DEMI-CHOEUR A ULYSSE
Salut, ô magnanime Ulysse, Que défend Minerve propice.
Toi qui m'offris maint sacrifice, Je m'applaudis de ton retour.
DEMI-CHOEUR
Pour couronner ma chevelure blonde, J'entrelaçais les joncs et tressais les roseaux.
l'ulysse de PDNSARD 369
DEMI-CHOEUR
Je travaillais dans la grotte profonde, Et sous mes doigts tournaient les rapides fuseaux.
DEMI-CHOEUR
J'ai laissé tomber ma couronne Et mes roseaux éparpillés.
DEMI-CHOEUR
Aux quenouilles que j'abandonne Pendent mes fuseaux embrouillés.
LE CHOEUR
J'ai quitté l'œuvre commencée; Et suis accourue, empressée De revoir un ancien ami.
Ta voix est douce à mon oreille, Ulysse, ta voix qui réveille Mon écho longtemps endormi.
Nul depuis toi, fils de Laërte, Dans ma grotte, aujourd'hui déserte, N'immola le chevreau naissant; Mais tu reviens, je puis attendre Et des fruits et le chevreau tendre Sur mon autel reconnaissant.
ULYSSE
Nymphes, sur votre autel, je jure de répandre Le sang quotidien d'un chevreau bondissant.
Ce devoir accompli, Ulysse demande des nouvelles de son fils et de sa femme.
Minerve, dans Homère, apprend à l'instant même à Ulysse la poursuite des prétendants, et les dangers que court Télémaque.
Minerve, dans M. Ponsard, renvoie Ulysse au fidèle Eumée, le chef de ses porchers. — C'est lui! dit-elle,
C'est lui qui te dira ce que tu veux apprendre.
Mais, dans Y Odyssée comme dans la tragédie, Minerve prend la précaution de déguiser Ulysse.
— Oui, continue Minerve dans le poëme, oui, je serai près de toi, et tu n'échapperas point à mes regards lorsque nous exécuterons le grand dessein. Je le prévois, plus d'un de ces prétendants qui dévorent tes richesses souillera de son sang et de sa cervelle le vaste pavé de ton palais. Mais il faut que ï« te rende méconnaissable à tous les mortels. Je vais rider ta peau délicate sur tes membres courbés; je vais détruire la chevelure blonde qui orne ta tête ; je vais te revêtir de ces lambeaux qui rendent odieux l'aspect de l'homme qui les porte; je vais ternir l'éclat de tes yeux si brillants et si beaux, et alors tu apparaîtras comme un vil mendiant aux prétendants, à ta femme, au fils que tu as laissé dans ton palais.
— Et maintenant, dit Minerve dans la tragédie :
Et maintenant, je vais éteindre ton regard
Et dessécher tes traits comme ceux d'un vieillard.
Tes beaux cheveux bouclés vont choir de ton front chauve,
Et, vêtu de haillons et d'un vieux manteau fauve,
Un bâton à la main, une besace au dos,
Serrée autour du corps par de méchants cordeaux,
Tu paraîtras à tous un mendiant vulgaire,
Et tromperas ainsi ceux qui te font la guerre,
Car tu seras difforme et misérable, au point
Que tes meilleurs amis ne te connaîtront point.
Cette tranformation accomplie, Minerve , dans le poëme, vole vers la grande Lacédémone, près du fils d'Ulysse, tandis que, dans la tragédie , elle accompagne son héros.
Suivons-les tous deux chez Eumée; le chien Argos nous attend à la porte.
Nous avons dit qu'un prologue et trois actes étaient
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insuffisants, non-seulement à rendre, mais à faire entrevoir même les beautés d'Homère. Nous rencontrons sur notre chemin, et à la porte des étables que le porcher Eumée s est bâties avec des pierres brutes, qu'il a encloses de haies d'épine et qu'il a fortifiées à l'aide de palissades de cœur de chêne, — nous rencontrons la preuve de ce que nous avançons.
Le chien Argos, qui depuis vingt ans, dans le poëme, attend à la porte du palais le maître qui l'a élevé ; le chien Argos, dans la tragédie, a été recueilli vaguant par Eumée, qui lui a donné l'hospitalité.
Cette différence dans le sort du chien, dont la mort fait un des épisodes les plus touchants de YOdyssée, n'est qu'un détail; mais ce détail ne fait honneur ni aux regrets conjugaux de Pénélope, ni à la religion filiale de Télémaque.
