SCÈNE PREMIÈRE
ŒDIPE, ARASME, DIMAS.
Il est yrai qu'à sa rentrée Œdipe dit deux bien beaux vers :
Finissez vos regrets et retenez vos larmes ;
Vous plaignez mon exil, il a pour moi des charmes !
Quand Œdipe ne serait sorti que pour ramasser ces deux vers-là dans la coulisse, convenez qu'il n'aurait pas perdu sa peine.
L'étranger qui arrive de Corinthe vient annoncer, comme dans Sophocle, que Polybe est mort, et qu'Œ> dipe n'est pas le fils de Polybe. On fait venir Phorbas ; Pliorbas et Icare le reconnaissent, toujours comme dans Sophocle ; seulement, vous comprenez bien que
ce ne sont pas des bergers. La majesté de la tragédie ne permet pas qu'on introduise sur la scène de pareils manants : ce sont deux ministres. Il en résulte que Icare, qui est un profond politique, peut dire, étant ministre, ces quatre beaux vers qu'il ne pourrait pas dire étant gardien de troupeaux.
Je vous présente au prince; admirez votre sort! Le prince vous adopte, au lieu de son fils mort; Et par ce coup adroit, sa politique heureuse Atïermit pour jamais sa puissance douteuse.
Aux cris que pousse Œdipe, en apprenant qu'il est le fils de Laïus, Jocaste accourt et demande :
Quel malheur imprévu vous accable?
œou'E.
Mes crimes.
Seigneur.
JOCASTE
Fuyez, Jocusle !
JOCASTE
Ah ! trop cruel époux !
Malheureuse! arrêtez; quel nom prononcez-vous? Moi,' votre époux ! quittez ce titre abominable Qui nous rend l'un à l'autre un objet exécrable.
Voulez-vous m'expliquer comment fera Jocaste pour quitter le titre d'épouse d'Œdipe. « Qu'en tends-je? » dit Jocaste.
Et, en eilet. ce qu'elle entend doit la surprendre.
Entin, Œdipe sort désespéré en disant :
Mes destins sont remplis.
Laïus était mon père et je suis votre fils.
Ce qu'apprenant, Jocaste se frappe, et meurt comme elle a vécu, c'est-à-dire en faisant une faute de français.
Et moi, je me punis. Par un pouvoir affreux réservée à l'inceste, La mort est le seul bien, le seul dieu qui me reste!
C'est la seule déesse qu'il faudrait dire. Je sais bien que mort est du genre masculin en grec; mais, en français, jusqu'à M. de Voltaire du moins, mort avait été du genre féminin.
Nous voici arrivés au bout de cette longue étude, ennuyeuse pour beaucoup, curieuse et intéressante seulement pour quelques-uns, — au bout d'une de ces études que l'on entreprend pour prouver que l'on n'a pas reçu toute faite son opinion sur les hommes et sur les choses. Eh bien, après avoir relu vers à vers VŒdipe de Sophocle et celui de Voltaire, nous demeurerons convaincu que Voltaire avait aussi mal compris les chefs-d'œuvre du théâtre grec que Ducis les chefs-d*œuvre du théâtre anglais.
Nous nous résumons donc en ceci :
Pourquoi donner à étudier au Conservatoire, et. pourquoi jouer sur les scènes de premier ordre une imitation qui n'a pas le mérite de donner une idée du drame antique, et qui personnellement n'a aucune valeur?
Othello est une preuve de la lenteur avec laquelle marche Fart, même dans un pays comme le nôtre.
Vers 1723, Voltaire, qui a été passer quelques mois en Angleterre, à la suite de sa querelle avec M. de Sully, voit jouer Othello et Hamlet à Londres. Ce spectacle rétonne et l'effraye à la fois ; mais, comme au bout du compte^ il reste au fond de sa pensée, l'or de Shakspeare fond dans le creuset, — et Orosmane et Sémiramis sortent avec l'alliage du xvni*' siècle.
Soixante et dix ans plus tard, Talma, fils d'un dentiste français, élevé à Londres, nourri de cette moelle de lion que Shakspeare servait à la reine Elisabeth et à ses courtisans, voit jouer et joue Shakspeare, revient à t'aris et pousse Ducis à faire Othello.
Mais Ducisj à la vue du géant, tremble, hésite, le taille, le mutile, le rapetissOj supprime le rôle d'Iagd, la cheville ouvrière du drame, sous prétexte qu'un public français ne supporterait pas un pareil caractère^ fait deux dénoùments, l'un à l'usage des cœurs impi-
toyables, l'autre à celai des âmes sensibles, et, pour dernière faiblesse, substitue le poignard à l'oreiller.
Enfin, en 1829, arrive de Vigny avec une traduction pure et simjjle, pleine de force, de poésie et d'élégance; il trouve la brèche faite ^d.v Henri III et llernani, entre et distribue son drame aux artistes du Théâtre-Français, à mademoiselle Mars, à Joanny, à Perrier, c'est-à-dire aux plus éminents.
La première représentation fut une lutte dont Sliakspeare, mort depuis deux cent vingt ans, sortit complètement vainqueur.
J'ai vu jouer Othello par Talma, par Kean , par Kemble, par Macready et par Joanny.
Aucun de ces grands artistes ne le jouait de la môme façon.
Talma le jouait avec son art; Kean le jouait avec sou tempérament, Kemble avec les traditions, Macready avec sa beauté physique, Joanny avec ses instincts.
Chez Talma, c'était un More recouvert d'une couche de civihsation vénitienne; chez Kean, c'était une béte féroce moitié tigre, moitié homme; chez Kemble, c'était un homme d'un âge mûr, emporté et violent; chez Macready, c'était un Arabe du temps des Abencérages, élégant et chevaleresque ; chez Joanny, c'était... Joanny.
Lequel le jouait le mieux de tous ces hommes? Gela serait diilicile à dire : chacun d'eux, avec un génie différent, s'était inspiré d'une part du génie de Shaks-
peare ; car, dans bhakspeare, le More est tour à tour Li demi-Vénitien, à demi-sauvage, comme l'a montré Talma; moitié tigre et moitié homme, comme l'a montré Kean; grave, mais emporté et violent, comme l'a montré Kemble ; élégant et chevaleresque, comme la montré Macready; vulgaire et terrible, comme l'a montré Joanny.
Dans Shakspeare, c'est une de ces créations à facettes tour à tour sombres et brillantes, comme peut les rêver le poëte, mais comme aucun artiste dramatique ne saurait complètement les reproduire.
