DE LA NÉCESSITÉ
C'est une question bien rebattue que celle de Futilité d'un second Théâtre -Français ! et cependant, nous reviendrons sur cette question tant que nous n'aurons pas obtenu une solution satisfaisante de l'un de ces ministères qui passent si rapidement devant nous, qu'ils n'ont pas le temps, emportés qu'ils sont par le souffle populaire, de se retenir aux choses qu'ils disent avoir semées, et que nous ne voyons point sortir de terre. Tout ce que nous possédons à cette heure a pris racine dans une autre époque, et est implanté dans ce sol puissant et fertile que Napoléon labourait avec son épée, et engraissait avec notre sang. Nous posons des girouettes et pas de fondements; nous sommes des acheveurs, et voilà tout : c'est quelque chose pour le passé que nous complétons, ce n'est point ;issez pour l'avenir que nous laissons vide. Ce que nous di- IX. 19
sons là, qu'on le comprenne bieu, ne s'applique point aux arts, mais à ceux qui ont mission de les soutenir et de les encourager. Les arts, au contraire, et, parmi eux, la littérature surtout, ont accompli leur révolution. Le théâtre a eu son 93 ; la monarchie des Crébillon et des de Belloy a été renversée, comme celle de Louis XVI et de Charles X, et 1830 a vu se consolider deux dynasties nouvelles; on a fort contesté leurs titres à toutes deux; on les a attaquées de l'épée et de la plume. Lune a eu son cloître Saint-Merry; Tautre son Sigismond de Bourgogne ; mais, malgré les éloquentes diatribes de M. Berryer, et les spirituels feuilletons de M. Janin, l'une n'en est pas moins fille de Henri IV, et l'autre do Shakspeare. Toutes deux régnent de fait et de droit : l'une au Louvre, l'autre au théâtre; et Charles X aura beau dater ses ordonnances de Prague, et M. Viennet ses tragédies du palais Mazarin, ils auront grand'peine à obtenir de l'histoire qu'elle ne constate pas au moins un interrègne. Quoi qu'on ait fait pour cela, il y a peu de personnes en France qui croient sérieusement que Bonaparte n'ait été que le général de Louis XVIII.
Or, la différence qu'il y a entre les deux dynasties, dont l'une a livré force batailles, tandis que l'autre a évité j usqu'aux moindres escarmouches, c'est que la dynastie bourbonienne a pour ses représentations royales le .Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, Neuilly, Fontainebleau et Compiègne ; pour sa mise en scène, une liste civile de douze millions, et pour ses frais de costumes, une fortune particulière d'un demi-milliard; tandis que la dynastie shakspearienne ne possède en propre ni la scène française, que lui interdit l'Académie, ni le théâtre
de la Porte-Saint-Martin, que lui disputent les Bédouins; il y a bien, à titre de subvention, ce qui, théâtralement parlant, peut se traduire par le mot de liste civile, quelque chose comme deux cent mille francs alloués à la Comédie-Française; mais ces deux cent mille francs servent à payer les pensions de MM. Saint-Prix, Saint-Fal, Damas et Lafon, qui sont morts, je crois, et à compléter les parts de MM. Saint- Aulaire, Desmousseaux, Perrier, David, etc.; parts qui, de quinze mille francs, sont tombées à onze cents francs, au dire de M. Fulchiron luimême. Quant à la fortune particulière de Nos Altesses dramatiques, chacun la connaît, et je doute que beaucoup de notaires, de commerçants ou d'agents de change consentissent à la troquer contre la leur.
Or, on le comprendra, ce provisoire dramatique ne peut durer, et, au nom de dix ans de travaux, de luttes et, disons-le, de succès, nous avons le droit de demander au ministère des explications, et à celui-ci plus qu'à tout autre ; car, formé d'hommes d'intelligence qui ont lutté et souffert, il doit y avoir en lui quelque sympathie pour ceux qui luttent et qui souffrent, martyrs de la même religion littéraire qui les a portés où ils sont.
Le Théâtre-Français est un débouché complètement illusoire, non-seulement pour les jeunes gens qui commencent, mais encore pour les hommes qui sont arrivés. — Tout entier sous la main du ministère, qui l'étouffé ou lui donne de l'air à son gré, il faut que son directeur adopte les sympathies et les haines bureaucratiques d'un chef de division ou d'un secrétaire particulier. L'opinion sur les hommes et les choses arrive
en notes officielles de la rue de Grenelle au cabinet de l'administration; et, comme la subvention, seule source d'eau qui désaltère les comités, peut tarir aux mains de MM. Cave ou de Vailly, l'art a beau se cacher et vouloir marcher dans une large route, il faut qu'il obéisse au frein d'orque lui met son cavalier ministériel, et qu'il passe par le chemin de traverse des coteries ou des intérêts. Ce serait un tableau curieux à faire que celui des opinions littéraires des différents ministères qui se sont succédé; et, si curieuses qu'aient été parfois leurs opinions politiques, je crois, Dieu me pardonne, que les autres l'emportaient encore en originalité sur celles-ci.
On nous objectera peut-être que le Théâtre-Français est plus encore destiné à conserver nos vieilles gloires qu'à fonder des gloires nouvelles, que c'est un théâtre qu'il faut ouvrir à des talents mûrs et non à de jeunes essais ; et à ceci nous n'avons rien à répondre, car c'est notre avis à nous-même. Nulle part l'ancien répertoire ne sera joué comme sur la scène de la Comédie-Française. Les planches de la rue de Richelieu sont bonnes conservatrices des traditions : c'est la véritable patrie de Molière. Mais, partout aussi, et dans des conditions à peu près pareilles, le drame moderne sera aussi bien et même mieux joué. Il en est des rois de théâtre comme des rois réels, ils acceptent difficilement les constitutions qu'on leur impose, et c'est toujours avec l'arrière-pensée de les trahir qu'ils prêtent serment aux révolutions.
11 est donc de toute nécessité, non-seulement pour le bien-être de l'art dramatique, mais encore pour son
progrès, qu'un second Théâtre-Français soit ouvert, qui contre-balance le pouvoir du premier, et que la littérature ait ses deux chambres, dont la seconde casse ou confirme les arrêts de la première. Cette nécessité admise, une autre nécessité non moins grande, c'est que ce second Théâtre-Français ne s'ouvre point au fanbourg Saint-Germain; car, après la condition d'existence, vient la condition de vitalité : et nous allons tâcher, puisque nous avons les ferrements en main, que le ministère accouche d'un enfant viable et non d'un avorton mort-né.
Que les trois maires des trois arrondissements qui environnent le Luxembourg réclament l'ouverture de l'Odéon, c'est concevable : ceci est pour eux une affaire de boutique, et non une affaire d'art; il s'agit de rendre la vie à un côté paralysé du grand corps parisien, et peu importe à MM. Demonts, Bessas-Lameygie, Lanneau (ce sont, je crois, les noms de ces trois fonctionnaires), que le sang qu'ils veulent injecter aux artères de leur vieillard soit tiré de nos veines, pourvu que l'opération magendique se fasse et que leur malade reprenne à nos dépens l'apparence de la santé. Nous l'avons dit, ce ne sont point les Muses qui pleurent au péristyle de leur temple fermé, c'est le commerce qui frappe en murmurant aux portes des trois mairies. Or, il y a mille moyens de faire revivre le commerce sans qu'il soit pour cela nécessaire de vampiriser l'art.
Et cette boutade nous vient à cause d'un projet étrange qui aurait été, nous assure-t-on, inspiré à ces messieurs par le refus positif d'une subvention ministérielle. Si nous sommes bien informé, ce projet con-
sistait à créer treize cents actions de 250 francs l'une; ce qui devait produire, je crois, quelque chose comme 325 000 francs, moyennant laquelle somme de 325,000 francs le directeur du théâtre de l'Odéon s'engagerait à donner treize cents entrées aux treize cents actionnaires, et à leur jouer de la tragédie, de la comédie, du drame, de l'opéra-comique et du vaudeville. Je conçois que ceux qui ne fournissent que l'argent trouvent ces conditions bonnes ; mais , nous qui fournissons les œuvres, on nous permettra de les trouver mauvaises et de prouver qu'elles le sont.
