SCÈNE PREMIÈRE EUMÉE, UN SERVITEUR D'ETJMÉE
LE SERVITEUR
J'aperçois un vieillard qui vers vous s'achemine.
374 SOUVENIRS nRAMATIQUES
SDMÉK,
11 s'arrête, pourquoi? qu^ est-ce qu'il examine?
LE SERVITEUR
Je crois qu'il n'ose pas entrer pour mendier. Non, je crois qu'il regarde Argos, le vieux limier.
LE SERVITEUR
Voyez donc, on dirait que le chien lui fait fête;
Il incline l'oreille ; il redresse la tête ;
Il agite la queue ; il voudrait s'approcher. {De qui? de quoi?)
Il tombe.
EUMÉE
Il est si vieux, qu'il ne peut plus marcher.
LE SERVITEUR
Quel est ce mendiant? le connaissez-vous, maître? C'est étrange qu' Argos ait l'air de le connaître,
EUMÉE
Bah ! l'on sait que le chien radote en vieillissant, M, Ponsard le sait; mais Homère ne le savait pas. On était si barbare du temps d'Homère ! on est tellement civilisé du nôtre, qu'on peut bien accuser de radotage un chien qui va mourir de joie en revoyant son maître, Oh ! je l'ai toujours dit, à rencontre des physiologistes et des phrénologistes, le génie est dans le cœur, l'esprit et le talent seuls sont dans le cerveau.
ULYSSE, entrant.
Il est mort, mort de joie en me reconnaissant !
Hélas ! je m'aperçois que c'est le besoin de la rime qui a fait faire à M. Ponsard le vers qui précède celuici. Détestable rime ! Boileau avait bien raison de déplorer tes exigences.
Ah ! Minerve a bien pu me changer pour les hommes, Mais non pour mon vieux chien, meilleur que nous ne
Isommes.
Pauvre Argos, je n'ai pu, j'en ai comme un remord. Te faire une caresse avant que tu sois mort.
(Il essuie une larme.) Pauvre Argos I (A Eumée.)
Mon ami, tu dois aimer la chasse, Car j'ai vu sur ton seuil un chien de noble race. J'ai vu d'autres limiers, et je suis connaisseur, Mais celui-là surtout m'a paru fin chasseur.
EUMÉE
Oui, oui, vraiment l c'était un chien de noble race, Qui lançait bien un cerf et suivait bien sa trace. Je voudrais voir autant d'urnes dans mes celliers Que ce chien a lancé de cerfs dans les halliers.
ULYSSE
Est-il à toi ?
EUMÉE
Son maître ayant quitté cette île, Tai recueilli son chien qui n^ avait plus d'asile^ Mais toi, vieillard, etc.
Et Eumée en revient à Ulysse, qui, ne voulant être à ses yeux qu'un mendiant, lui demande l'hospitalité.
Cette hospitalité est accordée de grand cœur à Ulysse par le vieux porcher.
Alors, en mangeant
Les restes froids du dîner de la veille, Et les morceaux de pain du fond de la corbeille,
Ulysse s'informe àquiles troupeaux, à qui les terres. — A un maître parfait, dit Eumée.
Mais il est mort. Plutôt fût morte cette Hélène. Pour qui tant de héros sont couchés dans la plaine Notre maître a suivi tous ces guerriers fameux,
37ti SOTIVRNirîS DRAMATIQTÎKS
Et sur des bonis lointains il a péri comme eux.
Alors, les porchers chantent ces bplles strophes imitation de l'ode d'Horace :
LE CHOKUR.
Que de sang a rougi la terre.
Versé par l'homicide Mars, Depuis qu'un berger adultère Ravit Hélène aux doux regards !
Combien d'épouses ^ t'ont maudite.
Funeste présent d'Aphrodite, Hélène, fille de Léda !
Depuis qu'emportant son amante, Paris fendit l'onde écumante, Sur le sapin du mont Ida.
Pour venger l'affront des Atrides, La Grèce arma mille vaisseaux .
O Grèce! tes fils intrépides Sont morts dans les sanglants assauts.
Tes fils ont péri devant Troie, Et leurs corps ont été la proie Du chien immonde et du vautour; D'autres, plus malheureux encore, Ne connaîtront pas le retour.
Ah ! plût au ciel que la tempête, A la voix d'un dieu punisseur, Eût noyé dans la mer de Crête Et l'amante et le ravisseur !
