Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Paul
— C'est un biberon Darbo ; est-ce que vous ne con naissez pas cela?
— De nom seulement. La chose n'était pas inventé' quand je suis venu au monde.
— C'est vrai.
— Que voulez-vous que je fasse de votre biberon nourrice?
— Buvez.
— Quelle est la liqueur jaune qu'il contient?
— De l'eau-de-vie.
— Comment ! vous donnez de l'eau-de-vie à vc nourrissons, vous?
— Non, mais j'en donne à la nourrice : ça réchaufl1 et ça soutient. Buvez.
— Allons, à ta santé, moutarde!
Et Paul éteignit son rhum avec une gorgée d'eau-ck vie.
Le remède opéra dans le sens indiqué par la noui rice. Paul, le trouvant bon, le renouvela deux ou tro fois.
La femme et l'enfant descendaient à Vierzon ; le r ' cipient était encore à moitié plein. Paul demanda à-€ faire l'acquisition; mais la nourrice refusa, sous le pr< texte assez spécieux qu'elle ne trouverait pas de biberc Darbo, par toute la Sologne, et qu'elle comptait nourr \ son enfant au lait, mais nourrir son nourrisson au b ; beron, s'appuyant sur le proverbe : « Charité bien o: ] donnée commence par soi-même. »
Il n'y avait rien à répondre à une pareille raison
La nourrice descendit, laissant Paul désolé et pi grelottant que jamais.
A PROPOS DE MAÏÏPRAT 273
Ci Pour comble de malheur, il avait pris un train de
archandises allant au pas, et desservant toutes les
;ations„
If A six heures du soir, il arriva à Ghâteauroux. I En marchant vers l'ouest, il avait trouvé la neige lus épaisse, le froid plus intense.
I II avait craint un instant, en voyant la lenteur du lain, de trouver Châteauroux couché. Mais, nous Vivons dit, il arriva à six heures, et Châteauroux ne se luche qu'à huit.
I Arrivé à Châteauroux, restaient huit lieues à faire, ■lit lieues berrichonnes, c'est-à-dire des lieues qui, ranime on le dit chez moi, ne sont pas larges, mais sont
ngues.
I II s'agissait de trouver des moyens de transport, et,
l ne s'en trouvait pas, d'en inventer.
ÏUn ami commun, et qui devait connaître la localité, ïmeurait à Châteauroux : c'était Fleury, que madame lind, dans ses Lettres d'un voyageur, appelle le Gaulois. ■Mais où trouver Fleury?
|Les deux ou trois premières personnes à qui s'adressa liul ne le connaissaient pas.
iTout en s'informant si l'on connaissait Fleury, Paul ■mandait si l'on pouvait avoir une voiture pour aller filSIohant.
La première demande n'avait aucun inconvénient; lus la seconde soulevait généralement l'indignation ■s personnes auxquelles elle était adressée.
Paul entra dans une auberge; il espérait y obtenir l.e voiture ou tout au moins des renseignements.
La première personne qu'il trouva en entrant dans l'auberge, -ce fut Fleury.
Dès lors, la recherche devint moins vague et la réussite plus probable.
On battit la ville comme on traque un champ dans une chasse d'hiver, et l'on trouva une espèce de patachon — non suspendu — que son propriétaire consentit à mettre à la disposition du voyageur et à conduire lui-même, moyennant la somme de vingt francs.
Il n'y avait pas un instant à perdre, il était sept heures du soir. — Le Berrichon demandait cinq heures pour aller à Nohant; on n'arriverait qu'à minuit; — c'est une heure assez indue dans le Berri, et qui est plus près du lendemain que de la veille.
Il ne fallait pas» songer à souper régulièrement; Paul tordit trois ou quatre bouchées de pain et consulta ' Fleury sur la liqueur qu'il devait boire.
— Buvez un verre de rhum, lui dit Fleury. •— J'en ai bu une pleine assiette ce matin.
— Buvez un verre d'eau-de-vie, alors.
— J'en ai bu un demi-biberon dans la journée.
— Buvez un verre de kirsch, en ce cas.
— Tiens, c'est une idée.
Et Bocage but un verre de kirsch, monta dans son
berlingot et partit. — Il faisait noir comme dans un four; seulement, ce four était rayé de blanc par la neige qui tombait à flots.
A tout moment, le Berrichon s'arrêtait et écoutait; Bocage ne pouvait deviner la raison de ces haltes fréquentes.
Il s'informa.
Il paraît que l'on traversait un canton infesté de lavandières.
Bocage se réinforma.
Il finit par comprendre que les lavandières étaient put bonnement des fantômes de blanchisseuses, qui, j'étant beaucoup plus occupées de laver leur linge que e purifier leur âme, sont mortes en état de péché nortel, et reviennent en ce monde pour attirer à elles, jar le bruit de leur battoir, les voyageurs égarés. ! Quand le voyageur commet l'imprudence de venir au Iruit, elles le poussent dans la rivière, et, chaque fois u'il lève la tête au-dessus de l'eau, elles l'y renfoncent l'un conp de battoir.
| Cette manœuvre s'opère jusqu'à ce que le voyageur ,)it noyé.
I Paul rassura de son mieux le Berrichon; mais peut- Ire toute sa logique philosophique eût-elle échoué Jmtre le préjugé national, si un nouvel incident, qui ■ était pas sans importance, n'eût tiré le conducteur du Jjonde des rêves, pour le jeter dans la vie réelle. I Le chemin devenait impraticable : la charrette et le lie val étaient enfoncés dans la neige, la charrette jus-
l'au moyeu, le cheval jusqu'au ventre.
Le Berrichon y perdit sa lanière d'abord, et y cassa
manche de son fouet ensuite.
Malgré ce double sacrifice, la voiture n'avançait point
un pas .
Le Berrichon descendit pour tirer le cheval et la
iture, et enfonça à son tour jusqu'aux genoux.
11 n'y avait aucune chance d'avancer en restant dans voiture; Paul sauta à terre, prit la tête de la file,
s'attela à la longe, et, rendant la vie et le mouvement au Berrichon et au cheval, finit par tirer tout le monde, charrette comprise, du .mauvais pas.
Pour ne point retomber en situation pareille, le Berrichon décida que, désormais, il marcherait à pied, conduisant son cheval par la hride. Mais une pareille résolution ne s'accomplit pas avec une entière résignation. Paul, en même temps que la neige, sentait s'amasser sur sa tête un déluge de malédictions qui n'en étaient pas moins inquiétantes pour être proférées en patois berrichon.
La route dura huit heures. La neige, le verglas et les malédictions tombaient toujoursl
On arriva enfin à une manière de grille Louis XIV.
— Voilà Nohant, dit le Berrichon; mais, si vous croyez que l'on va vous ouvrir à une pareille heure, vous vous trompez.
La prophétie n'était pas consolante. Aussi Paul ne voulut-il pas même la discuter, de peur que la discussion ne lui donnât un nouveau poids.
Il se contenta de sonner.
Un quart d'heure se passa sans que personne répondît, à l'exception d'un chien qui vint, en hurlant, appuyer ses deux pattes sur les traverses de la grille.
Et cependant, la sonnette allait toujours, et peu à peu devenait une espèce de tocsin.
Le Berrichon continuait de maudire Paul. Au milieu des malédictions du bonhomme, Paul crut comprendre que le conducteur disait :
— Tout ce qui m'arrivera de malheur sera votre faute, et retombera sur vous.