D'abord, ces 325,000 francs qui constituent une recette et non une subvention, puisqu'ils se prélèvent sur la bourse des spectateurs, et non sur le budget du ministère, seront, grâce à ce titre de subvention, soustraits à la dîme des auteurs, et, en conséquence, 32,500. francs qui devraient appartenir de droit aux hommes de lettres dont les œuvres seraient représentées dans le courant de l'année, se tromperont de caisse et entreront dans celle du directeur. De plus, tous les jours, treize cents personnes qui auront payé d'avance leur entrée à toutes places, moyennant la somme de quatorze ou quinze sous, encombreront la salle, qui contient dix-neuf cents places à peu près, au détriment des spectateurs payant à la porte ces mêmes places quatre ou cinq francs. Je sais bien que, de cette manière, il y aura tous les jours neuf cents francs de recette assurés avant l'ouverture des bureaux, lesquels, de leur côté, peuvent en produire cinq cents par soirée; mais, sur ce total de quatorze cents francs qui, selon notre expérience, est le maximum auquel on puisse atteindre, nous
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le répétons, les auteurs qui ont droit au dixième, au lieu de cent quarante francs, ne toucheront que cinquante francs. D'où il suitque, lorsqu'onjoueraun drame en cinq actes, un opéra- comique en trois actes, et une comédie ou un vaudeville en un acte, l'auteur du drame percevra vingt-cinq francs, l'auteur de l'opéra seize francs, et l'auteur de la comédie ou du vaudeville cinq francs; ce qui, en supposant des collaborations triples, portera la journée du poëte dramatique à un taux un peu au-dessous de celle du machiniste qui lui apporte des bouquets et du garçon de théâtre qui lui fait ses commissions. Ce sont là des bagatelles auxquelles MM. les maires des trois arrondissements n'ont pas songé, tant les préoccupent avant tout les intérêts et les plaisirs de leurs administrés, mais auxquels ils permettront que notre dignité compromise songe sérieusement pour eux.
Maintenant, puisqu'on nous force, malgré notre répugnance pour toute espèce de calcul, à tripoter des chiffres, que l'on nous permette d'examiner, arithmétiquement parlant, la possibilité de l'existence d'un théâtre jouant la tragédie, la comédie, le drame, l'opéracomique, le vaudeville, et tout cela moyennant une subvention de 325,000 francs par an.
Le moins que l'on puisse admettre, comme nécessité absolue et pour l'exécution supportable de cinq genres différents, c'est la réunion de deux troupes, l'une de drame, l'autre d'opéra-comique. Or, pour combattre (lia situation topographique du théâtre de l'Odéon, il faut que ces deux troupes puissent rivaliser, l'une avec le théâtre de la rue de Richelieu, l'autre avec le théâtre de la place Favart. Ce principe de rigueur admis, la
troupe de drame coulera cent soixante mille francs ; c'est quarante mille francs de moins que ne coûtait la
troupe de M. Harel en 1830; ci 160,000 fri
La troupe de l'opéra-comique absorbera deux cent cinquante mille francs, et nous la cotons à dix mille francs de moins que
celle de M. Grosnier ; ci 250.000
On n'aura point de chœurs tolérables à
moins de trente mille francs ; ci 30,000
Pour l'orchestre 70,000
Mise en scène 80,000
Copie de musique 10,000
Éclairage 38,000
Gardes et pompiers 18,000
Machinistes 1 2,000
Pose des affiches G, 000
Chauffage 6,000
Réparations aux machines 3,000
Id. aux pompes 2,000
Balayage et frottage 2,000
Patente et impôts 2,000
Assurances mobilières 2.000
Renouvellement des cartons, impressions de feuilles de répertoire, etc., etc. . . 1,000
Passons à l'administration et ajoutons encore :
Pour le contrôle 6,000
Pour le personnel administratif 28.000
Et nous aurons un total de 720.000 fr.
Lequel passif annuel nécessite comme, balance, si l'on veut que le directeur puisse tenir, une recette journalière de 2,000 francs, y compris la subvention, ou de 1,100 francs, non compris la subvention ; ce qui est matériellement impossible, surtout en extrayant du quartier les treize cents actionnaires, qui enlèvent, comme nous l'avons dit, treize cents spectateurs payant au bureau.
La réouverture del'Odéon, à des conditions pareilles, serait donc illusoire, puisque la vie qu'on aurait cru lui rendre, pour une époque donnée, l'abandonnerait au tiers à peine du temps désiré : ce ne serait pas une résurrection, ce serait un galvanisme; or, que le médecin qui se chargera de l'expérience tâche d'emprunter à d'autres que nous ses piles voltaïques.
Nous sommes entré dans tous ces détails, dont nous demandons humblement pardon à nos lecteurs, parce que nous avons l'espoir que cet article tombera entre les mains de quelque familier de l'hôtel de Grenelle, qui, s'il n'a rien de mieux à faire, le mettra peut-être, par hasard, sous les yeux du ministre. Alors, et dans cet espoir toujours, nous ajouterons ce que nous avons dit : Que, si l'on veut qu'il existe un second Théâtre- Français, la première condition de cette existence est de l'ouvrir avec des chances.de durée. Or, afin qu'il s'ouvre fructueusement pour l'art, afin qu'il rende quelque courage aux auteurs, quelque confiance aux comédiens, quelque émulation à son confrère, il faut que ce théâtre soit placé dans une situation équivalente à celle du théâtre de la rue de Richelieu; il faut qu'on lui donne 150,000 francs de subvention; il faut enfin,
et ce sera une grande innovation sans doute, que le privilège en soit accordé à des hommes d'art, qui aient une réputation à perdre, et non à des spéculateurs qui aient une fortune à gagner. C'est un rival que nous demandons pour le Théâtre-Français, et non une victime que nous lui votons : on a fait jusqu'à présent, aux vieilles divinités de la rue.de Richelieu, assez de sacrifices humains. Nous demandons l'abolition de ce culte druidique, surtout si ses prêtres s'obstinent à ne pas nous faire d'autres miracles que ceux que nous connaissons.
Quant à la Comédie-Française, il faut la laisser aller comme elle va, car elle marche dans une bonne route; son directeur en fait habilement tout ce qu'il en peut faire. Un peu plus de luxe de décorations, un peu plus de vérité de costumes, et elle offrira encore, malgré la décadence de l'école, une belle galerie de nos anciens maîtres, où l'on ira dévotement et pieusement adorer Molière, Corneille et Racine, comme on va au Louvre étudier le Titien, Michel-Ange et Raphaël.
La probabilité de l'ouverture d'un second Théâtre- Français est devenue à cette heure presqu'une certitude, et, pour la première fois, depuis six ans, les réclamations de la littérature ont trouvé un accueil bienveillant, sinon sympathique, dans le ministère: cela ne nous étonne pas de la part d'hommes dont les plumes ont signé des livres d'archéologie et d'histoire avant de signer des ordonnances et des circulaires. Producteurs eux-mêmes, ils ont compris combien était mauvaise et mesquine cette haine improductrice, qui, se créant effrontément mandataire du bon goût, essave au nom
de Molière, de Corneille et de Racine, de réveilles contre des hommes qui, à tout prendre, sont la seule richesse du présent, et le seul espoir de l'avenir, lespro scriptions dont ces grands maîtres eux-mêmes ont été victimes pendant leur vie. Félicitons le ministère d'avoir pensé que ce n'était point assez d'honorer les morts, mais qu'il fallait encore ne pas laisser mourir de faim les vivants, et espérons que quelques pauvres intrigues de coteries et quelques petites oppositions de bureaux, qui peuvent seules s'opposer à un acte tout national, resteront sans crédit et sans puissance en face d'un intérêt aussi élevé que celui de l'art dramatique.
Au reste, pour répondre aux bruits de monopole déjà répandus, et à ceux qu'on ne manquera pas de répandre encore, nous mettons sous les yeux de nos lecteurs la pétition adressée à M. de Gasparin par MM. Casimir Delavigne, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Nous avons déjà dit que MM. Scribe, Lemercier et les autres membres de la commission dramatique, avaient fait une démarche clans les mêmes intérêts, et adressé une demande dans le même but.
A Monsieur le Ministre de l'intérieur,
« Monsieur le ministre.