Pour moi, ce qui domine dans la splendide création du More, c'est le calme et la force répandus sur tout le personnage. Quand il est calme et se repose, c'est à la manière du lion : A guisa di leon, quando si posa, comme dit Dante.
Voyez son entrée en scène : il se rend au palais de la Seigneurie, où le doge et le sénat l'attendent. — Il rencontre Brabantio, son beau-père, qui, venant d'apprendre l'enlèvement de sa fille, le cherche pour l'arrêter et le faire conduire en prison. ♦
Les deux hommes se heurtent, chacun suivi des siens.
— Holà. ! hé I crie Othello ne sachant point à qui il a affaire.
— Seigneur, c'est le More, dit Roderigo à Brabanlio. ~ Tombez sur lui, le brigand! répond Brabantio.
Othello s'avance entre, les deux troupes et fait un iigne.
9S s 0 L' V E N I il s D il A M A T 1 Q LES
— Rentrez au fourreau vos brillantes épées, dit-il ; la rosée delà nuit pourrait les ternir.
Puis, à Brabantio :
— Mon bon seigneur» ajoute-t-il, croyez-moi : commandez avec vos années, et non avec vos armes.
Vous le voyez : il est difficile d'être plus doux et plus fort en même temps.
Mais ni cette douceur ni cette force ne calment le vieillard.
Il accable Othello d'injures, l'appelle infâme ravisseur, sorcier, More hideux, et finit par donner cet ordre :
— Mettez la main sur lui ; s'il résiste, employez la violence au péril de sa vie.
Les gens du More font un pas pour le défendre.
— Arrêtez, vous qui me suivez, dit Othello, et vous autres aussi. Si j'eusse cru que je devais combattre, personne n'aurait eu besoin de me l'apprendre.
Puis, à Brabantio :
— Ou faut-il me rendre pour répondre à votre accusation? l}^AUA^tlo. — En prison, jusqu'à ce que le temps fixé par
les lois et le cours régulier de la justice t'appellent pour te défendre.
OTHELLO;— Mais, si je vous obéis, (jue dira le duc, (|ui vient de m'envoyer chercher? Ses messagers sont là ])0ur me conduire près de lui; il mo demande à l'instant pour des ailaires d'ÉtaU
Vous le voyez, toujours la même sérénité, à pétri cette légère ironie qui crispe la lèvre du More.
Tous deux paraissent devant le conseil, Brabantio, tout entier à sa douleur, no parle que par cris, ne procède que par injures.
BRABANTIO. — 0 ma fille ! ma fille !
LE DUC. — Morte ?
BRABANTIO. — Oui, morte pour moi. Elle m'a été enlevée, elle a été séduite, empoisonnée par des philtres et des drogues achetés à des charlatans l car, que le nature s'égare et s'aveugle à ce point d'aimer un monstre, quand elle n'est ni défectueuse, ni aveugle, ni dénuée de sens, sans le secours de la sorcellerie, est chose impossible.
LE DUC. — Qu'avez-vous à répondre à cette accusation?
OTHELLO. — Très-puissants, très-graves et très-respectables seigneurs, mes nobles et excellents maîtres, que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai ; il est encore vrai que je l'ai épousée ; voilà mon crime dans toute son étendue, mais rien de plus. Plein de rudesse dans mon langage, j'ai peu rUabitude des phrases choisies de la paix; car, depuis que j'ai pris quelque force, — depuis fàge de sept ans jusqu'à ce jour, — mon bras, si l'on en excepte les neuf dernières lunes, a trouvé dans les camps ses plus doux exercices, et de ce vaste univers je ne pourrais raconter que ce qui a rapport aux exploits guerriers ; ainsi donc, je prêterai peu de charme à ma cause en prenant moi-même ma défense ; toutefois, comptant sur votre patience bienveillante, je vais vous faire le récit simple et sans artifice de mes amours. Je vous dirai, puisque tels sont les griefs que l'on allègue contre moi, paf quels sortilèges, par quelles conjurations, par quelles puissances magiques, j'ai gagné le cœur de sa fille.
Suit alors le récit du More, récit confirmé par Desdemona.
Tout cela, vous le voyez, est de la part d'Othello du pins grand calme, de la plus grande douceur, de la plus grande sérénité. Où vovez-vous le More et l'Africain
dans tout cela? Nulle part. L'Européen le plus courtois et le plus poli ne montrerait point une plus grande patience.
Il va falloir, pour qu'Othello revienne à sa nature, primitive, qu'Iago irrite les fibres les plus secrètes de son cœur.
Ainsi, à cette menace du père de Desdemona, bien faite pour lui faire perdre patience, après ce qu'il lui a dit déjà : « Veille bien sur elle, More; tiens toujours l'œil ouvert pour la voir; ayant trompé son père, elle pourra bien te tromper, toi! » Othello se contente de répondre :
— My life upon her faith (ma vie sur sa foi).
Le More arrive à Chypre. Desdemona a abordé avant lui; assailli par une tempête terrible, c'est un miracle s'il n'a point péri. Voyons si sa lutte contre les flots Ta plus ému que sa lutte contre les hommes.
— 0 ma belle guerrière î s'écrie-t-il en revoyant Desdomona.
— 0 mon cher Othello !
— Tu me vois aussi surpris que joyeux : arrivée avant moi! 0 joie de mon âme, si im i)areil calme doit toujours succéder à la tempête, puissent les vents souffler à réveiller la mort !
Entré au palais , à quoi pense d'abord Othello? A maintenir le calme et la paix dans la ville. Il s'adresse à Cassio :
— Michael, vous veillerez cette nuit h la garde de l'île. 11 faut nous-mêmes donner l'exemple d'une honorable retenue, pour que nul ne ^orte des borne?.
Aussi, quelle est la première parole de colère que laisse échapper Othello ? C'est quand, réveillé au milieu de la nuit par la querelle de Cassioet de Montano, et par le bruit de la cloche qui sonne le tocsin, il entre à moitié vêtu; et encore cette colère, enparle-t-il plus qu'il ne la montre.
— Que se passe-t-il donc ici ? Sur votre vie, arrêtez ! Gomment ! qu'est-ce donc? quel est la cause de tout ceci? Sommesnous donc des Turcs et devons-nous faire ce que le ciel défend aux Ottomans? Pour l'honneur du nom chrétien, cessez cette barbare querelle. Celui qui fait un seul pas pour assouvir sa rage ne tient pas à la vie, car, au premier mouvement, il est mort. Faites taire cette cloche d'alarme qui répand la terreur dans l'île. — Voyons, de quoi s'agit-il, messieurs ? Honnête lago, toi qui parais accablé d'une mortelle tristesse, parle : quia commencé tout ceci? Je te le demande au nom de ton amitié.
