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DIX ANS

DE LA VIE D'UiNE FEMME

ou LA MORALITÉ DE M. SCRIBE

On a vu que, devant le conseil d'État, M. Scribe soutint que la liberté des théâtres serait la ruine de l'art, du goût, de l'industrie, des mœurs, tandis que le privilège favorise les ouvrages qui peuvent faire honneur à l'art et être utiles à la morale publique.

C'est cependant sous l'empire du privilège que furent jouées nombre de pièces de M. Scribe passablement immorales, et, entre autres, son drame intitufé Dix Ans de la vie d'une femme.

Nos œuvres et celles de Técole romantique ont été si souvent taxées d'immoralité par des gens qui tiennent M. Scribe pour un auteur moral , qu'il doit bien nous être permis de rétorquer ici l'accusation, et de montrer, pièce en main y jusqu'où on poussait quelquefois le scandale dans le camp opposé au nôtre.

Voici ce que c'était que Dix Ans de la vie d'uite femme ^.

Adèle Evrard a épousé M. Darcey, riche propriétaire, bon et excellent homme, plein de soins, d'attentions et de complaisances pour sa femme ; — une espèce de Banville de l'École des Vieillards, avec cette différence que Darcey n'a que quarante ans. — Adèle, madame Darcey, porte le même nom de baptême que madame d'Hervey; mais, au lieu d'être, comme l'héroïne d*Antony^ prête à lutter jusqu'à ce point de préférer la mort à la honte, l'Adèle de Dix Ans de la vie d'une femme est née avec tous ces mauvais penchants que fertilisent les mauvais conseils.

Or, les mauvais conseils ne lui manquent pas.

Adèle, fille d'un honnête négociant, femme dun honnête homme, a fait connaissance, — où cela? l'exposition ne le dit pas, et, cependant, elle devrait le dire : ces sortes de choses, même au théâtre, ont besoin d'être motivées, — Adèle a fait connaissance, disonsnous, avec deux espèces de filles qui s'appellent, l'une madame Laferrier, l'autre Sophie Marini.

Au lever du rideau, Adèle cause avec sa sœur ; de quoi? d'un sujet dont parlent éternellement les jeunes femmes et les jeunes filles : d'amour.

Clarisse aime un charmant jeune homme nommé Valdeja, que retient loin d'elle sa position d'attaché d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Une seule chose

i. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, représenté, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martii), le i7 mars 1832.

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.'inquiète dans cet amour, c'est le caractère un peu sombre de celui qui en est Tobjet.

Sur ces entrefaites, M. Darcey arrive. Aux premiers mots qu'il prononce, on reconnaît l'excellent homme, moitié père, moitié mari; sa femme, qu'il adore, n'aura de la vie que le côté charmant; du mariage, que les plumes, la soie et le velours, si elle veut, non pas obéir aux ordres, mais accéder aux désirs de son mari, et ces désirs sont bien simples et bien naturels : son mari désire qu'elle cesse de voir deux personnes plus que compromises, dont la conduite et les façons ne sont en harmonie ni avec les habitudes d'une honnête femme, ni avec les devoirs d'une mère de famile. Adèle promet en femme qui manquera à sa promesse. Son mari sort, appelé par des affaires qui doivent le retenir une partie de la journée hors de chez lui ; Clarisse va s'occuper des soins de la maison, et madame Darcey reste seule.

A peine est-elle seule, qu'on lui annonce madame Laferrier, Sophie Marini et M. Achille Grosbois.

Le premier mouvement d'Adèle est de se rappeler la promesse qu'elle a faite à son mari ; le second est d'y manquer.

Entrent ces dames et M. Achille.

On devine le tour que prend la conversation, surtout lorsque, au trouble avec lequel Adèle reçoit ses amies, celles-ci découvrent qu'il s'est passé quelque chose de nouveau dans le ménage : ce quelque chose de nouveau, c'est la défense faite par Darcey à sa femme de recevoir Sophie et Amélie.

Une pareille défense, qui ferait fuir de honte deux femmes auxquelles il resterait dans le cœur le moindre

sentiment de dignité, excite, au contraire, nos deux drôlesses : elles ne se contentent pas de donner à leur séjour au château la mesure d'une visite ordinaire, elles s'invitent à dîner.

