‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 2 sur 44 · LEGENDE MYTHOLOGIQUE D OEDIPE · texte numérisé non relu

LEGENDE MYTHOLOGIQUE D OEDIPE

OEdipe est fils de Laïus, roi deTlièbes, et de Jocaste.

L'oracle a prédit aux deux époux que leur fils serait

l'assassin de son père et l'époux de sa mère; aussi,

quelques heures après sa naissance. Laïus le confie-t-il

à un pâtre avec ordre de le tuer.

Le pâtre a pitié de l'enfant, — à peine entré dans la vie, et qu'on veut violemment en faire sortir, — il se contente de lui percer les pieds et de le suspendre à un arbre ; — de là son nom d'OEdipe, qui vient du veibo oiSsiv, s'enfler, et du substantif ttoO,-, pieds. Œdipe veut donc dire pieds enflés.

Un berger de Polybe, roi de Gorinthe , entend des cris, cherche d'où ces cris peuvent venir, trouve l'enfant suspendu à une branche, le détache , l'emporte au palais et le présente au roi et à la reine de Gorinthe, qui, n'ayant point d'héritier, adoptent Tenfant exposé et lui donnent le nom d'Œ^dipe.

Nous avons vu quelle était la signification de ce nom. Devenu grand, au milieu d'une orgie de jeunes gens, OEdipe se querelle avec un de ses compagnons qui lui reproche d'être un enfant trouvé. Gette idée le préoccupe, le tourmente, le poursuit. Le jeune homme part pour Delphes et consulte l'oracle.

L'oracle lui prédit qu'il tuera son père et qu'il épousera sa mère.

La prédiction faite à OEdipe coïncide avec celle qui a été faite à Laïus et à Jocaste.

OEdipe, effrayé, décide qu'il s'éloignera de Polybe, quitte Corinthe et part pour la Phocide. — Sur la route de Daulis à Delphes, à l'embranchement de celle de Thèbes, un char lui barre le passage, et une voix lui crie de faire place. OEdipe est fils de roi, il ne cède point facilement le haut du pavé, il continue son chemin. Le conducteur du char pousse sur lui; OEdipe saisit les chevaux au mors ; une lutte s'engage, et, avec son simple bâton de voyage, OEdipe tue l'homme au char et quatre de ses serviteurs; le cinquième, laissé pour mort, revient plus tard à lui et apporte à Thèbes la nouvelle de la mort du roi.

Gréon prend la régence et gouverne la Béotie.

Mais, un jour, une nouvelle étrange se répand : an monstre terrible ayant la tête et la poitrine d'une femme, les ailes d'un aigle, les griffes d'un lion, s'établit sur la route de Thèbes dans un endroit du mont Pincion, — à un endroit où le rocher taillé à pic et surplombant la mer laisse à peine le passage à un homme à pied. Là, il barre le passage et présente aux voyageurs une énigme. Tout voyageur qui ne la devinera pas sera précipité du roc dans les flots; mais, s'il la devine, c'est le sphinx qui s'abîmera à son tour.

Déjà beaucoup sont morts ; la route est devenue déserte, nul n'ose plus se hasarder à ce jeu terrible où, lorsqu'on perd, on perd la vie, quand un jeune homme ^'avance résolument, vient droit au sphinx, appuie son

pied sur une pierre, son coude sur son genou, son menton dans la paume de sa main, et attend.

— Quel est, lui demande le sphinx, l'animal qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ?

CEdipe réfléchit un instant, puis :

— C'est l'homme, dit-il, qui, dans son enfance, se traîne sur les pieds et sur les mains ; qui, dans la force de l'âge, se tient sur les deux jambes ; qui, dans la vieillesse, s'appuie sur un bâton.

Il n'avait pas achevé, que, fidèle à sa parole, le sphinx s'était précipité et que la route était redevenue libre.

Œdipe continue son chemin, le bruit de sa victoire l'y a précédé. — Il trouve aux portes Gréon, qui, pour accomplir le vœu qu'il a fait au moment où le sphinx désolait Thèbes, lui amène sasœur Jocaste, et lui o(fre le sceptre de Laïus.

Œdipe n'a qu'à épouser la reine, il sera roi.

Jocaste a le double de son âge; mais Polybe, le roi de Gorinthe, dont il est l'héritier, a encore de longues années à vivre. L'ambition tente le jeune homme ; il accepte la main de la reine et devient roi.

Mais, au bout de quelques années, la peste se déclare dans Thèbes, et une mortalité bien autrement terrible que celle causée par la présence du sphinx se répand dans toute la Béotie.

