‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 11 sur 44 · LES COLLABORATEURS ET M. SCRIBE · texte numérisé non relu

LES COLLABORATEURS ET M. SCRIBE

Certes, s'il y avait à Paris un auteur dramatique qui pût traiter, en toute conscience et en toute liberté, un sujet comme celui de la Camaraderie^ c'était M. Eugène Scribe; car, il faut rendre justice aux hommes en même temps qu'aux œuvres, M. Scribe n'appartient cà aucune faction politique, à aucun club artistique, à aucune coterie littéraire; M. Scribe n'a jamais été poussé par la franc-maçonnerie d'une société mangeante, ni par l'initiation d'un cénacle poétique; et cependant, M. Scribe est arrivé jeune encore au but de son ambition, c'est-à-dire à un million de fortune, ce qui Ini donne un aplomb social ; et au fauteuil académique, ce qui lui donne une position littéraire ; de sorte qu'à ses armes parlantes, qui sont une plume avec cette devise : Inde fortuna et libertas, il peut ajouter, et decus.

Et qu'on ne vienne pas nous dire ici que M. Scribe a été poussé par ses collaborateurs, car on confondrait

l'association avec la camaraderie, ce qui n'est pas du tout la même chose. Les collaborateurs ne poussent pas en avant, ils tirent en arrière ; les collaborateurs vous attribuent généreusement les fautes et se réservent modestement les beautés ; tout en partageant le succès et l'argent, ils gardent l'attitude de victimes et d'opprimés; enûn, entre deux collaborateurs, il y a presque toujours une dupe, et cette dupe, c'est l'homme de talent; car le collaborateur, c'est un passager intrépidement embarqué dans le môme bâtiment que vous, qui vous laisse apercevoir petit à petit qu'il ne sait pas nager, que cependant il faut soutenir sur l'eau au moment du naufrage, au risque de se noyer avec lui, et qui, arrivé cà terre, va disant partout que, sans lui, vous étiez un homme perdu.

Il faut voir comment le collaborateur se présente chez vous et comment il en sort! C'est un pauvre jeune homme qui n'a pu se faire jouer, à cause des coteries qui entourent les théâtres ; il s'est présenté à la rue de Richelieu, mais M. Casimir Delavigne l'a écarté; à la Porte-Saint-Martin, mais on venait de recevoir ^n^è/e; il est revenu au Gymnase, mais on répétait M. Bayard. Cependant, il a une mère qu'il soutient, des frères dont il paye la pension, une femme qu'il aine et dont il obtiendrait tout s'il avait un succès ; il n'a d'espoir qu'en vous, et c'est tout simple : vous avez tant de talent, que vous pouvez le pousser, sans vous faire tort; d'ailleurs, votre réputation d'obligeance est si bien faite, qu'il s'est adressé directement à vous; il sait bien que son ouvrage est plein d'inexpérience, mais c'est l'élève qui vient au maître lui demander des avis, des conseils ; vous êtes

très-occnpé sans cloute, mais il a tout le temps d'attendre. Moitié attendrissement, moitié amour-propre flatté, vous vous laissez aller à cette imprudente parole: « Eh bien, monsieur, laissez-moi votre manuscrit, je le lirai! » Ce mot une fois lâché, c'en est fait de vous, et vous êtes perdu. Laissez une laie faire ses petits dans votre cabinet de travail ou un serpent ses œufs dans votre chambre à coucher, mais ne laissez pas un auteur déposer son manuscrit, fut-ce même dans votre antichambre. — Oh! le manuscrit, voyez-vous, c'est la boite de Pandore que vous serez forcé d'ouvrir un jour ou Tautre, et, une fois ouverte, adieu repos, tranquillité, bonheur! vous ne vous appartenez plus, vous avez signé une lettre de change payable sur votre temps, et je ne sais pas de créancier plus exact, plus exigeant, plus inexorable que le collaborateur.

D'abord, à la première personne qu'il rencontre et qui lui demande d'où il sort, il répond d'un air détaché : « De chez un tel. — Ah! vous le connaissez? — Oui, oui, j'ai une pièce avec lui, un sujet que je lui ai porté et qu'il retouche. Que voulez-vous! il m'a été imposé par Harel ou par Poirson... Oh! mon cher ami, quelle coterie que celle des directeurs et des auteurs, et comme c'est organisé!... C'est, du reste, hne chose reçue d'avance vous comprenez; un titre charmant, d'ailleurs; rien que dans le titre, il y avait une pièce. — Et quand passez-vous? — D'ici à un mois, six semaines au plus; nous sommes en répétition. — Allons, mon cher ami, bon succès! — Merci; je vous enverrai des places. — Au revoir! » Et le collaborateur s'en va en fredonnant un couplet de facture.