Puis enfin, quand il apprend que Cassio est la cause de tout ce désordre :
— Cassio, dit-il, je t'aime; mais tu ne seras plus désormais mon officier.
Et il rentre.
Nous le demandons, un père parlerait-il autrement?
Non, ce qui domine, au contraire, dans Othello, c'est cette sérénité de l'àme, cette bonté de cœur qui étend sur le monde entier le sentiment de la paternité. Jusqu'au moment où les suggestions d'Iago viennent éveiller des soupçons dans le cœur d'Othello, c'est à croire qu'il aime Desdemona plutôt comme une fille que comme une amante.
Et l'auteur, en effet, a besoin de cette douceur et de
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cette paternité pour montrer, peu à peu, la vibration croissante de la gamme de la passion.
Élever la voix dans le rôle d'Othello, ne pas s'en tenir à des gestes sobres et sévères, même dans la dernière scène que nous venons de citer, faire luire autre chose qu'un éclair pareil à ce que nous appelons des éclairs de chaleur dans cette tompôle, serait, de la part de l'acteur, ne pas avoir compris le rôle d'Othello.
Suivez Othello dans sa scène avec Desdemona, quand elle lui demande la rentrée en grâce de Cassio, et vous aurez une idée de cette douceur et de cette paternité.
« -- Excellente wrecth! )) dit-il, quand elle est partie.
Wretchy mot intraduisible chez nous, qui ne veut pas dire femme, qui ne veut pas dire amante, qui veut dire : créature faible et que j'adore, orpheline sans soutien et que je protège.
— Excellentû wretch, que mon ilme soit perdue, s'il n'est pas vrai que je t'aime, et, quand je ne t'aimerai plus, que le chaos soit comme avant la création !
C'est là et sur ce serment, qu'Iago, qui a déjà laissé échapper le Je n'aime pas cela^ en voyant Cassio s'éloigner de Desdemona au moment où Othello arrive, c'est sur ce serment, disons-nous, que le serpent risque sa première morsure.
Au reste, tout le monde a pu croire qu'Othello n'a pas entendu le Je n'aime pas cela, car à peine a-l-il tourné la tête à ce mot. Cependant, lorsque, interrogé sur Cassio, lago hésite à lui répondre :
OTHELLO i03
— Par le ciel, dit Othello, tu te fais l'écho de mes paroles, comme si ton esprit recelait quelque monstre trop hideux pour qu'il osât se montrer. Tu as une idée qui te préoccupe. Tout ;i Iheure, car je t'ai entendu, à l'instant où Cassio a quitté ma fomme, tu as dit : Je naime pas cela, Qu'esti-ce que tu n'ai' ]nais pas? Et, lorsque je t'ai dit qu'il avait été mon confident pondant toute la durée de mes amours, tu t'es écrié : En vérite ! Puis tu as froncé le sourcil, tu as ridé ton front, comme si tu avais voulu comprimer dans ton front quelque horrihle pensée. Si tu m'aimes, ne me cache rien.
Ainsi Othello a tout vu, même le plus petit frissonnement étudié d'Iago. S'il n'a point parlé, ce n'est point qu'il ignorât; il a absorbé son soupçon dans sa force, comme l'Océan absorbe une pierre dans ses eaux; mais le choc n'a pas moins fait naître une ride sur son cœur; c'est cette ride que va creuser lago jusqu'à ce qu'il en fasse une blessure mortelle.
Ce n'est qu'en lisant la scène tout entière dans Shakspeare ou dans une bonne traduction que l'on peut se faire une idée de l'art avec lequel elle est menée/et comment lago infiltre goutte à goutte le poison dans les veines du More ; et cependant, sa sérénité est telle, malgré tout ce qu'a pu lui dire Tago, que celui-ci s'en irrite, et, voulant le forcer à trahir ce'qui se passe «en lui :
— Je le vois, dit-il, tout ici a un peu troublé vos esprits.
— Non, pas du tout, répond le More, pas du tout.
Puis il insiste, redouble ses calomnies, et, voyant l'impassibilité d'Othello, impassibilité tout extérieure
peut-être :
— Monseigneur, je le vois, répète-t-il, vous êtes ému.
— Non, reprend le More très-pea ému; je ne puis m'empôcher de croire que Desdemona est vertueuse.
Pais, quand lago l'a quitté et que Desdemona entre, en la voyant :
— Oh! dit-il, si elle me trompe, le ciel doit rire et se moquer de lui-même.
Là, au lieu de gronder, sa voix faiblit; Desdemona le lui dit, il n'y a donc pas à se tromper à l'intention du poëte.
Au lieu de l'exaspérer, la douleur le brise. Il faudra le désespoir pour le jeter hors de lui-même.
DESDEMONA. — Pourquoi votre voix est-elle si faible? ne vous sentez-vous pas bien?
OTHELLO. — J'éprouve une vive douleur au front.
DESDEMONA. — Laisscz-moi le serrer fortement; dans nioins d'une heure, vous serez soulagé.
OTHELLO. — Non, votre mouchoir est trop petit. (Il repousse le mouchoir, qui tombe.) — Laissez le mal à lui-même, je vous suis.
Le More farouche, l'Africain, le tigre n'en est encore, vous le voyez, qu'à la mélancolie.
Et cette disposition est si loin de son caractère habituel, qu'elle préoccupe Desdemona au point do lui faire oublier de ramasser ce mouchoir si précieux, qui est le premier présent que lui ait lait le More.
Ce mouchoir, ï^]milia le ramasse, — elle le donne à son mari, qui le lui a souvent demandé, — elle ne sait pourquoi.
Dq moment qu'Iago a lo mouchoir, il a une arme : il le perdra dans la chambre de Gassio, et il dira au
More que Desdemona l'a donné au jeune offîcier,..
Othello paraît; sa mélancolie est plus profonde, mais n'est encore que de la mélancolie.
Qu'on nous permette, au lieu de la froide et sèche traduction que nous pourrions faire en prose, de prendre, pour ce i^assage seulement, les quatorze vers correspondants dans la traduction en vers de M. Alfred de Vigny. Elle est très-exacte, et les vers en sont fort beaux.