C'est ici que commence la tragédie dans Sophocle comme dans Voltaire.

Au moment où le drame s'ouvre, Œdipe se présente au peuple assemblé, et vient demander au grand prêtre ce qu'il doit faire, comme roi, pour obtenir des dieux que le fléau cesse.

Le grand prêtre lui répond :

— C'est toi qui nous as sauvés de nos premiers maihours : tu es juste et sage : c'est à toi de veiller sur nous et de nous délivrer de la contagion.

Œdipe annonce qu'il a fait tout ce qui est en son pouvoir, en envoyant Gréon, fils de Ménécée, s'informer en son nom, à l'oracle de Delphes, par quels vœux ou par quels sacrifices il pouvait sauver la ville.

Au moment où il annonce au peuple cette sollicitude qu'il a eue pour lui, on voit Créon qui s'avance, sans doute porteur d'une bonne nouvelle, car son front est couronné de laurier.

L'exposition est large; c'est un peuple s'adressant à son dieu , c'est un roi s'adressant à son peuple. La plus grande question humaine y est débattue : celle de la vie ou de la mort. '

Gréon entre; il arrive de Delphes. L'oracle a été on ne peut plus favorable; sa couronne de laurier ne mentait pas en annonçant l'espérance. Apollon déclare que la peste disparaîtra lorsqu'on aura chassé, non-seulement de Thèbes, mais de la Béotie, l'assassin de Laïus.

— Mais, demande Œdipe, comment découvrir la trace perdue d'un crime déjà ancien? •

— Les assassins sont en ce pays, répond Gréon.

ŒDIPE. — Est-ce dans la ville, est-ce dans la campagne, que le crime a été commis?

r.RÉoN. — Laïus était parti pour consulter l'oracle, et, depuis, on ne l'a pas revu.

OEDiPE. — Mais n'y eut-il pas quelque témoin? Laïus n'avait-il pas quelque compagnon qui puisse nous instruire?

GRÉON. — Ils ont péri. Un seul s'est échappé en fuyant mais il n'a pu dire qu'une chose de ce qu'il a vu.

8 sorvKNiijs DR A^f ATiQ r t: s

ŒDIPE. — Laquelle?

CRÉON- — Il a dit qu'une troupe de brigands avait tondu sur lui et l'avait accablé par le nombre.

ŒDIPE. — Des brigands eussent-ils eu cette audace, si leur chef n'avait été suborné par quelqu'un de ce pays?

CRKON. — Oui, c'est vrai, et tels furent alors les soupçons; mais, au milieu de nos maux, Laïus n'eut pas de vengeur.

ŒDIPE. — Quels maux vous empochèrent donc de chercher les auteurs du crime?

CRKON. — Le sphynx et sa funeste énigme,

— Eh bien, dit Œdipe, je rechercherai ce secret dès son origine.

Alors, le chœur s'avance et propose nn avis : c'est d'envoyer chercher le devin Tirésias, qui partage avec Phœbus la science de l'avenir.

Mais CFidipe y a déjà songé. A peine a-t-il rcni l'avis de Gréon, qu'il a envoyé à Tirésias deux messagers, afin que, si l'un était arrêté en roule, l'autre arrivât.

Ces deux messagers sont arrivés sains et saufs près du devin, et le ramènent.

Le peuple, et CEdipe lui-même , reçoivent le devin avec respect.

Ce respect est commandé non-seulement par la science de Tirésias , mais encore par le mystère qui l'entoure. Tirésias est aveugle, et plusieurs bruits plus étranges les uns que les autres sont répandus en Béotie sur son aveuglement.

Les uns disent que, très-jeune encore, il eût le malheur de voir Minerve au bain, et que, pour le punir de cette imprudence involontaire, Minerve l'a aveuglé, mais qu'ensuite, pour consobT (-l»arirlo. sa mère, la

OE D I p t: 9

déesse a accordé à Tirésias la faculté de lire dans l'avenir .

D'autres disent, au contraire, que, dès sa jeunesse, Tirésias avait reçu du destin la science divinatoire, mais que les dieux le firent aveugle pour le punir de son trop de clairvoyance.

Ceux-ci prétendent qu'un jour Tirésias, ayant séparé de son bâton deux serpents en amour, il avait été changé en femme; mais que, quelques années après, ayant retouvé ces mêmes animaux sur la môme route, il en était revenu à son sexe primitif.

Or, un jour, une dispute s'était élevée entre Jupiter et Junon pour savoir lequel, de l'homme ou de la femme, éprouvait en amour les plus voluptueuses sensations.