» Le Théâtre- Français tel qu'il est constitué actuellement, avec son ancien et admirable répertoire qui, au grand applaudissement du public et des amis de l'art, occupe la scène pendant six mois de l'année; obligé, en outre, d'employer trois autres mois environ à la reprise
d'ouvrages modernes dont le succès explique cette faveur, se trouve dans l'impossibilité de consacrer plus de trois mois chaque année à la représentation des ouvrages nouveaux.
■» Or, tandis que le mélodrame et le vaudeville ont dix théâtres, et nous ne comptons ici que les principaux, la tragédie, la comédie et le drame n'ont qu'un seul théâtre, ou plutôt, comme nous venons de le démontrer, trois mois de l'année dans un théâtre ; c'est-à-dire, à proprement parler, le quart d'un théâtre. De là résulte un encombrement dont souffrent également la littérature dramatique d'une part, et la Comédie-Française de l'autre.
» C'est donc un vœu général, un vœu fondé en droit et en raison, un vœu ressortant de la nécessité même, que l'ouverture d'une seconde scène réservée à la littérature sérieuse.
» Les auteurs, la commission qui les représente, la presse unanime réclament de toutes parts et depuis longtemps ce second Théâtre-Français, toujours promis par le pouvoir, toujours attendu par le public.
» Nous croyons, monsieur le ministre, qu'il est temps enfin de satisfaire à des réclamations si universelles ; les besoins littéraires sont en France, et à Paris surtout, des besoins populaires ; la sympathie des classes lettrées importe à un gouvernement éclairé.
» Nous appelons donc votre attention sur l'urgente nécessité d'établir un second Théâtre-Français et do l'établir avec de certaines conditions d'existence durable et de vitalité robuste, qui puissent le maintenir dans une attitude toujours digne et littéraire. Ce théâtre
pour lequel nous réclamerions une localité favorable et l'aide effectif du pouvoir, ferait, nous l'espérons, rejaillir quelque lustre sur la littérature qui le soutiendrait et sur le gouvernement qui l'aurait fondé.
» Nous avons l'honneur d'être, monsieur le ministre, avec une haute considération , vos très-humbles et obéissants serviteurs.
«Alexandre Dumas; Casimir Delà vigne; Victor Hugo. »
Lorsque tout le monde réclamait l'ouverture du théâtre de l'Odéon, seul nous protestâmes contre cette demi-mesure littéraire, qui, en paraissant accorder tout, n'aurait, défait, accordé rien; nous dîmes assez haut à cette époque pour que notre voix parvînt au ministère et fût entendue des ministres, qu'il ne fallait pas confondre les réclamations du commerce avec les vœux de l'art; nous accusâmes MM. les maires députés qui retrouvaient, en faveur de l'art dramatique dans le cabinet de M. Thiers, la voix qu'ils avaient perdue à la Chambre lors de la dicussion subventionnelle, d'agir bien plutôt en faveur de leurs commettants que dans les intérêts de la littérature ; et c'était tout simple, parmi les deux mille électeurs du faubourg Saint-Germain, il y a six cents industriels et pas un homme de lettres.
A cette époque, malheureusement, notre voix s'a-
dressait à des hommes qui à toutes les réclamations de ce genre avaient fait vœu de se boucher les oreilles : il y avait des engagements pris avec l'Académie, des engagements pris avec la Chambre, des engagements pris avec M. Harel; — engagements négatifs, qui flattaient plus d'amours-propres qu'ils ne servaient d'intérêts. A cette époque, on employait, au nom de la gloire militaire et de la gloire civile, cent quinze millions à entasser des pierres les unes sur les autres, et à les tailler tant bien que mal pour faire des palais, des arcs de triomphe et des statues, et l'on n'osait donner gratis une signature en faveur de la gloire dramatique, tant ces antipathies personnelles était corroborées de haines politico-académiques. A cette époque, enfin, un article du Constitutionnel suffisait pour faire disparaître de l'affiche d'un théâtre royal une pièce pour laquelle le ministre avait déjà loué sa loge, et à toutes les réclamations de l'auteur, qui n'était pas venu offrir son œuvre, mais auquel on était allé la demander, on répondait qu'on ne connaissait pas la pièce défendue, que, par conséquent, on n'avait rien contre elle, mais qu'on ne pouvait, sous peine de perdre soixante voix à la Chambre, se brouiller avec MM. Viennet, Fulchiron et Etienne. C'était, littérairement parlant, car nous ne voulons pas nous occuper de sa politique, un charmant ministère, un peu moins progressif que celui de M. de Montbel, et un peu plus arbitraire que celui de M. de Polignac, toujours littérairement parlant. Nous ne rappellerons pas ici sa moralité, et nous attendrons son retour et sa puissance pour fouiller, sous ses yeux, le cloaque des subventions et l'égout des pots-de-vin ;
et cependant, nous ne demandions pas mieux que de vivre insoucieux de ses actes ; il nous a poussé dans la voie politique, en nous fermant la voie littéraire ; nous sommes descendu , grâce à lui , du théâtre dans le cirque; nous ne voulions être que poëte ; il nous a fait athlète et gladiateur ; qu'il vienne donc , et il nous trouvera prêt à la lutte et au combat.
Un autre ministère a surgi qui, sous le rapport littéraire au moins, a manifesté son indépendance, et qui n'a pas craint, si peu populaire qu'il soit, de perdre, lorsqu'il s'est agi de faire une bonne et loyale chose, les soixante voix de MM. Fulchiron, Élienne et Viennet. Nous l'en remercions pour notre compte, quoique, si l'Gn veut examiner notre position personnelle aux différents théâtres de Paris, nous soyons un de ceux qui pouvaient à la rigueur se passer de l'ouverture de cette nouvelle scène ; mais, en cette occasion comme en quelques autres, nous avons travaillé pour nos jeunes amis plutôt encore que pour nous.
Tant il y a que l'ordonnance est signée; que, contre l'ordinaire, la signature a été donnée gratuitement à un homme honorable, à un homme d'opposition, et qu'on ne lui a demandé, chose bizarre, en échange de cette signature, ni promesse ni engagement. Les employés inamovibles doivent vraiment ne plus savoir à quoi s'en tenir; aussi la mesure a-t-elle déjà été commentée, attaquée et calomniée par les journaux qui n'ont pas compris que quelque chose se fît sans leur influence.
L'un, que nous remercions de sa bienveillance et dans lequel nous avons reconnu un ami, avoue la nécessité de l'ouverture d'un second Théâtre-Français, félicite
le ministère de l'avoir comprise, et s'adresse à nous pour savoir dans quel but ce nouveau théâtre a été ou vert, et dans quelle direction il marchera.
L'autre, dans lequel il nous a bien fallu reconnaître un ennemi, nie l'opportunité de la mesure ministé rielle, déclare que les auteurs de comédie et de drame avaient tout autant qu'il leur fallait, ayant le théâtre de la rue de Richelieu et celui delà Porte -Saint-Martin, se place en Aristarque sur la plus boursouflée de ses théories psychologiques, et déclare qu'il n'accordera qu'à bon escient son approbation à une entreprise faite dans le but de populariser le ministère, en l'étayant des noms de MM. Casimir Delavigne, Victor Hugo et Alexandre Dumas. •
Au premier, nous répondrons que nous ne croyons nullement que le nouveau théâtre ait été ouvert dans un autre but que celui de favoriser la littérature contemporaine, sans acception aucune de partis ou d'école; que, quant à la route dans laquelle il marchera, nous ne sommes appelé en rien à la rectifier ou à la fausser, autrement que par nos œuvres, et que c'est à M. Anténor Joly, et non à nous, de l'éclairer sur ce point.
Au second, nous rappellerons qu'il manque de mémoire ou de suite dans ses opinions, lorsqu'il dit que les auteurs qui se plaignent d'être à l'étroit à la Porte-Saint-Martin et à la rue de Richelieu, ressemblent à des hommes qui demanderaient de l'air au milieu de la plaine Saint-Denis ; il sait très-bien ce que c'est que cette machine pneumatique qu'on appelle un théâtre, et comment le directeur, qui en tient la clef, donne ou ôte de l'air à son gré aux auteurs au'il
veut étouffer ou faire vivre. Nous l'avons entendu plus d'une fois déplorer avec. nous que l'art fût soumis si arbitrairement à des caprices de bureau ou à des influences de couchette, et, s'il était nécessaire d'appeler des faits au secours de ses souvenirs si singulièrement fugitifs, nous lui mettrions sous les yeux, près des cadavres refroidis à'Antony et du Roi s'amuse, le corps palpitant de Jaffier, et nous lui expliquerions comment les premiers ont été étranglés en une heure, et comment le seconda été étouffé en huit jours. Quant à la popularité qu'il suppose que le ministère a. voulu tirer de nos trois noms, l'assertion a du moins le mérite d'être nouvelle, si elle n'est bienveillante ni juste; il est vraiment triste et malheureux, qu'une petite haine de journal entraîne des hommes, sinon supérieurs, du moins honorables, à de tels oublis d'amitié et à de telles capitulations de conscience.