— Comment, sera ma faute?... s'écria Paul révolté.
— Oui, si vous ne m'aviez pas pris, je ne serais pas venu.
Paul courba la tête; le raisonnement était d'une lo- : gique accablante.
Il continua de sonner.
Le chien hurlait à réveiller les morts.
— Est-il Dieu possible, maugréait le Berrichon, de venir faire un pareil bacchanal à trois heures un quart
[du matin à la porte d'une honnête femme..., d'une créature du bon Dieu comme madame Sand! Quoi! ça ' crie vengeance !
Bocage était pendu à la chaîne de la sonnette.
Le chien commençait à s'enrouer.
Enfin, dans un lointain incommensurable, comme il arrive en fantasmagorie, on vit poindre une lumière, Iqui s'approcha peu à peu, s'irradiant à mesure qu'elle s'approchait.
Il était inutile de sonner davantage ; on avait entendu.
Paul voulut lâcher la chaîne de la sonnette ; mais la chaîne de la sonnette ne voulut point lâcher Paul.
La gelée avait soudé le fer à la chair.
Il s'ensuivit un déchirement au détriment de la chair. Un dernier tintement de la cloche expira, et Paul rentra en possession de sa main, qu'il se hâta de plonger dans le gousset de son pantalon.
Le chien hurlait toujours, s'enrouant de plus en plus.
La lumière s'avançait, portée par une Berrichonne coiffée d'un bonnet plat comme une galette et carré comme un chapska.
Ce bonnet frappa particulièrement Paul. Comme la ii. 16
Berrichonne portait la lumière à la hauteur de son visage pour voir à qui elle avait affaire, la seule partie de sa personne qui fût éclairée était son visage et, par conséquent, son honnet.
Moins refroidi, Paul eût peut-être fait plus attention au visage qu'au bonnet -, mais, dans l'état de congélation où il était, il fit plus d'attention au honnet qu'au visage.
Il fut tiré de sa contemplation par le son d'une voi: assez rude qui lui cria :
— Qui êtes-vous?
— Ami de madame Sand, répondit Paul.
— D'où venez-vous?
— De Paris.
— Vous croyez donc qu'on va réveiller madame à cette heure -ci?
— Je ne demande pas qu'on la réveille.
— Que demandez-vous, alors?
— Je demande qu'on m'ouvre, afin que la voiture, le cheval, le Berrichon et moi entrions.
— Et quand j'aurai ouvert?
— Eh bien, vous conduirez le cheval à l'écurie, voiture sous la remise, le Berrichon à la cuisine, et m à ma chambre.
— Vous croyez que ça se fait comme ça, vous?
— Ça se ferait comme ça, si ça se faisait comme je le désire.
— Eh bien, attendez, je vais vous envoyer quelqu'un pour causer avec vous, et, en attendant, causez avec le chien .
La Berrichonne tourna le dos, et la lumière s'éloigna
du même mouvement dont elle s'était approchée.
Puis elle disparut.
Le chien continua de chanter son solo; seulement, il s'enrhumait de plus en pins.
Au hout de dix minutes, la lumière reparut; elle était portée par la même femme au bonnet carré ; seulement, cette fois, la femme était flanquée d'un vigoureux gaillard portant une trique de précaution.
L'interrogatoire recommença ; mais ce fut le Berrichon qui prit la parole, et qui dialogua.
Le patois national opéra, et la porte fut ouverte.
Restait le chien; on eut grand'peine à le calmer; il regrettait visiblement d'en être pour ses frais.
Paul entra le premier, le Berrichon après ; le cheval vint ensuite, la voiture suivit.
La grille se renferma.
— C'est bien, dit l'homme à la trique; charge-toi du conducteur, du cheval et de la voiture; moi, je me charge du Parisien. — Venez.
Le Parisien ne demandait pas mieux que de venir; il suivit l'homme au gourdin, courbé en deux, les mains dans ses goussets et frappant des pieds.
Il aurait reçu un coup d'épée au travers du corps, que Tépée fût sortie plus froide qu'elle n'était entrée.
On arriva dans un grand vestibule éclairé par une seconde chandelle posée à terre.
— Restez là, dit l'homme au bâton.
— Vous allez réveiller Maurice, n'est-ce pas? demanda Paul.
— Je vais vous envoyer un monsieur à qui vous parlerez, et qui vous parlera.
Et l'homme au bâton s'éloigna, frappant les dalles de son bâton.
Bocage, se voyant seul, s'approcha de la chandelle, s'accroupit devant elle, et se chauffa les mains à la lumière.
Il était plongé dans cette occupation et ramassé dans cette pose assez grotesque, lorsqu'il entendit des pas si légers, qu'ils retentissaient à peine sur les dalles.
Il leva la tête.
Une apparition des plus étranges s'opérait.
Un homme ou un démon — il était assez difficile d'en faire la différence — s'approchait de lui avec le costume complet de Méphistophélès : pourpoint noir, pantalon mi-partie jaune et rouge, moustaches en croc, sourcils à la moyen âge, barbe pointue, épée retroussant le manteau, bonnet écarlate en tête.
Paul avait bu du rhum à Paris, de l'eau-de-vie sur la route, du kirsch à Châteauroux; Paul avait fait neuf lieues par la gelée, le verglas, la neige, écoutant les légendes sombres de son conducteur berrichon; Paul se demanda s'il voyait bien ce qu'il voyait, ou s'il regardait à travers les yeux de l'ivresse, de la peur et de l'hallucination.
Le diable, au reste, éclairé de bas en haut, était admirablement placé pour prêter au fantastique.
Il s'arrêta à quatre pas de Paul, qui, émerveillé de l'apparition, ne songeait ni à se remettre sur ses jambes, ni à interroger le nouveau venu.
— Que voulez-vous? demanda le diable.
— Madame Sand, répondit Paul.
— Ce n'est pas moi.
— Je le vois bien.
— Que lui voulez-vous, à madame Sand?
— J'ai quelque chose à lui dire.
— Quoi?
— Je le lui dirai demain.
— Si vous n'êtes pas plus pressé que cela, ce n'était pas la peine d'arriver à trois heures du matin.
— Je suis pressé; mais ce que j'ai à lui dire ne regarde qu'elle, et je ne vous connais pas.
— Ni moi non plus.
Et, sur ces paroles, le diable pirouetta et disparut
Était-ce une vision? était-ce une réalité?
L'idée de ce rhum qu'il avait bu dans une assiette; de cette eau-de-vie qu'il avait bue dans un biberon; de ce kirsch qu'il avait bu dans un verre, revinrent à l'esprit de Paul .
Il voulut voir s'il était réellement ivre.
Il se redressa en faisant crier son pantalon, qui semblait, tant il était couvert de verglas, une étoffe de verre tissée, et fit quelques pas, comme le Malade imaginaire, en long et en large.
Il lui sembla être parfaitement solide sur ses jambes.
— Mais non, murmura-t-il ; je ne suis pas ivre. Seulement, cet imbécile de Berrichon se sera trompé: au lieu de me conduire chez madame Sand, il m'aura conduit chez le diable.
En ce moment, l'homme au gourdin reparut.
— Suivez-moi, dit-il.
Paul était habitué à la brièveté de son dialogue et à
la rudesse de son accentuation.
Il suivit son guide.
Celui-ci lui lit d'abord traverser un long couloir trèssombre, ouvrit une porte, et l'introduisit dans une salle éclatante de lumière, et qui demande une description particulière.