Le roi et la reine des dieux, instruits de la métamorphose momentanée de Tirésias, le tirent appeler comme arbitre.

Junon prétendait que l'homme, sous ce rapport, était le mieux favorisé de la nature; Jupiter prétendait que c'était la femme.

Tirésias donna tort à Junon. Celle-ci, furieuse, le frappa de cécité en lui jetant au visage q\^elques gouttes d'eau.

Jupiter lui accorda, pour le dédommager, de vivre sept âges d'homme.

En tout cas, et quelle que fût la cause de la cécité de Tirésias, le devin n'en jouissait pas moins chez les Grecs de cette vénération qu'avait chez eux tout homme tombé sous la main des dieux.

Œdipe, en le voyant venir, s'avance au-devant de

lui, et alors commence entre le devin et le roi ui des plus belles scènes de la tragédie, grande, simple et terrible à la fois comme toute scène qui se passe entre le fort et le faible, et dans laquelle le faible brave le fort.

— Tirésias, dit Œdipe, toi qui connais les sciences humaines et les secrets divins ; toi qui, bien que privé de la vue, sais quel fléau désole cette cité, Tirésias, tu peux être notre sauveur à tous. Apollon, si mes envoyés ne te l'ont pas appris, a répondu à notre demande que le seul remède à cette contagion funeste serait de découvrir les meurtriers de Laïus et de les faire périr ou de les bannir de la Béotie. Ne nous refuse donc pas ton secours, ô divin aveugle! consulte le vol des oiseaux, appelle à ton aide tous les secours de ton art! sauve Thèbes et toi-même; sauve-moi et purifie-nous des souillures du meurtre! En toi seul est notre espoir, savant devin. Crois-moi, le plus bel usage que l'on puisse faire de la science ou du pouvoir, est d'appliquer l'un ou l'autre de ces présents des dieux au salut de ses semblables.

Tirésias répond :

— Hélas! hélas! que la science est un fimeste présent, quand la science nuit sans cesse à celui qui la ])Ossède I Je le savais par expérience, et cependant je l'ai oublié. Oh I je n'aurais pas dû venir '.

— Qu'y a-t-il, et dans quel abattement est-ce que je lo vois!

— Laisse-moi partir; tu serviras mieux ton intérêt et le mien, si tu veux m'en croire.

1. A celte époque de l'art, où la tragédie est dans toute sa -implicite, rarement plus de deux personnages parlent et se r(''pondent à la fois. 11 est donc inutile d'indiquer les noms, (jui nous prendraient, dans des études qui ont besoin de développements, une place précieuse.

OE D I p î: Il

— Tu as tort de parler ainsi, vieillard, et c est ne pas aimer ton pays que de lui refuser le secours de tes oracles.

— Oh! c'est que ta demande est imprudente, et que je crains d'être imprudent en y répondant.

— Au nom des dieux, ne nous cache pas ce que tu sais, devin; vois, nous te supplions, nous sommes à tes pieds.

— (Test que vous êtes tous insensés. Non, je ne romprai jamais le silence; non, je ne révélerai jamais tant de crimes.

— Que dis-tu? Tu sais tout, et tu refuses de parler! Tu veux nous trahir, tu veux perdre cette ville!

— Je ne veux, ô roi, ni mon malheur, ni le tien. Pourquoi me presses-tu inutilement de tes questions? Tu ne sauras rien de moi.

— 0 le plus pervers des hommes! car enfin ta résistance Irriterait un rocher. Tu ne veux point parler, tu restes inflexible, tu demeures inexorable.

— Tu me reproches de t'irriter ; mais tu ne vois donc pas, ô roi, que c'est toi qui irrites les autres! Tu me reproches de t'outrager; mais tu ne vois donc pas que c'est moi que tu outrages!

— Et qui ne s'irriterait de tes paroles et de ton mépris pour cette malheureuse ville?

— Oh! ne craignez rien, le secret fatal se révélera de luimême et malgré mon silence.

— Pourquoi ne pas me le dire, puisqu'il doit se révéler?

— Laisse-moi. Tu peux te livrer envers moi à tout l'emportement de ta colère, fais-le.

— Eh bien, oui, puisque tu le veux, et je ne te déguiserai plus mes soupçons. Pour moi, à partir de ce moment, tu parais le complice, je dirai même l'auteur du crime, et, si tu n"étais privé de la lumière, je t'accuserais à l'instant même (le l'avoir commis, ô misérable devin !

— Vraiment! Et moi, grand roi, je t'ordonne de te conformer à l'arrêt que tu as prononcé, et, à partir de ce jour, de ne parler ni à moi, ni à ancui Thébain, car tu es l'impie qui souilles cette terre.

