BOUÉE
Bah ! l'on sait que le chien radote en vieillissant.
M. Ponsard le sait; mais Homère ne le savait pas. On était si barbare du temps d'Homère ! on est tellement civilisé du nôtre, qu'on peut bien accuser de radotage un chien qui va mourir de joie en revoyant son maître.
Oh! je l'ai toujours dit, à rencontre des physiologistes et des phrénologistes, le génie est dans le cœur, l'esprit et le talent seuls sont dans le cerveau.
ULTSSE, entrant.
Il est mort, mort de joie en me reconnaissant!
Hélas! je m'aperçois que c'est le besoin de la rime qui a fait faire à M. Ponsard le vers qui précède celuici. Détestable rime 1 Bcileau avait bien raison de déplorer tes exigences.
Ah! Minerve a bien pu me changer pour les hommes, Mais non pour mon vieux chien, meilleur que nous ne
[sommes*
l'ulysse de ponsard 375
Pauvre Argos, je n'ai pu, j'en ai comme un remord, Te faire une caresse avant que tu sois mort.
(Il essuie une larme.) Pauvre Argos!
(A Euniée.)
Mon ami, tu dois aimer la chasse, Car j'ai vu sur ton seuil un chien de nohle race. J'ai vu d'autres limiers, et je suis connaisseur, Mais celui-là surtout m'a paru fin chasseur.
EUMÉE
Oui, oui, vraiment! c'était un chien de noble race, Qui lançait bien un cerf et suivait bien sa trace. Je voudrais voir autant d'urnes dans mes celliers Que ce chien a lancé de cerfs dans les halliers.
ULYSSE
Est-il à toi?
ECMÉE.
Son maître ayant quitté cette île, J'ai recueilli son chien qui n'avait plus d'asile. Mais toi, vieillard, etc.
Et Eumée eu revient à Ulysse, qui, ne voulant être à ses yeux qu'un mendiant, lui demande l'hospitalité.
Cette hospitalité est accordée de grand cœur à Ulysse par le vieux porcher.
Alors, en mangeant
Les restes froids du dîner de la veille, Et les morceaux de pain du fond de la corbeille
Ulysse s'informe à qui les troupeaux, à qui les terres. — A un maître parfait, dit Eumée.
Mais il est mort. Plutôt fût morte cette Hélène, Pour qui tant de héros sont couchés dans la plaine J Notre maître a suivi tous ces guerriers fameux,
Et sur des bords lointains il a péri comme eux.
Alors, les porchers chantent ces belles strophes, imitation de l'ode d'Horace :
LE CHOEUR
Que de sang a rougi la terre, Versé par l'homicide Mars, Depuis qu'un berger adultère Ravit Hélène aux doux regards!
Combien d'épouses * t'ont maudite, Funeste présent d'Aphrodite, Hélène, fille de Léda!
Depuis qu'emportant son amante, Paris fendit l'onde écumante, Sur le sapin du mont Ida.
Pour venger l'affront des Atrides, La Grèce arma mille vaisseaux.
0 Grèce ! tes fils intrépides Sont morts dans les sanglants assauts.
Tes fils ont péri devant Troie, Et leurs corps ont été la proie Du chien immonde et du vautour; D'autres, plus malheureux encore, Ne connaîtront pas le retour.
Ah! plût au ciel que la tempête,
A la voix d'un dieu punisseur,
Eût noyé dans la mer de Crète
Et l'amante et le ravisseur !
La jeune épouse abandonnée,
Foulant sa robe d'hyménée,
Ne pleurerait pas son mari. I
Et le vieillard, d'un œil inerte,
J'eusse mis de mères.
N'eût pas vu sa maison déserte, Où son premier-né fut nourri.
Je le répète, ces vers sont très-beaux; ils ont l'allure antique, — plus latine que grecque, peut-être, mais peu importe.
J'ai salué M. Ponsard comme poète, et l'on voit que, loin de m'en dédire, je persiste, en citant ce que je trouve de vraiment beau, au fur et à mesure que j'entre dans son œuvre; mais je ne l'ai pas salué comme poète dramatique . Ceci est une autre affaire, et je préviens d'avance l'auteur de Lucrèce que c'est sur ce point surtout que nous aurons maille à partir.
Ulysse demande quel est ce maître, et, à la douleur d'Eumée , à cette idée qu'il ne reverra jamais Ulysse, reconnaît la fidélité du bon porcher.
Alors, il le console ou essaye de le consoler, en lui disant qu'Ulysse n'est pas mort et qu'il reverra Ulysse.
Mais Eumée secoue la tête.
— O malheureux hôte! dit-il, certes, tu m'as ému l'âme en me disant ces choses étranges, et combien tu as souffert, et combien tu as erré ! Mais je ne regarde pas ton récit comme véritable, et tu ne me persuaderas pas à l'égard d'Ulysse.
