‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 35 sur 44 · ULYSSE, TÉLÉMAQUE · texte numérisé non relu

ULYSSE, TÉLÉMAQUE

TÉLÉMAQUE

Bon vieillard, toi qui connus mon père. Je t'accorde en son nom un vœu que tu peux faire. Parle*

ULYSSE, le regardant avec émotion.

O mon fils !

TÉLÉMAQUE

Pourquoi parais-tu si troublé ?

ULYSSE

Vous n'oubliez donc pas votre père exilé?

TÉLÉMAQUE

Moi? J'y songe sans cesse, et je brûle d'envie

De voir ce chef illustre à qui je dois la vie»

Je me le représente éclatant, radieux j

L'œil lier, le front aereiuj enfin semblable aux dieux.

Que je voudrais toucher cette main redoutéCj

Entendre cette voix des sages écoutée,

Pratiquer ses leçonsj et^ digne de mon sang,

Exercer devant lui mon courage naissant.

— Je viens de le chercher; des bords du Cyparisse

Aux bords de l'Eurotas, je demandais Ulysse;

Mais, hélas ! vainement j'ai traversé les flots.

El vu I/acédémone et Visité Pylos.

ULYSSE

Vous l'aimez donc beaucoup ?

TÉLÉMAQUE

Tu ne réfléchis guère.

Vieillard. Est-ce qu'un (ils peut n'aimer pas un père?

ULYSSE

Vous ne l'avez pas vu, vous étiez si petit, Si je calcule bien, quand Ulysse partit.

L' ULYSSE DI-] PONSARIJ 4^]

TÉLÉMAQUE

Je ne le connais pas ; mais je connais sa gloire. Le inonde a retenti du bruit de son histoire.

ULYSSE

Seriez-Yous bien content de l'embrasser ?

TÉLÉMAQUE

Ah ! dieux !

ULYSSE

Embrasse-le, mon fils, il est devant tes yeux.

TÉLÉMAQUE, reculant.

Vous, mon père ! Qui, yous, pauvre et courbé par Tâge !

ULYSSSE.

Minerve a transformé mon port et mon visage.

TÉLÉMAQUE

Que dis-tu là, vieillard?

ULYSSE

Que Minerve a permis Que ce déguisement trompât mes ennemis.

TÉLÉMAQUE

Mais qui m'assurera que vous êtes Ulysse ?

ULYSSE

Oh ! divine Pallas ! C'est un trop grand supplice. Voir mon fils et ne pas lo serrer dans mes bras! Ou rends-moi ma figure, ou parle-lui, Pallas !

(Musique douce annonçant la présence de Minerve.) .le suis ton père.

TÉLÉMAQUE

Dieux! cet œil qui s'illumine !..,

ULYSSE

Mon fils! •

TÉLÉMAQUE

Ce front brillant d'une clarté divine!...

ULYSSE

Que te dirai-je, enfin? Par le grand Jupiter, Je suis ton père.

TÉLÉMAQUE

Il semble un dieu tan t il est fier.

; Musique.)

388 SOUVENIRS DRAMATinur.S

Je no sais quelle voix mystérieuse et douco

Me (lit que c'est mon père, et dans ses hras me pousse.

ULYSSE

Si tu ne veux pas croire aux serments solennels, Vois mes larmes couler ; crois aux pleurs paternels,

TÉLÉMAQUE, se jetant dans les hras d'Ulysse. Mon père !

ULYSSE, le tenant embrassé.

Reste là, mon fils, que je te voie!

Ah ! depuis bien longtemps, c'est ma première joie!

Aviez-vous bien Homère sous les yeux , monsieur Ponsard quand vous avez substitué cette scène aux détails puérils, à ce large et splendide tableau que nous avons mis sous les yeux du lecteur ?

Puis, comme pour le pauvre chien Argos, nous sommes désespéré de vous le dire, monsieur Ponsard, vous n'avez compris ni le cœur du poète ni le génie du peuple, dont la devise était le beau et le bon (to xaAov /ai

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Écoutez ceci : Jamais Homère n'aurait permis que Télémaque retrouvât son père, vêtu en mendiant, sale et vieux. Il savait trop bien ce qu'il y avait de répugnant pour l'orgueil paternel à se montrer ainsi abaissé aux yeux de son fils, qui, toutes les fois que désormais il eût songé à son père, l'eût vu se dresser, non pas sous sa forme véritable, mais avec le déguisement hideux sous lequel il lui était apparu. — Non, dans Homère, Minerve rend à Ulysse toute sa jeunesse, toute sa beauté; elle y ajoute même encore, et, si Télémaque refuse de reconnaître Ulysse, c'est parce qu'il le prend pour un habitant du large ciel, et non parce qu'il ne vnii en lui qu'un des déshérités de notre misérable tenv

Parfois, on nous accuse, nous autres romanciers, de ne point admirer suffisamment Homère. — Dis -moi, sublime aveugle, qui te respecte le plus et qui t'adore le mieux, à ton avis, de celui qui se tient à distance de toi, n'osant te toucher, ou de celui qui, tout en essayant de populariser ton œuvre immortelle, froisse d'une main rude les suprêmes délicatesses de ton génie ?

