ANTINOUS
Pénélope, c'est bien. Nous enverrons chez vous
Toute sorte d'habits, d'urnes et de bijoux ;
Et vous verrez alors, sage lille d'Icare,
Qui de nous vous fera le cadeau le plus rare.
Mais je le dis encore, — c'est un point résolu! —
Il faudra que demain cet hymen soit conclu.
(Les prétendants sortent apn\s avoir salué Pénélope.)
Ulysse a entendu tout cela : la position, on en conviendra, est assez difficile pour un mari; aussi Homère la lui a-t-il épargnée.
Au commencement de la scène, il s'est contenté de dire :
Oh! tais-toi, cœur grondant.
Ne rugis pas, tais-toi, comme chez le Gyclope.
(Et il se relire dans un coin oîi il reste inaperçu.)
Pendant tout le reste de la scène, il ne dit pas un mot ; seulement, comme nous le verrons tout à l'heure, en entendant Pénélope dire aux prétendants de lui envoyer leurs cadeaux de noces, le doute lui revient.
Les prétendants partis, Pénélope s'adresse au chœur.
PÉNÉLOPE, au chœur.
Gémissez avec moi, pleurez sur ma détresse.
LE CHOEUR
Je gémis avec vous, ô ma chère maîtresse ! •
PÉNÉLOPE
Si je tarde, bientôt mon fils n'aura plus rien.
LE CHOEUR
Us ont déjà mangé la moitié de son bien.
PÉNÉLOPE
Ils le tueront, peut-être.
LE CHOEUR
Oui, c'est ce dont j'ai crainte.
PÉNÉLOPE
Que dois-je faire?
LE CHŒUR
Il faut céder à la contrainte.
Vous sauverez les jours de votre fils chéri.
PÉNÉLOPE
Jo ne puis me résoudre à trahir mon mari.
LE CHOEUR
Il n'est plus! Yous pouvez, sans encourir de blilme, Vous soumettre au destin, plus puissant qu'une femme.
MÉLANTHO, dans les groupes dos femmes infidèles. Pénélope, pourquoi pleurez-vous sans raison? Votre époux sera jeune et de bonne maison ; Et vous, vous n'aurez pas été la seule veuve Qui de l'hymen ait fait une seconde épreuve. On parle, en soupirant, de son deuil immortel; On se laisse traîner en victime à Tautel; Puis le deuil s'adoucit ; l'époux, moins haïssaJ)le} Finit par consoler la veuve inconsolable.
(Rires parmi les femmes infidèles.)
PÉNÉLOPE
Méchante!... ^
Méchante est bien faible; c'est drôlesse qu'il faudrait. Remarquez qu'Ulysse écoute tout cela en silence, et en attendant que sa nourrice, qui fait chauffer de
L ULYSSE DE PONBARD /jO)
l'eau, lui lave les pieds; UlysBé, qui dans Homère n*a rien vu et rien entendu de tout cela, et, qui cependant, vous allez le voir, est tout près d'éclater.
Cependant, le divin Ulysse se couchait dans lé vestibule, étendant sur lui la peau non assouplie d'une génisse, et par-^dessus cette peau les toisone deg nombreuses brebis que les Achéens ont sacrifiées. Lorsqu'il s'est apprêté pour le sommeil, Eurinome jette sur lui la laine. Alors, veillant au lieu de dormir, le héros méditait dans son âme toufe les maux qu'il voulait faire subir aux prétendants • mais il vit passer, allant hors de la maison, riantes et joyeuses, des femmes qui allaient retrouver les prétendants; et alors; son cœur était violemment agité dans sa poitrine, et il délibérait dans son esprit et dans son cœur lequel valait mieux de donner à l'instant même la mort à chacune d'elles, ou bien de permettre que, dans un dernier et suprême embrassement, elles se mê^ lassent aux prétendants superbes; car son cœur hurlait (viaxT5(), au fond de sa poitrine^ de même qu'une chienne, tournant autour de ses petits, aboie contre un homme inconnu et désire le combattre. Ainâi grondait le cœur du héros, supportant difficilement tous les outrages; et, frappant sa poitrine, il gourmanda son cœur par ces paroles ;
—Aie patience, mon cœur, car tu as souffert plus que cela, quand, invaincu jusqu'alors à cause de sa force^ le Cyclope dévorait mes vaillants compagnons;
Vous le voyez , je cherche de bonne foi, gt avec l'ardent désir de le trouver, un endroit où le copiste soit, non pas supérieur au maître , soit 3 non pas son égal , mais au moins paraisse s'en rapprocher.
Ce n'est point ma faute si je ne le trouve pas, et je doute que beaucoup de princes de la critique, comme on appelle MM. les hebdomadaires, se soient jamais livrés à un travail aussi consciencieux que celui que j'accomplis en ce moment.
408 SOUVENIRS DPv. A M ATI QUE s
Arrivons à la scène entre Ulysse et Euryclée. Après que Pénélope a appelé Mélantlio méchante^ elle se tourne vers Euryclée :
Il ne faut pas que nos propres soucis Nous fassent oublier l'hôte au foyer assis. Va lui laver les pieds, nourrice.
EURYCLÉE, à Ulysse.
C'est la reine Qui l'ordonne, vieillard, et j'obéis sans peine; .Te me rappelle Ulysse, en vous considérant.
ULYSSE
Oui, je lui ressemblais; mais il était plus grand
(Euryclée lave les pieds rt'Ulyssp. )
Pendant ce temps , Pénélope s'entretient avec le chœur.
PÉNÉLOPE
Malheur à moi !
LE CHOEUR
Malheur! malheur î
PÉNÉLOPE
Pleurez sans cesse î Pleurez et géniissez.
LE CHOEUR, sensible au reproche.