C'était une espèce de boyau de vingt-cinq pieds de long sur quatre pieds de large, fermé à la droite par une muraille contre laquelle, dans l'ordre suivant, étaient appuyés, d'abord un large divan, puis deux chaises, puis une cheminée embrasée surmontée d'une immense glace , puis deux autres chaises , puis un piano.
Tout le long de la muraille étaient placées des griffes portant des bougies.
Sur la cheminée, deux candélabres à cinq branches brûlaient, et jetaient une vive lumière reflétée par la glace.
A gauche s'allongeait une immense tapisserie représentant le combat des Centaures et des Lapithes.
L'intervalle entre la muraille et la tapisserie étaitr comme nous avons dit, de quatre pieds à peine.
Ce n'était plus seulement les habitants du château qui prenaient un aspect fantastique, c'était le château lui-même.
Au reste, Paul, en vaillant coureur d'aventures, avait pris son parti.
Il avait fait ce que devait, arriverait, que pourrait.
Il s'approcha de la cheminée pour se réchauffer : c'était son premier besoin.
En se chauffant devant la cheminée, il se vit dans la glace, et se retourna vivement.
i II ne se reconnaissait pas et se .prenait tout bonneient pour le dieu Hiver.
Son chapeau, couvert de neige, était soudé à ses neveux couverts de verglas.
; Des glaçons pendaient à ses moustaches et à sa barbe. . Il arriva, après de certains efforts, à se décoiffer; puis, on chapeau posé à terre, il procéda à la fonte du verlas et à l'extraction des glaçons.
Il était en train, la bouche toute tordue par la douturde rendre à sa moustache gauche sa souplesse na- •irelle, lorsque tout à coup la tapisserie à laquelle il
ait presque adossé se déchira vers le milieu, disparut
mime un nuage emporté par le vent, et découvrit un ,ant paysage plein de verdure et de fleurs, et, au troi- ,ème plan, dans un pavillon de style oriental, une i buzaine de femmes en robes de brocart d'or et d'ar- &nt, et de cavaliers en pourpoints brodés et passehentés d'or, ayant l'épée à la hanche, les uns couchés, [j> autre assis, les autres debout.
Un de ces cavaliers, portant un costume d'étudiant, j<-'st-à-dire vêtu de noir de la tête aux pieds, se releva t;s genoux d'une jeune fille et vint droit à la cheminée, I st-à-dire droit à Paul.
Paul, qui avait vu tout cela avec un étonnement qui ; prochait de la stupéfaction, plus étonné et plus stu- Ifait que jamais, voyait dans la glace venir à lui ce Mine étudiant.
arrivé près de Paul, l'étudiant ouvrit les bras, en ( »ant du ton le plus dramatique :
. — Eh quoi! sefior Pablo, est-ce donc vous?
Paul se retourna.
— Oui, c'est moi, dit-il.
L'étudiant lui jeta les deux bras au cou et l'embrassa.
— Tiens, s'écria Paul, c'est madame Sand.
— Oui, c'est moi, mon cher Paul, et vous êtes le bienvenu.
— Merci, j'en ai besoin, d'être le bienvenu.
— Oui, vous me paraissez assez transi.
— Vous ne savez pas ce que je viens vous annoncer?
— Et je ne veux pas le savoir.
— Vous êtes le bienvenu, non pas pour vous, non pas pour les nouvelles que vous nous apportez, mais parce que nous avons grand besoin de vous.
— Comment cela ?
— Il nous manquait l'alcade.
— Quel alcade ?
— Le père d'Inésille.
— Ah !
— Et vous comprenez, sans père qui pardonne, il n'y a pas de cinquième acte; allez vous habiller. Voici la situation : Votre fille doua Inésille s'est enfuie avec Ramirez, un jeune étudiant qui est la terreur de Salamanque; vous vous mettez à la poursuite des fugitifs, vout les rejoignez; vous voulez passer votre épée au travers du corps de Ramirez; mais Mascarille vous fait ur discours si pathétique, que vous ne pouvez vous empê J cher de rire, et que vous pardonnez.
— Mais je voulais vous dire...
— Habillez-vous d'abord, poursuivez les fugitifs d'à ~* bord, rejoignez-les d'abord, menacez-les d'abord, pai
limez-leur d'abord, et, ensuite, vous me direz ce que us avez à me dire.
— Mais que diable faites-vous donc?
— Vous le voyez bien, mon cher, nous jouons la coédie.
— Sans spectateurs ?
— C'est une condition sine quà non.
— Pour qui donc, alors?
— Mais pour nous.
— Comment, pour vous? Vous ne vous voyez pas!
— Bon! et dans la glace?
— Ah ! je comprends.
— Eh bien, si vous comprenez, mon cher, allez vous cadiser. — Maurice, conduis Paul au vestiaire. N'ouiez pas votre épée surtout.
— Je préférerais une cape, came tiendrait plus chaud.
— Eh bien, vous prendrez une cape et une épée, il y tout ce qu'il faut au magasin.
Maurice, qui était vêtu en seigneur de la cour de lilippe II, conduisit Bocage au magasin. Sur la route, ml rencontra Méphistophélès, qui le salua poliment. Comme l'avait dit George Sand, le magasin était adirablement fourni en costumes de tout temps et de us les pays.
— Choisis, dit Maurice.
Bocage tira à lui une polonaise garnie d'astrakan et 1 bottes fourrées.
— Que diable fais-tu donc? demanda Maurice.
— Tu m'as dit de choisir, je prends ce qui me conent.
— Mais c'est un costume polonais que tu prends là.
— Je le sais bien.
— Alors?
— Alors, voici ce qui est arrivé : les fugitifs ont fu: jusqu'aux environs de Varsovie; moi, je les ai suivi* jusqu'en Pologne. Pour ne pas être reconnu d'eux, j'a adopté le costume polonais. Gela rend la situation d'au tant plus vraisemblable.
Et Paul s'allongeait dans un pantalon de drap collant passait sa polonaise, boutonnait ses brandebourgs, tirai ses bottes fourrées, ceignait l'indispensable épée, coif I fait son chef d'un bonnet garni de renard et recouvrai le tout d'un immense manteau noir.
Son entrée fit le plus grand effet. Sa raison fut trouvé irréfutable, et la bénédiction macairienne qu'il donna sa fille enleva tous les suffrages.
La toile se referma au milieu des applaudissemenl que les acteurs se donnaient à eux-mêmes.
— Maintenant, dit Paul en s'approchant de Ramirei Sand, je crois qu'il serait temps de vous annoncer...
— Chut !
— Quoi?
— Prenez un candélabre.
— Et puis?
— Et puis donnez le bras à doua Inésille, votre fill(
— Après?
— Après, passons dans la salle à manger et soupon; Paul prit un candélabre d'une main, tendit le bras
Inésille. Chacun en fit autant que lui ; il y avait di candélabres et des Inésilles pour tout le monde, et l'c. passa de la salle de comédie dans la salle à manger, çf
3 trouva instantanément éclairée à giorno, et qui îontra un copieux souper tout servi.
— Prenez vos places, dit George Sand.
Chacun s'assit. C'était une merveille à voir, que cette
ible splendidement servie, avec tous ces beaux cavaliers t toutes ces belles dames, qui semblaient un Décajiéron peint par Paul Véronèse.
— Et maintenant, mon cher Paul, dit George Sand, uelle nouvelle apportez ?