Et Eumée, en vingt-six vers, donne toutes les raisons qu'il a de croire à la mort de son maître.
Là, comme toujours, l'espace manque à M. Ponsard. Les trente vers d'Homère se résument en deux vers do découragement dits par lui, en deux vers de consolation dits par les porchers.
EUMÉE
J'ai vu tant d'étrangers qui nous parlaient ainsi.
LE SERVITEUR
D'autres ont pu mentir, mais non pas celui-ci.
EUMÉE
L'espoir toujours déçu renouvelle la peine.
LE CHOEUR
Pourtant l'espoir vaut mieux qu'une douleur certaine !
Dans Homère, Ulysse répond ainsi aux doutes d'Eumée :
Alors, répondit ainsi l'ingénieux Ulysse :
— Certes, un coeur incrédule bat dans ta poitrine, puisque je ne puis, même par les serments, t'amener à croire et te persuader. Eh bien, maintenant, faisons un accord, et qu'audessus de. nous soient nos témoins les dieux qui habitent l'Olympe; si ton maître revient dans cette maison, tu me donneras des vêtements et une tunique de laine et tu me conduiras à Dulichios, afin que j'aille où m'appelle le désir de mon âme; si, au contraire, ton maître ne revient pas comme je le prédis, excite contre moi tes serviteurs et fais-moi précipiter de la grande roche, afin qu'un autre mendiant prenne garde désormais de te tromper.
Mais le divin pasteur répondit :
— 0 mon hôte! quelle bonne renommée et quelle nom vertueux laisserais-je donc parmi mes contemporains et dans l'avenir si, après t'avoir conduit dans ma maison et t'avoir donné l'hospitalité, je te tuais néanmoins et t'arrachais la vie bien-aimée? Crois-tu donc que, désormais, d'un cœur tranquille, j'oserais supplier Jupiter, fils de Saturne? Non, c'est l'heure du repas; mes compagnons vont arriver, afin que nous préparions dans la maison un copieux repas.
Nous le disons hardiment, et ceci est encore un des dangers de l'imitation, si faible que soit la traduction que nous venons de faire en prose, la traduction en vers de M. Ponsard sera plus faible encore. La voici :
l'ulysse de ponsard 379
ULYSSE
Ta méfiance est grande, ami; mais, si tu veux,
Nous ferons un marché, que nous tiendrons tous deux.
Si j'ai dit vrai tantôt, et qu'Ulysse revienne,
Je veux une tunique en place de la mienne;
J'en aurais grand besoin, car je vais presque nu :
Mais je ne la veux pas qu'il ne soit revenu ;
Que si je t'ai menti, disant qu'Ulysse est proche,
Fais-moi précipiter du sommet d'une roche,
Afin qu'à l'avenir les autres indigents
Craignent de mal parler et de tromper les gens.
EDMÉE
Je ferais là vraiment une action louable De tuer un vieillard qui s'assit à ma table.
Voyons, franchement, j'en appelle à vous-même, monsieur Ponsard, croyez-vous que ces deux vers demiironiques rendent le sentiment profond qu'Homère a enfermés dans ces quelques lignes que nous ne craignons pas de répéter :
— O mon hôte, quelle bonne renommée et quel nom vertueux laisserais-je donc parmi mes contemporains et dans l'avenir si, après t' avoir conduit dans ma maison et t'avoir donné l'hospitalité, je t'arrachais la vie bien-aimée! Crois-tu donc que désormais, d'un cœur tranquille, j'oserais invoquer Jupiter, fils de Saturne I
Voyons, si vous n'inventez pas, si, vous contentant de traduire en vers, vous restez si fort au-dessous de la traduction en prose, — n'est-ce pas, vous poëte, un métier de dupe que vous faites là ?
Or, si vous faites un métier de dupe, quel sera celui des spectateurs, qui payeront six francs au balcon ou même quarante sous au parterre pour aller écouter dix chants d'Homère réduits dans un prologue et trois actes,
dont les vers sont inférieurs et comme pensée et comme couleur à une traduction en prose, faite pour le besoin du moment, sur le coin de la table?
Continuons.
On apporte du vin ; on fait des libations aux dieux ; on boit un coup en l'honneur du vieillard, lequel, n'insistant pas davantage sur Ulysse, demande des nouvelles de Laerte, de Pénélope et de Télémaque.
Laerte vit toujours; Pénélope est restée fidèle; Télémaque grandit sous la protection de Minerve.
Puis on chante un hymne à Bacchus.
A la fin de l'hymne, Ulysse se retourne et dit, s'adressant àEumée :
J'entends des pas, mon hôte ; on approche sans doute; C'est quelqu'un des pasteurs attardés sur la route;. Car les chiens n'aboient pas, mais tournent vers le seuil
Tournent quoi ?
En remuant la queue et lui faisant accueil.