Cependant, vous voulez vous remettre à votre travai interrompu, vous cherchez à renouer le fil de vos idées vous ne savez pas d'où vous vient cette distration inac coutumée : c'est ce diable de manuscrit qui est là su; une chaise et qui vous tire l'œil; vous détournez vos yeu: de cette maudite étoile polaire ; mais vos regards son aimantés ; enfin, vous vous levez, vous marchez à lui vous le prenez résolument, et vous le mettez tout roulé avec un petit cordon vert, et sans lire son titre, dans h ' tiroir aux manuscrits, — car vous avez un tiroir au: manuscrits, comme Jocrisse un panier aux anses. — Vous repoussez le tiroir, vous le fermez à double tour, vous mettez la clef dans votre poche, vous croyez avoii vaincu votre ennemi, le tenir dans votre dépendance: vous croyez qu'il ne sortira de sa prison que lorsque vous le voudrez bien!... Tarare!...

Le lendemain, vous recevez une carte : M. P. .., M.G. .. , ou M. H..., Vous cherchez dans votre souvenir, et vous vous rappelez que c'est le nom du jeune homme au manuscrit; vous jetez la carte sur votre cheminée, sans vous douter que c'est un second ennemi introduit chez vous; et vous dites candidement en vous remettant à la besogne. « Allons, il paraît qu'il sait vivre. »

Le surlendemain, vous lisez dans votre journal que vous travaillez à une pièce intitulée le Cœur de cristaly ou tout autre cœur^ qui vous a été apportée par un jeune homme du plus grand mérite, déjà avantageusement connu par les poésies délicieuses qu'il a fait insérer dans la Psyché, et les morceaux de prose charmants qu'il a imprimés dans Paris et Londres, Vous trouvez l'an-

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îonce bien prématurée ou l'éloge bien pompeux. En :e moment, votre domestique sonne, et vous annonce M. P...., M. G.., ou M. H.... Vous faites signe de la main que vous n'y êtes pas : vous n'avez encore rien lu!.. Votre domestique déclare l'alibi, la porte se referme, vous respirez !

Le lendemain du surlendemain, vous recevez une lettre : votre collaborateur, désolé de ne pas vous avoir rencontré la veille, vous prévient qu'il aura l'honneur de passer chez vous dans la matinée du lundi. Vous jetez les yeux sur votre almanach pour savoir le temps qui vous reste; il marque le dimanche. Le péril est instant; vous reprenez la missive, afin d'y répondre à l'instant même et d'obtenir quelques jours de répit. Le traître, il a oublié de vous donner son adresse ! Pas moyen de répondre que vous avez affaire, vous ne savez où il demeure ; pas moyen d'éluder la visite, vous êtes prévenu. Vous chiffonnez la lettre entre vos mains, vous la tortillez, vous la roulez, jusqu'à ce qu'elle ait pris la forme d'une bourre à fusil, vous la jetez au feu, vous la regardez brûler avec un sourire de cannibale, vous l'enterrez dans les cendres à coups de pincettes ; puis, au bout de tout cela, vous vous levez, vous allez à votre tiroir et vous en tirez le malheureux manuscrit. Il faut en finir : vous le lisez. Maintenant, vous voilà tranquille; vous jouissez d'un ennemi de plus : c'est une atîaire de temps, et voilà tout.

Car, ou le manuscrit est absurde, ou il renferme une idée.

S'il est absurde, vous le rendez à l'auteur en le lui faisant comprendre le plus poliment qu'il vous est pos-

sible; alors, vous avez votre ennemi tout de suite. S'il renferme une idée, vous acceptez la collaboration, croyant, au premier abord, que vous n'avez en effet que quelques scènes à retoucher, quelques raccords à faire; mais à peine avez-vous introduit quatre lignes de votre style dans l'œuvre en question, que vous voyez qu'il faut récrire toute la scène; vous récrivez toute la scène, et bientôt vous êtes convaincu qu'il faut récrire toute la pièce; vous récrivez toute la pièce; et alors, c'est le plan qui est défectueux, ce que vous n'aviez pas pu juger, car ce n'était pas vous qui l'aviez fait. Bref, au bout de six mois de travail, vous vous apercevez que vous auriez fait trois bonnes pièces à vous seul, tandis que vous en avez fait une mauvaise à deux. Dans ce cas, vous avez votre ennemi pour plus tard.

