CRITIQUE LITTÉRAIRE
La critique a généralement cru que notre drame de Kean était dirigé contre elle. — C'est une erreur, et nous nous empressons de rectifier le fait , non point , Dieu merci ! par crainte de la malveillance, mais par religion pour la vérité. Offenseur ou offensé, il nous a toujours paru de meilleur goût d'accepter les armes de nos adversaires que de leur imposer les nôtres, surtout lorsque nous les savons inhabiles à s'en servir. Voilà pourquoi, voulant que la lutte fût loyale, du moment que nous avons jeté le gant à la critique, nous sommes descendu dans le champ clos du journalisme.
Certes, plus fort et plus adroit champion pouvait se présenter au nom de la littérature persécutée, pour combattre le géant du feuilleton ; mais nul ne pouvait plus hardiment que nous étendre la main sur l'Évangile, et jurer, comme les anciens chevaliers, que nous étions exempts de tout méfait littéraire. Depuis dix ans que nous avons livré notre vie au grand jour de la pu-
blicité, nous avons constamment marché à travers les intrigues et les cabales du théâtre et de la librairie, sans que cependant nos ennemis les plus acharnés puissent dire que nous ayons jamais trempé la plume qui a écrit Henri IHy Antomj et Don Juan de Marana dans l'encre fielleuse des coteries ; jamais, dans les journaux auxquels nous avons travaillé, nous n'avons employé rinfluence acquise à faire dire du bien de nous ou du mal des autres; jamais enfin nous n'avons attaqué, ni sous un vrai ni sous un faux nom, les droits de nos confrères à l'estime ou à l'admiration du puplic,pour nous substituer en leur lieu et place, et nous faire chef d'une secte ou grand prêtre d'une religion. Au contraire, chaque fois que nous avons combattu, c'a été pour nos autels et pour nos foyers isolément et comme simple soldat, avec l'espoir sans doute de devenir un jour général; mais nous nous sommes bien gardé de nous proclan>er nous-même général , de peur que de plus braves ou de plus heureux ne nous forçassent à redevenir soldat.
Aussi la lutte que nous engageons est-elle plutôt une réforme qu'une guerre, et, si les moments que doivent choisir les réformateurs sont les temps d'athéisme, de mauvaise foi et de corruption, nul temps mieux que le nôtre n'appelle le protestantisme littéraire. Luther ne trouva pas l'église catholique plus libertine, plus corrompue et plus vénale que ne l'est à cette heure la presse française. p]xceptez-en quelques vieux Romains prêts à mourir et qui mourront sur leurs chaises curules; grands et petits journaux font assaut d'impudence ou de bassesse.