Comme c'était à nous que ces questions avaient été adressées, c'était à nous d'y répondre, et nous venons de le faire; mais nous ajoutons ici que le second Théâtre- Français n'a pas été plus donné à MM. Victor Hugo, Casimir Delavigne et Alexandre Dumas, qu'à MM. Lemercier, Scribe et Rougemont, président et membres de la commission dramatique, qui ont fait une demande de vive voix à M. Thiers, si notre mémoire est bonne, et l'ont renouvelée par écrit à M. de Montalivet, si nous sommes bien informé. Maintenant, tout en niant notre participation comme directeurs, nous donnerons nos avis comme journaliste, avis que, du reste, nous laissons M. Anténor Joly parfaitement libre de suivre ou de ne pas suivre.
Le premier, c'est cle ne point établir le siège de son exploitation place Ventadour. L'influence du ministère, dans cette circonstance, ne peut être qu'officieuse et jamais officielle ; on comprend très-bien que le gouvernument qui a choisi si judicieusement la place où il voulait enterrer sept millions, tienne à ce que le monument qu'il a élevé dans son enthousiasme lyrique devienne autre chose qu'un ^magasin à fourrage; on comprend encore que les actionnaires qui lui ont acheté ce monument cinq millions, et qui, depuis sept ans, n'en ont recueilli que soixante et dix mille francs en tout, soient désireux de se tirer du pire, ne fût-ce que pour tomber dans le médiocre. Mais, en conscience, cela ne doit pas être aux dépens d'une jeune exploitation qui sort de la rue de Grenelle comme le premier homme sortit de la main de Dieu , seule , pauvre et nue ; qui a besoin, pour respirer, se développer et grandir, d'une atmosphère populeuse pleine de bruit et de lumière, et non d'un quartier infréquenté vers lequel aucun intérêt matériel n'attire, auquel aucun besoin vital ne conduit, dont un passage rival digère la substance, où l'on ne peut arriver sans s'enquérir de sa latitude, et dans les déserts duquel les commissionnaires et les cochers de fiacre, ces Cook et ces Bougainville de la capitale, s'égarent eux-mêmes. Ce serait transporter l'Odéon sur la rive droite de la Seine avec une chance de vitalité de moins, puisque le second Théâtre n'a pas même de subvention. Nous ne savons pas jusqu'à quel point M. Anténor Joly est engagé sur ce point avec MM. Cave et Bonrsaut; mais nous formulons ce jugement, qui est celui de l'expérience, afin qu'au besoin il s'en fasse une
arme offensive ou défensive, une lance ou un bouclier. Le second avis, c'est de ne jouer les pièces nouvelles que de deux jours l'un; les*intérêts des auteurs en souffriront peut-être, mais les intérêts de l'art s'en trouveront au mieux : il est impossible que des artistes forcés déjouer tous les soirs, et souvent de répéter dans la journée, n'interrompent pas l'étude de leurs rôles à la première représentation. Or, la première représentation n'est que l'enfantement scénique. L'enfant est mis au jour et baptisé, voilà tout. Il lui faut encore les soins continuels de ses parents pour qu'il parvienne à toute sa virilité. L'âge d'un drame est en harmonie avec l'âge de l'homme; l'homme vit de soixante à quatrevingts ans, le drame atteint de soixante à quatre-vingts représentations. Il y abien par-ci par-là quelques exceptions, des enfants condamnés qui ne se lèvent pas de leur berceau, comme Clovis et Sigismond de Bourgogne, des hommes phthisiques qui meurent à la, fleur de leur âge, comme V Ambitieux et Charles VIT, enfin des vieillards entêtés qui ne veulent pas descendre dans la tombe, comme Marino Faliero et la Tour de Nesle; mais ces cas sont des exceptions et non des preuves, et la mercuriale dramatique est, comme nous l'avons dit, de soixante à quatre-vingts représentations. Or, voyez à tout théâtre quotidien un ouvrage à sa trentième soirée, c'est-à-dire à l'âge où il devrait être dans toute sa force et vous le trouverez essoufflé, chancelant et décrépit comme un vieillard, tandis que, sur un théâtre rival et alternant, son contemporain vous apparaîtra valide, robuste et vigoureux comme un jeune homme. Le secret du génie toujours croissant de Talma et de made-
moiselle Mars est là peut-être; s'ils avaient été forcés de jouer Sylla ou Valérie tous les jours, nous ne les aurions pas vus, à chaque représentation nouvelle, trouver des effets nouveaux : c'est la fatigue et la satiété chez les acteurs qui amènent la fatigue et la satiété dans le public.
Le troisième avis, et celui-là, nous le hasardons plutôt comme une proposition à étudier que comme un conseil à suivre, serait de consacrer une soirée de chaque semaine, celle du vendredi par exemple, qui, à tort où à raison, est, par les directeurs, considérée comme néfaste, à des représentations extraordinaires, à l'instar de celles que Gœthe et Schlegel établirent au théâtre de Weymar. Ces soirées seraient remplies par les représentations des chefs-d'œuvres des théâtres grecs, latins, espagnols, anglais et allemands. Il y a aujourd'hui assez d'esprits sérieux, même parmi les femmes, pour qu'on puisse espérer de réunir quatre fois par mois un auditoire tout artistique qui viendrait étudier, sur la nature même, l'histoire de l'esprit humain depuis les Athéniens jusqu'à nous. Une fois qu'il serait bien arrêté que les œuvres mises sous les yeux du spectateur ne lui sont point présentées comme des modèles d'actualité, mais comme des exemples de progrès dans lesquels il doit chercher lui-même les variations que le temps, le pays et la civilisation ont amenées dans l'art; ce serait, ce nous semble, une étude qui emporterait les yeux et l'esprit du spectateur au-delà des horizons et des hauteurs ordinaires d'un spectacle, que celle qui lui ferait remonter depuis Corneille jusqu'à Eschyle, depuis Racine jusqu'àEuripide, depuis Molière
jusqu'à Aristophane, cette échelle magnifique qui, semblable à celle de Jacob, conduit de la terre au ciel, et dont les degrés sont remplis par Rotrou, Shakspeare, Calderon, Lopez de Vega, Guilhem de Castro, Sénèque, Plaute, Térence et Sophocle! Ce serait montrer, aux lueurs changeantes du flambeau du génie, le cœur humain toujours pareil ; ce serait prouver que le fond est réservé à Dieu, et que, depuis deux mille cinq cents ans, l'homme n'a rien inventé que des détails; puis, passant de ces questions élevées à des considérations secondaires, ce serait un grand enseignement pour la critique, qui va toujours crachant à la ligure du présent avec la bouche du passé, que de lui prouver qu'aussi loin que la vue peut atteindre, c'est-à-dire jusqu'à Homère dans le monde profane, et jusqu'à Moïse dans le monde chrétien, chaque génie, quoiqu'il ait allumé sa flamme au foyer mourant de son prédécesseur, a brillé de sa propre lumière, et que cette lumière, les envieux de tous les temps ont constamment tenté de l'obscurcir du moment qu'ils ont désespéré de l'éteindre.
Tout le monde gagnerait, nous le croyons, à un pareil spectacle : les gens du monde, qui viendraient faire, en s'amusant, un cours de littérature de trente siècles; les jeunes auteurs, auxquels on montrerait vivante sur la scène la nature morte des livres ; les peintres, qui retrouveraient des costumes si longtemps altérés parles fantaisies des maîtres ou les caprices des tcoles; enfin, les acteurs qui, n'ayant à jouer dans l'année que trois ou quatre fois le même rôle, l'étudieraient sur toutes ses faces , le suivraient dans tous ses détours, le creuseraient dans toute sa profondeur. Nous
savons plusieurs do ces ouvrages, déjà faits par des gens de conscience et d'étude; nous savons des hommes de talent qui se feraient une gloire de traduire ceux qu'ils cherchent à imiter; enfin, nous savons aussi bon nombre de spectateurs qui ne demandent pour souscrire que l'ouverture de la souscription.