— Ta oses m' accuser avec cette impudence ! Crois-tu donc ainsi détourner les soupçons?

— Je ne les crains pas, j'ai pour moi la vérité.

— Qui te l'a apprise? Assurément, ce n'est point ton art.

— Toi-même; car c'est toi qui m'as contraint d'interroger le dieu.

— Tu as dit la vérité! Voyons, répète-la, je veux la bien savoir.

— N'as-tu pas entendu? ou veux-tu méprouver?

— Je veux être plus certain ; répète.

— Eh bien, je te dis que tu es le meurtrier que tu cherches.

— Vieillard, tu ne m'outrageras pas deux fois impunément. ■ — Faut-il en dire davantage pour redoubler ta colère?

— Dis tout ce qu'il te plaira, tes propos seront vains.

— Je te le déclare, tu ne connais pas ton malheur, puisque tu ignores encore les horribles nœuds que tu as formés.

— Oh! penses-tu que tant d'injures resteront impunies?

— Oui, si la vérité a conservé quelque puissance.

— Elle en a, mais non dans ta bouche, imposteur. Comment l'invoquerais-tu, toi dont les yeux, les oreilles et Vonprit sont à jamais fermées?

— Malheureux! tu me reproches ce que bientôt chaque Thébain te reprochera à loi-môme.

— Toi qui vis dans les ténèbres, tu ne saurais nuire ni à moi, ni à aucun de ceux qui sont dans la lumière.

— Ton destin, ô roi, n'est point do tomber sous mes coups. Apollon suffit, c'est lui que la vengeance regarde.

— Voyons, parle franchement, vieillard, l'accusation vientelle de toi ou de Gréon?

— N'accuse pas Créon de tes maux : toi seul en es l'auteur.

Œdipe s'emporte.

— Puisque tu e.s si bon devin, pourquoi m'as-tu laissé affronter le sphinx? Toi (jui lis dans le»-- secrets des dioux. tu

pouvais bien lire dans le mystère d'une énigme. Eh bien , ni la protection de Phœbus, ni le vol des oiseaux, ne t'ont rien appris à cette époque oi^i il était si important de savoir, et c'est moi qui ai confondu le monstre par les seuls elïbrts de ma raison. Aujourd'hui, tu travailles à me renverser, tu espères régner à l'ombre de ton patron Créon ; mais tes intrigues te coûteront cher, ainsi qu'à leur auteur, et, si tu n'étais pas un vieillard, tu serais déjà puni.

Mais Tirésias, au contraire , reste calme.

— ïu es roi, Œdipe; mais il y a entre nous cette égalité, que je puis te parler sans crainte. Sujet d'Apollon, je ne suis pas le tien, et tu t'es trompé en disant que j'étais inscrit au nombre des clients de Créon. Tu me reproches d'être aveugle; mais, toi, malheureux, toi qui jouis de la lumière, à quoi te sert-elle, puisque tu ne vois pas le précipice dans lequel tu es tombé, puisque tu ne sais pas oii tu habites, ni avec qui tu demeures? Sais-tu qui t'a donné le jour? sais-tu qui tu as épousé? Déesse aux pieds terribles, la malédiction de ton père et de ta mère te rc^poussera hors de la Béotie; alors, tes yeux aussi auront cessé de voir. Quel asile ne retentira pas de tes cris que répéteront les antres du Cythéron, à malheureux roi, quand tu connaîtras l'hymen fatal oij est venu échouer ton bonheur. Oh ! tu ne sais pas l'orage de maux qui fondra sur toi, et qui, en t'apprenant enfm qui tu es, te rendra égal à toi-même et égal à tes enfants. Insultemoi donc, insulte donc Créon, insulte donc les dieux. Nul mortel, ô Œdipe, ne mènera une vie plus misérable que toi.

— Oh! en est-ce assez, et peut-on supporter plus d'outrages d'une bouche plus vile? Malédiction sur toi! Ne partiras-tu pas? ne t'éloigneras-tu pas enfm de ces heux?

— Je n'y serais pas venu si tu ne m'avais point appelé.

— Lorsque j'eus cette imprudence, j'ignorais que tu tiendrais de pareils discours ; autrement, crois-moi, j'eusse été moins pressé de te fairp venir.

14 s 0 I^ V E N I R s DRAMATIQUES

— Je suis insensé, n'est-ce pas? Soit; mais ton père et ta mère méjugeaient plus raisonnable.

