‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 18 sur 44 · DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE

Et de cette bassesse nous accusons moins encore les rédacteurs que les administrations; — car une direction tout entière est flétrie par les marchés que passe un seul homme. Le gérant d'un journal reçoit, avec sa subvention trimestrielle, le tracé du chemin littéraire ou politique qu'il doit suivre. Il faut, dès lors, que quiconque se rattache à lui marche dans sa voie. Un pauvre jeune homme, mourant de faim et de probité, vient lui offrir ses services. On lui présente un encrier plein de boue; le malheureux n'a pas la force de s'étrangler comme Gilbert, ou de s'empoisonner comme Chatterton : il y trempe sa plume, et le voilà le féal et le serf des sept ministères et des trois théâtres subventionnés de Paris. Passons de la honte à Tenvie.

La folie la plus fiévreuse et la plus épidémique de la jeunesse est celle de la littérature. 11 n'y a pas d'écolier qui n'ait commencé sa tragédie romaine en seconde et qui ne l'ait achevée en rhétorique. Sorti du collège, et destiné à suivre la carrière de la médecine, du droit ou du commerce, ses rêves de classe le poursuivent dans les études de sa nouvelle profession. La vie dans laquelle il marche est pleine de lenteurs et de dégoiits ; celle cà laquelle il aspire retentit d'applaudiesements, resplendit d'honneurs et rayonne de gloire. Le, moyen d'y tenir? — Il se sent appelé, il est sûr d'être élu. Ce n'est plus à la science de Dupuytren, à l'éloquence de Berryer, à la probité de Lafiitte qu'il aspire; c'est à se créer un monde comme Ta fait Shakspeare, un théâtre comme l'a fait Corneille, une littérature comme l'a fait Goethe. Au milieu de ces espérances, l'œuvre dorée s'achève; tout incorrecte encore, on la lit à sa maîtresse,

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qui pleure; à ses amis, qui l'applaudissent, on la copie, on la corrige, et on la porte, confiant et joyeux, à un (iirecteur qui la refuse i.

Oh! le premier moment est terrible : il amène une réaction salutaire ; bienheureux ceux qui ont le courage de s'abandonner à elle et de reprendre le cours des études qu'ils avaient dédaignées ; mais ceux-là^ c'est le plus petit nombre. On a été injustement refusé. Ce n'est pas étonnant, Scribe a le monopole du Gymnase, Casimir Delavigne du Théâtre-Français, Victor- Hugo de la Porte-Saint-Martin. Mais on lassera la patience du directeur. On a du courage, de la conviction; que faut-il, d'ailleurs, pour faire une pièce de théâtre? La science des temps passés, l'investigation des temps présents, la connaissance du monde, l'étude des passions, rinstinct du cœur, et, pour mettre en œuvre ces différentes qualités, le talent, le génie ! — Le talent, on l'a! —le génie... Une seconde épreuve succède à la première et ne réussit pas davantage; on renonce alors à lasser la patience du directeur, et l'on songe aux moyens de forcer la porte du théâtre; le journaUsme est le bélier avec lequel on frappe ; on passe, comme lîichelieu, par un pan de muraille démoli; on arrive sur la scène, et... l'on tombe.

Pendant ce temps, on a négligé ses cours, interrompu son stage, perdu sa place. D'ailleurs, reprendre ses anciennes études, ce serait rendre trop fiers ceux qui vous

* J'ai entre les mains des manuscrits incdits de nos plus fameux critiques, lesquels m'ont ét('* livros ])i\r los dirpcfonn après refus de les jouer.

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