Nous sommes dans une époque où se calment les haines politiques et les querelles littéraires, où chacun, poursuivant le beau et cherchant le bon, s'engage consciencieusement dans la route où il croit le rencontrer; de ce désordre apparent naîtra, nous en sommes certain, un ordre social robuste ; de cette anarchie momentanée jaillira sans aucun doute une paix féconde ; car des voies qui, au départ, semblent divergentes, aboutissent parfois au même but ; car beaucoup qui sont partis en se tournant le dos, après avoir parcouru la moitié du chemin, se retrouveront face à face : gouvernement et littérature sont en travail, et les enfants qu'ils mettront au jour seront certainement l'industrie et l'intelligence, ces deux sœurs ainées de la liberté.
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A l'époque où il fut question d'ouvrir le théâtre de l'Odéon, et où les concurrents se pressaient pour en obtenir le privilège, nos lecteurs se rappelleront peutêtre que nous proclamâmes l'impossibilité de cette exploitation, si elle n'était soutenue par une subvention
de deux cent mille francs. En effet, les demandes du quartier, qui alors ne réclamait pas moins que trois truupes, c'est-à-dire une troupe de drame, une troupe de comédie et une troupe d'opéra-comique, exigeaient du spéculateur qui tenterait de les satisfaire une dépense de sept cent mille francs par an, c'est-à-dire dixneuf cents francs par jour ; car il fallait que la troupe de drame et de comédie pût lutter avec celle de la rue de Richelieu, et la troupe d'opéra-comique avec celle de la place Favart. Hors de cette lutte, il n'y avait bas de rivalité, et, par conséquent, pas de chances. Les époques heureuses et florissantes de l'Odéon furent ;Celles de Picard, de Bernard et d'Harel; Picard jouait [de la comédie, Bernard de l'opéra, Harel de la tragédie et du drame ; les deux premiers n'étaient point soutenus par le gouvernement, Harel seul avait une subvention de 175,000 francs.
Examinons comment ils réussirent et quelles furent les causes de leur réussite.
Picard arrivait dans un moment où il y avait peu de comédies, peu de tragédies et pas du tout de drames : il était l'un des auteurs les plus distingués de son époque; il avait en lui la ressource de son propre talent, il compta dessus et il fit bien. Les théâtres se ruinent non point .parce qu'une pièce tombe, mais parce qu'ils n'ont presque jamais une pièce nouvelle à mettre à la place de la i pièce tombée. Picard n'avait point cela à craindre; il travaillait vite, et, pendant qu'il faisait répéter une comédie, il en écrivait une autre ; il se trouvait donc, toute proportion gardée, dans la situation de Shakspeare et de Molière, auteur, acteur et directeur, et pi-
348 souvenu'. s dramatiques
quant doublement la curiosité du public en jouan dans les pièces qu'ils avaient composées.
Malgré ces conditions de succès, Picard fit d'asse; minces affaires ; sa troupe était médiocre, et ses OU' vrages, si fins et si spirituels qu'ils fussent, n'en étaien pas moins des comédies de second ordre. L'art ne souffri ni ne gagna à cette direction; le directeur vécut, voil; tout. C'est la première période du théâtre de l'Odéon
La deuxième fut celle de Bernard : celui-ci n'était pas un auteur, mais un homme de spéculation ; à l'époque où il se mit à la tête de son entreprise, grâce à la qualité des œuvres que l'on jouait depuis quelques années on ne savait pas encore ce qu'on voulait, mais on savail déjà ce qu'on ne voulait plus. Il comprit avec beaucoup d'intelligence que toute cette friperie moderne, qu'or essayait de faire passer sous le patronage de Corneille de Molière et de Racine, n'était plus de mise; il relégua toges et perruques, faisceaux de licteurs et verges d'huissiers, dans le magasin classique; engagea des chanteurs, parmi lesquels Duprez, qui, à cette époque. n'était qu'un enfant, et lit passer sur notre scène les chefs-d'œuvre de "Weber, de Rossini et Meyerbeer. Chacun s'empressa à Robin des bois, à la Dame du lac el à Marguerite d'Anjou ; Bernard fit fortune : le public qui ne connaissait que la musique de Grétry et de Nicolo, prit goût à cette mélodie étrangère et neuve ; i appela à grands cris les auteurs dont il avait applaud les œuvres, et, à cette seconde période, l'art s'enrichit d'une vérité : c'est que le génie est cosmopolite, que l'uni vers est sa patrie, qu'il naît sur un point du globe, mais que, comme le soleil, il s'élève et brille sur le monde
La troisième fut celle de M. Harel. Directeur privilégié, il obtint l'Odéon avec une subvention de 175,000 francs; il arrivait avec un fonds de troupe provinciale, à la tête de laquelle se trouvait un talent européen, mademoiselle Georges; homme d'esprit, il comprit la révolution littéraire qui s'opérait ; il engagea toutes les réputations qui commençaient à se faire jour : Bocage, Frederick, Ligier, Lockroy, mademoiselle Noblet, passèrent les uns du Théâtre-Français, les autres, de la Porte-Saint- Martin, les autres enfin; du Conservatoire au théâtre de l'Odéon. Ils y trouvèrent Duparay, Vizentini, Stockleit, et ces talents, réunis sous le ministère de M. Harel et la royauté de mademoiselle Georges, formèrent une troupe tout à fait supérieure — mademoiselle Mars exceptée — à celle du Théâtre- Français ; aussi le drame et la tragédie passèrent-ils la Seine, et l'Odéon vit-il revenir à lui, non-seulement la foule qui l'avoisine, mais encore cette société du faubourg Saint-Honoré et de la Chaussée-d'Antin avec laquelle il avait fait connaissance pendant la direction de Bernard, et qu'il avait perdue de vue pendant les directions intermédiaires.
Aujourd'hui , la situation est tout à fait changée. D'abord, Picard est mort et n'a point d'équivalent dans notre littérature; d'ailleurs , je doute que son Mértechme excitât aujourd'hui une curiosité soutenue, même avec des comédies de la valeur de la Petite Ville -et des Deux Philibert, et nous citons ici les chefsd'œuvre de Picard ; ensuite, grâce à la direction de MM. Robert et Severini, les Italiens nous ont familiarisés avec le répertoire de Naples, de Venise et de Mii. 20
lan et, par les soins de MM. Subert et Véron, Rossini et Meyerbeer, appelés en France, ont enrichi notre grand Opéra, l'un du Siège de Corintl/e , de Guillaume Tell et du Comte Ory ; l'autre, de Robert le Diable et des Huguenots. Il n'y a donc plus de pasticci musicaux possibles parmi nous ; d'ailleurs, par qui seraientils exécutés, et quels chanteurs l'Odéon irait-il opposer à Ruhini, à Duprez et à madame Damoreau? Enfin, une troupe de drame et de comédie pareille à celle que dirigeait M. Harel en 1830 n'est plus composable (qu'on me pardonne le mot) ; Ligier, Lockroy, Duparay et mademoiselle Noblet sont liés à la rue de Richelieu, Frederick a des engagements pris avec le directeur du second Théâtre-Français, et mademoiselle Georges est à la Porte-Saint-Martin, où elle soutient à elle seule le fardeau d'un répertoire vieilli et d'un théâtre chancelant. D'ailleurs, cette troupe pût-elle être réformée, il faudrait encore que son directeur, comme l'avait obtenue M. Harel, "obtînt une subvention sans laquelle nous croyons toute exploitation impossible.
Dans cette conjecture, pressé qu'il est par les maires des arrondissements d'outre-Seine, et mis à sec par les subventions qu'il accorde aux autres théâtres, le ministère, pris entre l'instance et l'impossibilité, n'a qu'un moyen, à notre avis, de se tirer d'affaire et de répondre à l'art, qui, lorsqu'il cesse d'être son protégea devient son juge: c'est de donner momentanément, et en attendant un surcroit de subvention, le pri. provisoire de l'Odéon au directeur du Théâtre-Français en lui imposant certaines conditions qui assureraient au quartier huit bons spectacles par mois. De cette ma
nière,l'Odéonne serait pas une affaire de fortune comme l'Opéra, ou les Bouffes, mais il parviendrait à se frayer, ce qui présenterait, à tout prendre, le résultat désiré par les auteurs et par les artistes.
