LES MÊMES. — TÉLÉMAQUE
C'est Télémaque! Entrez, prince, dans la chaumière.
EUMÉE, embrassant TéK'maque.
Vous voilà, Télémaque! Oh ! ma douce lumière! Ah! je n'espérais plus vous embrasser encor Quand vous êtes allé chez le vieux roi Nestor. Entrez donc, mon cher fils, que je me rassasie Du plaisir de vous voir tout à ma fantaisie.
Voici de l'Homère maintenant :
— Eumée, s'écrie Ulysse, sans doute il t'arrive à cette heu.te
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un de tes compagnons..., ou quelque autre bien connu..., puisque les chiens n'aboient pas, et au contraire flattent le nouveau venu en tournant ? Et, en effet, j'entends le bruit d'un pas.
Ce discours n'était point encore achevé quand son fils bien-aimé s'arrêta dans le vestibule. A sa vue, le porcher bondit d'étonnement et il laissa tomber de ses mains le vase où il avait coutume de mêler le vin noir. Alors, il s'élança audevant de son jeune maître, lui baisant la tête, et, l'un après l'autre, ses deux beaux yeux, et ses deux mains. Cependant, ses larmes coulaient, comme il fût arrivé à un véritable père embrassant son enfant de retour depuis dix ans d'une terre lointaine, — enfant unique, engendré dans sa vieillesse, — et pour lequel il eût souffert beaucoup de douleurs. Et c'est ainsi que le divin Eumée embrasse et enveloppe de caresses, comme s'il venait d'échapper à la mort, Télémaque, semblable à un dieu. Puis il lui adresse ces paroles, rapides comme si elles avaient des ailes :
— Voilà Télémaque, douce lumière! Je n'espérais plus te voir après le jour où tu t'embarquas sur le vaisseau qui t'emmenait à Pylos; mais viens maintenant; entre, cher fils, afin que mon âme revive en te regardant, toi qui arrives d'ail-
à leurs. Tu ne viens plus, comme autrefois, visiter tes champs et inspecter tes pasteurs; tu préfères demeurer à la ville, car il plait mieux à ton cœur de ne pas perdre de vue l'odieuse
' troupe des prétendants !
0 cher, bon, vieil et sublime Homère, il me prend parfois des velléités de tout quitter pour te traduire, moi qui ne sais pas le grec, tant je trouve tristes et vides les traductions que l'on fait de toi, soit en prose, soit en vers!...
Après vingt ans d'absence, Ulysse et Télémaque se retrouvent donc en face l'un de l'autre. En supposant deux ans à Télémaque lors du départ de son père, Té-
lémaque est à cette heure un beau jeune homme de vingt-deux ans.
Plus tard, nous dirons pourquoi nous constatons son âge avec tant de précision.
Ulysse, prévenu, regarde son fils avec amour; quant à Télémaque, il n'a que de la curiosité pour cet étranger assis à la table d'Eumée.
Ici, M. Ponsard reste fidèle à Homère et demeure pour ainsi dire à l'ombre du grand vieillard.
Quoique son absence ait été moins longue que celle d'Ulysse, Télémaque ignore ce qui s'est passé en son absence. Il y a dans le grec quelque chose de profondément touchant dans ce fils qui répète, sur sa mère et devant son père, les mêmes questions inquiètes que le mari vient d'adresser à Eumée sur son épouse.
M. Ponsard a craint la répétition; à notre avis, en ce cas, la répétition était une beauté; elle devait servir, s'il était possible, à augmenter encore la tendresse d'Ulysse pour son fils.
Alors, le prudent Télémaque répondit :
— Il en sera ainsi, mon père, et véritablement tues la cause de ma venue ici. Je voulais te voir de mes yeux et apprendre de ta bouche si ma mère habite encore nos foyers, ou si quelqu'un de ces hommes l'a déjà emmenée ailleurs ; mais, hélas ! le lit d'Ulysse gît, sans couvertures, abandonné aux impures araignées.
Mais le porcher, le meilleur des hommes, répondit :
— Non, elle continue, avec un coeur patient, de demeurer dans le palais, et ses nuits continuent d'être des nuits de deuil, et ses jours des jours de larmes.
Donc, ayant parlé ainsi, il urend des mains du joune homme la lance d'airain, etc.
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M. Ponsard remplace cette demande et cette réponse par ces deux vers :
EUMÉE
Quoi ! mon fils, sous mon toit ne dormirez-vous pas?
TÉLÉMAQUE
Non : je veux voir ma mère, et j'y vais de ce pas.
On voit que la comparaison continue à ne pas être à l'avantage du poëte moderne.
Mais, comme il faut laisser seuls Ulysse et Télémaque, afin que le père puisse se faire reconnaître au fils, Eumée dit :
Au moins attendez-nous, mon fils ; la nuit est sombre. Quelqu'un des prétendants peut s'embusquer dans l'om- "Nous allons visiter le bétail dans l'enclos, [bre;
Et puis nous vous suivrons armés de javelots.
Dans Homère, c'est Télémaque qui éloigne Eumée en l'envoyant auprès de la prudente Pénélope.