Car la pièce tombe ou elle réussit.

Si elle tombe elle est de vous.

Si elle réussit, elle est de lui.

Ce qui n'est vrai ni dans l'un ni dans Tautre cas : une pièce à deux n'est^de personne.

Combien de fois ai-je entendu dire que M. Scribe mettait son nom aux pièces, et voilà tout.

Aussi, toutes les fois que M. Scribe a voulu réellement monter, il a jeté les collaborateurs qui lui servent de lest, et il a eu raison, car alors il a fait le Mariage (V argent^ Bertrand et Raton et la Camaraderie,

Revenons à la dernière de ces pièces et essayons de donner son analyse, ce qui est assez difficile, la pièce étant plutôt une comédie de caractère qu'une comédie d'intrigue.

La scène s'ouvre chez un M. de Montlucart, homme de nom, sinon de naissance, qui s'est fait légitimiste pour avoir un maintien, et qui voudrait qu'on le fît député malgré lui pour avoir une position. Il fait partie d'une société de camarar/es, composée de littérateurs, de peintres, de médecins, d'artistes, de fonctionnaires publics et d'industriels, qui sont engagés par serment à se pousser les uns les autres, et qui tiennent religieusement leur serment.

An lever du rideau, Zoé, la femme de Montlucart, reçoit une de ses amies, Agathe de Miremont, fille d'un pair de France, marié, à Tâge de soixante et dix ans, à mademoiselle Rigaud, qui est passée d'un pensionnat où elle était sous-maitresse au cercle de la cour; Agathe aime Edmond de Varennes, jeune avocat plein de talent, mais qui, ne faisant partie d'aucune coterie, ne peut parvenir à se faire un nom. Bien loin de là, tout ce qu'il entreprend tourne mal ; c'est qu'il y a sans qu'il s'en doute, un mauvais génie, qui préside à sa destinée : ce mauvais génie, c'est Césarine, qui, après l'avoir aimé d'abord, le hait d'être resté inditférent pour elle, et emploie son crédit près des camarades pour empêcher Edmond de réussir. Le principal agent de cet Arimane femelle est le docteur Bernardet, auquel, par son influence auprès du ministre, elle peut être d'une grande utilité; aussi est-il à ses ordres; c'est le démon familier qu'elle évoque et qu'elle fait agir à sa volonté; c'est la baguette magique à l'aide de laquelle la fée Césarine opère ses métamorphoses. Edmond de Varennes arrive, guidé par un de ces pressentiments que les amants ont seuls, et, près de Zoé, il trouve

Agathe : c'est une bonne fortune, car la haute position de M. de Miremont et la haine apparente de sa femme lui interdisent à peu près rentrée de la maison. Edmond est doublement heureux de rencontrer Agathe; car, la veille, il a obtenu un grand succès oratoire, et, tout fier encore de son triomphe, il est plus hardi dans son amour. Malheureusement, c'est un des camarades qui a été chargé de rendre compte de la séance, et, comme Edmond lui a été recommandé par M. Bernardet, l'article est précis, et Edmond, s'il faut en croire le journal, a eu une chute complète. Le pauvre avocat jette par hasard les yeux sur la gazette, il y voit son nom, lit l'article et reste anéanti sous tant d'injustice. Mais, d'un mot, Agathe relève son courage; M. de Miremont ne serait pas éloigné de donner sa fille à un député. Edmond de Varennes a de la fortune, des propriétés à Saint -Denis, où, le lendemain, on nomme un député. M. de Montlucart est influent dans l'arrondissement, dont il est un des principaux électeurs; Edmond a gagné un procès important pour lui, il est décidé, il attend M. de Montlucart, il va lui demander sa voix. 11 n'y a qu'un inconvénient : c'est que M. de Montlucart compte se la donner à lui-même; c'est ce qu'il fait comprendre très-sèchement à Edmond en se retirant dans son cabinet et en le laissant maître du salon. Au moment où Edmond va se retirer, désespéré, la porte du fond s'ouvre, le jeune avocat reconnaît un de ses amis nommé Oscar Kigaiid, fils d'un marchand de bois de Villeneuve-sur-Yonne. C'est l'ancien camarade de collège d'Edmond, et le cousin de Gésarine. Oscar, qui a appris par son journal, l'échec d'Edmond,