— Mon père et ma mère, tu les a donc connus? (Le devin veut sortir.) Arrête! Qui m'a donné la vie?

— Ecoute. Ce jour te donnera tout à la fois la naissance et la mort.

— En vérité, tes paroles ne sont que de ténébreuses énigmes.

— N'es-tu pas habile à les expliquer, toi qui as deviné celle du sphinx ?

— Il ne te manquait plus que de me reprocher ce qui fait ma gloire.

— C'est cette gloire qui t'a perdu.

— J'ai sauvé Thèbes, peu m'importe.

— Je me retire. (A son guide.) Enfant, conduis-moi.

— Pars donc! il y a longtemps que ta présence me lasse; absent, tu ne me fatigueras plus.

— Je pars; mais je ne serai pas venu en vain : je parlerai sans crainte, car il n'est pas en ton pouvoir de me perdre. Cet homme que tu cherches, ce meurtrier que tu as maudit, il est dans Thèbes; on le croit étranger, on apprendra qu'il est Thébain, et lui sera loin de se réjouir de cette découverte : il perdra la vue, il perdra ses richesses; aveugle, pauvre, exilé, un bîlton à la main, il sera errant sur la terre étrangère ; alors, il sera reconnu pour le père et le frère de ses enfants, pour le fils et l'époux de sa mère, et pour le meurtrier de son père, dont son inceste aura souillé la couche. Maintenant, rentre dans ton palais, et réfléchis à ce que je te dis; et, si mes paroles sont fausses, dis alors, mais alors seulement, que je suis un faux devin.

Relisez tout Y Œdipe de Voltaire, et, si vous y trouvez une seule scène faite avec cette simplicité antique, cette gradation terrible, dites de votre côté que je suis un mauvais juge.

A la sortie 'du devin, le chœur remplit le vide par des strophes dans lesquelles il doute de la science

devineresse de Tirésias. Il est interrompu par l'arivée de Gréon.

Gréon sait l'accusation qu'Œdipe a portée contre lui; l revient en appeler au peuple. Le chœur essaye de aimer l'irritation de l'ancien régent.

Œdipe arrive.

Au milieu de la querelle que soulève entre les deux (rinces l'accusation d'Œdipe, Jocaste paraît; c'est sa première entrée. Avec une simplicité toute primitive , 5ophocle ne pousse ses personnages en scène qu'au fur !t à mesure du besoin qu'il a d'eux.

— Malheureux! dit Jocaste, pourquoi vous livrer à ces

[uerelles insensées? Ne rougissez-vous pas d'entretenir vos

laines privées au milieu des malheurs qui affligent la patrie?

^Edipe, mon époux! Gréon, mon frère! n'excitez pas des dis-

ordes funestes.

GRÉON. — Ma sœur, Œdipe, ton époux, me menace des dus cruels traitements, et me réserve, dit-il, ou l'exil ou la nort.

CEDiPE. — Je l'ai surpris tramant d'odieux complots contre Qoi.

GRÉON. — Que je meure et que tes malédictions s'accomdissent, si j'ai rien fait de ce qu'on m'impute!

JOCASTE. — Œdipe, crois à ses serments; crois aux dieux [u'il invoque, et moi-même, et ces Thébains qui l'entourent.

LE GHœuR. — Laisse-toi persuader, Œdipe, je t'en supplie!

ŒDIPE. — Que demandes-tu de moi?

LE CHOEUR. — Ne déshonore point, par d'injustes soupçons, in ami qui s'est lié à toi par la foi du serment.

OEDiPE. — Eh bien, qu'il parte! Dussé-je payer son départ ie ma mort ou de mon exil, je cède à vos larmes et non à es prières; car, pour lui, en quelque lieu qu'il soit, il me era toujours odieux.

CRÈON. — Tout en cédant, tu te montres implacable; mais

16 SOUVENIRS DRAMATlOrES

tu t'en voudras à toi-même quand ta colère sera calmée.

œDiPE. — Ne partiras-tu pas, enfin!

GRÉON. — Je pars méconnu de toi; mais le peuple m rend plus de justice.

Créon sort. Le chœur invite Jocaste à faire rentre Œdipe au palais; mais Jocaste veut savoir d'Œdip d'où vient sa colère contre Créon.

— Au nom. des dieux! dit-elle, apprends-moi ce qui oxcilé à ce point ta colère?

— Jocaste, répond CEdipe, je te révère plus que personne je te dirai quel complot Créon a tramé contre moi.

— Parle, et explique-moi clairement le sujet de la querelle

— Il m'accuse d'être le meurtrier de Laïus.