Paul tendit son verre, qu'on lui remplit de vin, et, élevant au-dessus de sa tête :
— Mesdames et messieurs, un toast ! dit-il. On écouta.
— A la centième représentation de François le C/iampi, ui a été joué avant-hier avec un immense succès !
Ce fut ainsi que madame Sand apprit que sa pièce irait réussi.
Quant au toast de Bocage, il se réalisa et au delà : la èce eut cent cinquante ou cent soixante représentaons.
Maintenant, revenons au drame que l'on vient de 'Uer, et dont nous a écarté la petite anecdote que je dus ai racontée, et qu'il était nécessaire que je vous icontasse pour vous donner une idée de la façon dont eorge Sand fait ses pièces.
Le drame est tiré du roman.
On avait toujours dit : a Quel malheur qu'on ne puisse is commencer par la seconde représentation. »
Eh bien, j'ai encore inventé cela, moi ; en tirant mes
pièces de mes romans, j'ai littéralement supprimé les premières représentations et commencé par des secondes.
Au reste, selon le talent de l'auteur, cette méthode a son avantage ou son désagrément. J'expliquerai plus tard pourquoi, avantageuse pour moi, elle devient désavantageuse à George Sand.
Je disais donc que le drame était tiré du roman de Mauprat.
Vous connaissez le roman, n'est-ce pas? Tout le monde le connaît.
Au reste, si vous ne le connaissez pas, je vais vous en donner l'analyse.
Ce n'est point amusant, les analyses, mais c'est nécessaire. Prenons-en donc bravement notre parti, moi, de vous la faire connaître, vous, de l'écouter.
D'ailleurs, tout l'avantage est pour vous. Ce qui être trois heures à passer de mon éciïtoire sur le p. pier, vous l'aurez lu en dix minutes.
Le premier tableau se passe au château de Maupr; chez les derniers grands seigneurs ; la roche sur laquelle il est bâti, ancienne aire d'aigle, vieil antre de lion, est devenue un simple nid de vautours, une simple tanière de loups. — Autrefois, ils combattaient des rois; aujourd'hui, ils volent les passants, et, à l'abri de leurs murailles, derrière des remparts bâtis pour les grandes luttes de la féodalité, ils cherchent un refuge contre les menottes des gendarmes et les exploits des huissiers.
Ils sont sept frères et un neveu.
Autour d'eux sont groupés une douzaine de bandits,
irat.
dont le plus honnête a mérité le bagne, petits voleurs qui ne trouvent leur impunité qu'à l'ombre de l'impunité des grands.
Des sept .frères, le meilleur est Léonard; le pire, Jean le Tors.
Jean le Tors est de la famille des Caliban, des Glocester, des Frantz Moor : il aime le mal pour le plaisir de faire le mal; il n'est point besoin absolument que le mal lui rapporte; si le mal est productif, tant mieux.
Léonard est placé entre son bon et son mauvais génie; il appartient autant à l'un qu'à l'autre; seulement, le plateau de la balance, vu la mauvaise compagnie dans laquelle il se trouve, penche deux fois à gauche pour une fois à droite.
Le neveu, Bernard, est un Mauprat; mais le sang de la mère, digne et sainte femme, agit sur lui malgré l'exemple de ses oncles ; il n'a pas commis de crimes ; il n'a gagné que des vices. — On en a fait un condottiere, pas un voleur. — Peut-être deviendra-t-il meurtrier; il ne sera jamais assassin.
Son grand défaut, c'est d'aimer le vin. — Que voulez-vous! il est poëte, ce jeune homme ; et, comme nul ne lui a dit ce que c'était que la poésie, il la devine dans le vin.
Quand il est à jeun, le diable n'est pas toujours le plus fort.
Ivre, il est capable de tout.
Son éducation est nulle ; il ne sait ni lire ni écrire ; mais on sent sous la rude écorce une sève vigoureuse, puissante, rapide; — qu'il ait besoin d'apprendre, il rattrapera le temps perdu.
ii. 17
Ce que les autres apprennent en un an, lui l'apprendra en un mois.
Au lever du rideau, Jean le Tors se félicite d'un petit stratagème qu'il vient d'inventer. Il a fait vendre au vieux chevalier Hubert, chef d'une autre branche des Mauprat, un cheval élevé au château et dressé à y toujours revenir. Le cheval a été acheté par le chevalier à l'intention de sa fille Edmée. La première fois qu'Edmée se hasardera à le monter, le cheval l'emportera ; elle se trouvera prise dans le repaire ; on l'enfermera avec Bernard et du vin. Bernard s'enivrera, et, quand Edmée sortira le lendemain matin du château, il n'y aura d'autre moyen pour elle de reparaître dans le monde qu'en y reparaissant comme la femme de Bernard Mauprat.
Or, Edmée a un million de dot, et l'on fera signer d'avance à Bernard l'obligation de donner cinq cent mille francs à ses amis.
Au moment où le stratagème préparé par Jean le Tors est adopté par les autres frères, l'ombre d'un homme et l'ombre d'un chien se glissent entre la porte entr'ouverte et le mur, dans un intervalle où l'on conçoit qu'à peine puisse passer une feuille de papier. L'ombre du chien s'appelle Blaireau , l'ombre de l'homme s'appelle Marcasse.
Cette figure de Marcasse, long, maigre, sec, le visage ombragé par son large chapeau, avec son épée effilée relevant la couverture qui lui sert de manteau, t suivie de son chien, au museau grêle et long, au corps maigre et sec, qui, à force de faire la chasse aux fouines, aux putois et aux taupes, semble avoir pris
quelque chose de leur ressemblance, est une des meilleures du roman et une des mieux rendues du drame.
M. Fleuret y a fait preuve de talent.
Le tueur de taupes, le chasseur de fouines, le preneur de putois, vient faire au château sa moisson habituelle; mais, cette fois, il a à annoncer aux Mauprat qu'ils sont menacés par l'approche d'ennemis plus dangereux que ceux dont il a l'habitude de les débarrasser : sous prétexte d'une battue aux loups, la gendarmerie et la force armée des environs vont cerner le château et donner assaut à la forteresse.
La nouvelle est grave, surtout donnée par Marcasse, qui parle rarement, et qui n'ouvre la bouche que lorsqu'il a bien réellement, et bien sérieusement quelque chose à dire. Alors, sa parole grave, brève, entrecoupée, exprime sa pensée par des substantifs, des adjectifs et des adverbes. Seulement, Marcasse n'a de sa vie construit une phrase, et il ne connaît, des différents temps des verbes, que l'infinitif et le participe passé.
Gomme, au bout du compte, Marcasse n'a aucun motif de porter les sept frères dans son cœur, Jean le Tors, qui ne se fie pas à Marcasse, et qui croit peu au bien que l'on fait sans motif de le faire, ordonne à ses gens de veiller sur Marcasse, tout en ayant l'air de le remercier du bon oifice qu'il vient de rendre aux habitants du château.
Maintenant, il s'agit d'organiser la défense. Jean le Tors réunit sa garnison, la fait boire, l'excite au combat, et demande à son neveu Bernard, qui entre sur ces
entrefaites, s'il peut compter sur sa carabine et son couteau de chasse.
Bernard n'est pas d'humeur belliqueuse, ce jour-là; la vie qu'on mène au château lui pèse, et lui-même expose le caractère que nous avons essayé de tracer en quelques mots.
Le jeune homme dit tout cela en caressant un broc de vin à soûler Polyphème, et qui n'arrive d'ordinaire qu'à le mettre en pointe de gaieté.