La jeune épouse abandonnée, [^'oulant sa robe d'hyménée, Ne pleurerait i)as son mari.
Et 1p vieillard, d'un (pjl inorfp,
' J'eusse mis de mères.
L ' TT T, Y S S K DE PONS \ H I> i'.T 7
N'eût pas vu sa maison déserte.
Où son premier-né fut nourri.
Je le répète, ces vers sont très-beaux; ils ont l'allure nntique, — plus latine que grecque, peut-être, mais peu importe.
J'ai salué M. Ponsard comme poiîte^ et l'on voit que, loin de m'en dédire, je persiste, en citant ce que je trouve de vraiment beau, au fur et à mesure que j'entre dans son œuvre; mais je ne l'ai pas salué comme porte dramatique. Ceci est une autre affaire, et je préviens d'avance l'auteur de Lucrèce que c*est sur ce point surtout que nous aurons maille à partir.
Ulysse demande quel est ce maître, et, à la douleur d'Eumée , à cette idée qu'il ne reverra jamais Ulysse, reconnaît la fidélité du bon porcher.
Alors, il le console ou essaye de le consoler, en lui disant qu'Ulysse n'est pas mort et qu'il reverra Ulysse.
Mais Eumée secoue la tête.
— 0 malheureux hôte! dit-il, certes, tu m'as ému l'amo en me disant ces choses étranges, et combien tu as souiîert, et combien tu as erré ! Mais je ne regarde pas ton récit comme véritable, et tu ne me persuaderas pas à l'égard d'Ulysse.
Et Eumée, en vingt-six vers, donne toutes les raisons qu'il a de croire à la mort de son maître.
Là, comme toujours, l'espace manque à M. Ponsard. Les trente vers d'Homère se résument en deux vers de découragement dits par lui, en deux vers de consolation dits par les porchers.
EDMÉE
.rai vu tant d'étrangers qui nous parlaient ainsi.
LE SERVITEUR
D'autres ont pu mentir, mais non pas celui-ci.
EUMÉE
I/espoir toujours déçu renouvelle la peine.
LE CHOEUR
Pourtant l'espoir vaut mieux qu'une douleur certaine !
Pans Homère, Ulysse répond ainsi aux doutes d'Eumée ;
Alors, répondit ainsi l'ingénieux Ulysse :
— Certes, un cœur incrédule bat dans ta poitrine, puisque je ne puis, même par les serments, t'amener à croire et te persuader, Eh bien, maintenant, faisons un accord, et qu'audessus de nous soient nos témoins les dieux qui habitent l'Olympe; si ton maître revient dans cette maison, tu me donneras des vêtements et une tunique de laine et tu me conduiras à Dulichios, afin que j'aille où m'appelle le désir de mon âme; si, au contraire, ton maître ne revient pas comme je le prédis, excite contre moi tes serviteurs et fais-moi précipiter de la grande roche, afin qu'un autre mendiant prenne garde désormais de te tromper.
Mais le divin pasteur répondit :
— 0 mon hôte ! quelle bonne renommée et quelle nom vertueux laisserais-je donc parmi mes contemporains et dans l'avenir si, après t'avoir conduit dans ma maison et t'avoir donné l'hospitalité, je te tuais néanmoins et t'arrachais la vie bien-aimée? Crois-tu donc que, désormais, d'un cœur tranquille, j'oserais supplier Jupiter, flis de Saturne? Non, c'est l'heure du repas; mes compagnons vont arriver, afin que nous préparions dans la maison un copieux repa.«.
Nous le disons hardiment, et ceci est encore un des dangers de l'imitation, si faible que soit la traduction que nous venons de faire en prose, la traduction en vers de M. Ponsard sera plus faible encoie. La voici :
l'ijlyssp: dp ponsard 379
ULYSSE
Ta méfiance est grande, ami; mais, si tu veux,
Nous ferons un marché, que nous tiendrons tous deux.
Si j'ai dit vrai tantôt, et qu'Ulysse revienne,
Je veux une tunique en place de la mienne ;
J'en aurais grand besoin, car je vais presque nu :
Mais je ne la veux pas qu'il ne soit revenu ;
Que si je t'ai menti, disant qu'Ulysse est proche,
Fais-moi précipiter du sommet d'une roche,
Afin qu'à l'avenir les autres indigents
Craignent de mal parler et de tromper les gens.