lui fait ses compliments de condoléance. Edmond se plaint alors de ce que rien ne lui réussit; Oscar se félicite du contraire. Les confidences deviennent plus intimes entre les deux amis : Edmond aVOue son ambition d'être député; Oscar offre de le faire nommer, Edmond s'étonne qu'il ait ce pouvoir ; alors, Oscar déroule à son ami tout le tableau de la camaraderie, lui confesse naïvement qu'il est agrégé à une société en commandite, à une assurance de succès mutuels qui compte déjà parmi ses membres des médecins, des poètes, des peintres, des industriels, mais qui, par le plus grand hasard, manque encore de députés. C'est une place vacante à remplir dans la société de la courte échelle; Oscar l'offre à Edmond, Edmond l'accepte, et l'initié enmène le néophite a un déjeuner de camarades qui doit avoir lieu le matin même.

Au second acte , nous sommes chez Oscar Rigaud le poëte banquier de la société. Oscar, pour faire comme tout le monde, a fait imprimer un volume de poésies qui, grâce aux camarades, a eu le plus grand succès; de sorte qu'Oscar, qui n'avait jamais été qu'un bon enfant, est maintenant un grand poëte. Le premier convive qui se rend à l'appel est le docteur Bernardet, cet agent secret de madame de Miremont, flont nous avons déjà parlé. C'est un homme spirituel, fin, habile, bien lancé déjà, qui est parvenu à une bonne position comme médecin, et qui compte bien arriver plus haut encore, en suivant la même voie. Oscar lui annonce qu*il aura, à déjeuner, outre les convives ordinaires, un jeune avocat du plus grand mérite, son cousin le pair de France, et sa cousine Césarine. Bernardet ne il. 8

croit pas aux deux derniers; M. de Miremont a donné sa parole, c'est vrai, mais Césarine a envie d'aller au Conservatoire, et M. de Miremont, tout en ayant l'air d'avoir une volonté, ne fait que ce que veut sa femme. En ce moment, on sonne : c'est M. de Miremont et Césarine qui, en passant, s'excusent de ne pouvoir partager le déjeuner de leur jeune cousin. Césarine, en voyant Bernardet, lui fait signe qu'elle désire lui parler, son mari se rend à la Chambre, il lui renverra la voiture. Oscar donne le bras au noble parent pour l'aider à descendre l'escalier. Césarine reste avec Bernardet, et là se posent, d'une manière charmante, une scène et deux caractères, comme il n'y a que Scribe qui sache en faire.

Entre ces deux caractères, il en apparaît un troisième, c'est celui du vieux sénateur, qui est demeuré debout après les révolutions difficiles qui ont passé sur la France, parce qu'il restait couché tandis qu'elles s'accomplissaient. Dès qu'il voit dans le Constitutionnel que l'horizon politique s'obscurcit, ou dans la Gazette des Tribunaux qu'un procès politique s'instruit à la chambre haute, il fait venir son médecin, se met au lit et fait demander au préfet de police la permission de répandre de la paille dans la rue. Le lendemain du jour où l'horizon est éclairci, aussitôt que le procès est jugé, M. de Miremont entre en convalescence ; une semaine après, il commence à sortir, et les nombreux candidats, qui s'étaient déjà mis sur les rangs pour les huit places dont il touche les traitements en sont pour leurs sollicitations et leurs visites. Du reste, esclave de sa femme plus encore que de sa position, et confiant ou

jaloux, selon que Gésarine a besoin de sa confiance où de sajalousie.

Pour le moment, ce n'est ni l'une ni l'autre que Gésarine met en jeu; elle veut faire nommer un député, car elle a su qu'Edmond se mettait sur les rangs, et elle a juré de s'opposer à tout ce que pourrait tenter le jeune avocat : en conséquence, elle a jeté les yeux sur son cousin Oscar; la place de professeur à l'école de médecine, que sollicite Bernardet, est à ce prix; Bernardet s'incline et promet. Gésarine se retire; bientôt entre Oscar avec Edmond, et derrière eux les camarades.