En ce moment, un des guetteurs vient annoncer que l'on aperçoit de loin Edmée, qui est emportée vers le château malgré les efforls .qu'elle fait pour maintenir son cheval.
Jean le Tors regarde Bernard, qui en est à sa seconde pinte.
Edmée ne pouvait pas mieux choisir son heure.
On laisse Bernard seul. Edmée sera introduite près de Bernard; l'ivresse de Bernard et la beauté d'Edmée feront le reste.
Une minute après, Edmée entre vêtue d'un costume d'amazone; le justaucorps est vert brodé d'or, la jupe est grise, la ceinture ponceau.
Elle est coiffée d'un feutre, et ses longs cheveux noirs, dénoués par la course, flottent sur ses épaules.
La réputation de terreur qu'inspire le château des Mauprat fait qu'Edmée n'est jamais venue même dans ses environs, de sorte qu'elle ignore où elle est.
Aux premiers mots que prononce Bernard, elle est renseignée.
En ce moment, on entend de grands cris. Le château est attaqué ; mais ses défenseurs, prévenus par Mar-
casse, sont sur leurs gardes et s'apprêtent à le défendre. •
Alors commence une scène magnifique, et cependant plus belle dans le roman qu'au théâtre. Quand nous en serons à la critique, nous expliquerons pourquoi et comment il n'y a en aucune façon de la faute de l'auteur.
La scène est scabreuse ; pour la tenter, il faut une bien grande ignorance ou une bien grande pratique du théâtre. Ivre et amoureux, Bernard veut, au bruit de la fusillade, aux cris des combattants, à l'odeur de la poudre, faire violence à sa cousine. Gomment la jeune fille, sans autres armes que son innocence et sa dignité, se défend contre la brutalité de son cousin, c'est ce que l'on ne saurait raconter sans refaire la scène.
Cette scène, il faut la voir.
Enfin, sur le serment solennel que sa cousine lui fait d'être à lui, Bernard consent à fuir avec elle. L'Hercule de vingt ans roule et déplace un tonneau, à moitié vidé par les défenseurs du château dans la scène précédente; sous le tonneau est une trappe ; et, tandis que les assiégeants vainqueurs escaladent les murailles, Edmée et Bernard disparaissent dans les profondeurs du théâtre, qui représentent le souterrain dont la trappe se referme sur eux.
Le seul reproche qu'il y ait à faire à ce tableau plein de vie et de mouvement, est un reproche de mise en scène; on dit bien que l'on assiège le château; mais, au peu de bruit qui se fait, il est impossible de ne pas mettre en doute la véracité de cette nouvelle; deux ou trois coups de fusil isolés, et les cris de dix ou douze
comparses, poussés sans intelligence, sans gradation, sur une même gamme, ne constituent pas le moins du monde un combat, un égorgement, une tuerie. Vous me direz que le bruit que l'on fera d'un côté de la toile empêchera d'entendre ce qui se dit de l'autre; erreur, le tout est d'enchevêtrer le dialogue avec le bruit; puis pourquoi négliger la musique? c'est dans de pareilles situations que la musique est, je ne dirai pas utile, mais nécessaire; ce n'est pas l'habitude sur la première et la seconde scène française de parler, de marcher, de gesticuler en musique. Non, certes, quand vous jouez l'ancien répertoire, les tragédies de Corneille ou les comédies de Molière; mais, quand voua entrez en concurrence avec le théâtre de la Porte-Saint- Martin, de l'Ambigu ou de la Gaieté, pourquoi vous priver de ce puissant auxiliaire, et laisser à vos rivaux cet immense avantage sur vous ?
C'est un tort que nous signalons à Royer et à Vaëz ; eux qui ont écrit deux des meilleurs libretti d'opéra qu'on ait faits depuis vingt ans, ont moins que personne le droit de mépriser ce prodigieux prestige qui donne à la voix humaine le secours de l'orchestre.
J'ai vu jouer, en Allemagne, le Gœtz à la main de fer, de Gœthe : il y a dans ce beau drame, le meilleur, à notre avis, de l'auteur de Faust et du Comte cVEgmont, une scène à peu près pareille à celle du siège du château de Mauprat : c'est quand les troupes de l'empereur font le siège du château de Gœtz, et que le châtelain, à la tête de quelques braves, qui, comme lui, ont juré de s'ensevelir sous les décombres de la féodalité, arrache le plomb des. gouttières, et fond des
balles en scène, et tout cela, au milieu des cris d'une orgie. — Eh bien, le directeur du théâtre de Berlin était moins dédaigneux que vous, chers confrères et amis, il avait demandé à Mendelssohn une musique que Mendelssohn avait faite, et je vous jure bien que, si j'eusse connu votre premier tableau, j'eusse fait, sans vous en rien dire, venir cette partition d'Allemagne, et ne vous eusse point laissé de repos que la musique du Siège du Château de Gœtz de Berlichingen ne fût appropriée au siège du château de Mauprat.
Au deuxième tableau, nous sommes à la tour Gazeau, chez Patience. — Nous dirons dans la partie critique de notre travail sur madame Sand ce que nous pensons de ce rôle, aussi bien joué que possible par Barré, et nous expliquerons ce que possible. Patience cause avec le curé Au;.ert, et lui raconte son vieil antagonisme avec Bernard Mauprat : l'histoire de la chouette tuée par l'enfant, et celle du châtiment infligé à l'enfant pour avoir tué la chouette. — A cet endroit du récit, on frappe à la porte ; c'est Edmée et Bernard. Les fugitifs ont gagné sans accident l'extrémité du souterrain, puis ils se sont glissés dans le bois, et, du bois, ont gagné sans peine la tour Gazeau. — Patience et le curé Aubert ne voient pas sans terreur Edmée sous la protection de ce demi-brigand qu'on appelle Bernard. En ce moment, on entend des cris; un homme appelant du secours entre en scène en se soutenant aux murailles, et laissant derrière lui une traînée de sang. Il est le dernier des Mauprat; ses six autres frères se sont ensevelis sous les ruines du château.
Les hommes sont morts et le château est détruit.
Comme le dernier Spartiate du pauvre Pichat, qui venait tomber en scène pour dire ce seul hémistiche : « Ils sont tous morts ! je meurs! » Léonard n'arrive en scène que pour apprendre aux spectateurs ce qui s'est passé au château depuis le départ de Bernard et d'Edmée, et pour prédire en mourant à son neveu toutes les déceptions, toutes les douleurs et même tous les crimes que lui garde le monde dans lequel il va entrer.
Léonard mort, le chevalier Hubert arrive et emmène au château sa fille et son neveu. Seulement, il ignore qu'Edmée est entrée dans le château des Mauprat. Il croit que Bernard l'a sauvée seulement du danger que lui faisait courir la folle course d'un cheval emporté.
Patience suit lechevalier Hubert, Mauprat et Edmée.
— Le sang a coulé chez moi, dit-il ; je ne saurais plus y dormir.
Nous n'avons d'autres observations à faire à cet acteci, qu'une observation que l'on pourrait maintenant reproduire à chacun des actes qui vont suivre, et qui ne s'applique pas encore à l'auteur.
Cette observation repose sur la grandeur de la décoration.