J'étais heureux hier, et maintenant adieu ! A tout jamais adieu le repos de mon âme! Adieu joie et bonheur, détruits par une femme; Adieu beaux bataillons aux panaches flottants, Adieu guerre, adieu toi dont les yeux éclatants Font de l'ambition une vertu sublime !
Adieu donc le coursier que la trompette anime, Et ses hennissements, et le bruit du tambour, L'étendard qu'on déploie avec des cris d'amour! Appareil! pompe! éclat! cortège de la gloire, Et vous, nobles canons qui lonnez la victoire Et qui semblez la voix formidable d'un dieu, Ma tâche est terminée, à tout jamais adieu!
Puis ce n'est qu'alors qu'étoulfé par ses larmes, exaspéré par la vipère qui lui mord le cœur, il éclate, et, cette fois, d'un bond de tigre, saute à la gorge d'Tago en criant :
— Misérable, sache qu'il faut me donner la preuve oculaire, tu entends, — ou, par le salut de mon âme éternelle, il vaudrait mieux pour toi n'être qu'un chien que d'avoir à répondre à ma terrible colère.
Et, à ce propos, nous nous demandons pourquoi, au lieu de saisir simplement lago à la gorge comme
l'indication en est faite, selon toute probabilité, par Shakspeare lui-même : Tahing him by the ihroat, certains acteurs, à cet endroit de la scène, renversent lago à terre, et lèvent le pied comme pour l'écraser.
Il ne faut pas faire plus que ne veut l'auteur, surtout quand cet auteur s'appelle Shakspeare. L'auteur a toujours sa raison à lui dans une indication qu'il vous donne, il n'a pas besoin de la dire au tragédien. Il la lui impose, voilà tout.
Eh bien, je vais me substituer à Shakspeare, et vous dire pourquoi Othello saute simplement à la gorge d'Iago, au lieu de le renverser et de lever le pied sur lui.
C'est que Shakspeare a pensé qu'après avoir trop humilié lago, Othello comprendrait que le désir de la vengeance lui entrât dans le cœur. Or, il y a loin de sauter dans un moment de colère ù la gorge d'un homme et de le lâcher presque aussitôt, — à le renverser à terre et à le menacer du pied.
— En ôtes-Yous venu à co point? dit lago à Othello, apn-s que celui-ci Fa lâché.
Mais que voulez-vous qu'il dise à Othello, après qu'Othello l'a renversé, jeté à terre, menacé du pied ?
lago est un soldat, un enseigne ; il ne manque pas de courage; devant une pareille injure, ce serait la colère et non la pitié qui jaillirait de son cœur.
Et cependant, voyez quel est le sentiment qui domine dans l'exclamation qui lui échappe :
— Oh! grâce! ô ciel, défends-moi ! Ètes-vous un homme? avez-vous une àmo ? avoz-vous votre raison? Que Dieu f^oit
ivec vous! Reprenez mon grade... U malheureux fou! tu is vécu assez longtemps pour que ton honnêteté fût prise [lour un vice.
Est-ce là le cri d'un homme qu'on renverse et que l'on veut fouler aux pieds?
C'est dans cette scène surtout qu'Othello se laisse emporter à la colère.
— Oh! pourquoi ce misérable n'a-t-il pas quarante mille existences? Une seule, c'est trop peu, ce n'est rien pour ma vengeance. Je vois maintenant que tout cela est vrai. Regarde, Tago, je livre au vent tout mon fol amour; il n'est plus. Debout, noire vengeance! quitte ta sombre demeure! Amour, abandonne à la haine tyrannique la couronne et le trône de mon cœur! Gonfle-toi, ù mon sein, sous le poids qui t'oppresse, et sous la morsure empoisonnée des vipères l
— Je vous en prie, contenez -vous.
-— Oh I du sang 1 du sang ! Tago, du sang!
Oh! cette fois, voilà bien le lion — pis que le lion — le tigre.
— Patience, patience! dit lago, vos sentiments peut-être pourraient changer.
— Par le ciel immuable, j'engage ici ma parole par [un voeu solennel et sacré... Fais que, dans trois jours, j'entende dire : « Gassio a cessé de vivre, w •
— Mon ami est mort, du moment que vdus désirez qu'il te soit; c'est chose faite; mais elle, elle aU moins, qu'elle vive.
— Damnation sur elle, l'infâme |hypocrite, damnation! Viens, suis-moi à l'écart; je veux, seul aVec toi, imaginer quelque moyen de frapper d'une prompte mort cette infernale beauté. Dès ce jour, tu es mon lieutenant.
Voilà le point culminant de la colère. A partir de ce
108 SOLVEMRS DRAMATIQUES
moment, le parti d'Othello est pris : Desdemona est condamnée.
Aussi, quand il se retrouve avec elle, il mâche et crache le dédain ; mais rien n'éclate de pareil à cette colère dont nous avons vu jaillir la flamme et se répandre la lave.
— Monseigneur, comment vous trouvez-vous maintenant?
— Bien, ma fidèle amie... Donnez-moi votre main; cette main est douce, madame.
— Elle n'a point encore été flétrie par l'âge; elle n'a point encore été séchée par le chagrin.
— C'est une bonne main... une main franche.
— Vous pouvez le dire en toute vérité, car ce lut celd main qui donna mon cœur.
— Main libérale! Autrefois, c'était le cœur qui donnait la main ; aujourd'hui, dans notre nouveau blason, des mains toujours, mais plus de cœur.
— En vérité, je ne puis parler de cola, revenons à votre promesse.
— A laquelle, mon amour?
.— J'ai envoyé dire à Gassio de venir vous parler,
— J'ai un rhume importun et opiniâtre qui me tourmente; prète-moi ton mouchoir.
i— Le voici, monseigneur.
— Celui que je vous ai donné .-'
— Je ne l'ai pas sur moi.
— Non?
— Non, en vérité, monseigneur.
— C'est un tort, car ce mouchoir, une Egyptienne en lii présent à ma mère; c'était une magicienne habile, qui lisait
presque dans les cœurs. Elle lui prédit que, tant qu'elle le garderait, elle aurait le charme et enchaînerait mon père à son amour, mais que, si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon père ne la reverraient plus qu'avec dédain, et que son cœur irait chercher loin d'elle de nouvelles amours. Ma mère me le remit à son lit de mort, m'engageant à le donner à mon tour à la jeune fille que je prendrais pour épouse. Je l'ai fait. Vous l'avez ; conservez-le aussi précieusement que la prunelle de vos yeux; le perdre ou le donner serait un malheur qui n'aurait rien d'égal.