Voici comment nous croyons la chose possible. La troupe de la rue de Richelieu, qui se compose de soixante-six personnes, engagées les unes pour leur talent, les autres pour leur crédit, est, à cette heure, trop considérable pour un seul théâtre, qui peut, dans tous les cas donnés, et eu jouant un jour le drame et l'autre jour la comédie, fonctionner largement avec quarantecinq sujets; il lui reste, en conséquence, une vingtaine d'artistes dont il peut parfaitement disposer, concurremment avec les quarante-cinq que son rouage quotidien met en mouvement. M. Vedel n'aura donc à engager que huit ou dix acteurs, en supposant qu'on traite avec eux moyennant 5,000 francs l'un dans l'autre, ils présentent par an une dépense de cinquante mille
francs ; ci 50,000 fr.
Supposons que le contrôle et l'administration, depuis l'inspecteur jusqu'au portier, lui coûtent vingt mille francs ; ci. . . . 20,000 Et ajoutons à ces vingt mille francs : L'éclairage, qui doit être de trente-huit
mille; ci 38,000
La mise en scène, de trente-cinq mille ; ci. 35,000
L'orchestre, de dix-huit mille ; ci 18,000
Les gardes et pompiers, qui peuvent en coûter quinze mille; ci 15,000
A reporter 170,000
Report.... 176,000
Les machinistes, huit mille ; ci 8,000
Les affiches, six mille; ci 6,000
Les réparations aux machines, quatre mille; ci 4.000
Le balayage et le frottage, quinze cents francs ; ci i ,500
Les impôts, mille francs; ci 1 ,000
Et le renouvellementdes cartons, lettres, mille autres francs; ci 1,000
Les appointements des tailleurs, des perruquiers et des couturières, qui doivent s'élever à trois mille francs ; ci 3,000
Puis ajoutez cà cela dix mille francs de frais imprévus; ci 10,000
Et le directeur aura un total de dépenses qui montera, par année, à la somme de deux cent dix mille cinq cents
francs; ci * 210,500 fr.
C'est-à-dire environ 600 francs de frais par jour
Maintenant, il y a une chose connue de tou? ceux qui ont exploité le théâtre de l'Odéon, c'est que le dimanche y est sûr. Pour peu que le spectacle y soit choisi, la recette doit toujours s'élever à 1,800 francs. Or, comme il y a cinquante-quatre dimanches dans l'année, grâce aux moyens que le futur directeur aura
à sa disposition, il peut compter, rien que pour ce jour, sur une rentrée de quatre-vingt-dix-sept mille
deux cents francs*; ci 97,200
Un autre spectacle bien fait, le jeudi, et mis sous la protection de mademoiselle Mars ou de Ligier, doit produire quinze cents francs, terme moyen, été et hiver combinés, c'est-à-dire quatre-vingt-un mille francs par an ; ci 81,000
Total 178,200
11 ne restera donc à réaliser, pendant les deux cent cinquante-sept jours qui se présentent en dehors de ceux que nous venons de porter en compte, que soixante ou soixante et dix mille francs pour que les frais de l'Odéon soient couverts et qu'il reste à son directeur une vingtaine de mille francs de bénéfice, ce qui n'est assurément pas trop pour la peine et le travail que nécessiterait cette double exploitation.
Il ressortira de cette combinaison, non point un résultat parfait, mais au moins un provisoire tolérable. Le faubourg Saint-Germain aura un spectacle supérieur à celui que pourrait lui donner une direction particulière ; les ouvrages d'un ordre secondaire, et les acteurs qui auront besoin de se produire, trouveront un débouché suffisant; les amateurs de bonne comédie, qui ne voudront point l'aller chercher à la rue de Richelieu, la rencontreront deux fois par semaine au Luxembourg; le monument mort reprendra vie, et toute cette colonie d'ouvriers, de machinistes, d'où-
vreuses et de comparses, qui se monte à plus de quatre cents personnes, recommencera de bourdonner autour de cette immense ruche 'qu'on appelle un théâtre.
Il y avait autrefois une critique française qui procédait minutieusement par le détail ; son règne a duré depuis Pradon jusqu'à la fondation du Globe, en 1826. Le Globe arbora le drapeau de la synthèse ; il fit la guerre à l'ensemble et laissa vivre en paix le détail.
Cette critique du premier âge avait du bon ; elle est morte, ne la réveillons pas; consacrons-lui pourtant un souvenir, dédié à la jeunesse d'à présent.
Pradon, qui était beaucoup moins Pradon qu'on ne croit, a publié une série d'articles sur les œuvres de Boileau.
Lorsque le célèbre législateur du Parnasse appelait Virgile un auteur plein d'adresse, à cause de la rime promesse, Pradon trouvait que Virgile était mal défini.
Lorsque Boileau écrivait ces vers :
Revel le suit de près ; sous ce chef redouté, Marche des cuirassiers l'escadron indompté,
Pradon disait qu'on pouvait aisément intervertir les
deux rimes, dans ces vers qui rimaient quatre fois. Il critiquait aussi l'urne penchante du Rhin et l'abus excessif des rimes en épithètes, telles que celles-ci :
Mais la nuit, cependant, de ses ailes affreuses, Couvrait des Bourguignons les campagnes vineuses.
Puis il s'écriait : « Les ailes de la nuit ne sont pas affreuses. » Un peu plus tard, Fontenelle disait : Le jour est une beauté blonde et la nuit une beauté brune. On voit que Boileau avait des raisons secrètes pour ne pas être un amant de la nuit.
Aussi, Pradon, après une foule de critiques de détail, porta un coup terrible à Boileau. Le poète avait écrit ces deux vers sur Alexandre le Grand :
Heureux si, de son temps, pour cent bonnes raisons, La Macédoine eût eu des Petites-Maisons!
et celui-ci, qui veut désigner un héros accompli ;
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis!
« Ah! ah! quel étourdi vous êtes, monsieur Despréaux! s'écria Pradon; vous faites d'Alexandre un fou, et plus bas un sage, comme Louis ! Lequel des deux devons-nous accepter ? »
Boileau, sans nommer Pradon cette fois, avoue que la critique qui le surveille l'empêche de broncher au bout du vers. Hommage rendu à la critique de détail.
L'abbé d'Olivet et la Beaumelle ont perfectionné la critique de détail : le premier s'est exercé sur Racine, le second sur Voltaire.
l'ulysse de ponsard 357
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
« Je ne compi-ends pas, dit d'Olivet, un naufrage élevé au-dessus d'une gloire, et un naufrage que quarante ans n'ont pas achevé. »
Les cinq rimes consécutives (X Andromaque : voix, choix, joye, Troije, exploits, donnaient des crises nerveuses à d'Olivet , ainsi que le récit monorime de Mithridate. Le critique citait aussi ce passage de Phèdre :
HIPPOLYTE
Et tu fuiras ces lieux que je ne puis plus voir.
THÉRAMÈNE
Et depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence
De ces aimables lieux si chers à votre enfance,
Et dont je vous ai vu préférer le séjour
Au tumulte pompeux d'Athène et de la cour?
Ces aimables lieux dont on préférait le séjour, déplaisaient fort à d'Olivet. Il en voulait aussi à ce vers d'OEnone :
Votre flamme devient une flamme ordinaire ;
et il découvrait dans Racine une foule de vers qui ne riment pas, tels que ceux-ci :
Depuis que sur ces bords les dieux m'ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaë.
Lorsque d'Ochosias, le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Etc., etc.
La Beaumelle a disséqué ainsi toute la Henriade.
« Je connais un Grec, disait-il, qui s'est écrié, en lisant le début de la Henriade : Je suis du pays d'Homère; il ne commençait jamais ses poèmes par une énigme ! »
En effet, la Henriade commence par une énigme :
Je chante ce héros qui régna sur la France, Et par droit de conquête et par droit de naissance Qui, par le malheur même, apprit à gouverner; Persécuté longtemps, sut vaincre et pardonner, Confondit et Mayenne et la Ligue et l'Ibère, Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Pour donner une idée de toutes les critiques de détail faites par la Beaumelle, nous citerons celle-ci :
« L' Amour, dit Voltaire, s'envole sur les ailes du Zépl ir ! » — Qu'avait-il fait des siennes ? remarque le critique en riant aux éclats.