En outre, comme si elles avaient pu se douter de l'affront qui vient de leur être fait, elles ont préparé leur vengeance : M. Rodolphe va venir.

— Qu'est-ce que M. Rodolphe? demande Adèle.

— Un jeune homme charmant!

— Qu'est-ce qu'il est?

— Il va à Tortoni.

— J'entends bien... Mais qu'est-ce qu'il fait?

— Il déjeune le matin chez Tortoni, et, le soir, vous le trouvez, en gants jaunes, au balcon de tous les théâtres. Du reste, il est garçon, possède vingt mille livres de rente, et est adorateur d'Adèle.

— De moi?

— Il te poursuit partout sans pouvoir t'atteindre, et, en désespoir de cause, nous adore, Sophie et moi, parce que nous sommes tes meilleures amies !

Et, sur ce renseignement un peu vague, que, le matin, Rodolphe déjeune chez Tortoni, et, le soir, est, en gants jaunes, au balcon de tous les théâtres, Adèle reçoit M. Rodolphe, et Tinvite à dîner avec ses amies et M. Achille Grosbois.

En ce moment, accourt Clarisse toute joyeuse : elle annonce à sa sœur qu'un coupé, deux chevaux de la plus belle robe, et un cocher avec une livrée des plus élégantes, envoyés, comme don, par M. Darcey , viennent de faire leur entrée dans la cour du château.

— CommentI tu n'avais pas encore de coupé? dit une des visiteuses.

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— Il y a trois ans que mon mari m'en a donné un! dit autre.

Et voilà l'effet que M. Darcey attendait de son cocher, de son coupé et de ces deux chevaux complètement manqué.

Mais, comme le père d'Adèle vient d'armer dans ce ' bel équipage, quelque peu d'empressement que mette I madame Darcey à apprécier un cadeau qui s'est si longtemps fait attendre, force lui est de quitter ses bonnes amies, non pas pour voir coupé, cocher et chevaux, mais pour embrasser M. Evrard.

Amélie la suit, de peur, sans doute, que les embrassements paternels n'éveillent dans le cœur de son amie quelque fibre honnête.

Sophie, M. Achille, M. Rodolphe et Clarisse restent ensemble.

La conversation est difficile entre une jeune fille vertueuse et de pareilles créatures ; mais, attendez, Sophie va en faire les frais.

Elle remercie Clarisse d'une petite somme que celleci lui a fait remettre. -— Sophie Marini avait pris en main la bourse de la dame de charité, et accomplissait, en quêtant, un devoir pieux.

Pour qui cette demoiselle quêtait-elle? (Test bien simple : pour une jeune fille abandonnée par un infâme séducteur.

— Oh! voilà qui est horrible! s'écrie Rodolphe, étendu aur une chaise.

— Je ne vous nommerai pas le séducteur, quoique je le connaisse, reprend Sophie ; ce serait inutile : il n'est plus en France, il est très-loin, à l'étranger... en Russie.

— En Russie ! répète Clarisse vivement, — sans s'apercevoir que, devant elle, jeune fille et demi-maîlresse de maison, il y a un monsieur qui reste étendu sur une chaise,

— Oui, en Russie, où il occupe une fort belle place! Et, certainement, ce Valdeja aurait bien pu...

— Valdeja! s'écrie Clarisse.

Bon! voilà le poison versé, voilà la pauvre enfant mordue au cœur !

Adèle rentre. Elle a eu l'idée de faire préparer une collation dans le pavillon du parc.

Toute la société s'en va donc coUationner. — Quelques instants après, revient M. Darcey, qui apprend que les meilleurs vins de sa cave et les plus beaux fruits de son jardin servent, en ce moment, à festoyer M. Achille et M. Rodolphe, qu'il ne connaît point assez, et mesdames Sophie Marini et Amélie Laferrier, qu'il ne connaît que trop.

Il se demande s'il est possible que sa femme ait sitôt oublié la promesse qu'elle lui a faite quarwi reparaissent Amélie, Sophie et Achille, lesquels se mettent à causer librement sans apercevoir le maître de la maison.

AMÉLIE. — Nous voici revenus au point d'où nous étions partis... 11 est charmant, ce parc; mais c'est un véritable labyrinthe.