— Serait-il possible?
— Oh ! c'est la pure vérité : il y a une vertu magique en lui. Une sibylle qui avait compté sur cette terre deux cents
! révolutions du soleil en a ourdi la trame dans ses fureurs prophétiques; les vers qui ont lilé la soie étaient consacrés, et il fut teint dans la liqueur qui découle des cœurs do jeunes filles mortes, habilement conservés par des embaumeurs égyptiens.
< — Cela est-il vrai ?
). — Très-vrai! Veillez donc bien sur lui.
i Vous le voyez, il n'a i)as même la force de soutenir j sa raillerie, de poursuivre son dédain. — Il retombe ^ dans la mélancolie; — et, plutôt que de se reprendre à
sa colère, qui va transparaître malgré lui, il préférera
sortir sans avoir encore rien éclairci.
— Alors, dit Desdemona, plût au Ciel que je ne l'eusse jamais vu!
— Gomment et pourquoi?
— Oh ! d'où vient que vous prenez avec moi ce ton brusque et violent?
— Est-il perdu? Ne l'avez-vous plus? Parlez, n'est-il plus entre vos mains?
— Il n'est pas perdu? mais quand cela serait? -Ah!
il. 7
— Je veux dire qu'il n'est pas perdu.
— Allez le cherchpr et montrez-le-moi.
— Je le pourrais, monseigneur, mais je ne le veux pas maintenant. C'est une ruse pour me détourner de ma demande. — Je t'en conjure, que Gassio soit rappelé!
— Trouvez-moi ce mouchoir.
— Je vous en prie, parlez-moi de Gassio.
— Le mouchoir? v
— Un homme qui a partagé tous vos dangers.
— Le mouchoir?
— En vérité, vous êtes digne de blâme... (Elle s'approche pour le caresser.)
— Loin de moi! loin de moi! (Il s'élance dehors.)
Non, c'est avec lago que sa colère retrouvera les imprécations et les menaces qu'il a contenues dans sa poitrine.
— Oh 1 que ne puis-je la tenir des années entières expirante sous ma main,
— Allons, il faut oublier tout cela.
— Que ses chairs tombent en lambeaux! qu'elle périsse! qu'elle soit damnée! Non, il ne faut pas qu'elle vive! Ah! mon cœur s'est changé en pierre, et, quand je frappe dessus, il me blesse la main... Et cependant le monde entier ne renferme pas une plus douce créature. — Elle était digne de partager la couche d'un empereur et de lui dicter des lois.
— Mais ce n'est point à cela que vous devez penser.
— Oh! qu'elle soit maudite, mais qu'en la maudissant, je dise encore ce qu'elle est. — G'était une fée l'aiguille à la main, et, musicienne adorable, elle eût en chantant enlevé à l'ours lui-môme sa férocité; — puis un esprit, une imagination! O lago, quel dommage! ô lago, quel dommage! ô lago!
— Si vous êtes si épris d'elle malgré son iniquité, accordez-lui donc alors pleins pouvoirs de pécher.
— Je veux la hacher en mille pièces. Me tromper ! me tromper!
OTHELLO ill
— Oh! c'est afïreuxl
— Procure-moi du poison, lago, cette nuit. Je ne veux pas avoir d'explication avec elle, de peur que ses charmes et sa beauté ne viennent ébranler ma résolution. Cette nuit, lago.
— Oh! ne l'empoisonnez point; étranglez-la dans son lit, dans ce lit dont elle a souillé la pureté.
— Bien, bien, cette manière de faire justice me plaît; trèsbien.
On entend la trompette. Ludovico apporte une lettre du Sénat. Desdemona, qui, de son côlé, a entendu la trompette, entre par la porte de son appartement.
Otello prend la lettre, et la baise en signe de respect, puis il l'ouvre, et se met à la lire.
Pendant ce temps, Desdemona et Ludovico causent ensemble.
— Comment se porte le lieutenant Cassio? demande Ludovico.
— Cousin, répond Desdemona, il y a entre lui et mon seigneur une fâcheuse mésintelligence ; mais vous arrangerez cela.
Othello lit la lettre, mais des yeux seulement, toute son âme est à ce que dit Desdemona.
— En êtes-vous sûre, qu'il l'arrangera î demande-t-il. t*uis il se remet à lire.
— Est-ce qu'il y a quelque inimitié entre ton époux et Cassio? demande Ludovico.
— "Une bien malheureuse, répond Desdemona, et que je voudrais pouvoir éteindre pour l'amour que je porte à Cassio.
— Feux et tonnerres ! s'écrie Othello en frappant du pied.
— Monseigneur, dit Desdemona étonnée, êtes-vous dans votre bon sens ? Qu'avez*vous, et d'où vous vient cette colère?
— Peut-être, dit Ludovico, cette lettre l'agite-t-elle; car je sais qu'elle le rappelle à Venise, et qu'elle désigne Cassio pour le remplacer dans son gouvernement.
— Sur ma foi, j'en suis bien aise , dit Desdemona.
— En vérité? fait Othello.
— Monseigneur?...
— Moi, je suis bien aise aussi... de vous voir folle.
— Gomment, mon cher Othello?
— Démon! (Il la frappe avec la lettre.)
— Ohl je n'ai pas mérité cela,
— Monseigneur, on ne me croirait pas à Venise, quand même je jurerais que je vous ai vu agir de la sorte. — Voyez, elle pleure.
— 0 démon 1 démon ! Si les larmes d'une femme pouvaient féconder la terre, chaque larme ferait naître un serpent. Oh ! loin de moi I
— Je m'éloigne, puisque ma vue vous offense.
— En vérité, voilà une épouse bien obéissante ! Je vous en supplie, rappelez-la.
— Madame!
— Monseigneur !
— Eh bien, que lui voulez-vous?
— Qui? moi, seigneur?
— Sans doute. N'avez-vous pas désiré que je la rappellasse? Ohl elle est obéissante, d'une obéissance rare. (A Desdemona.) Continuez à pleurer, madame. (A Ludovico.) Vous, seigneur, pour ce qui est de cette lettre... (A Desdemona.) Passion bien jouée 1... (A Ludovico.) Ainsi on me rappelle à Venise? (A Desdemona. } Sortez! je vous rappellerai dans un instant. (A Ludovico.) Seigneur, j'obéis à l'ordre de Sa Seigneurie. (A Desdemona.) Hors d'ici, VOUS I loin de moi. (Desdemona sort.) Cassio prendra ma place, bien. (A Ludovico.) Seigneur, je vous invite à souper pour ce soir; seigneur, VOUS êtes le bienvenu à Chypre... Malédiction! (H sort.)
