‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 19 sur 44 · DE J.A CRITIQUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE J.A CRITIQUE LITTÉRAIRE

avaient donné le conseil de ne pas les quitter. Et puis que voulait-on être ? homme de lettres ? On Test ! seulement, au lieu de littérature productive, on fait de la littérature négative : voilà tout. Qu'importe ! c'est toujours de la littérature. On ne peut pas créer; eh bien, on critiquera la création. Pardieu ! c'est chose facile : que fait Scribe? de la littérature marchande ; — Casimir Delavigne? de la littérature commune ; — Victor-Hugo? c'est différent; il ne parle pas même français, lui ; c'est chose dite, chose convenue. — Cette résolution une fois prise, on enregistre les chutes, on oublie les succès , et, comme les mouches des cadavres, on ne s'abat plus que là où il y a corruption. C'est qu'il est dans le cœur de l'homme de ne pas rendre bonne et loyale justice aux choses qu'il ne peut pas atteindre. Dieu n'a fait pour nous qu'un drame, le monde , et il y a trois mille ans que nous le sifflons.

Passons de l'envie à la misère.

Un homme de lettres sans libraire, un médecin sans clientèle, un avocat sans cause, se rencontrent, se proposent de manger ensemble leur dernier écu, entrent, dans un restaurant, et, vers la fin du dîner, se disent : a Nous avons de l'esprit, de l'adresse, de l'iïnpudenco, pourquoi ne ferions-nous pas un journal ? que nous faut-il ? Un marchand de papier, un imprimeur, un gérant responsable. Tout cela se prend à crédit, et se paye sur les premières rentrées. »

Huit jours après, un journal parait ; il s'appelle le Benard^ le Fouet ou la Potence^ peu importe. Il s'attaque à tout ce qui est grand, noble et riche. Ce ne sont plus des masques imitant votre ressemblance, c'est votre

figure qu'ils salissent ; ce n'est plus une simple initiale, c'est votre nom tout entier qu'ils souillent ; ce n'est plus votre talent qu'ils critiquent, c'est votre vie privée qu'ils calomnient; libre à vous de choisir entre votre canne ou votre bourse : en général, ces sortes de gens se bâtonnent ou s'achètent. Mais vous êtes homme de goût et vous ne voulez faire ni l'un ni l'autre. Vous envoyez vos témoins demander raison. Votre adversaire se présente : c'est un prévôt chassé des salles d'armes de Grisier, de Lozès ou de Bertrand, c'est quelque garçon de tir renvoyé par Gosset, Lepage ou Pyrmet. N'importe, vous vous êtes avancé, vous ne reculerez pas. Vous allez sur le terrain ; vous élevez, pendant cinq minutes, un misérable à la hauteur d'un honnête homme, et vous recevez un coup d'épée à travers la poitrine, ou une balle de pistolet dans la tête. Dès lors, le journal est lancé ; votre mort le fait vivre : le sang efface la boue.

Nous renvoyons ceux qui trouveront le tableau chargé aux archives du journalisme. Qu'ils cherchent, et ils trouveront.

Eh bien, ce sont toutes ces choses honteuses, qui eussent effrayé un autre, qui nous ont déterminé, nous, à descendre dans cet hôpital de pestiférés, certain, comme Desgenettes, de nous inoculer le virus sans gagner la maladie. Notre vie passée a prouvé que nous méprisions trop toute conscience vendue pour jamais vendre la nôtre ; nous avons suffisamment produit pour n'être point envieux de ce que produisent les autres, et notre plume nous lapporte assez pour que nous conservions notre sainte indépendance. Notre jugement sera

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lonc soumis à l'erreur, comme tout jugement humain ; mais nous engageons notre parole qu'il sera toujours loyal et consciencieux. Et, à notre avis, ce n'est point encore assez.

Qu'on jette les yeux sur l'Europe : l'Angleterre est veuve de Byron et de Walter Scott ; l'Allemagne, de Gœthe et de Schiller ; l'Italie, de Maffei et d'Alfiéri; la France seule est riche à cette heure des génies ou des talents qui manquent aux autres peuples : mère aux riches mamelles et aux fécondes entrailles, ses trois générations politiques ne sont point interrompues : — ses vieillards se nomment Chateaubriand, Ballanche et Nodier ; — ses hommes faits, Lamartine, Casimir Delavigne et Scribe ; — ses enfants, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve!... Toute la littérature, épanchée sur l'Europe à cette heure, coule de nos lacs, de nos fleuves et de nos torrents; parcourez-la, et, si vous avez soif de poésie, partout vous pouvez vous désaltérer à des ruisseaux dont la source est en France.

Eh bien, lorsque nous parlerons de ces hommes qui sont à la tête de la France, — qui est la capitale de l'Europe, — ce ne sera point assez de la loyauté et de la conscience; nous y ajouterons le respect.

Quant aux autres, ils trouveront toujours ghez nous une impartialité digne, sérieuse et polie, et le seul droit que nous réclamons, lorsque nous nous trouverons en face d'une œuvre que nous croirons sans valeur, est celui de gardor le silence.

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