Là se développe devant Edmond la pratique dont Oscar lui a expliqué la théorie; là, on fait et défait les réputations, non pas selon le mérite individuel, mais selon l'intérêt de chacun : Edmond, indigné de toutes ces manœuvres honteuses, fait un éclat, et sort : les camarades restent seuls.

Aussitôt, on s'occupe de l'affaire en litige, c'est-àdire de remplir la lacune causée dans la société par l'absence du député : chacun alors se propose, vante ses droits, expose ses titres ; tout le monde a du mérite, c'est convenu. Mais, comme il est difficile de faire un choix entre candidats si méritants, on îîonvient de s'en rapporter au sort. On vote.

Ghacun a une voix, car chacun s'est donné la sienne, à l'exception d'Oscar , qui s'occupe des préparatifs du déjeuner, et ne sait pas même de quoi il est question,

G'est alors que Bernardet agit. Il promet à chacun, de la part de Gésarine , qu'on sait toute-puissante près du ministre, ce que chacun désire ; la séduction opère ;

on a recours à un second scrutin préparatoire ; Oscar est nommé.

En ce moment, il annonce qu'on est servi, et, en retour de cette bonne nouvelle, on lui apprend qu'on le porte à l'unanimité à la députation de Saint-Denis : le candidat improvisé ne revient pas de sa surprise ; mais l'étonnement ne lui ôte pas la reconnaissance, il se verse un verre de vin de Champagne, et, sur cet évangile des buveurs, il jure de ne s'occuper dans la haute position où ses amis le poussent, que des intérêts de ses amis.

Au troisième acte, nous sommes chez madame de Miremont. Zoé a reçu une lettre désespérante d'Edmond; il n'y a plus d'espoir de réussir à rien; il veut se tuer, sans même avouer son amour à celle qui le lui inspire. Zoé arrive avec cette lettre, et, dans une véritable scène d'anciennes amies de pension, elle trouve moyen de mettre sous les yeux de Gésarine la lettre du pauvre désespéré, et de faire croire à sa camarade que cette femme que ne nomme pas Edmond, et qu'il adore en secret n'est autre qu'elle-même, Gésarine. La lettre produit l'effet qu'en attendait Zoé : Gésarine retire son appui à Oscar et le transporte à Edmond. Bernardet arrive: il est nommé professeur, et vient remercier sa protectrice. Mais Gésarine l'interrompt au milieu de ses remercîments pour lui donner de nouvelles instructions ; tout est changé, c'est Edmond de Varennes qui doit être nommé au lieu d'Oscar ; Bernard et se remet en courses pour opérer le revirement. Oscar entre, au comble de la joie; il est sûr de son élection; le sénateur arrive, de son côté, prêt à monter en voiture

avec son cousin, pour l'aider de ses vœux et de son influence; il n'y a pas un instant à perdre si Césarine veut briser à temps l'intrigue qu'elle a ourdie ellemême. Mais, nous l'avons dit, M. de Miremont devient jaloux à volonté ; Césarine est charmante avec Oscar ; son mari s'en aperçoit; un soupçon le mord au cœur; il croit que Tintérêt que Césarine a témoigné à son cousin est inspiré par un sentiment plus tendre que l'amitié : il ^s'emporte, fait une scène, ordonne de dételer les chevaux et rentre dans son cabinet. Oscar, désespéré, se rend à l'élection, en remerciant sa cousine, qui lui recommande de parler et beaucoup. Césarine, restée seule, écrit au ministre qu'il faut qu'il porte Oscar comme candidat ministériel , et qu'en reconnaissance, au lieu des quatre voix dont il a besoin, elle lui en donnera dix.

Au quatrième acte, nous sommes dans le cabinet de M. de Miremont, sa femme lui a dit que le procès que doit bientôt juger la cour des pairs, commencera dans huit jours, il est malade.

Mais, cete fois, outre son but habituel, la nouvelle a un autre motif. Le bruit de la maladie du vieux sénateur s'est promptement répandue ; il a huit places, nous l'avons dit; ces huit places peuvent devenfr vacantes d'un moment à l'autre : les députés de Topposition le savent. Ils savent aussi que le ministre ne les accorderait qu'à des hommes dévoués à Tordre de choses, et, au lieu de tomber sous une minorité de quatre voix, la loi passe grâce à une majorité de vingt-cinq. Cependant, M. de Miremont se sent plus mal, il rentre dans sa chambre à coucher.