Vous voyez la gradation admirable du rôle. Dans h première partie, calme, force, sérénité; puis doute
puis inquiétude, puis mélancolie, puis douleur, puis anéantissement, puis désespoir, puis folie.
A ce point que Ludovico étonné s'écrie quand il est sorti :
— Est-ce là ce noble More, que notre Sénat d'une seule voix qualifie d'homme si habile en tout point?
Gomme Othello l'avait dit, il rappelle Desdemona, car la jalousie est ainsi faite, elle frappe et aime, elle chasse et rappelle.
Desdemona revient avec Emilia.
— Monseigneur, que disiez-vous de moi, demande Desdemona toujours douce et patiente.
— Approchez, de grâce, mon amour.
— Que disiez-vous?
— Regardez-moi en face et laissez-moi lire dans vos yeux.
— Quel est ce terrible caprice ?
— (A Emilia.) Et VOUS, les femmes de votre métier laissent d'ordinaire les amants en tête-à-tète et ferment la porte, puis elles veillent à cette porte, toussent et crient : « Hein! » si quelqu'un survient. A votre poste, à votre poste, et qu'on se dépêche!
Emilia sort.
Voilà encore une nouvelle phase de passion que le rôle va parcourir, nuances intermédiaires entre la mélancolie et le désespoir.
DESDEMONA. — Je VOUS demande à genoux ce que signifie ce langage. J'entends la voix d'un démon dans vos paroles. Je ne les comprends pas,
OTHELLO. — Qui êtes-vous?
DESDEMONA. — Votrc épousc , monseigueur, votre fidèle et loyale épouse.
OTHELLO. — Viens ici et jure-le, afin que tu sois damnée; jure-le, de peur que les démons, en te voyant si semblable
aux anges, ne craignent pas de s'emparer de toi. Donc, pour que tu sois damnée par mi double crime, jure que tu es innocente.
DESDEMONA. — Le Ciel le sait.
OTHELLO. — Oh! le Ciel... le Ciel sait que tu es fausse comme l'enfer.
DESDEMONA. — Mais cnvers qui donc, monseigneur? envers qui et comment suis-je fausse?
OTHELLO, fondant en larmes. — 0 Desdemona! loin de moi! loin de moi !
DESDEMONA. — Hélas I jour funeste ! Pourquoi pleurez-vous ? Est-ce moi, monseigneur, qui suis la cause de vos larmes? Si vous soupçonnez que votre rappel ait été prononcé à l'instigation de mon père, ne me maudissez pas I
OTHELLO. — Oh ! s'il eût plu au Ciel de m'éprouver par des revers, s'il eût fait pleuvoir sur ma tête mille chagrins et mille affronts, s'il m'eût plongé dans la plus profonde misère, s'il eût détruit mes plus riches espérances, j'eusse trouvé dans quelque repli de mon âme un reste de patience. Mais m'enchaîuer au poteau, pour que le mépris puisse à loisir fixer sur moi son regard lent et immobile î Eh bien, cela encore, j'eusse pu le supporter. Mais...' mais le sanctuaire dans lequel j'avais déposé mon cœur, dans lequel je devais vivre ou mourir ; la source de laquelle mon bonheur devait couler, ou se tarir, en être chassé 1 Ohl fixe tes yeux sur ce spectacle, ô Patience ! chérubin aux lèvres de roses, et tu deviendras aussi hideuse que l'enfer !
DESDEMONA. — J'cspèrc quo mon noble seigneur ne soupçonne pas ma vertu,
OTHELLO. — 0 fleur trompeuse ! pourquoi étais-tu si amoureusement belle ? pourquoi exhalais-tu un parfum si doux, que les sens en étaient enivrés? Je voudrais que tu ne fussos jamais née !
DESDEMONA. — HélasI qu'ai-jo donc fait de criminel sans le savoir?
OTHELLO. — Ce papier si blanc, si pur, ce livre si élégant et si beau, était-il fait pour qu'on y inscrivît le nom de pros-
OTHELLO il5
tituée? Ce que vous avez fait, demandez-vous? Ce que tu as fait, courtisane vile ? Mais, au seul récit de ce que tu as fait, le soleil recule de dégoût, la lune se voile et le zéphyr lascif, qui caresse tout ce qu'il rencontre, se cacherait dans les entrailles de la terre! Ce que tu as fait, impudente prostituée?
DESDEMONA. — Par le ciel, vous m'accusez injustement.
OTHELLO. — Voyons, répondez. N'êtes-vous pas une prostituée?
DESDEMONA. — Nou, aussi vrai que je suis chrétienne.
OTHELLO. — Vous n'ètcs pas une...?
DESDEMONA. — INon, aussi vrai que je désire être sauvée !
OTHELLO, riant. — Est-il possible?
DESDEMONA. — Mou Dicu, ayez pitié de nous !
OTHELLO. — Alors, je vous demande pardon, madame ; j(» vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise, qui a épousé Othello. (A Emiiia qui entre.) Vous, madame, qui avez un office opposé à celui de saint Pierre, puisqu'au lieu des portes du paradis vous gardez celles de l'enfer... Vous! oui, vous ! Nous avons fourni notre course ; voici de l'argent pour vos peines, tournez la clef, madame, et gardez-nous le secret.
Desdemona ne le reverra plus que pour mourir.
Laissez-moi vous dire encore cette scène.
Elle est seule, la pauvre enfant, s'apprêtant à obéir à Othello, qui lui a dit de se mettre au lit et de renvoyer tout le monde.
Cette scène est le chef-d'œuvre de la rfélancolie, cette muse inconnue des anciens, et que Shakspeare découvrit à la fin du xvi« siècle.
EMiLiA. — Gomment cela va-t-il, maintenant? 11 m'a paru adouci.
DESDEMONA. — Il m'a dit qu'il allait revenir à l'instant même, et m'a commandé de me coucher et de vous renvover.
EMiLiA. — Me renvoyer !
DESDEMONA. — G'est sa volonté. Ainsi, ma bonne Emilia, donne-moi, je te prie, mes vêtements de nuit, et adieu; car nous ne devons pas le contrarier en ce moment.