L'avant-scène de l'Odéon est large, trop large peutêtre; elle doit avoir quelque chose comme trente-quatre ou trente-cinq pieds d'ouverture. Eh bien, dans les drames intimes, sans mise en scène, sans figurants, où les développements ne comportent pas une agglomération de plus de trois et même de quatre personnes, il est urgent de diminuer — en poussant le manteau d'Ar-
lequin — le théâtre de trois ou quatre pieds de chaque côté. Joué dans un petit espace, le drame produit un effet double. t
Il y a, dans le conseil que je donne là aux directeurs de l'Odéon, augmentation d'effet et diminution de dépenses, deux choses qui font hausser la recette.
Au troisième tableau. Bernard est à Sainte-Sévère, chez le chevalier Hubert. Ce tableau est charmant d'un bout à l'autre; seulement, il est impossible à analyser. C'est le développement du caractère de Bernard et la confirmation de celui d'Edmée. L'amour qui se développe et qui grandit dans les deux jeunes cœurs, en fait les frais. Cependant, durant tout l'acte, Edmée conserve à la fois sa supériorité et sa puissance sur son cousin. C'est le propre de madame Sand de courber ses héros sous ses héroïnes. Je dirai : « Vous êtes femme, madame Sand, » comme Molière disait : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. »
La toile tombe sur Mauprat aux genoux d'Edmée, qui le supplie de se corriger.
— J'y tâcherai, répond Mauprat.
Au quatrième tableau, Mauprat a tâché, en effet, et a trop bien réussi. Mauprat non-seulement est devenu savant, mais pédant. Il est philosophe, encyclopédiste, philanthrope; sa conversation n'est qu'une longue discussion avec le pauvre oncle Hubert, que ces contradictions éternelles épuisent. Edmée souffre et se tait, car elle aime Bernard ; de son côté, Bernard adore sa cousine, mais avec tous les emportements de son caractère. Le frottement des hommes n'a donné qu'un faux vernis de civilisation à ce demi-sauvage, toujours prêt,
comme le loup dont on a fait malgré lui un animal domestique, à montrer les dents et à mordre ; contenu depuis le commencement de l'acte, /il n'a pas la force de repousser l'occasion qui s'offre à lui dans un accès de jalousie qu'éveille chez lui la présence de M. de la Marche; il rappelle à Edmée qu'à la Roche- Mauprat, elle lui a fait le serment de n'être qu'à lui, et dénonce ainsi le passage de la pure jeune fille à travers ce repaire, où la plus chaste devait laisser ou la vie ou l'honneur.
M. de la Marche se retire, en assurant Edmée de son respect quand même.
Restée seule avec son cousin, 'Edmée, indignée, le traite avec cette froide dignité et ce hautain mépris qui sont un des côtés saillants de son caractère. Trop coupable pour se justifier, trop fier lui-même pour demander son pardon, Bernard laisse Edmée se retirer, courroucée et presque menaçante.
Edmée sortie, il prend une résolution suprême. Il remet à Marcasse la bague que sa cousine lui avait donnée ; il lui rend sa parole et part pour l'Amérique. Il s'y fera tuer ou reviendra guéri de son amour.
Marcasse, qui connaît l'amour d'Edmée pour Bernard, et qui ne veut pas qu'il arrive malheur à celuici, prend à son tour sa résolution : de même que Mauprat lui a donné sa bague, il donne Blaireau à Patience; et, après ce seul mot : « Adieu, » il disparait sur les traces de Bernard.
C'est dans cet acte-ci surtout que se fait sentir particulièrement la gêne causée par la grandeur de l'Odéon. Brésil a une sortie désespérée, qui, au bout de
dix pas de gestes sans paroles, devient grotesque. Au cinquième tableau, Mauprat revient d'Amérique. Son cheval s'est abattu à quelques pas des ruines du château de ses frères. Il faut malgré lui qu'il s'arrête et rentre dans cet ancien repaire de bandits . On revoit alors la chambre du premier tableau, mais dégradée, en ruine, près de crouler tout à fait. Dans l'impuis* sance où il est de continuer son chemin, Bernard s'informe, s'inquiète, se fait donner des nouvelles de la famille. De toutes les nouvelles qu'il apprend, une seule le frappe : Edmée va se marier avec M. de la Marche.
Au reste, quel que sort le sentiment qui ramène Edmée dans ces ruines, elle revient parfois les visiter. Les lieux où l'on a souffert prennent une large place dans les souvenirs, et, au jour des douleurs nouvelles, on aime à revoir le théâtre des anciennes douleurs.
Edmée est allée au château de Rochemaure, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'à son retourelle s'arrêtât un instant au château de Mauprat, qui est sur la route de Sainte-Sévère. Bernard, resté seul, pense à tout ce passé qui renaît devant ses yeux, pour lui échapper dans ce qu'il a de plus cher ; il ne s'est pas fait tuer, il n'a pas oublié Edmée, il l'aime plus que jamais.
Au milieu de cette agitation de ses sens, de cette fièvre de son âme, un effrayant prodige le frappe, l'étonne, l'étourdit. Il a vu passer l'ombre de son oncle Jean le Tors. Le spectre du maudit vient visiter le château fatal. D'abord, à la production de ce fait surnaturel, il hésite et fait un pas en arrière. Mais Mauprat n'est pas de ceux qui laissent passer le ^danger sans le
poursuivre. Il s'élance vers la fenêtre; mais son attention est bien vite détournée de sa préoccupation première. Par la fenêtre, il a vu Edmée qui s'approchait avec son père, Edmée pâle, languissante, mais plus belle de cette pâleur qu'elle ne l'a jamais été du coloris de la jeunesse et du fard de la santé.
Tout à coup, au moment où Edmée touche le seuil de la porte, un coup de feu part, et Edmée tombe blessée d'une balle à la poitrine.
Alors, l'auteur, qui s'est un instant écarté du roman, y rentre. L'accusation de l'assassinat d'Edmée vient chercher Bernard au plus profond de son amour et a'e sa douleur. Il est arrêté. •
Au sixième tableau, une très-belle décoration montre aux spectateurs les ruines extérieures du château avec la seule tour restée debout, à laquelle on ne peut arriver que par une poutre à moitié .calcinée, suspendue au-dessus de l'abîme. Marcasse et Patience, les deux bons génies du drame, qui, dans leur cœur honnête, ne peuvent croire Bernard capable d'un pareil crime, espèrent être sur la trace du véritable assassin ; ils ont révélé l'existence de Jean le Tors, le seul des sept frères qui ait survécu ; ils sont à sa recherche dans les ruines. — Mais Bernard, écrasé sous cette idée qu'Edmée le croit coupable, ne veut ni les aider dans leurs recherches ni se défendre. Il mourra, puisque Edmée ne souhaite pas qu'il vive. — Alors, M. de la Marche,, qui, lui non plus, ne croit pas Bernard coupable, et qui, sous la rude écorce de l'ancien bandit, a apprécié le cœur de l'homme , amène Edmée convalescente aux ruines. Edmée est bien faible, à peine peut-elle parler j
nais elle retrouve la voix pour dire à Bernard qu'elle ^eut quïl se défende, qu'elle veut qu'il prouve son inîocence, qu'elle veut qu'il vive, et cela, parce qu'elle aime toujours.