— T'accuse-t-il lui-même ou sur le rapport d'autrui?

— Il a suborné un misérable devin ; car, pour lui-même, se tait absolument sur ce point.

— Laisse là tous ces soins, Œtlipe, et sache que les chose humaines n'ont rien à faire avec l'art des devins. Je veu t'en donner une preuve bien simple. Lin oracle dicté, je n dis point par Apollon lui-même, mais par ses ministres, pré dit autrefois à Laïus que son destin était de périr par la mai du fils qu'il aurait de moi; et cependant, on assure quo de brigands étrangers l'ont tué dans un chemin qui se partag en trois sentiers. — Ce malheureux enfant avait à peine troi jours, (juand ses pieds ont été percés, et qu'il a été expos par une main étrangère sur une montagne déserte. Apollo. n'a pas réalisé cette prédiction, qu'il deviendrait le meurtrie de son père, et que Laïus, à qui l'oracle avait causé une i grande terreur, périrait de la main de son fils; et cependant Delphes avait parlé. No t'inquiète donc point de toutes ce prophéties : ce que le dieu juge nécessaire, il saura bien 1 révéler.

(Vest alors seulement qu'Œdipe, qui a dévoré lespa rôles qui lui son! adressées au fui' et h mesure qu'elle

sortent de la bouche de Jocaste , — commence à voir clair à la fois dans l'oracle et dans sa vie.

— Que viens-je d'entendre, ô femme! s'écrie-t-il, et quel? doutes tes paroles jettent dans mon Ame!

— Quelle inquiétude te prend et te fait parler ainsi?

— ÎS^'as-tu pas dit que Laïus fut tué dans un chemin qui se partage en trois sentiers?

— On l'a dit ainsi, c'est vrai, et jamais ce hruit n'a été démenti.

— Et dans quel pays se passa ce funeste événement!

— En Phocide, à l'endroit où se rejoignent les routes de Delphes et de Daulis.

— Combien de temps s'est écoulé depuis?

— Ces événements nous furent connus peu de temps avant l'époque où tu devins roi de ce pays.

— 0 Jupiter! que décides-tu de moi?

— CEdipe, que se passe-t-il dans ton âme?

— Attends encore pour m'interroger. Mais Laïus, dis-moi, quelle était la taille, quel était l'âge de Laïus?

— Sa taille était haute, ses cheveux commençaient à blanchir, et ses traits, chose étrange ! ressemblaient aux tiens.

— Malheureux! sans le savoir, c'est contre moi-même que j'ai lancé ces terribles imprécations.

— Que dis-tu? Je n'ose plus te regarder.

— Oh! le devin aurait-il dit vrai? — Encore un mot, Jocaste, et je n'aurai plus de doute.

— Je tremble; mais n'importe, parle, je répondrai.

— N'avait-il avec lui qu'une petite escorte? ou était-il entouré de gardes nombreux, comme il convient à un roi?

— Cinq hommes faisaient toute l'escorte, et au nombre do ces cinq hommes était le héraut. Un seul char menait Laïus.

— Hélas! hélas! tout est clair maintenant. — Quel est l'homme qui donna tous ces détails?

— - Un de ses serviteurs échappé seul du danger.

— Est-il encore ici?

— Non; à peine de retour à Thèhe?, te vovant sur le trône

et Laïus au tombeau, il me pria, en me serrant les mains, de l'envoyer loin de cette ville à la campagne garder nos troupeaux. Je lui accordai sa demande. Certes, ce fidèle serviteur eût mérité une autre récompense.

— Ne pourrait-on l'appeler vivement ici?

— Sans doute; mais pourquoi l'appeler?

— En effet, je crains bien d'en savoir déjà trop sur ce que je veux apprendre de lui.

— Soit, il viendra ; mais ne suis-je pas digne que tu mo confies tes douleurs?

— Tu vas les connaître.

Alors, Œdipe raconte à Jocaste sa prétendue naissance, l'insulte de son compagnon d'orgie, la réponse de l'oracle qui lui prédit qu'il sera l'assassin de son père et l'époux de sa mère, sa résolution de ne pins retourner à Corinthe , son combat avec un vieillard accompagné de cinq hommes et conduisant un char. Et, reconnaissant que c'est lui, en effet, qui est le meurtrier de Laïus, il s'écrie :

— Il faut m'exiler; mais, dans mon malheur, je ne puis ni revoir les miens, ni remettre le pied sur le sol de ma patrie, car, là, une nouvelle prédiction m'attend. Ne suis-je pas menacé de tuer mon père et de devenir l'époux de ma mèn»?