Il y a plus; chez vous, monsieur Ponsard, à peine le fils a-t-il revu le père absent depuis vingt ans, à peine l'a-t-il embrassé, qu'il le quitte, après lui avoir dit ces vers assez froids :

Qu'il est beau, qu'il est grand! c'est un homme achevô!

Je le trouve plus beau que je ne l'ai rêvé.

Je ne puis m'arracher à ce baiser si tendre ;

Il le faut, cependant, on pourrait nous surprendre.

Ecoute et souviens-toi! nous devons nous cacher

Même de Pénélope et môme du porcher.

Nous nous verrons demain dans mon palais d'Ithaque ;

Là, nous concerterons notre projet d'attaque.

Si je suis outragé, tolère ces affronts

Jusqu'au moment, mon fds, où nous nous vengerons.

Adieu. (lisort.)

O grand et saint amour paternel, le plus prbfond de tous les amours, reconnais-tu là cet Ulysse et ce Télémaque que nous venons de voir enlacés aux bras l'uii de l'autre, dans le cœur desquels s'élève le désir de pleurer, à qui l'excès de la joie fait pousser des gémissements qui ressemblent tellement à des cris de douleur, que les aigles et les vautours, ces oiseaux aux ongles recourbés y n'en poussent point de si redoutables et de si plaintifs

quand un campagnard leur enlève leurs petits aux ailes trop faibles -pour voler encore ?

Et sont-ils si prompts à se quitter, ces hommes dont les larmes coulent si abondamment entité leurs paupières^ que le soleil se fut couché avant la fin de leurs gémisse^ ments^ si Téiémaqae, ardent à savoir ce qui est arrivé pendant ces vingt années à son père bien-aimé , n'eût ainsi parlé tout à coup, demandant à Ulysse le récit de ses aventures.

Non, ils restent pendant toute la soirée, pendant toute la nuit côte à côte et la main dans la- main, ne se décidant à se quitter qu'à l'aurore suivante, et en se donnant rendez-vous le m.ême jour à Ithaque.

Au lever du rideau (deuxième acte), nous entrons dans l'appartement de Pénélope; un chœur de suivantes infidèles chantent des strophes qui, si par hasard elle les entend, doivent légèrement blesser l'oreille de la chaste épouse d'Ulysse.

Voici ce chœur, qui rappelle le Nunc est bibendum, nunc pede libero pulsanda tellus, d'Horace. Les chœurs, nous l'avons déjà dit, sont plutôt latins que grecs :

Voici l'heure ténébreuse ; Sortons, réjouissons-nous ; Voici la nuit amoureuse, Complice des rendez-vous.

La nuit nous ramène

Les joyeux loisirs,

Et cache à la reine

Nos secrets plaisirs.

Allons, déjà s'illumine Le fpstin des prétendants ;

l'ulyssr de ponsaru W

Dans la coupe purpurine Coulent les vins abondants.

La lyre qui vibre

Attend les danseurs ;

Allons, d'un pied libre,

Danser dans les chœurs.

Quand s'éteint du luth sonore Le dernier frémissement, Je vais attendre l'aurore Dans les bras de mon amant,

La nuit nous ramène

Les joyeux loisirs,

Et cache à la reine

Nos secrets plaisirs.

Comme on le voit, habité par la foule des prétendants et égayé par les chants des servantes infidèles, le palais d'Ulysse, chez M. Ponsard, ressemble assez à autre chose.

Ce qui se chante, par bonheur, n'a aucune importance; sans quoi, cette jeune suivante, qui se vante naïvement d'attendre l'aurore dans les bras de son amant ^ pourrait bien choquer quelque peu la pudeur des spectatrices un peu gourmées du Théâtre-Français.

Aussi Euryclée, la vieille nourrice d'Ulysse, qui entre à temps pour entendre cette confession, qji est-elle choquée, et, quoiqu'elle doive le deviner, elle s'écrie :

Où courez-vous si tard, ô femme saus vergogne,

Au lieu de terminer ici votre besogne ?

Une bonne servante aUmente le feu,

Arrange chaque chose et la met en son lieu.

Et, quand l'ordre est partout, grâce à sa vigilance,

Elle prend la quenouille et travaille en silence.

Voici comme on agit et de quelle façon

392 SOUVENIRS DRAMATIOT.'ES

On sert les intérêts des chefs de la maison. Mais vous aimez bien mieux, négligeant le service, Rire avec îin jeune homme et vous livrer au vice. Pénélope saura tous vos débordements, Et vous fera périr au milieu des tourments.

MKLANTHO.

Tais-toi, les prétendants sont plus forts que la reine, Rt nous garantiront de sa colère vaine.

EDRYGLÉE.

Ulysse n'est pas mort, Ulysse reviendra.

MÉLANTHO.

Non, non.

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