Et, en effet, à ce mot sur lequel avait compté M. de a Marche, Bernard n'a plus qu'un désir, c'est, puisque Sdmée est convaincue de son innocence, de prouver ette innocence au monde entier. Pour cela, il faut rerouver Jean le Tors, que l'on croit retranché dans la our isolée. Mais comment arrivera cette tour? Le seul hemin qui y conduise, c'est la poutre à moitié brûlée, t que le moindre poids peut briser. Il n'y a que Marasse que sa maigreur rende assez léger pour qu'il misse se hasarder sur un pareil support. 11 n'y a que ui encore que son habitude de courir sur les toits rende ssez sûr de lui-même pour se hasarder sur ce chemin troit comme l'arche du pont qui conduit au paradis de Mahomet. Il s'y hasarde de cette allure, calme, de ce >ied tranquille dont le spectateur le voit marcher depuis e commencement du drame. Au milieu du trajet, un ;oup de feu dirigé sur lui part de la tour. Il y a un monent d'angoisse terrible pour le pauvre tueur de taupes, )lacé entre un double danger mortel. Mais il ne laisse >as longtemps ses amis dans l'incertitude. Il lève son hapeau, les salue et les rassure avec son laconisme abituel.
— Rien ! dit -il.
Et il continue son chemin.
Un second coup de feu ne l'arrête pas plus que le remier. Mais l'assassin à qui la main n'a point failli
uand il s'est agi de tirer sur une jeune fille sans
défense, tremble quand il est question de tirer svt un homme qui peut lui rendre coup pour coup, manque Marcasse du second coup, comme il l'a man du premier. Alors, il est perdu; car Marcasse est bien décidément l'envoyé de cette vengeance divine qui ie fait invulnérable. Marcasse pénètre dans la tour, et, un instant après, Jean le Tors, vaincu, avoue en moura: que c'est lui qui a commis le crime, en haine de nièce Edmée et de son neveu Bernard.
— Que le souffle du Seigneur, avec le dernier soupir de ce bandit, emporte la fatalité qui pèse sur la famill des Mauprat ! dit le chevalier Hubert en joignant les mains d'Edmée et de Bernard.
Et la toile tombe.
)ir
lie :es
Personne ne conteste le génie de George Sand.
Nous allons donc particulièrement nous occuper de son talent.
Peut-être s'étonnera-t-on que nous fassions de ces deux mots deux choses distinctes.
A notre avis, non-seulement elles sont rarement réunies, mais, au contraire, elles sont presque toujours ;distinctes et quelquefois opposées.
Dieu seul donne le génie. ,,,
L'éducation, l'étude, la persistance, peuvent donner „ le talent.
Avec le génie seul, on reste pauvre si Ton rst né • pauvre.
Avec le talent seul, il est rare qu'on ne fasse pas fortune.
Corneille était un homme de génie sans talent; aussi 3St-il mort de faim.
Beaumarchais était un homme de talent sans génie ; mssi est-il mort millionnaire.
Madame Sand réunit le génie au talent; seulement, :e génie est au talent chez elle dans des proportions Dien supérieures.
On peut décomposer la valeur littéraire de George Sand à peu près comme ou décompose l'air respirahle.
Air respirahle 77 parties d'azote, 19 parties d'oxygène, i ou 4 parties d'eau.
Valeur littéraire :
77 parties de génie, 19 parties de talent, 3 ou 4 parties de naïveté.
Il y a quelque chose de plus étrange encore dans
adame Sand; elle a le génie romantique et le talent classique.
Au reste, elle explique cela elle-même sans se rendre ompte le moins du monde qu'elle opère en elle la division que nous signalons aujourd'hui.
Écoutez-la parler :
« Peu de temps après la révolution de 1830, je vins ï Paris avec le souci de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir. Je savais, comme tout le monde, un peu de tout, rien en somme. Je tenais beaucoup à trouver un travail qui me permît de rester chez moi. Je ne savais pas assez d'aucune chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langue, histoire, j'avais
effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir rien pu approfondir. Car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'à moins d'ua rare talent, — talent que je ne me sentais pas, — c'est l'affaire de ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel ; il me paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser lesautres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et avide de douceurs intimes, que cett mise en dehors de tous les sentiments de l'âme. Joigne: à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourrie de lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais d'abord repoussé £t raillé dana mon coin, dans ma solitude, dans mon for intérieur/ et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmée, et mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre I passé et le présent sans trop savoir où se prendre, e chérissait l'un et l'autre sans connaître et sans chercher le moyen de les accorder. »
Dites-moi, cette page ne peut-elle pas aussi bien êtr signée de Rousseau que de George Sand ; du philosoph de Genève que de la châtelaine de Nohant?
En 1831, George Sand publie son premier livre,, Indiana, un chef-d'œuvre.
Remarquez ceci : le génie n'a pas hésité; il a tout d'abord donné son prospectus; grandes qualités, petits défauts. Il a du premier coup fait aussi bien qu'il iera jamais.
Peut-être le talent, qui est perfectible, ajoutera-t-il
ît
uelqne chose à la forme; le génie, qui est immuable,
ajoutera rien au fond.
Maintenant, suivons au théâtre l'application de ce énie et de ce talent, de ces hautes qualités et de ces 3tits défauts.
Nous avons dit que l'art, chez madame Sand, était jmantique dans le fond et classique dans la forme.
Au théâtre, la chose deviendra plus sensible encore ue dans les romans.
Le plan des pièces de George Sand est romantique; 3n dialogue est classique.
Voilà pourquoi ses pièces sont meilleures à lire qu'à oir représenter.
Elle sentait instinctivement cela, cette femme de énie, quand, après avoir donné Cosima, qui avait tous
s défauts et aucune de ses qualités, elle resta près de uinze ans sans reparaître au théâtre.
Ce fut un malheur.
Voulez-vous savoir à quelle impulsion elle céda en y entrant?
Je vais vous raconter cela. Elle ne me l'a pas dit; je e devine.
Vous avez vu madame Sand jouant la comédie à ^ohant avec ses voisins et ses voisines de campagne, n face d'une grande glace et sur un théâtre sans specateurs.
Vous avez vu comment Paul Bocage arriva pour ■emplir le rôle du père d'Inésille, et improvisa son ôle.
Eh bien, il en était ainsi de chacun des acteurs.
Le matin, en déjeunant, George Sand bâtissait un
scénario r distribuait aux acteurs leurs personnages.
Le soir, chacun entrait selon le numérotage des : scènes, et, selon son plus ou moins de facilité, improvisait plus ou moins habilement son rôle.
Un jour, on se lassa de ces ébauches; on demanda à George Sand une œuvre plus complète, un drame ou une comédie d'elle seule. Elle se mit sans prétention, en châtelaine obligeante qui ne sait rien refuser à ses hôtes, à tailler pour moins de peine un drame dans un de ses romans.
Ce drame se trouva être François le Chawpi.
Le hasard conduisit Bocage à Nohant. — Je ne sais pas les détails; je cherche, je tâtonne, je devine; mais je suis sûr que j'approche de la vérité. Je brûle, comme on dit au jeu de cache-cache. — Le hasard, disais-je, conduisit Bocage à Nohant, ou amena madame Sand à Paris. De l'une ou de l'autre façon, François le Champi passa des mains de l'auteur dans les mains du directeur. Nous avons vu comment George Sand hésitait à en permettre la représentation, et comment Bocage escamota la difficulté en faisant jouer la pièce sans prévenir l'auteur.
Le succès est entraînant : George Sand avait grandement, complètement, loyalement réussi. Elle n*avait plus d'objection à faire.
Il y a plus : les journaux, qui devaient depuis lui refuser tout mérite dramatique, criaient à perdre haleine que George Sand venait d'ouvrir une nouvelle ère théâtrale.
Ce n'était pas plus vrai que lorsqu'ils ont crié le contraire.