Un chef de porchers a recueilli le chien élevé par Ulysse , ce chien qui eût dû être un souvenir vivant, pour Télémaque et Pénélope, d'un fils et d'un époux.
Il a senti si bien cette nuance, le vieil Homère, que, pour excuser la mère et le fils de laisser ainsi le chien négligé et couché à la porte du palais sur un tas de fumier, il dit : « Les femmes insouciantes le laissent là sans soin. » Donc, Pénélope avait confié Argos aux femmes; donc, ce n'est point la faute de Pénélope, mais des femmes , si Argos est à la porte du palais, couché sur un tas de fumier et dévoré par la vermine.
Voilà le malheur des traductions; il est impossible que le traducteur entre assez profondément dans le génie, et surtout dans le cœur du poète qu'il traduit,
pour en rendre, ou toutes les beautés, ou toutes les tendresses.
:"iomère n'eut pas mis le chien d'Ulysse à la porte d*Eamée ; M. Ponsard s'est dit : « Une porte est une porte ; et, pourvu qu'Argos soit sur un tas de fumier, rongé par la vermine, à une porte où puisse le rencontrer le divin voyageur, comme l'appelle Homère, c'est tout ce qu'il me faut. »
C'était, en effet, tout ce qu'il fallait à M. Ponsard; mais ce n'était point tout ce qu'il fallait à Homère.
Maintenant, comparons le récit du poète, à propos de ce même chien, au récit de son traducteur, et voyons si cet admirable épisode, réduit aux proportions que lui donne M. Ponsard, eût traversé les siècles et fût venu jusqu'à nous.
Nous ne le croyons pas.
Voici le récit d'Homère, traduit cette fois non pas d'après madame Dat'er, non pas d'après M. Bitaubé, non pas d'après M. G 'guet, mais du grec même :
C'est ainsi qu'ils par aient entre eux, et Argos, le chien d'Ulysse à l'âme audacieuse, releva la tète et les oreilles. Ulysse l'avait autrefois nourri et n'avait pas eu le temps de s'en servir, car auparavant il était parti pour la sainte Ilion. Les jeunes gens avaient coutume de conduire Argos à la chasse, lorsqu'ils poursuivaient les chèvres sauvages, les cerfs et les lièvres; mais maintenant, abandonné, il demeurait, en l'absence du prince, gisant sur un tas de fumier répandu abondamment devant les portes des étables des bœufs et des mules, et qui devait être enlevé de là plus tard par les serviteurs d'Ulysse, pour engraisser ses vastes domaines. Là donc était couché Argos, tout rongé de vermine; mais, dès qu'il reconnut Ulysse debout près oc lui, il commença de le flatter
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en remuant la queue et en inclinant les deux oreilles. Mais il ne put se rapprocher davantage de son maître.
Ulysse, alors, tournant son regard vers Eumée, essuya furtivement une larme et l'interrogea en ces termes :
— Eumée, chose vraiment extraordinaire, ce chien est là sur le fumier, et cependant, il est beau de corps; il est vrai que peut-être à cette beauté ne réunissait-il pas la rapidité, et qu'il ressemblait à ces chiens qui rôdent autour des tables des hommes riches, et que leurs maîtres nourrissent seulement pour le plaisir de la vue.
Et toi, Eumée, en lui répondant, tu parlas ainsi :
— Ce chien appartient à un homme mort loin de cette île. Si maintenant il eût conservé les formes et les qualités qu'il avait lorsqu'Ulysse le laissa à son départ pour Troie, tu l'admirerais bien vite en voyant son énergie et sa rapidité, car jamais la bête fauve qu'il avait lancée ne parvenait à lui échapper dans les profondeurs de l'épaisse forêt, car il connaissait toutes les pistes. Maintenant, il est dévoré par la maladie, et son maître a succombé lui-même loin de la patrie. Les femmes négligentes n'ont aucun soin du pauvre animal, car, dès que les maîtres ne commandent plus, les esclaves cessent de faire leur devoir. Jupiter, qui tonne aux horizons, enlève à l'homme esclave la moitié de sa vertu.
Et, ayant ainsi parlé, il entra dans le spacieux palais, et il alla droit à travers la maison, vers les illustres prétendants, et, pendant ce temps, la noire mort s'emparait d'Argos, expirant dès qu'il eut revu son maître, après vingt ans d'absence.
Voyons maintenant la version de M. Ponsard.