Alors arrive Edmond, qui a appris que c'est par l'influence de madame de Miremont que le scrutin préparatoire lui a été si favorable ; en effet, tous les camarades se sont mis en campagne, et, avec Tappui du ministère, sa nomination ne fait aucun doute, madame de Miremont le lui promet. Encouragé par tant de bontés, Edmond se hasarde, il avoue qu'il n'est ambitieux que parce qu'il aime, et qu'une haute position doit le rapprocher de l'objet de son amour. Césarine reçoit la déclaration de manière à l'encourager à une confidence complète; Edmond hésite, balbutie; Césarine le regarde avec un de ces sourires qui laissent tout espérer, Edmond nomme Agathe; Césarine, furieuse, rentre dans son appartement. Edmond, qui n'a rien vu, rien compris de cette colère, se croit toujours le protégé de madame de Miremont, et court achever ses visites.

Au cinquième acte , nous retrouvons M. de Miremont avec Bernardet et Edmond. Le sénateur, ne pouvant pas sortir, écrit des circulaires aux électeurs les plus influents. Mais Bernardet, qui ne sait pas le changement survenu dans l'esprit de Césarine, rêve un coup d'État plus ambitieux : c'est de faire faire les visites à M. de Miremont lui-même. A cet efTet, il lui annonce négligemment que le procès politique dont devait s'occuper la cour des pairs est remis indéfiniment. Cette nouvelle guérit miraculeusement le sénateur; il se sent mieux, il se trouve bien, si bien, qu'cà la rigueur il ne serait pas fâché de prendre l'air. Bernardet met à profit ces heureuses dispositions, ne donne pas le temps à M. de Miremont de faire atteler, lui offre sa voiture, lui met le bras sous celui d'Edmond, et les

pousse tous les deux dans la rue. Eu ce moment, Césanne sort avec sa lettre au ministre ; elle cherche son mari pour qu'il n'écrive pas les circulaires. Bernardet, croyant qu'il a fait merveilles, lui raconte la cure qu'il vient d'opérer... Il est trop tard maintenant, la lettre n'arrivera plus à temps; elle va courir elle-même, mais, sur l'escalier, elle rencontre son mari qui rentre avec Edmond; l'élection a eu lieu plus tôt qu'on ne le croyait : Edmond de Varennes est nommé, et le vieux sénateur, croyant toujours faire plaisir à sa femme, a promis au jeune avocat la main d'Agathe.

Trois des caractères mis en scène sont parfaitement heureux; ces trois caractères sont ceux d'Oscar Rigaud, de Bernardet et de M. de Miremont.

Quant à l'esprit, il est impossible de donner à nos lecteurs une idée de la dépense qu'en a faite M. Scribe, pendant ces cinq actes, qui ne tournent pas un instant au drame, et qui se soutiennent à la même hauteur par la seule puissance nerveuse du dialogue à mille facettes de cette comédie. Nous reviendrons, du reste, sur tout cela; M. Scribe est un homme trop haut monté, pour qu'on puisse le juger à première vue. M. Scribe est, quoi qu'on fasse et, quoi qu'on dise, uji des trois hommes placés à la tête de la littérature dramatique de notre époque : bien entendu que les deux autres sont Casimir Delavigne et Victor Hugo.

Maintenant, merci, confrère; — c'est ainsi qu'il fallait répondre, au nom de tous, à la camaraderie de la critique, la pire de toutes les camaraderies.

Nous nous étions promis de revenir sur M. Scribe, et nous tenons parole. En effet, peu d'auteurs ont été plus attaqués et moins défendus que lui, de sorte qu'il reste sur lui beaucoup de choses à dire.

La raison ou plutôt les raisons de cette haine sont faciles à trouver ; M. Scribe a fait en 1816 la même révolution dans le vaudeville que celle que nous avons faite en 1830 dans le drame ; M. Scribe est tombé au milieu des successeurs de Piron, de Panard et de Collé, comme nous sommes tombés au milieu des successeurs de Corneille, de Racine et de Voltaire ; de sorte qu'il s'est fait du premier coup une masse considérable d'ennemis acharnés ; elle se composait de tous ceux dont il froissait les intérêts ou les amours-propres; et le nouveau genre, c'est-à-dire le vaudeville de salon eut du premier coup, pour déprédateurs, tous ceux qui avaient fait, faisaient on pouvaient faire selon l'ancienne manière. La guerre fut déclarée entre la chanson et la romance entre le {Ion flou et la. pointe , entre le calembour et le mol. Les vieux Sylla devinaient le jeune César.