Le grand poëte Gilbert résume ainsi toutes ses critiques de détail sur les tragédies de Voltaire :
Ces vers sans art, D'une moitié de rime habillés au hasard.
Au commencement de ce siècle, la critique de détail exagéra l'œuvre des siècles derniers; elle donna de si grands accès de colère à Chateaubriand, qu'un jour l'illustre écrivain, poussé à bout, s'écria (voir le Génie du Christianisme) : « Si mes critiques m'y obligent, je descendrai dans la .lice avec des armes qu'on ne me soupçonne pas ! »
L'abbé Féletz, Duviccruet, Morellet, Hoffmann, tous
l'ulysse de ponsard 359
les redresseurs du Journal des Débals riaient à gorge déployée d'Atala et de Chactas. On éleva des colonnes, de plaisanteries sur le nez du père Aubry, ce fameux nez, qui avait quelque chose d'aspirant vers la tombe. Le Journal des Débats a vécu six mois sur ce nez.
« Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit printemps! dit Chactas. Et Morellet rit beaucoup et rirait encore, s'il n'était pas mort.
Les petits crocodiles qui s'embarquent passagers sur des vaisseaux de fleurs donnaient une hilarité sans fin à Duvicquet. Orages du cœur, est-ce %mc goutte de votre pluie? faisait pleurer de joie l'abbé Féletz.
Un peu plus tard, Hoffmann prenait Victor Hugo, dans le Journal des Débats, et lui niait tout avenir poétique à cause de cet hémistiche :
Il trame son corps bleu!
« Corbleu ! s'écrie Hoffmann, ceci est trop fort ! M. Victor Hugo n'ira pas loin ! »
Il faut conclure de ceci que la critique de détail a son bon et son mauvais côté, comme tous les genres de critique , exercée avec goût et discernement, elle peut rendre un immense service aux lettres et aux lettrés.
Nous faisions ces réflexions l'autre jour, à propos du retour ^.'Ulysse dans les foyers du Théâtre-Français, et nous disions que personne plus que M. Ponsard n'a gagné à la révolution opérée par le Globe en 1826.
Nous allons donc essayer de faire de la critique rétrospective, non point pour donner une leçon pédantesque à un poëte d'un grand talent, mais pour montrer
ce qui aurait été dit, à tort ou à raison, sur les vers d'Ulysse en 1825.
M. Ponsard a un talent incontestable et un bonheur aussi incontestable que le talent ; il lui a été donné, dans le plus laborieux des siècles littéraires, de conquérir une belle illustration avec deux succès dramatiques et sa place est déjà si éminente, qu'au premier fauteuil académique vacant, il est menacé du voisinage de M. Brifaut, auteur de la tragédie de Nimis II, la Lucrèce de 1812. En tout temps, une tragédie a fait un académicien : Quœ cum ita sint, cela étant ainsi, la critique de détail ne peut porter aucun dommage aux voiles du navire d'Ulysse; il est arrivé au port...
Nous voulions faire une série d'études sur les œuvres de Ponsard; nous avions même ajouté que nous ferions ces études au point de vue de la critique de détail; et, à l'allure qu'avait prise notre premier article, on pouvait croire que ce serait avec la légèreté ordinaire de ce genre de critique que nous commencerions, poursuivrions et accomplirions cette tâche. C'était, en effet, notre intention; nous sommes parti, le chapeau sur l'oreille, le lorgnon à l'œil, les mains dans les poches, pour examiner superficiellement l'auteur d'Ulysse, de l'Honneur et f Argent, de Charlotte Corday, d'Agnès de Mëranie et de Lucrèce. Mais, arrivé en face de lui , après en avoir fait le tour, après l'avoir ; mesuré au moment de prendre la plume, nous avons
l'ulysse de ponsard 30!
laissé tomber notre lorgnon et nous avons levé notre chapeau en disant : « Salut, poëte ! »
En effet, M. Ponsard. est de cette grande famille des poètes qui à tout poëte inspire un certain respect; on peut ne pas aimer sa forme; on peut lui nier l'invention ; on peut lui contester le génie; mais, malgré la haine, malgré la raillerie, malgré même l'impartialité, il est et restera poëte; défense est faite aux hommes de détruire l'œuvre de Dieu.
Reste à savoir, si nous avions encore un Parnasse comme au temps de M. Titon du Tillet, à quelle hauteur de la montagne sacrée prendrait place M. Ponsard.
Nous allons donc aujourd'hui étudier M. Ponsard, non pas comme l'abbé Féletz étudiait Chateaubriand, non pas comme Duvicquet étudiait Lamartine, non pas comme Hoffmann étudiait Victor Hugo, mais comme un poëte doit étudier un poëte.
Bien entendu que tout ce que nous allons dire de M. Ponsard est au point de vue de notre appréciation personnelle , de notre sympathie littéraire, de notre tempérament physique et moral, que nous ne demandons pas, que nous ne désirons pas que notre opinion influe le moins du monde sur l'opinion des autres.
Et même nous ajoutons :
Chers lecteurs, défiez- vous de cette opinion; nous ne sommes pas un critique jugeant froidement un poëte. nous sommes un poëte jugeant son rival, c'est-à-dire h jugeant, malgré nous peut-être, avec cette partialité dont ne se dépouille jamais entièrement l'orgueil froissé.
Maintenant, notre orgueil a-t-il jamais été froissé par les succès de M. Ponsard?
Non, sur l'honneur; il y a entre M. Ponsard et nous une telle différence d'invention, de forme et d'exécution, que, de même qu'il serait impossible à M. Ponsard de faire Antony et Mademoiselle de Belle-lsle, il nous serait impossible à nous de faire Lucrèce et l'Honneur et l'Argent.
En admettant que nous soyons placés sur la même ligne, nous sommes du moins placés chacun à l'une de ses limites, et nous avons entre nous un abîme que M. Ponsard ne franchira jamais pour venir à nous, que nous ne franchirons jamais pour aller à lui; cet abîme, c'est le génie de Shakspeare, dont toute l'ambition de l'auteur de Lucrèce est de s'écarter, dont toute la nôtre est de nous rapprocher.
Prenons donc Ulysse au point de vue de V étude sérieuse et non de la critique légère; nous en serons moins amusant, mais nous en serons plus consciencieux.
Puis, quand nous l'aurons étudié comme Alexandre Dumas doit étudier M. Ponsard, peut-être nous amuserons-nous — mais nous demandons à ce que cela soit sans conséquence aucune — à le critiquer comme Hoffmann critiquait Victor Hugo; Duvicquet, Lamartine, et l'abbé Féletz, Chateaubriand.
Le choix du sujet est pour beaucoup dans une œuvre dramatique ; dans le choix même du sujet se révèle déjà le génie du poëte. Si le poëte sent sa force, il s'isole ; s'il craint sa faiblesse, il s'appuie.
Prendre un sujet dans Homère, c'est emprunter, pour soutenir ses pas chancelants, le bâton du divin aveugle.
Puis il y a encore deux façons de choisir son sujet dans Homère :
Celle de Luce de Lancival choisissant Hector ;
Celle de M. Ponsard choisissant Ulysse.
Luce de Lancival choisissant Hector avait encore l'orgueil de se faire créateur à côté du père de toutes les créations.
M. Ponsard choisissant Ulysse a l'humilité de se faire purement et simplement copiste, pas même traducteur, car, nous en appelons à sa propre conscience, M. Ponsard est comme nous, il ne sait pas ou sait mal le grec. En tout cas, il ne le sait pas assez pour lire l'Odyssée dans l'original,
Si la chose méritait d'être prouvée, nous la prouverions.
Prendre le sujet d'Ulysse dans madame Dacier ou dans M. Giguet, ce n'est donc pas même traduire du grec en français ; c'est traduire de la prose française en vers français, ou plutôt, c'est copier et non traduire.
C'est d'autant mieux copier, que, dans le prologue et les trois actes de la tragédie de M. Ponsard, lesquels embrassent dix chants de V Odyssée, M. Ponsard n'invente absolument rien.
