JE L) 1 P E
JOCASTE. — Que t'importe celui dont il parle? Ne t'inquiète de rien, oublie de vaines paroles.
œoiPE. — Non, rien, rien ne pourra m'empêcher de chercher les indices qui peuvent me révéler ma naissance.
JOCASTE. — Au nom des dieux, si tu tiens encore à la vie, renonce à tes recherches; j'ai déjà bien assez de tourments ainsi.
OEDIPE. — Quand je serais trois fois esclave par une triple mère, cet opprobre ne rejaillira point sur toi.
JOCASTE. — Je t'en supplie, cependant, arrète-toi.
ŒDIPE. — Non, rien ne m'empêchera de pénétrer ce mystère.
JOCASTE. — Je sais ce que je dis; crois-moi, mon conseil est le meilleur à suivre.
OEDIPE. — Il y a trop longtemps déjà que les excellents conseils me fatiguent; il faut que je sorte de mon doute.
JOCASTE. — Infortuné, puisses-tu ne jamais savoir qui tu es.
OEDIPE, impatient. — M'amènera-t-on enfin ce berger?
JOCASTE, sortant. — Hélas ! hélas! malheureux! c'est le seul nom que je puisse te donner. (Elle sort.)
Je doute que tout l'art moderne aille plus loin que celte simplicité antique; une telle scène mise en vers fermes, graves et bien rimes, eût été sublime jouée par Talma, mademoiselle Georges et Damas.
OEdipe est resté seul avec le chœur et le jnessager : les paroles funestes de Jocaste, qui lui donnent à pressentir les plus grands malheurs, no peuvent l'arrêter dans sa route. Entré dans la voie fatale, il ira jusqu'au bout ; d'ailleurs, il croit qu'il n'est encore question pour lui que d'une naissance obscure , et il se sent au-dessus de la multitude encore plus par son génie que par sa fortune.
Aussi s'écrie-t-il :
24 solvkmr;^ du a.m atim l" j:s
— Malgré Luat ce qui peut éclater, je veux cuuuaiLie ma naissance, dùt-elle être la plus humble; que Jocaste rougisse de mon obscurité, on peut pardonner cet orgueil à une femme; mais moi, fils de la Fortune, élevé par elle au plus haut rang, je n'aurai point à rougir, car la Fortune est ma mère!
Alors s'avance le chœur, c'est à lui de parler. CJEdipe est encore sur le trône, il flatte OEdipe.
LE CHŒUR. — Si je sais lire dans l'avenir, si j'ai l'intelligence des événements, ù Cythéron ! demain, lorsque la lune sera dans son plein, tu te verras honoré par nous, ô mont sacré! comme le père et le nourricier d'Œdipe, et célébré par nos danses, pour la protection que tu accordes à nos rois. Apollon sauveur, exaucez ces vœux! — O mon lils, (luelle lille des dieux t'a donné le jour? Serait-ce quelque amante du dieu Pan qui erre sur la montagne, ou quelque maîtresse d'Apollon? — car ce dieu se plaît aussi sur les collines aux riches pâturages, — ou le dieu de Çythère? ou Bacchus, qui habite la cime des monts, t'aurait-il eu des nymplies de l'Hélicon, avec lesquels il se plaît à folâtrer?
Cette ilalterie du chœur, qui veut absolument que, du moment où OEdipe ne connaît pas son père, Œdipe soit le fils d'un dieu, est interrompue par l'arrivée du berger qu'Œdipe a envoyé chercher.
(H^Mipe le voit venir de loin, et. s'adressant au chœur d'abord, puis au Corinthien qui vient de lui annoncer la mort de Polybe.
— Étranger de Corynthe, dit-il, est-ce là celui dont tu nous parlais?
Lii Mi:ssAui:u. — C'est lui-mùine.
«KiHi'K, au bctgoi. — Vieillard, réponds-moi et répond.- i toutes mes demandes. Tu étais au service de Laïus?
DEDIPE 25
LE BERGER. — J'éldis soii esclavo, non [joint pour avoir éto acheté par lui, mais pour avoir été élevé dans son palais.
OEDIPE. — Quel était ton emploi, ton occupation?
LE BERGER. — La plupart du temps, je conduisais les troupeaux.
OEDIPE. — Quels étaient les lieux que tu fréquentais plus particulièrement?
LE BERGER. — Lo Gyttiérou et les pâturages qui l'entourent.
OEDIPE, lui montrant le Corinthien. — Y as-tu jamais VU Cet homme?
LE BERGER. — De qucl homme parles-tu?
CEDIPE. — De celui qui est là devant tes yeux. Ne l'as-tu jamais rencontré?
LE BERGER. — Nou, autant du moins que mes souvenirs me permettent de l'affirmer.
LE MESSAGER. — Il n'y a rien d'étonnant à cela, ô maître ! Mais je rappellerai bientôt ses souvenirs effacés ; je sais très-bien qu'il m'a vu sur les pâturages du Gythéron; il conduisait deux troupeaux : je n'en avais qu'un. Nous restâmes ensemble trois mois entiers, depuis la fin du printemps jusqu'au lever de l'Aréthuse; et, l'hiver venu, nous ramenâmes nos troupeaux, moi dans mes bergeries, lui dans celles de Laïus. Y a-t-il, dans tout ce que je dis, quelque chose qui ne soit exact ?
LE BERGER. — Gcst Vrai ; mais tu parles d'un temps bien reculé.
LE MESSAGER. — Dis-uioi, te souvieus-tu alors que tu me remis un enfant pour l'élever comme le mien ?
LE BERGER. — Quo voux-tu dire ? Pourquoi cette question?
LE MESSAGER. — C'ost que voici devant toi celui qui était alors enfant.
LE BERGER. — Oh ! misérable!... ne peux-tu donc te taire?
OEDIPE. — Ne le maltraite pas, vieillard ; c'est toi et non lui qui mérites le blâme.
LE BERGER. — Qu'ai-je donc fait de mal, 6 le meilleur d(tà maîtres?