EUMÉE
Je ferais là vraiment une action louable De tuer un vieillard qui s'assit à ma table.
Voyons, franchement, j'en appelle à vous-même, monsieur Ponsard, croyez-vous que ces deux vers demiironiques rendent le sentiment profond qu'Homère a enfermés dans ces quelques lignes que nous ne craignons pas de répéter :
— 0 mon hôte, quelle bonne renommée et quel nom vertueux laisserais-je donc parmi mes contemporains et dans l'avenir si, après t' avoir conduit dans ma maison et t'avoir donné l'hospitaUté, je t'arrachais la vie bien-aimée! Crois-tu donc que désormais, d'un cœur tranquille, j'oserais invoquer Jupiter, fils de Saturne !
Voyons, si vous n'inventez pas, si, vous contentant de traduire en vers, vous restez si fort au-dessous de la traduction en prose, — n'est-ce pas, vous poète, un métier de dupe que vous faites là ?
Or, si vous faites un métier de dupe, quel sera celui des spectateurs, qui payeront six francs au balcon ou même quarante sous au parterre pour aller écouter dix chants d'Homère réduits dans un prologue et trois actes,
380 SOTJVENIIÎR DRAMATIQUES
dont les vers sont inférieurs et comme pensée etcomm couleur à une traduction en prose, faite pour le besoi; dn moment, sur le coin de la table ?
Continuons.
On apporte du vin ; on fait des libations aux dieux on boit un coup en l'honneur du vieillard, lequel, n'in sistant pas davantage sur Ulysse, demande des nou velles de Laerte, de Pénélope et de Télémaque.
Laerte vit toujours ; Pénélope est restée fidèle; Télé maque grandit sous la protection de Minerve.
Puis on chante un hymne à Bacclms.
A la fm de l'hymne, Ulysse se retourne et dit, s'adres sant àEumée :
J'entends des pas, mon hôte; on approche sans doute: C'est quelqu'un des pasteurs attardés sur la route; Car les chiens n'aboient pas, mais lournent \ers le seuil
Tournent quoi ?
Kn remuant la queue et lui faisant accueil.
LES MÊMES. — TÉLftMAOUE.
LE CHOGDR.
C'est Tfilémaque I Entrez, prince, dans la chaumière,
EUMÉE, embrassant Télémaque.
Vous voilà, Télémaque! Oh ! ma douce lumière ! Ah! je n'espérais plus vous emhrasser encor Quand vous êtes allé chez le vieux roi Nestor. Entrez donc, mon cher lils, que je me rassasie Du plaisir de vous voir tout à ma fantaisie.
Voici de l'Homère maintenant :
— lùimée. <;'érrieTIIvsse. snns doute il l'arrivé à celte heure
l'ulyssk de ponsaud 381
in de tes compagnons..., ou quelque autre bien connu..., i!uisque les chiens n'aboient pas, et au contraire flattent le iiouveau venu en tournant? Et, en eiïet, j'entends le bruit l un pas.
Ce discours n'était point encore achevé quand son lils liien-aimé s'arrêta dans le vestibule. A sa vue, le porcher nondit d'étonnement et il laissa tomber de ses mains le vase uù il avait coutume de mêler le vin noir. Alors, il s'élança audevant de son jeune maître, lui baisant la lète, et, l'un après Tautre, ses deux beaux yeux, et ses deux mains. Cependant, ses larmes coulaient, comme il fût arrivé à un véritable père embrassant son enfant de retour depuis dix ans d'une terre lointaine, — enfant unique, engendré dans sa vieillesse, — et pour lequel il eût souffert beaucoup de douleurs. Et c'est ainsi que le divin Eumée embrasse et enveloppe de caresses, comme s'il venait d'échapper à la mort, Télémaque, semblable à un dieu. Puis il lui adresse ces paroles, rapides comme si elles avaient des ailes :
— Voilà Télémaque, douce lumière! Je n'espérais plus te voir après le jour où tu t'embarquas sur le vaisseau qui t'emmenait à Pylos; mais viens maintenant; entre, cher fils, alin que mon àme revive en te regardant, toi qui arrives d'ailleurs. Tu ne viens plus, comme autrefois, visiter tes champs et inspecter tes pasteurs; tu préfères demeurer à la ville, car il plaît mieux à ton cœur de ne pas perdre de vue l'odieuse troupe des prétendants !