EMILIA. — Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu.
DESDEMONA. — S'il m'arrive de mourir avant toi, Emilia, veille à ce que ce soit dans un de ces draps qu'on m'ensevelisse.
EMILIA. — Allons, allons, ce sont de vaines paroles que vous nous dites là.
DESDEMONA. — Ma mère avait une jeune suivante qui se nommait Barbara. Elle aimait ; l'objet de son amour perdit la raison et l'abandonna. Elle savait une chanson sur le saule ; c'était une vieille ballade, mais qui allait bien à son malheur. Aussi mourut-elle en la chantant. Cette chanson, je ne sais pourquoi, ce soir, me revient à l'esprit. J'ai peine à soutenir ma tète qui retombe sur mon épaule ; j'ai peine à ne pas chanter cette ballade de la pauvre Barbara. Hâte- toi, "je te prie.
EMILIA. — Irai-je chercher votre robe de nuit?
DESDEMONA. — Nou, délace-moi ici... G'est un homme charmant que le seigneur Ludovico?
EMILIA. — Un très-joli homme.
DESDEMONA. — II parle agréablement.
EMILIA. — J'ai connu une dame à Venise qui, pour l'amour de lui, eut été pieds nus jusqu'en Palestine.
Desdemona, chantant comme malgré elle et sans écouter Emilia i :
La pauvre enfant, d'un saule avait cherché l'ombrape: La main contre son cœur, le front sur ses genoux, Elle sentait ses pleurs inonder son visage.
Chantez Farbre au pâle feuillage,
Le chant du saule est triste et doux.
' Nous demandons grâce pour la romance du Saule; nous n'avions pas celle de Vigny sous la main, et nous écrivons celle-ci au courant de la plumo.
A ses pieds, un ruisseau roulait ses ondes pures, Réfléchissant ses traits comme un miroir jaloux, Emportant ses soupirs, mêlés à ses murmures.
Chantez l'arbre aux pâles ramures,
Le chant du saule est triste et doux.
0 mes sœurs, quand pour moi tiendra l'heure fatale, Du rameau jaunissant ceignez mon front absous ; L'or aux pâles reflets encadre bien l'opale.
Chantez l'arbre au feuillage pâle,
Le chant du saule est triste et doux.
Pendant que Desdemona chante la triste romance, et, après Tavoir chantée se met au lit, lago et Roderigo dressent une embûche à Gassio.
Roderigo est blessé par Gassio; mais, au moment où Roderigo tombe, lago coupe le jarret à Gassio, qui tombe en criant :
— - Au secours ! à l'assassin !
Othello parait dans le lointain, enveloppé d*un grand burnous blanc; il doit avoir déjà le pas roide et silencieux d'un spectre. G'est Tombre du père d'Hamlet, c'est la statue du Gommandeur.
Il a entendu le cri de son lieutenant.
— C'est la Yoix de Cassio, dit-il. lago tient sa parole,
— Au secours, des flambeaux, un chirurgien! crie Gassio.
— C'est lui! Brave lago, âme honnête et juste, toi qui ressens si vivement les outrages de ton ami, tu me dictes ce qui me reste à faire. — Oh! mignonne, votre chéri est là étendu mort, et votre destinée s'avance à grands pas. J'arrive! Hors de mon âme vos traits charmants, vos yeux séducteurs, tout cela est effacé de mon souvenir, et ton lit adultère va être souillé de ton sang adultère. J'arrive!
Joanny particulièrement était très-beau dans ce bout de scène?
La décoration change, et l'on se retrouve dans la chambre de Desdemona, endormie.
La porte s'ouvre sans bruit. Othello paraît. Une lampe brûle près du lit de Desdemona.
— Oh ! mon âme sait la cause, et cette cause vous la connaissez. Je ne veux pas la dire devant vous, chastes étoiles. Cependant, non, je ne répandrai pas de sang-, non, je ne lacérerai pas cette peau plus blanche que l'albâtre des monuments. (Il dépose son sabre.) Et cependant il faut qu'elle meure, car autrement elle trahirait d'autres hommes. Éteignons ces deux lumières, cette lampe d'abord, puis le flambeau de sa vie. (Avec mélancolie.) Si je t'éteius, utile serviteur qui me prêtes ta clarté, je puis, dès que je me repentirai, faire renaître ta flamme primitive; mais, si une fois je t'éteins, toi, le plus parfait ouvrage de l'ingénieuse nature, je ne saurai plus où prendre le feu de Prométhée qui pourrait de nouveau ranimer ta flamme; quand une fois j'aurai cueilli cette fleur de la vie, je ne pourrai plus lui rendre sa sève natale, elle se fanera sans retour. Je veux encore, pendant qu'elle est sur sa tige, en respirer le parfum. (Il l'embrasse.) Haleine embaumée, qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive ! Encore un baiser, encore un 1 Si tu dois être ainsi quand tu ne seras plus, je veux te tuer et t'aimer après. Encore un baiser, et ce sera le dernier. Jamais baiser si doux ne fut si fatal. Je ne puis retenir mes larmes. Oh ! ce sont des larmes bien cruelles. Ma colère est comme celle du Ciel : elle frappe les objets de son amour.
Desdemona s'éveille.
Alors commence la scène terrible, la plus terrible peut-être qu'il y ait dans aucun théâtre» depuis Eschyle jusqu'à nous, mais qui est d'autant plus terrible qu'Othello n'y met plus ni passion ni colère, et, Desdemona
condamnée, remplit tout simplement roffîce du bourreau .
Bourreau implacable, c'est vrai, mais froid.
Qu'on en juge.
Desdemona, s'é veillant :
— Qui est là? Othello!
— Oui, Desdemona.
~ Voulez-vous vous mettre au lit, monseigneur ?
— Avez-vous prié, ce soir, Desdemona?
— Oui, monseigneur,
— Si vous vous souvenez de quelque crime pour lequel vous n'ayez pas imploré le pardon du Ciel, implorez ce pardon sur-le-champ.
— Hélas! monseigneur, que voulez-vous dire par ces mots?
— Faites ce que je vous dis, et promptement. Je me promènerai en vous attendant. Je no voudrais pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée à la mort. Non, le ciel m'en préserve, je ne voudrais pas tuer ton âme.
— Vous parlez de tuer?
— Oui, j'en parle.
— Alors, que le ciel ait pitié de moi !
— Oh ! de tout mon cœur. Amen !
