche d'un fiacre, d'une
adine, d'un cabriolet, d'un véhicule quelconque,
fin.
Chercher un cabriolet, une citadine ou un fiacre, à
is heures du matin, dans le quartier de l'Odéon ; il
it être bien naïf, n'est-ce pas?
Paul espérait que la Providence ferait un miracle en
eur de son dévouement.
a Providence regardait d'un autre côté, et était oc- Dée à autre chose ; elle ne vit point Paul cherchant, i n'entendit point Paul appelant.
^e pavé était couvert de verglas; la neige tombait par lis flocons.
Daul, qui ne s'attendait pas, en sortant de l'Odéon, lire soixante et dix lieues la même nuit, était en pe-
redingote de demi-saison, "était coquet, c'était élégant ; mais ce n'était pas
id.
Passer chez lui pour prendre un manteau, cela entraînait un retard d'une heure ; pendant cette heure, L chemin de fer pouvait partir.
Paul ne se serait jamais consolé, ayant pu arrive une heure plus tôt, d'arriver une heure plus tard.
N'est-ce pas qu'il y a encore de bons cœurs sous 1 ciel?
D'ailleurs, il se dit qu'il lui fallait aller de l'autr côté du Jardin des Plantes, qu'il y avait loin de la ru de l'Odéon à la gare du chemin de fer d'Orléans, e . que, pour y être arrivé à quatre heures du matin, . lui faudrait courir.
En courant, il se réchaufferait.
Et voilà Paul courant pour se réchauffer, mais sua • tout pour arriver.
Ce ne fut qu'une longue glissade émaillée de dev ; ou trois chutes depuis la rue Racine jusqu'au bov levard neuf. Paul en était arrivé à regretter encoi L plus ses patins que son manteau.
11 faisait une de ces brises aigres dans le genre de cel ti qui coupait le visage d'Hamlet se promenant sur 1< [ murailles d'Elseneur, avec son ami Horatio, dans l'a tente du spectre de son père.
Mais Hamlet avait un manteau et un ami, dei choses qui réchauffent, l'un le corps, l'autre l'âme.
Paul n'avait ni l'un ni l'autre; aussi arriva-t-il I". la gare raide de froid et en murmurant :
— Boni je sais ce que c'est maintenant que la retrai •' de Moscou : je n'y étais pas, mais j'y suis, arriva. Quatre heures sonnaient.
Tout était clos, fermé, sombre, éteint : il n'y avait
as apparence de départ.
Paul regarda autour de lui, et avisa quelque chose
ui ressemblait à un bouchon ; il cogna comme cogne
3 voisin d'Arnal dans Passé minuit.
Lorsqu'on a pris son parti de demander l'hospita-
té de cette façon-là, on finit toujours par se faire
uvrir.
Le cabaretier ouvrit d'assez mauvaise humeur, et
emanda à Paul ce qu'il désirait.
Paul comprit que, s'il demandait purement et sim-
lement la chose qu'il désirait savoir, c'est-à-dire à
uelle heure partait le convoi, et la chose qu'il désirait
voir, c'est-à-dire du feu, le dédommagement paraî-
ait insuffisant au cabaretier.
Paul demanda d'abord une omelette et un verre de
mm.
Il calculait avec raison que, pour cuire l'omelette,
i ferait du feu, et qu'à ce feu il se réchaufferait; puis je, pendant que l'homme battrait les œufs, il lui deanderait à quelle heure partait le convoi. Le premier départ était à six heures. Paul avait done ut le temps de se réchauffer.
Il se réchauffa, en effet, pendant que son hôte, i ayant confié la queue de la poêle, mettait le court.
Il avait demandé, comme nous avons dit, une omette et du rhum.
N'ayant aucunement faim, puisqu'il venait de sou- >r, il comptait laisser l'omelette ; mais, ayant enre froid intérieurement, il comptait boire le rhum.
Son hôte avait compris qu'il demandait une omelette au rhum. Il réunit les deux choses.
Il lui servit, en conséquence, une omelette nageant dans l'alcool allumé : une espèce de Délos flottant sur* une mer de flamme.
Ce n'était point là ce qu'avait demandé Bocage. Il réclama son petit verre isolé.
C'était impossible. L'homme avait vidé sa dernière' bouteille sur l'omelette. Paul transvasa la liqueur enflammée de l'assiette dans un verre, l'avala toute flanV bante, comme un nuage avale un éclair, pensant qui pins la boisson serait chaude, mieux elle le réchaufferait.
Au bout de cinq minutes, Paul était si réchauffé, qu'il; se promenait dans le cabaret en s'essuyant le front.'
Il était en sueur ni plus ni moins qu'au mois d'août.
Le cabaretier, voyant que décidément Paul n'avait pas faim, mangea l'omelette.
Six heures arrivèrent.
Paul n'avait pas de bagage à faire enregistrer; n'eut qu'à prendre son billet et partir.
Seulement, comme Bocage n'avait pu lui donn que cent trois francs, qu'il y avait une voiture prendre à Ghâteauroux, et que, son omelette lui ayant déjà coûté quatre francs cinquante centimes, il ne lui"' restait plus que quatre-vingt-dix-huit francs dix sous," il craignit de manquer d'argent et prit une place de1 wagon, autrement dit une troisième place.
Or, comme chacun sait, les troisièmes places étant1' réservées aux gens pauvres et mal vêtus, sont ouvertes à tous les vents. C'est logique; que deviendrait donc,"
s cela, le vieux proverbe : « Aux gueux la bece? »
Paul releva le collet de sa redingote, enfonça son apeau sur ses oreilles, rabattit les parements de ses nches et s'accommoda de son mieux dans un coin.
y avait de la place ; dans l'autre coin, une nourrice nnait à teterà son nourrisson; c'était tout. 1 essaya de dormir, et arriva à une espèce d'engoursement dont, au bout de deux heures, il fut tiré par froid, qui, vaincu un instant par le rhum bouillant, renait victorieusement le dessus.
1 se réveilla en grelottant.
e nourrisson tétait à pleine bouche, enveloppé, lui a nourrice, dans une espèce de grande couverture laine, tandis qu'il pétrissait de ses petites mains le
qui l'abreuvait, route une sensation de bien-être transparaissait sur
sage de l'enfant.
Voilà un gaillard qui n'est pas malheureux ! dit ul.
Pourquoi cela? demanda la nourrice.
- Tiens, il boit et se réchauffe en même temps, ulez-vous me prendre en nourrice ?
— Vous avez donc froid ?
— Vous voyez bien, je grelotte.
— Eh bien, attendez.
>aul crut que la bonne femme, touchée de pitié, lit lui donner l'autre sein. 11 se trompait; elle se •tenta de lui offrir un objet d'une forme bizarre ■elle tira de sa poche.