O cher, bon, vieil et sublime Homère, iUme prend parfois des velléités de tout quitter pour te traduire, moi qui ne sais pas le grec, tant je trouve tristes et vides lès traductions que l'on fait de toi, soit en prose, soit en vers!...
Après vingt ans d'absence, Ulysse et Télémaque se retrouvent donc en face l'un de l'autre. En supposant deux ans à Télémaque lors du départ de son père, Té-
iémaque est à cette heure un beau jeune homme de vingt-deux ans.
Plus tard, nous dirons pourquoi nous constatons son âge avec tant de précision.
Ulysse, prévenu, regarde son fils avec amour; quant à Télémaque, il n'a que de la curiosité pour cet étranger assis à la table d'Eumée.
Ici, M. Ponsard reste fidèle à Homère et demeure pour ainsi dire à l'ombre du grand vieillard.
Quoique son absence ait été moins longue que celle d'Ulysse, Télémaque ignore ce qui s'est passé en son absence. Il y a dans le grec quelque chose de profondément touchant dans ce fils qui répète, sur sa mère et devant son père, les mêmes questions inquiètes que le mari vient d'adresser à Eumée sur son épouse.
M. Ponsard a craint la répétition; à notre avis, en ce cas, la répétition était une beauté; elle devait servir, s'il était possible^ à augmenter encore la tendresse d'Ulysse pour son fils.
Alors, le prudent Télémaque répcfndit :
— Il en sera ainsi, mon père, et véritablement tu es la cause de ma venue ici* Je voulais te voir de mes yeux et apprendre de ta bouche si ma mère habite encore nos foyers, ou si quelqu'un de ces hommes l'a déjà emmenée ailleurs ; mais, hélas I le lit d'Ulysse gît, sans couverturesj abandonné aux impures araignées;
Mais le porcher, le meilleur deâ hommes, répondit :
-^ Nouj elle continue, avec un ctcur patient, de demeurer danà le palais, et éqs nuits continuent d'être des nuits dé dGuil; et ses jours des jours de larmes;
Donc, ayant parlé ainsi, il prend des mains du jeune homme la lance d'airain, etc.
l' ULYSSE DE PONSAUD S83
M. Ponsard remplace cette demande et cette réponse par ces deux vers :
ECMÉE.
Quoi ! mon lils, sous mon toit ne dormirez-vous pas?
TÉLÉMAQUE
Non : je veux voir ma mère, et j'y vais de ce pas.
On voit que la comparaison continue à ne pas être a l'avantage du poëte moderne.
Mais, comme il faut laisser seuls Ulysse et Télémaque, afin que le père puisse se faire reconnaître au lils, Eumée dit :
Au moins attendez-nous, mon fils ; la nuit est sombre. Quelqu'un des prétendants peut s'embusquer dans l'om- Nous allons visiter le bétail dans Venclos, |bre;
Et puis nous vous suivrons armés de javelots.
Dans Homère, c'est Télémaqne qui éloigne Eumée en l'envoyant auprès de la prudente Pénélope.
— Père^ dit-il, va au plus vite, dis à la prudente Pénélope que je suis sain et sauf^ et arrivé de Pylos. Moi, je resterai ici; toi, tu y reviendras* Soyez seuls quand tu annonceras cette nouvelle, et qu'aucun autre des Achéens ne vous entende, car beaucoup de malheurs me sont promis par eux.
Et Eumée saisit les sandales, les attache à ses pieds et part pour la ville.
Ici, M. Ponsard s'écarte d'Homère.
Voici ce qui se passe dans Homère.
Cependant, Minerve était cachée : elle voit sortir le porcher Eumée de l'étable, et alors elle y vient elle-même; par l'apparence, elle est semblable à une grande et belle femme, savante aux ouvrages splendides. Elle s'arrête cependant sur le seuil de la maison, visible à Ulysse ; mais Télémaqne ne
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kl voit, iiiinème ne la soupçonne présente, car ieb dieux ne se manifestent point à tous. Mais U'ysse la vit, mais les chiens la virent, et, sans aboyer, tout frissonnants, ils se retirèrent en gémisssant dans l'étable. Elle, cependant, lit signe du sourcil, et, par ce signe, avertit le divin Ulysse. Il sortit donc de la maison, et, arrivé près du grand mur de la cour, s'arrêta devant la déesse ; là, Minerve lui parla ainsi :
— Fils de Laerte, race de Jupiter, adroit Ulysse, il est temps de parler à ton fils. Ne te cache donc pas plus longtemps, atin que vous alliez vers la ville illustre, oti vous arrêterez le destin et la mort des prétendants; et moi-même, je ne demeurerai jamais loin de vous, toujours prête à combattre.