— Puisque vous parlez ainsi, vous ne me tuerez pas. -Oh!
Ici seulement, un éclair, un regard, un grincement de dents ; c'est ca qui fait dire à Desdemona :
— Et cependant je vous redoute, car vous avez l'air terrible, lorsque vos yeux roulent ainsi. Pourquoi craindrais- je? Je n'en sais rien, puisque je ne me connais aucun crime , et cependant je sens que je crains.
— Pense à tes crimes, te dis-je.
— Mon crime? Je ne m'en connais qu'un, et c'est l'amour que j'ai pour vous.
— Alors, c'est pour celui-là que tu vas mourir!
— Oh ! c'est une mort contre nature, que d'être tué par celui que l'on aime. Hélas ! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre? (Vous voyez combien l'aspect d'Othello doit être calme, puisque c'est à ce signe presque imperceptible d'un homme qui mord sa lèvre , que Desdemona reconnaît sa colère.) Hélas ! pourquoi mordez-vous votre lèvre ? Quelque passion sanguinaire agite tout votre être ; ce sont de sinistres présages, et cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
— Paix î restez tranquille.
— J'y consens ; que voulez-vous ?
— Ce mouchoir que j'aimais tant, que je t'avais donné, tu l'as donné à Gassio.
— Non, par ma vie et par mon âme ! Envoyez-le chercher et interrogez-le.
— Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure, car tu es sur ton lit de mort.
— Oui, mais non pour mourir, n'est-ce pas?
— Pour mourir sur-le-champ! Ainsi, avoue franchement ton crime, car tous tes serments ne pourront ni ébranler, ni écarter la conviction qui m'écrase ; tu vas mourir !
— Mon Dieu, ayez pitié de moi!
— Amen!
— Et vous aussi, soyez miséricordieux ! Jamais de ma vie je n'ai été coupable; jamais je n'ai aimé Cassio, si ce n'est de cette amitié dont le Ciel me permettait de l'aimer sans crime; jamais je ne lui ai donné aucun gage d'amour.
— Par le Ciel I j'ai vu ton mouchoir entre ses mains. Oh ! femme parjure! plus tu nies, plus mon cœur devient de pierre. Je croyais n'accomplir qu'un sacrifice, tu me forces à commettre un meurtre ; j'ai vu le mouchoir.
— Il l'aura donc trouvé, car jamais je ne le lui ai donné ; faites-le venir ici.
— Il l'a avoué.
— Quoi ?
— Qu'il t'avait ])OP?é(lée.
— Gomment? comme maîtresse?
— Oui.
— Il ne le dira pas !
Ici, mademoiselle Mars était véritablement sublime, Courbée jusque-là devant la colère d'Othello et devant la crainte de la mort, elle se relevait avec toute l'énergie de l'innocence. Othello reculait et tremblait presque devant elle.
Puis, avec un sourire convulsif :
— Non, répondait-il, puisque sa bouche est fermée; l'honnête lago y a mis bon ordre. •
— Oh! ma crainte me dit tout. Ainsi, il est mort ?
— S'il avait eu autant d'existences que de cheveux, ma haine était assez forte pour les lui arracher toutes.
— Hélas ! on l'a trahi, et moi, je suis perdue !
— Gomment, misérable prostituée, tu oses le pleurer devant moi !
Là, seulement, la colère d'Othello doit éclater par un de ces rugissements que Kean faisait si bien.
C'est cet éclat qui fait immédiatement passer Desdemona de la dénégation à la terreur.
Elle s'écrie, en s'élançant hors du lit :
— Oh ! chassez-moi, monseigneur ! ne me tue«5 pas I
— Silence, vile courtisane !
— Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit!
— Tu résistes !
— Une seule demi-heure.
— Point de délai !
— Une seule prière !
— Il est trop tard.
Ici, je me rappelle madame Malibran , cette grande
tragédienne. Elle échappait à Othello, qui étendait le bras sur elle; elle lui glissait pour ainsi dire dans les mains; puis, folle, éperdue, elle courait, essayant d'ouvrir les portes , de gravir les murailles ; enfin, elle se retrouvait avec Othello, près du lit, et, de son propre mouvement, sans qu'il eût besoin de l'y transporter, elle s'y renversait d'elle-mêmv
C'était là et ainsi qu'Othello la tuait.
Nous ne disons rien des scènes qui suivent celle-ci ; de quelque façon que l'artiste les joue, elles sont pides près de- la grande catastrophe que nous venons de reprbduire.
On n'attend plus qu'une chose, c'est l'expiation, c'està-dire la mort d'Othello.
La mort est d'autant plus à effet, qu'elle est inattendue.
Othello, entouré de tous côtés, va être pris et ramené à Venise comme meurtrier.
Un homme comme Othello ne peut souffrir cela.
— Qu'on l'emmène! dit Ludovico.
— Arrêtez ! dit Othello, un mot encore. J'ai rendu quelques services à l'État, n'en parlons plus ; je vous en prie, dans vos lettres, lorsque vous raconterez cette sanglante aventure, parlez de moi tel que je suis; n'atténuez pas mes torts, mais ne les aggravez pas non plus. Vous parlerez d'un homme qui ne savait point aimer avec modération, d'un homme qui a trop aimé, d'un homme qui n'accueillit que diflicilement la jalousie, mais qui, une fois jaloux, le fut jusqu'à la fureur; d'un homme dont la main, comme colle du vil juif, brisa une perle plus précieuse que toutes les richesses de sa tribu; d'un homme dont les yeux vaincus, peu accoutumés à verser des larmes, en répandent plus à
et te heure qu'il ne coule de gomme précieuse des arbres de Arabie. Parlez de moi en ces termes, et ajoutez qu'un jour t Alep, un Turc orgueilleux, le front ceint du turban, osa rapper un Vénitien et insulter l'État; qu'alors, je saisis ce ïhien de circoncis à la gorge, et que je le frappai ainsi.
Et il se frappe de son poignard.
On ne croirait pas qu'il y ait tant de façons de se frapper d'un poignard.
Talma se frappait de haut en bas; Joanny suivait la tradition de Talma; Kean et Kemble s'enfonçaient horizontalement et à deux mains le poignard dans le cœur. Macready se l'enfonçait au-dessous des côtes, et de bas en haut.
Puis Macready ajoutait une chose d'un grand effet : une fois frappé, il se sentait encore la force d'aller Jusqu'au lit, et, en râlant le nom de Desdemona^ il allait tomber et mourir la bouche sur la main de sa victime.