— Père, dit-il, va au plus vite, dis à la prudente Pénélope que je suis sain et sauf, et arrivé de Pylos. Moi, je resterai ici; toi, tu y reviendras. Soyez seuls quand tu annonceras cette nouvelle, et qu'aucun autre des Achéens ne vous entende, car beaucoup de malheurs me sont promis par eux.
Et Eumée saisit les sandales, les attache cà ses pieds et part pour la ville.
Ici, M. Ponsard s'écarte d'Homère.
Voici ce qui se passe dans Homère.
Cependant, Minerve était cachée : elle voit sortir le porcher Eumée de l'étable, et alors elle y vient elle-même ; par l'apparence, elle est semblable à une grande et belle femme, savante aux ouvrages splendides. Elle s'arrête cependant sur ie seuil de la maison, visible à Ulysse ; mais Télémaque ne
la voit, ni mémo ne la soupçonne présente, car les dieux ne se manifestent point à tous. Mais Ulysse la vit, mais les chiens la virent, et, sans aboyer, tout frissonnants, ils se retirèrent en gémisssant dans l'étable. Elle, cependant, fit signe du sourcil, et, par ce signe, avertit le divin Ulysse. Il sortit donc de la maison, et, arrivé près du grand mur de la cour, s'arrêta devant la déesse ; là, Minerve lui parla ainsi :
— Fils de Laerte, race de Jupiter, adroit Ulysse, il est temps de parler à ton fils. Ne te cache donc pas plus longtemps, afin que vous alliez vers la ville illustre, où vous arrêterez le destin et la mort des prétendants ; et moi-même, je ne demeurerai jamais loin de vous, toujours prête à combattre.
Minerve dit, et le toucha de sa verge d'or; elle drapa autour de sa poitrine un ample manteau et une tunique, et accrut son corps et sa vigueur. Son teint reprit la brune couleur de la jeunesse ; les rides disparurent de ses joues, et sa barbe bleuit autour de son menton ; et elle, ayant fait tout cela, se retira.
Alors, Ulysse alla dans la maison, et son fils bien-aimé demeura à son aspect dans un respectueux étonnement, et, plein de crainte, jeta les yeux d'un autre côté, craignant que ce ne fût un dieu, et, l'interpellant avec des paroles ailées , lui parla ainsi :
— Tu viens de m'apparaître, tout différent de ce que tu étais tout à l'heure; tu portes d'autres vêtements, et ton corps n'est plus le même. Certes, tu es vraiment quelqu'un des dieux qui régnent dans l'immensité du ciel; sois-moi propice, afin que tu aies pour agréables les dons sacrés et riches et artistement travaillés que nous t'offrirons ; mais épargne-nous.
Alors, l'audacieux et divin Ulysse répondit :
— Non, je ne suis pas un dieu; pourquoi m'assimiles-tu aux immortels? mais je suis ton père, pour l'amour de qui tu supportes en soupirant nombre de douleurs, en proie aux injustices des hommes.
Ayant ainsi parlé, il baisa son fils, et laissa de ses joues tomber des larmes jusqu'à terre; mais, auparavant, il s'était contenu jusque-là ; mais ïélémaque, car il ne pouvait croire
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encore que ce fût son père, de nouveau lui répondant, lui parla en ces termes :
— Non, tu n'es pas Ulysse, mon père; mais un dieu me trompe, pour redoubler mes larmes et mes soupirs, car jamais aucun homme mortel, réduit aux seules ressources de son esprit, n'a pu accomplir un tel prodige, si ce n'est quand un dieu, venant lui-même à son aide, en fait à sa volonté, tantôt un jeune homme, tantôt un vieillard ; tout à l'heure tu étais un vieillard sordidement vêtu, et voilà que tu ressembles aux dieux qui habitent le large ciel.
Mais l'ingénieux Ulysse lui répondant :
— Télémaque, dit-il, il ne te convient pas de regarder ainsi ton père bien-aimé, et de t'étonner outre mesure, lorsqu'il est devant toi. Jamais, en effet, un autre Ulysse ne viendra ici. Je suis cet Ulysse qui a tant souffert, qui a tant supporté de malheurs et qui a tant erré. La vingtième année, j'arrive sur la terre paternelle, et ce qui vient de se passer est vraiment l'ouvrage de Minerve, qui m'a fait à sa volonté, car elle en a le pouvoir, tantôt semblable à un mendiant, et tantôt à un homme jeune, ayant autour de lui de beaux vètemens ; il est facile aux dieux qui occupent le vaste ciel d'élever l'homme mortel ou de l'abaisser.
Ayant ainsi parlé, il s'assit.
Et Télémaque, jetant ses bras autour de son bon père, pleurait, laissant tomber ses larmes, et dans leurs deux cœurs s'éleva le désir de pleurer, et ils gémissaient avec des cris plus plaintifs et plus redoublés que les oiseaux, les aigles et les vautours aux ongles recourbés, à qui les campagnards ont enlevé leurs petits, avant qu'ils puissent voler.
Ainsi se répandaient les larmes entre leurs paupières, et le soleil se fût couché avant la fin de leurs gémissements, si Télémaque n'eût ainsi tout à coup parlé à son père.
M. Ponsard n'a point procédé ainsi, il profite du déguisement d'Ulysse pour filer une scène. Vous allez voir ce qu'il y gagne. Je vous ferai voir après ce qu'il y perd.
il. 22