Peut-être me dira-t-on que c'est par modestie ; que ce serait un sacrilège que d'essayer d'inventer après Homère et près d'Homère. Ce à quoi je répondrai :
Quand on ne veut rien inventer, il ne faut pas faire une tragédie, c'est-à-dire une œuvre dont le principal mérite est dans l'invention.
Quand on ne veut pas inventer, il faut se résoudre à être traducteur; et, quand on n'est pas assez familier avec la langue où l'on puise son sujet pour boire à la mamelle même de l'original, il faut se décider à être copiste.
Or, cela vaut-il la peine de copier Homère d'après une traduction ; et cela ne ressemble-t-il pas fort à un peintre qui fait un portrait d'après un portrait?
C'est donc déjà, à notre avis, une chose fatale pour un poëte d'avoir choisi un sujet comme Ulysse.
Voyons maintenant, le sujet choisi, de quelle façon le poëte l'a mis en œuvre.
La scène s'ouvre au milieu du treizième chant d'Homère, au moment où le divin Ulysse, abandonné parles Phéaciens, se réveille couché au bord de la mer, dans le port même de Phorcys.
Suivons la marche de l'action ; elle sera bien simple; si "simple, qu'il faut tout le luxe de l'imagination de détail qui abonde dans Homère pour en faire dix chants de Y Odyssée, et non pas une ou deux pages de simple récit.
Nous allons faire l'analyse de l'œuvre de M. Ponsard. Et, comme M. Ponsard n'invente pas, mais intervertit parfois, voilà tout, on verra dans le prologue et les trois actes à' Ulysse les dix chants de Y Odyssée au daguerréotype. .
Ulysse, abandonné par les Phéaciens, se réveille. Il ne reconnaît pas cette terre sur laquelle il est abandonné. Il ignore quels peuples l'habitent. Par bonheur, les Phéaciens, qui l'ont jeté sur cette côte ignorée, ont déposé près de lui ses trésors.
Minerve paraît sous la figure d'un jeune berger vêtu d'une riche tunique et d'un manteau fait de la peau d'une panthère; elle tient à la main un long javelot.
Elle s'approche d'Ulysse pour lui demander s'il n'a pas rencontré un de ses chevreaux perdus. Ulysse n'a pas vu un seul chevreau et lui demande de son côté
si elle peut lui dire dans quel lieu du monde il se trouve.
Minerve alors lui apprend qu'il est à Ithaque.
Le premier mouvement d'Ulysse est d'embrasser les rochers de son île bien-aimée , qui si longtemps a semblé fuir devant lui ; mais il comprend que le premier mouvement de joie peut le trahir, et il essaye de tromper Minerve.
Minerve se fait reconnaître à lui, se nomme, lui fait reconnaître et lui nomme les lieux au milieu desquels il se trouve.
Ainsi la pièce commence par une immense invraisemblance.
Ulysse était né à Ithaque ; Ulysse y avait été élevé ; Ulysse s'y était marié, y avait régné ; Ulysse adorait tellement son Ithaque, qu'il feignit la folie pour ne pas la quitter et pour ne pas suivre les Grecs au siège de Troie; et voilà Ulysse qui, en se réveillant, ne reconnaît pas son île, une île où il est resté trente ans, dont il n'a été absent que pendant douze ans; une île qui a sept lieues de long et deux de large; voilà qu'il ne reconnaît pas le port de Phorcys, le seul de l'île; voilà qu'il ne reconnaît pas l'olivier
Où souvent, vers midi, vient s'asseoir le bouvier, Où lui-même, souvent, il venait chercher l'ombre.
Cela n'est pas possible.
Mais, me direz-vous, dans Homère, Ulysse ne reconnaît pas plus Ithaque que dans M. Ponsard.
Oh! oui; mais Homère prend une petite précaution, une précaution qui, pour n'occuper que dix vers, mérite cependant de ne pas être oubliée :
Mais le divin Ulysse, couché sur la terre paternelle, rouvre les yeux, et il ne la reconnaît pas, d'abord à cause de sa longue absence, et ensuite parce que la déesse Pallas , Athénè, fille de Jupiter, a répandu autour de lui un nuage, f afin de le rendre inconnu, de peur que sa femme, ses concitoyens, ses amis ne le reconnussent, avant que ceux qui lui avaient fait outrage ne l'eussent expié; c'est pourquoi tous les objets apparaissaient au roi sous une autre forme, et les longues routes, et les ports ouverts aux stations des navires, et les rochers ardus, et les arbres verdoyants.
Vous le voyez, le grand poëte, le poëte sublime, éternel, prend les mêmes précautions, pour expliquer l'erreur d'Ulysse, que prennent Scribe et Mélesville pour nous apprendre que Valérie est aveugle.
Que nous soyons poëte épique, poëte tragique, poëte comique ou même singe montrant la lanterne magique, éclairons d'abord notre lanterne, c'est de toute nécessité pour que le spectateur y voie quelque chose.
Et le vieil Homère juge la chose si nécessaire, qu'il y revient à deux fois.
— Maintenant, dit Minerve à Ulysse, je vais te montrer les sites d'Ithaque, et tes doutes s'effaceront. Voici le port de Phorcys, vieillard de la mer; voici, à l'extrémité du port, l'olivier touffu, et sous son ombrage une grotte délicieuse, séjour sombre et sacré des naïades ; c'est cette large et vaste grotte où souvent tu sacrifias aux nymphes d'entières hécatombes; voici le mont Nérite ombragé par les forêts.
En disant ces mots, la déesse dissipe le brouillard, et la terre apparaît sous son véritable aspect ; le divin et patient Ulysse est pénétré de joie. Il contemple avec transport le sol de sa patrie ; il baisa les sillons fertiles,
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et soudain, les mains étendues, il adresse ces vœux . aux nymphes :
— Naïades, filles de Jupiter! hélas! je n'espérais plus vous revoir; je vous salue; agréez ma joyeuse prière; je vous offrirai, comme jadis, de nobles présents, si la fille de Jupiter veut que je conserve la vie et que mon fils croisse en âge.
ULYSSE
Au nom de Jupiter, roi dos dieux immortels, Dites-moi si je suis dans les champs paternels. Ce qu'on désire tant, on ose à peine y croire ; Ne me flattez-vous pas d'un espoir illusoire ; Est-ce vraiment Ithaque?
MINERVE
Oui, mortel soupçonneux, C'est Ithaque.
ULYSSE
0 patrie! ô soleil lumineux!
MINERVE
Cette rade profonde est le port de Phorcyne.
ULYSSE
0 port trois fois heureux !
MINERVE
Sur la roche voisine, Cet arbre aux longs rameaux, c'est l'antique olivier Où souvent vers midi vient s'asseoir le bouvier.
ULYSSE
Où mojrmème, souvent, je venais chercher l'ombre.
minerve; "Voici le mont Nérite; et cette grotie sombre Est l'asile sacré des déesses des eaux-, Là, les nymphes, teignant en pourpre leurs fuseaux, Se plaisent à tisser leurs belles robes neuves; Là, tu sacrifiais aux naïades des fleuves.
ULYSSE
O montagnes ! forêts ! rochers ! antre sacré !
Je vous retrouve donc, vous que j'ai tant pleure.
Salut, terre d'Ithaque, ô ma bonne nourrie?! Salut, vieil olivier, c'est vous, c'est votre Ulysse.
(Allant vers la grotte.)
Et vous, nymphes des eaux, filles de Jupiter! Autant qu'aux jours passés votre asile m'est cher; Contentez- vous d'abord d'une simple prière. Mais, si, par le secours de Minerve guerrière, Je recouvre mes biens et rentre en ma maison, Le sang de mes chevreaux teindra votre gazon.
Jusqu'ici, excepté au moment où il oublie de prévenir le spectateur que Minerve a troublé la vue d'Ulysse, M. Ponsard a suivi à peu près textuellement la même traduction à laquelle nous empruntons les citations que nous venons de faire, se contenant d'ébrancher ce chêne touffu qu'on appelle Homère ; mais, en échange de ce qu'il lui a ôté, il ajoute une scène.
Les nymphes invoquées par Ulysse sortent de la grotte et chantent les vers suivants.
Nous ne nous plaindrons pas de cette apparition. Les vers sont charmants.