LE CHOEUR. — Nous partagcous tes craintes; mais, jusqu'à ce que celui qui va venir ait éclairci tous tes doutes, conserve l'espérance.

Mais, au lieu du pâtre arrive un messager tout poudreux, comme tin homme qui vient de faire une longue route.

Jocaste seule est en scène; quant à Œdipe, il ost rentré dans le palais.

Le messager s'adresse au chœur.

LE MESSAGER. — Étranger, pourrais-je savoir de vous où est le palais d'OEdipe? ou plutôt dites-moi où il est lui-même, si toutefois vous le savez.

LE CHŒUR. — Il est en ce palais ; mais voici devant toi sa femme, la mère de ses enfants.

LE MESSAGER. — Puisse Cette reine accomplie être toujours entourée de prospérité !

jOGASTE. — Je fais les mêmes vœux pour toi, étranger, tu les mérites par ton langage; mais dis-moi ce qui t'amène à Thèbes et quelle nouvelle tu viens nous annoncer.

LE MESSAGER. — D'heurcuscs nouvelles pour ton époux et pour ta famille.

JOGASTE. — Quelles sont-elles, et d'où viens-tu?

LE MESSAGER. — Do Corinthe. Les nouvelles, cependant, quoique heureuses, vous causeront peut-être quelque peine.

JOGASTE. — Comment peuvent-elles avoir ce double résultat?

LE MESSAGER. — Lcs habitants de Corinthe veulent le faire roi, à ce que l'on assure.

JOGASTE. — Comment ! le vieux Polybe n'est-il plus sur le trône?

LE MESSAGER. — Nou ; 11 ost dans le tombeau.

JOGASTE. — Que dis-tu ! Polybe est mort?

LE MESSAGER. — Que je mcure, si je ne dis la vérité.

joca'ste. — 0 femme, va, cours, et annonce cette mort à ton maître. Oracle des dieux, qu'êtes-vous devenus! Œdipe a fui de Corinthe dans la crainte de tuer son père, et voilà que le père succombe sous les coups du sort, eè non sous ceux de son fils. (Entre OEdipe.)

ŒDIPE. — Épouse bien-aimée, pourquoi m'envoies-tu chercher?

JOGASTE. — Écoute le récit de cet étranger, et tu verras quelle foi tu dois ajouter aux oracles si respectés des dieux.

ŒDIPE. — Quel est cet étranger, et que vient-il m'apprendre ?

JOGASTE. — Il vient de Corinthe pour t' annoncer que Polybe, ton père,^n'est plus.

20 s OIT YEN 1RS niî AM ATIQTIES

ŒDIPE. — Que dis-tu, étranger? Parle toi-même.

LE MESSAGER. — Si je doïs commeucer par la nouvelle mauvaise, Polybe a cessé de vivre.

ŒDIPE. — Est-il mort victime d'un crime ou de maladie?

LE MESSAGER. — Le moiudre accident abat la vieillesse.

ŒDIPE. — Ainsi, la maladie a terminé ses jours?

LE MESSAGER. — Son âgc avancé, plus encore que la maladie.

ŒDIPE. — Voilà donc à quoi sert de consulter les autels prophétiques de Delphes ou le chant des oiseaux! D'après les oracles, je devais tuer mon père, et mon père est mort à Corinthe, et moi, tranquille à Thèbes, je n'ai point tranché ses jours. A moins cependant que le regret de mon départ ne l'ait mis au tombeau; c^est ainsi seulement que je pourrais être cause de sa mort; mais Polybe est descendu aux enfers emportant avec lui ces oracles impuissants.

jOGASTE. — Ne t'avais-je pas depuis longtemps prédit ce qui arrive?

ŒDIPE. — Tu me l'as dit, c'est vrai, mais j'étais aveuglé par la crainte.

.TOGASTE. — Éloigne donc ces vaines alarmes.

ŒDIPE. — Il me reste à redouter de devenir l'époux de ma mère.

LE MESSAGER. — Quellc est la femme qui cause vos craintes?

Œ.DiPE. — Mérope, l'épouse de Polybe.

LE MESSAGER. — Quc redoutcz-vous de ce côté?

ŒDIPE. — La plus terrible des prédictions.

LE MESSAGER. — Pout-on la Connaître?

ŒDIPE. — Écoute. Apollon me prédit un jour que j'épouserais ma mère et que mes mains verseraient le sang de mon père. Je m'enfuis alors loin de Corintiie, et je ne me suis jamais repenti de cette faire, quoiqu'il soit l)ien doux de voir les auteurs de ses jours.