SOPHIE. — Heureusement, nous n'y avons pas rencontré le Mi no taure !

ACHILLE. — Il est à Paris.

DARCEY, qui s'est tenu à l'écart, s'avance pi6s d'Amélie. — Non,

monsieur!

(Exclamation générale.)

ACHILLE. — Ma foi ! monsieur, qui se serait douté que vous

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étiez là àm'écouter? Rien de plus désobligeant que d'être écouté! Vous excuserez la plaisanterie, j'espère?

DARCEY. — Monsieur...

ACHILLE. — L'air de la campagne pousse singulièrement aux bons mots, et, sans examiner s'ils sont exacts, la langue s en débarrasse.

DARCEY. — Je comprends cela à merveille ; mais j'ai un grand travers d'esprit i je n'aime pas les fats.

ACHILLE. — Ah! vous u'aimez pas...?

DARCEY. — Non, je ne les aime pas ; et, quand ils s'introduisent chez moi (regardant les deux daines), dans quelque compagnie qu'ils se trouvent, je les chasse sans balancer.

ACHILLE, sur les épines. — Fort bien, fort bien! — Je disais tout à l'heure...

DARCEY, élevant la voix. — Monsieur, vous m'avez compris...

SOPHIE, à Amélie. — Il n'y a pas moyen d'y tenir : sortons, ma chère!

(Elle sort en donnant la main à Achille.)

DARGEY-. — Je serais désolé de vous retenir.

AMÉLIE. — Monsieur, un pareil outrage...

DARCEY. — Madame Laferrier me permettra-t-elle de la reconduire jusqu'à sa voiture?

RODOLPHE, un bouquet à la main. — Eh bien, OÙ sont donc ces dames?

ADÈLE. — Dieu! M. Rodolphe, partez! éloignez-vous!

RODOLPHE. — Et pourquoi donc?

ADÈLE. — Mon mari est de retour.

RODOLPHE. — Eh! que m'importe?

ADÈLE. ~ Il vient de nous faire une scène affreifse.

RODOLPHE, gaiement. — C'est comme cela que je les aime, les maris !

ADÈLE. — Mais, pour moi, monsieur; pour moi, de grâce, partez !

RODOLPHE. — Pour VOUS, c'ost différent, 11 n'y a rien que je ne fasse. Mais mon respect, ma soumission me priveront-ils de votre présence? Dois-je désormais renoncer à ce bonheur?

ADÈLE. — Il le faut. Je ne puis plus vous voir.

RODOLPHE. — Chez VOUS, je le comprends; mais dans le monde, chez vos amies?...

ADÈLE, avec crainte. — Monsieur, vous me faites mourir !

RODOLPHE. — Un mot de consentement, un seul mot, et je pars ; sinon, je reste.

ADÈLE. — Partez, partez, je vous en supplie!

RODOLPHE, lui baisant la main. — Ah! que je VOUS remercie!

Il s'enfuit par le fond du jardin ; puis revient Darcey.

DARGEY. — Leur voiture est sur la route de Paris... Maintenant, madame, voulez-vous que nous passions au salon?

ADÈLE. — Monsieur, est-ce là le commencement du rôle de mari ?

DARCEY. — Oui, madame.

ADÈLE, sortant. — Alors, malheur à celui qui ose s'en charger !

DARGEY, la suivant des yeux, et sortant après elle. — Malheur à toi, si tu écoutes d'autres conseils que ceux de la raison !

Au second acte, Adèle est la maîtresse de Rodolphe. — Ainsi, la femme n*a pas même l'excuse de la séduction ; on ne l'a pas vue combattre, faiblir, chanceler : elle a cédé comme ont cédé Sophie Marini ou Amélie Laferrier ; donc, plus d'intérêt. C'est une femme perdue, mais qui ne demandait pas mieux que de se perdre.

Valdeja est arrivé de Russie ; il est plus sombre, plus amer, plus ennemi des femmes que jamais. Une jeune fille qu'il aimait, qu'il comptait épouser, qui était presque sa fiancée, lui a fait écrire par son père qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne saurait l'aimer.

De là la tristesse de Valdeja, de là le serment qu'il a fait de se venger, sur les autres femmes, des douleurs que celle-là lui a fait souffrir.

Darcey ignore quelle est celte jeune fille; — chose

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