La réputation de M. Scribe grandit vite. Il y a un avantage à essuyer les murs, c'est qu'on écrit son nom dessus ; au bout de deux ou trois ans d'exposition, non-seulement M. Scribe forma une école, mais encore il prit des élèves; parmi ces élèves, quelques-uns devinrent des maîtres, les autres restèrent des rapins ; ce furent ceux-ci qui constituèrent à M. Scribe sa seconde classe d'ennemis.

Enfin, comme il n'y avait pas d'écolier en sixième, d'élève en seconde et de collégien ayant doublé sa rhéthorique qui n'eût essayé de faire un vaudeville, un drame ou une tragédie et qui n'eût commencé par être refusé, il arriva ce qui devait arriver, c'est que tous les écoliers en sixième qui essuyèrent un refus au Gymnase, s'en prirent à M. Scribe de ce refus, et accusèrent M. Poirson de partialité pour un auteur qui faisait sa fortune : M. Poirson répondit que sa partialité venait de ce que M. Scribe réussissait, et que les autres tombaient. La raison fut trouvée médiocre, et une troisième classe d'ennemis s'organisa contre M. Scribe.

Alors, une réaction sourde s'organisa dans le monde, dans les foyers des théâtres et dans les bureaux des feuilletonistes contre l'usurpateur dramatique, qui menaçait d'envahir tous les théâtres de la capitale ; on lui reprocha 1** de peindre un monde qui n'existait pas; 2» de manquer dans ses peintures de largeur et de poésie ; 3» de faire un commerce de l'art et de tenir avaricieusement une maison de banque sous la raison Scribe et compagnie. Nous allons successivement répondre à ces trois accusations.

Ceux qui n'examinent que superficiellement les choses, pourraient presque dire de M. Scribe ce que M. Scribe dit de son peintre, lequel, n'ayant pas trouvé la nature à son goût, en avait inventé une. M. Scribe a peint un monde particulier : celui des agents de change, des banquiers et des courtiers de commerce, une société spéciale, celle de la Chaussée-d' Antin ; une aristocratie à part, celle de la finance.

M. Sribe appartient à l'époque où cette société fit sa première apparition dans notre organisation politique; elle succédait à la société militaire et impériale du faubourg Saint-Honoré, qui avait remplacé elle-même la société aristocratique et légitimiste du faubourg Saint- Germain; or, comme M. Scribe était un peintre d'actualités, les premiers plans de ses tableaux se trouvèrent envahis par les hommes de la Bourse, tout occupés de leurs spéculations ; les seconds par de braves militaires pleins des souvenirs de leurs victoires, et les troisièmes par de vieux pairs de France assez vides de toutes choses.

Or, la société naissante, qui n'appartenait ni à la noblesse de canon de Napoléon, ni à la noblesse d'épée de Louis XIV, voulut aussi avoir sa noblesse à elle ; en conséquence, elle demanda que les écus tinssent lieu de cicatrices et de parchemins, et, ayant obtenu sa demande, elle fit son entrée dans les salons, prit des grades dans la garde nationale et obtint un tabouret à la cour sous le nom de noblesse d'argent.

Cependant, ses femmes étaient encore gauches et ses jeunes gens empruntés; Scribe, avec un talent d'obser vation, prit les moins gauches de ces femmes, les moine empruntés de ces jeunes gens, brillanta leur dialogue assez terne de ce superflu d'esprit dont il ne sait que faire, et les transporta au théâtre, où ils devinrent aussitôt, non pas des copies, mais des modèles; les jeunee femmes de iînance étudièrent madame Théodore, let jeunes hommes d'argent imitèrent M. Paul; on envoyî demander à l'une l'adresse de sa couturière, à l'autn le nom de son tailleur, et ce ne furent plus les acteur

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qui se modelèrent sur la société, ce fut la société qui se modela sur les acteurs.

Eh bien, ce monde, M. Scribe l'a parfaitement peint à notre avis, et le seul reproche que nous lui ferons est de lui avoir donné plus d'esprit qu'il n'en a. Voilà pour la première accusation.