LE MESSAGER. — Quoi ! cc sout là los craintos qui t'éloignent de Corinthe, ô roi?

Œ.DiPE. — Ce fut pour ne point devenir le meurtrier de mon }>ère et l'époux de ma mère.

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LE MEiï&AGER. — Je veux dissipei' Les cidinlob, dluit.

ŒDIPE. — Toi?

LE MESSAGER. — Oui, Car je suis disposé à te servir.

ŒiDiPE. — Alors, tu pourras compter sur ma recouuaissance.

LE MESSAGER. — Jb l'avoue, je suis venu ici surtout dans l'espérance d'être récompensé par toi à ton retour à Gorinthe.

ŒDIPE. — Oh! je ne retournerai jamais près de ceux qui m'ont donné le jour.

LE MESSAGER. — Mou ûls, tu UB sais pas ce que tu fais.

ŒDIPE. — Je ne te comprends pas. Au nom des dieux, vieillard, explique-toi!

LE MESSAGER. — Est-CB Ib motif quB tu as dit qui tYdoigne de Gorinthe?

ŒDIPE. — Jb crains que l'oraclo ub s'accomplisse.

LE MESSAGER. — Tu craius de commettrB un double criiiic sur les auteurs de tes jours.

ŒDIPE. — Oui, vieillard, et c'est pourquoi je tremble.

LE MESSAGER. — Eh bien, apprends que tu trembles sans raison, ô roi! Polybe ne t'était rien par 1b sang.

ŒDIPE. — QuB dis-tu ! Polybe ub m'a point donné le jour?

LE MESSAGER. — Pas plus quB moi-mème.

ŒDIPE. — Mais pourquoi m'appelait-il son tils :'

LE MESSAGER. — Il t'avait reçu de mes mains.

ŒDIPE. — Comment donc, alors, chérissait-il à ce i)oiiit iiii enfant étranger?

LE MESSAGER. — 11 était saiis enfants, sa tendr6ss#se reporta sur toi.

ŒDIPE. — M'avais-tu acheté, ou étais-tu mon père? LE MESSAGER. — Jb t'avais trouvé sur Ibs rochers déserts du Cythéron.

ŒDIPE. — Quel motif tB conduisait en ces lieux déserts? LE MESSAGER. — Je gardais les troupeaux du roi sur la montagne.

ŒDIPE. — Tu étais donc beigBr, menant, pour un salaire, une vie errante ?

It SOUVENIRS DRAMATIQUES

LE MESSAGER. — Ge qui ne m'empêcha point d'être ton sauveur, ô mon fils!

ŒDIPE. — Quel était mon mal, et dans quel état m'as-tu trouvé ?

LE MESSA.GER. — Regarde tes pieds, tes pieds rendront témoignage.

ŒDIPE. — Dieu! quel terrible souvenir!

LE MESSAGER. — Je détachai les liens qui traversaient tes talons.

ŒDiPii. — Signe fatal et honteuxl

LE MESSAGER. — Et c'est co qui te fit donner le nom que tu portes.

ŒDIPE. — Au nom des dieux, est-ce par l'ordre de mon père ou de ma mère que j'ai été exposé en cet état?

LE MESSAGER. — Je ne sais ; celui qui te remit entre mes mains pourrait seul te répondre.

ŒDIPE. — Tu m'as donc reçu des mains d'un autre? tu ne m'as donc pas trouvé toi-même ?

LE MESSAGER. — Non, un autre berger te remit à moi.

ŒDIPE. — Quel est-il? pourrais-tu me le désigner?

LE MESSAGER. — C'était un serviteur de Laïus,

ŒDIPE. — L'ancien roi de Thèbes?

LE MESSAGER. — Oui; il avait la garde de ses troupeaux.

ŒDIPE. — Yit-il encore? Pourrais-je le voir?

LE MESSAGER. — Vous pouvcz le savoir mieux que moi, vous qui habitez le pays.

ŒDIPE, se retournant vers le chœur. — Y a-t-il quelqu'un de VOUS qui connaisse le berger dont parle cet homme, et (]ui l'ait vu, soit dans la campagne, soit à Thèbes? S'il est un homme qui sache cela, que cet homme parle, car il faut que ce fait soit éclairci sur-le-champ.

LE CHŒUR. — Je pense que c'est précisément ce même berger retiré à la campagne, que tu as désiré voir; mais demande à Jocaste, elle pourra te répondre mieux que personnci

ŒDIPE. — Femme, penses-tu (|ue ce berger que nous avons envoyé chercher soit véritablement celui dont parle cet homme ?

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