George Sand venait tout simplement, comme Alfred le Musset lorsqu'il fit représenter le Caprice, le Chandeier et II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, de faire ouer au théâtre une chose qui n'était pas faite pour le héâtre.
Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas jouer au héâtre ces sortes de productions ; si ce n'est pas un inseignemeut pour leurs auteurs, qui ne peuvent se uger eux-mêmes, ce sont d'admirables objets d'étude )Our les autres.
Je vais tâcher de démontrer cela.
Il y a, au théâtre, trois grandes familles de poètes.
Il y a la famille d'Eschyle, d'Aristophane, de Shaks- )eare, de Corneille, de Molière, de Calderon, de Sherian et de Schiller.
Il y a la famille d'Euripide, de Sénèque, de Racine, le Voltaire, d'Alfieri, de Casimir Delavigne et de Ponard.
Il y a la famille de Ménandre, de Térence, de Méastase, de Gœthe, de Byron, de Victor Hugo, de tiusset.
Les premiers sont les poètes réalistes; les seconds, es poètes conventionnels; les troisièmes, les poètes déalistes.
Les premiers sont romantiques par le fond et par la orme; les seconds sont classiques par la forme et par e fond; les troisièmes sont romantiques par le fond et •Jassiques par la forme.
George Sand est de cette dernière famille.
Seulement, elle a au suprême degré une qualité qui, lans certaines circonstances, devient un défaut : elle
est peut-être encore plus grand peintre que grand poëte.
Grand peintre de paysage.
Avez-vous vu quelque chose à la fois de plus vrai et de plus poétique que les descriptions de George Sand? Aube du matin, crépuscule du soir, champs sillonnés par la charrue, pâturages où ruminent les grands bœufs mugissants ; prairies où tintent les sonnettes des moutons; ruines se détachant au sommet de la montagne, sur les rayons pourprés du soleil couchant; rivière coulant sombre et silencieuse au fond de la vallée; herbes se courbant au souffie du vent et secouant leurs diamants liquides, tout cela est de son domaine, tout cela est son champ, sa terre, son patrimoine; je me trompe, sa conquête.
Grand peintre de portraits.
Prenez le roman de Mauprat, et rappelez-vous les personnages éclos — je ne dirai pas sous la plume, la plume n'a que le contour — sous le pinceau de George Sand. Suivez les noms : Jean le Tors, Bernard Mauprat, Edmée, Patience, Marcasse, et jusqu'au vieux chevalier Hubert.
Les voyez-vous passer, marcher, agir? les entendezvous parler, respirer, se plaindre?
Oui.
Eh bien, comment voulez- vous que l'illusion théâtrale vous rende des personnages aussi complets ? Comment voulez-vous que les acteurs qui prendront ces noms-là, prennent en même temps la physionomie de ceux qu'ils sont appelés à représenter? Comment voulez-vous que M. Talbot, si difforme qu'il se fasse, me
pie
rende ce démon qu'on appelle Jean le Tors; que M. Brésil, avec du blanc, du rouge et du noir, me représente cet ange d'orgueil qu'on appelle Bernard Mauprat; que mademoiselle Fernand, si bien que soit taillée sa veste, si gracieuse que soit sa jupe, si élégant que soit son chapeau, si éclatante que soit sa ceinture, remplace pour moi la ravissante Edmée; que Barré, si longue que soit sa perruque, si blanche que soit sa barbe, si grimé que soit son front, me fasse oublier Patience, ce philosophe de la nature ; que M. Fleuret, si large que soit son chapeau, si longue que soit son épée, si mince que soit sa personne, me rappelle cette ombre sans corps, ce marcheur sans bruit, ces os sans chair, ce dévouement sans ostentation, ce sauveur sans orgueil qui a nom Marcasse? — Ferville, lui-même, Ferville, l'excellent comédien, a eu beau prendre les habits du père d'Edmée, ce n'est pas là mon chevalier Hubert du roman; c'est Ferville que j'aime de tout mon cœur, et à qui je fais mon compliment bien sincère d'avoir lutté contre une impossibilité, sans avoir été écrasé par elle.
Le paysage trop bien peint, ce n'est rien : ce n'est que le cadre; mais les personnages trop bien dessinés, c'est autre chose.
Imitez avec les acteurs les plus intelligents la Transfiguration de Raphaël, les Noces de Cana de Paul Véronèse, ou V Adoration des Mages de Rubens.
Regardez les tableaux animés, et souvenez-vous seulement des tableaux peints, vous verrez auxquels vous donnez la préférence.
Quand le drame, la comédie, la pièce de théâtre,
enfin, est tirée d'un des romans champêtres de madame Sand, comme François le Champi ou la Petite Fadette, la tâche de l'acteur devient plus facile; le type du paysan matois ou grossier, de la paysanne coquette, ou médisante, est plus commode à imiter que celui de l'homme idéalisé ou de la femme poétique. Deshayes a très-bien rendu la figure de Jean Bonin ; madame Biron a parfaitement représenté la Catherine, pour ceux-là mêmes qui avaient les personnages du roman présents à la pensée. Mais il faudrait Talma, Kean et Frederick, fondus dans un seul homme, pour rendre Bernard Mauprat; il faudrait miss Helena Faucit, madame Dorval et mademoiselle Georges, à vingt ans, pour représenter Edmée.
Aussi, quoiqu'il y ait tout autant de mérite, et peutêtre même un mérite supérieur, dans Mauprat, peut- i être, tout en ayant le même succès, n'aura-t-il pas la même longévité que François le Champi. Mais cela ne sera pas la faute de l'auteur ; cela tiendra à la nature de l'œuvre.
Cette observation disparaît quand madame Sand, comme dans Claudie, dans le Démon du foyer et dans le Pressoir, invente et compose entièrement sa pastorale, sa comédie ou son drame, sans la tirer d'un de ses livres.
Alors, il n'y avait plus de comparaison à faire, et la pièce rentre dans la catégorie générale des œuvres de théâtre.
Maintenant, j'ai avancé ceci, que la méthode de tirer un drame d'un roman, désavantageuse pour George Sand, est avantageuse pour moi.
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Au lieu d'être, comme George Sand, un poëte Héaiste de la famillj de Ménandre, de Térence, de Bj tas- ;ase, de Gœthe, de Byron, de Victor Hugo et de Musset, je suis un disciple de l'école réaliste, d'Eschyle, l'Aristophane, de Shakspeare, de Corneille, de Molière, |le Calderon, de Sheridan et de Schiller.
George Sand est un romancier philosophe et rêveur.
Je suis un romancier humaniste et vulgarisateur.
George Sand, avec beaucoup de peine et à x jrce d'art, irrive à être théâtrale.
Moi, sans peine et tout naturellement, j'arrive à être Iramatique.
Je fais d'abord mon drame; puis, de mon drame, je lais un roman.
George Sand exécute d'abord son roman; puis, de son roman, elle tire un drame.
Il y a plus ; non-seulement nous ne composons pas Ile la même façon, mais encore nous n'exécutons pas de la même manière.
Roman ou drame, je ne commence matériellement jnon œuvre rue lorsqu'elle est complètement achevée flans mon cerveau.
Roman ou drame, George Sand commence son œuvre [lès qu'elle a le premier chapitre, ou qu'elle tient la prenière scène.
Chez moi, c'est l'action qui crée, en quelque sorte, es personnages.
Chez elle, ce sont les personnages qui créent l'ac-