Minerve dit, et le toucha de sa verge d'or; elle drapa autour de sa poitrine un ample manteau et une tunique, et accrut son corps et sa vigueur. Son teint reprit la brune couleur de la jeunesse; les rides disparurent de ses joues, et sa barbe bleuit autour de son menton ; et elle, ayant fait tout cela, se retira.
Alors, Ulysse alla dans la maison, et son fils bien-aimé demeura à son aspect dans un respectueux étonnement, et, plein de crainte, jeta les yeux d'un autre côté, craignant que ce ne fût un dieu, et, l'interpellant avec des paroles ailées, il lui parla ainsi :
— Tu viens de m'apparaître, tout diilérent de ce que tu étais tout à l'heure; tu portes d'autres vêtements, et ton corps n'est plus le même. Certes, tu es vraiment quelqu'un des dieu.\ (jui régnent dans rimmcnsité du ciel ; sois-moi propice, aiin •[ue tu aies pour agréables les dons sacrés et riches et artistement travaillés que nous t'olVrirons ; mais épargne-nou?.
Alors, l'audacieux et divin Ulysse répondit :
— Non, je ne suis pas un dieu ; pourquoi m'assimiles-tu aux immortels? mais je suis ton père, pour l'amour de qui tu supportes en soupirant nombre de douleurs, en proie aux injustices des hommes.
Ayant ainsi parlé, il baisa son his, et laissa de ses joues tomber des larmes jusqu'à terre; mais, auparavant, il s'était contenu jusque-là; mais Télémaquc, car il ne pouvait croire
LULYbSK DE T 0 N S A 11 D 385
encore que ce tùt son père, de nouveau lui lépondaut, lui paria en ces termes :
— Non, tu n'es pas Ulysse, mon père; mais un dieu me trompe, pour redoubler mes larmes et mes soupirs, car jamais aucun homme mortel, réduit aux seules ressources de son esprit, n a pu accomplir un tel prodige, si ce n'est quand un dieu, venant lui-même à son aide, en fait à sa volonté, tantôt un jeune homme, tantôt un vieillard ; tout à l'heure tu étais un vieillard sordidement vêtu, et voilà que tu ressembles aux dieux qui habitent le large ciel.
Mais l'ingénieux Ulysse lui répondant :
— Télémaque, dit-il, il ne te convient pas de regarder ainsi ton père bien-aimé, et de t'étonner outre mesure, lorsqu'il est devant toi. Jamais, en effet, un autre Ulysse ne viendra ici. Je suis cet Ulysse qui a tant souffert, qui a tant supporté de malheurs et qui a tant erré. La vingtième année, j'arrive sur la terre paternelle, et ce qui vient de se passer est vraiment l'ouvrage de Minerve, qui m'a fait à sa volonté, car elle en a le pouvoir, tantôt semblable à un mendiant, et tantôt à un homme jeune, ayant autour de lui de beaux vètemens ; il est facile aux dieux qui occupent le vaste ciel d'élever l'homme mortel ou de l'abaisser.
Ayant ainsi parlé, il s'assit.
Et Télémaque, jetant ses bras autour de son bon père, pleurait, laissant tomber ses larmes, et dans leurs deux cœurs s'éleva le désir de pleurer, et ils gémissaient avec des cris plus plaintifs et plus redoublés que les oiseaux, les aigles et les vautours aux ongles recourbés, à qui les campagnards ont enlevé leurs petits, avant qu'ils puissent voler.
Ainsi se répandaient les larmes entre leurs paupières, et le soleil se fût couché avant la lin de leurs gémissements, si Télémaque n'eût ainsi tout à coup parlé à son père.
M. Ponsai'd n'a point procédé ainsi, il profite du déguisement d'Ulysse pour filer une scène. Vous allez voir ce qu'il y gagne. Je vous ferai voir après ce qu'il y perd.
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