AMPHINOME
Où sont les boucliers ?
AMPHDIÉDON.
Servons-nous de la table !
(Les prétendants renversent la table, et s'en servent comme d'un ftouclier.) EUKYMAQUE.
Tirons notre poignard, et tous ensemble sus !
(II se précipite sur Ulysse, le poignard à la main.) ULYSSE, le perçant d'une flèche.
A toi le second coup ! va joindre Antinous !
Ulysse est si furieux, qu'il ne s'aperçoit pas qxi' Antinous ne rime pas avec sus.
La toile tombe.
Voyons comment la chose se passe dans Homère. Je crois me rappeler que c'est assez beau :
Cependant , l'ingénieux Ulysse , après avoir pesé l'arc et l'avoir examiné de tout côté, de même qu'un homme habile à jouer de la lyre tend facilement à l'aide d'une clef neuve la corde de l'instrument, où il a noué un boyau de brebis bien tordu, de même Ulysse banda le grand arc, et de la main droite tendit le nerf, qui, arrivé à son point, rendit un son
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clair, pareil au cri de l'hirondelle. Ce l'ut pour les prétendants une grande douleur, et il n'en fut pas un qui ne changeât de visage ; en même temps, Jupiter tonna, montrant les présages. A ce bruit, la joie s'empara du cœur d'Ulysse. Il prit une flèche légère déposée sur la table. Les autres avec lesquelles les Achéens devaient faire connaissance étaient encore enfermées dans le profond carquois. D'une main tenant l'arc par le milieu, et de l'autre tirant à lui la corde et la flèche, et sans quitter le siège sur lequel il était assis, il lança le trait, et, ne s'écartant pas d'une hache, la flèche à la pointe d'airain traversa tous les anneaux depuis le premier jusqu'au dernier.
Alors, il dit à Télémaque :
— Télémaque, l'hôte assis à ton foyer ne te déshonore pas. Je ne me suis pas trop écarté du but, et je n'ai pas fait de trop grands efforts pour tendre l'arc. Allons, ma force est encore entière, et les prétendants ne me méprisent ni ne m'outragent plus. Et maintenant, l'heure est venue, quoi qu'il fasse jour, de préparer le souper aux Achéens; les convives vont s'en réjouir. A nous les chants et les lyres qui font la joie des festins !
Il dit et fit un signe du sourcil, et Télémaque, le fils bien-aimé du divin Ulysse, ceignit son glaive aigu, prit en main sa lance, et, couvert du resplendissant airain, alla se ranger près de son père.
Et cependant, Ulysse laisse tomber ses vêtements, s'élance devant le seuil, tenant en main l'arc et le carquois, répand à ses pieds les flèches rapides, et dit aux prétendants :
— Voilà l'épreuve difficile accomplie. Maintenant, je me donne un autre but, que jamais homme n'a touché. Je verrai si je saurai l'atteindre. Qu'Apollon me donne cette gloire!
Et, à ces mots, commence un combat, une lutte, un carnage, dont le texte grec peut seul dans tous ses détails donner une idée. Jamais description plus splendide n'a ébloui les yeux des hommes.
Qu'avait le Théâtre-Français à opposer à cela?
« Bataille générale. La toile tombe. »
Ici, ce n'est point la faute de M. Ponsard. Le récit est au-dessus du fait; le théâtre est au-dessous.
Mais pourquoi diable avoir choisi ce sujet? le poëte dramatique est responsable du sujet qu'il choisit.
J'ai fait de la critique trois fois dans ma vie; j'ai eu trois raisons de la faire.
Raisons à mon point de vue ; très-mauvaises raisons. fe l'avoue, au point de vue des autres.
J'en ai fait contre, — j'allais dire sur, je me reprends et je dis contre; — j'en ai fait contre le premier acte de Louis XI de Casimir Delavigne; j'en ai fait contre Dix Ans de la vie d'une femme de Scribe; j'en ai fait contre l'Ulysse de Ponsard.
La première fois, parce que le Théâtre -Français, dont j'avais à me plaindre, reprenait Louis XL
La seconde fois, parce que j'avais à acquitter envers moi-même une promesse que je m'étais faite en conseil d'État, le jour où Scribe avait anathématisé la littérature immorale.
La troisième fois, parce que j'en voulais à Ponsard d'avoir permis que M. Lireux lui fît, du corps de l'auteur de Léonidas mort, un piédestal.
C'était donc, non pas un grand sentiment de vénération pour l'art qui me mettait chaque fois la plume à la main, mais un petit sentiment de vengeance personnelle et égoïste.
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Aussi, voici ce qui est arrivé :
Après le premier acte de Louis XI, j'ait fait pouah ! et j'ai jeté la plume. Casimir Delavigne était mon ami, et voilà que j'attaquais, sept ou huit ans après sa mort, un homme dont je serrais tendrement la main, la main qui avait écrit les vers que je critiquais, chaque fois que j'avais le bonheur et l'honneur de le rencontrer.