Quant à la seconde, elle nous paraît aussi injuste que la première; car il faut toujours, pour le juger sainement et impartialement, se placer au point de vue de l'auteur, voir ce qu'il a voulu faire, et non ce qu'il n'a pas fait, et ne l'accuser d'impuissance que lorsqu'il n'aura pas atteint son but : sinon, il n'y aurait aucune raison pour qu'on ne reprochât point à Beaumarchais de ne pas avoir fait des vers comme en avait fait Racine, ou à Racine de ne pas avoir fait de la prose comme on devait faire Beaumarchais. Du moment que M. Scribe a adopté pour mission et s'est imposé pour tâche de n'exécuter que des tableaux de genre, et de ne prendre ses personnages que dans la société moderne, il s'est trouvé circonscrit lui-même dans la prosaïque étroitesse de cette société; notre siècle n'est plus le siècle de Molière, siècle de grandes passions, de grands vices et de grands travers; nous sommes dans l'époque des petites ambitions, des petits défauts et des petits ridicules; aux couleurs fortement tranchées, qui séparaient autrefois les castes différentes , ont succédé les nuances légères qui caractérisent aujourd'hui les individus. Où voyons-nous un don Juan, un Harpagon, un Alcoste?

Il faut donc que l'auteur dramatique qui veut couvrir une large toile , cherche , en remontant vers

d'autres âges, des figures qui puissent la remplir ; alors, la poésie coule de source , car , contre les lois de la perspective, les personnages historiques grandissent en s'éloignant. Mais, si, au lieu des sociétés du moyen âge ou de l'antiquité, il étudie la société moderne, il faut bien, malgré lui, qu'il mesure les hommes à leur taille, qu'il les estime ce qu'ils valent, et qu'il les peigne, non pas tels qu'ils devraient être, mais tels qu'ils sont.

Ge n'est pas qu'on ne puisse trouver à la rigueur dans la société moderne quelques grandes figures, quelques âmes puissantes, quelques passions profondes; mais ces types sont produits par des organisations exceptionnelles, ce sont des accidents au miheu de la société, des gens qui ont oublié de naître à l'époque qui leur était fixée et qui sont destinés à apporter le désordre dans un monde qui n'est plus en harmonie avec eux. Nos appartements modernes ne sont point faits pour que les colosses y trouvent place, et ces hommes appartiennent au drame et non à la comédie; car ces hommes s'appellent Verther, René ou Antony, et ces hommes finissent par le suicide ou sur l'échafaud. Or, Scribe fait de la comédie, et n'a jamais eu que je sache, le moindre désir de faire du drame ou de la tragédie.

Il faut donc l'avouer, notre société actuelle prête peu à la comédie et au drame; elle n'est ni impertinente comme celle de Louis XIV, ni chevaleresque comme celle de François 1", ni pittoresque comme celle de Louis XI, ni héroïque comme celle de Charlemagne, ni poétique comme celle d'Auguste. Nous avons des journaux qui signalent tous les ridicules, il est donc

impossible de persévérer dans un travers. Nous avons des lois qui punissent tous les délits; il est donc inutile de se faire justice soi-même. Toutes les passions se sont proportionnées à la grandeur de nos appartements. On annonce à la porte d'un salon la Vénalité, l'Ambition, l'Adultère; vous vous retournez, croyant à des monstres, et vous voyez entrer de jolies dames en robe de bal, avec des fleurs sur la tête, et de charmants cavaliers avec des gants de couleur paille et des souliers vernis. Allez donc chercher la largeur et la poésie sous ces robes faites par mademoiselle Lucy ou ces habits taillés par M. Blin. Voilà pour la seconde accusation. Maintenant, passons à la troisième.

Scribe fait du commerce et non de l'art, car, dit-on, Scribe est trop avare pour être artiste.

Scribe a eu le bonheur d'entrer dans la carrière littéraire avec six mille livres de rente, du moins à ce que nous croyons. L'aisance donne des idées d'économie; il n'y a que la misère qui pousse à la dissipation. Or, Scribe, né d'une famille commerçante, avait appris jeune la valeur des choses gagnées; son théâtre, qui lui rapporta la première année cent vingt-six francs, sur lesquels il faut prélever quarante francs d'impression de manuscrit, monta en 1833 à la somme de tent quarante-huit mille francs. C'est la rente la plus colossale que la plume d'un auteur dramatique ait jamais inscrite au grand-livre de MM. Michel et Guyot. Mais aussi quel est l'auteur dramatique qui ait fait, à quarantecinq ans, trois cent cinquante pièces, dont deux cent quatre-vingts à peu près ont eu des succès de premier ordre?

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