Je fis donc pouah! et je jetai la plume.
Il n'en fut pas de même pour Dix Ans de la vie d'une femme. Scribe vivait, Scribe pouvait me répondre par une de ces charmantes petites comédies comme il en a fait cent, ou par un de ces grands ouvrages comme il en a fait quatre ou cinq. Cette fois, j'allai jusqu'au bout.
Enfin vint le tour de Ponsard.
Vous avez assisté au revirement qui se fit en moi dès le début. J'avais voulu commencer ma critique sur le ton de la raillerie, et, en abordant l'œuvre du poète, je compris que ce serait impossible, que la critique, prise de ce côté, resterait au-dessous de lui et de moi.
Je fis alors de la critique sérieuse.
J'en fus récompensé.
Ponsard vint à moi, me serra la main en me disant :
— Je vous remercie, voilà comment j'aime qu'on m'attaque.
Il partait pour Vienne, et me laissait le champ ouvert sur lui et sur ses œuvres.
Cependant, son mot m'était resté dans l'esprit: Voilà comment f 'aime qu'on m'attaque.
Je ne jugeais donc pas, f attaquais.
Ponsard avait vu une attaque dans mon jugement.
J'avais bien envie de me dire à moi-môme qu'il se trompait ; mais ma conscience ne se pré tait pas à me tromper, moi.
J'attaquais, puisque mes articles n'étaient point dictés par un amour pur et désintéressé de l'art, mais, au contraire, avaient pour but l'accomplissement d'une petite vindicte particulière. Je n'en continuai pas moins mon travail, avec cette franchise dont je crois donner une preuve irrécusable en écrivant les lignes qui précèdent, et je le crois avec une conscience que peu de critiques mettent à leurs œuvres.
Mais savez-vous ce qui se passait en moi, à mesure que j'avançais en besogne? C'est que, plus j'étais consciencieux, plus j'étais impartial, plus, malgré moi, je devenais sévère. J'avais bien su, méchant que j'étais, qu'en mettant la main sur Ulysse, je prenais au collet la plus faible production de mon rival, faible surtout par la présence, par le voisinage, par la force du géant Homère. Il en résulta que j'en étais arrivé, après avoir attaqué l'acte, à attaquer la scène, après avoir attaqué la scène, à attaquer le vers, et, après avoir attaqué le vers, à attaquer l'hémistiche, après avoir attaqué l'hémistiche, à attaquer la rime. Je compris le vertige qui prenait aux critiques, comment, après avoir mordu, venait le besoin de mordre ; après la rage mue, la rage véritable. Ce qu'il y a de plus amusant après la bâtisse, c'est la démolition. Tout le monde n'a pas la force d'élever pour lui-même ce monument dont parle Horace, tout le monde a la force d'arracher un bloc, une pierre, un caillou au monument des autres.
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Or, que faisais-je, moi, en m'acharnant après Ulysse ? J'arrachais des cailloux, des pierres, des blocs parfois au monument de mon confrère. Le monument, peu solide dès l'origine, •vacillait sous mes secousses; j'étais .bien sûr de le renverser tout à fait; mais, ma foi! je l'avoue, j'eus peur d'être écrasé, comme Samson, sous les débris du temple philistin.
Voilà ce qui fait que je n'ai pas donné le dernier coup de bélier.
Ce que je faisais était peut-être bon au point de vue de la critique; mais, en vérité, ce n'était pas bon au point de vue du sentiment humain, de la fraternité artistique.
J'ai donc été fâché de ce que j'avais fait, et mieux je l'avais fait, plus j'en ai été fâché.
En outre, voilà un singulier travail de reconstruction qui s'était fait dans mon esprit, tandis que je me livrais à mon travail de démolition.
Je m'étais aperçu que les traducteurs d'Homère parfois ne comprenaient pas le texte du poème, plus souvent encore ne comprenaient pas le sentiment du poète.
V Iliade et l'Odyssée sont de ces livres que l'on a le tort de faire lire aux enfants au collège.
On leur apprend le grec dans Y Iliade et dans Y Odyssée, on leur impose comme travail, comme pensums, comme punition, deux chefs-d'œuvre qu'on leur fait prendre, selon la forme des tempéraments, en haine, en dégoût ou en indifférence.
Il faudrait apprendre aux jeunes gens le grec, dans le premier ou le dernier auteur venu; puis, quand ils
sauraient le grec, quand ils seraient arrivés à cet âge où l'on juge d'après soi, où l'on a des impressions en propre, leur donner, comme récompense du mal qu'ils ODt pris, l' Iliade et Y Odyssée à lire. '