Nous gémissons, princesse.
Et, comme Pénélope trouve que le chœur ne gémit point suffisamment :
Lamentez-vous !
dit-elle. Et le chœur se lamente.
LE CHOEUR
() destin rigoureux '
l't'lysse de roNSAun 40.9
PÉNÉLOPE
Redoublez vos sanglots et vos cris douloureux.
Alors, le chœur chante, et la poésia s'élève comme il arrive chaque fois que M. Ponsard substitue la strophe au dialogue.
LE CHOEDR.
Je vous plains ! je vous plains ! 0 veuve désolée ! Vous aviez un mari vaillant dans la mêlée,
Sage dans le conseil.
Celui qui doit entrer dans la couche déserte Ne t'égalera pas, noble fils de Laerte,
Ulysse, aux dieux pareil !
PÉNÉLOPE
0 songe évanoui! lamentable réveil.
Euryclée, qui lavait les pieds d'Ulysse, laisse aller la jambe qu'elle tenait, et le pied d'Ulysse retombe dans le bassin, qui est renversé.
EURYCLÉi:.
Ah! je vous reconnais à cette cicatrice.
Oh! ciel!... ah! mon cher fils! ah! vous êtes Ulysse !..,
Ulysse, lui fermant la bouche de la main droite, et de la main gauche l'attirant à lui :
Chut! ne me perds pas, toi qui m'as donné toisait! Ne dis rien, laisse agir les dieux comme il leur plaît.
Euryclée lui baise les mains sans rien dire , lui essuie les pieds et les parfume avec des essences.
LE CHOEUR, à Pénélope.
Vous quitterez Ithaque et ses fertiles plaines, Et cette chambre antique où vous filez vos laines Pour un fover lointain.
Votre nouvel époux sera méchanty peut-être ; Tl va vous maltraiter et vous traiter en maître D'un ton dur et hautain.
PÉNÉLOPE
Plutôt, plutôt la mort que cet affreux destin!
La seconde strophe ne vaut pas la première; mais, dans l'une comme dans l'autre, le dernier vers de douze pieds, rimant avec celui de six, est admirable de tristesse, de lamentation, de désespoir.
Le défaut de cette scène , c'est que l'épisode de la nourrice m'y paraît étranglé.
Le voici tel qu'il est dans Homère :
Alors, la prudente Pénélope répondit :
— Cher hôte^ jamais homme aussi sage que toi n'est venu dans cette maison, qui a reçu tant d'hôtes lointains et bienaimés. Aujourd'hui, tous les discours que j'ai entendu sortir de ta bouche sont remplis de prudence. J'ai près de moi une vieille femme dont l'esprit est plein de bons conseils, qui a bien nourri, bien élevé le malheureux Ulysse; c'est elle qui le reçut entre ses bras quand sa mère le mit au jour. Si faible qu'elle soit, c'est elle qui te lavera les pieds. — Et maintenant, dit-elle, lève-toi, prudente Euryclée, lave l'égal de ton maître; car peut-être qu'à cette heure, Ulysse a de tels pieds et de telles mains..., car les hommes viciUissent vite dans lu malheur.
Pénélope parla ainsi, et la vieille couvrit son visage de ses deux mains; et, laissant couler de chaudes larmes, elle prononça ces paroles de deuil ;
— 0 mon fils! je ne puis plus rien pour te servir. Cert(\<, il faut que Jupiter, malgré ton cœur pieux, t'ait pris en haine parmi les hommes; et cependant, quel mortel plus que toi a brûlé de grasses génisses et sacrilié de somptueuses hécatombes à Jupiter, qui se plaît au bruit de la foudre, le suppliant de te laisser parvenir à une tranquille vieillesse, et de te
l'ulysse de ponsard 411
donner le temps d'élever ton splendide enfant... Et maintenant, à toi seul, Jupiter refuse le moment du retour. Peutêtre aussi des femmes, sous les palais où pénètrent les hôtes lointains, te maudissent-elles, ô mon Ulysse ! comme te maudissent ces chiennes..., toi, vieillard; et, pour éviter leurs injures et leurs affronts, tu ne permets pas qu'elles te lavent. Mais la prudente Pénélope, ûlle d'Icare, m'ordonne, à moi..., de te laver les pieds !... Je les laverai donc, et ceux de Pénélope elle-même, et cela pour l'amour de toi ; car mon ame est émue jusqu'au fond de tes douleurs. Écoute donc cette parole que je vais dire : Beaucoup d'hôtes sont venus de loin, sont entrés dans ce palais; mais je déclare que je n'en ai vu aucun aussi semblable à Ulysse que tu l'es toi-même par la voix, par le corps et par les pieds.
Vous le voyez , j'avais bien raison de dire que cette scène était le pendant de celle d'Argos. Que manquet-il à la nourrice pour qu'elle reconnaisse Ulysse tout à fait?
L'instinct du chien.
Mais elle a le souvenir, et, à défaut de l'instinct, le souvenir va s'éveiller en elle.
Elle prend un bassin; elle y mêle l'eau froide et l'eau chaude, et, tandis qu'elle accomplit ce soin, le poëte , avec son langage coloré , raconte une chasse chez Antolycos , qui a vu naître Ulysse et qui lui a donné ce nom qui veut dire « en colère » i, en invitant l'enfant à venir voir son aïeul quand il sera jeune homme.
A cette chasse, Ulysse a été blessé au genou par la blanche défense d'un sanglier, et la cicatrice delà blessure est toujours restée visible.
* Ulysse, en grec o'ou^saùi, du verbe oVuîffw, se fâcher, se mettre en colère.
412 SOT'VENIRS DRAMATIQUES
Or, en changeant d'aspect le corps d'Ulysse, soit par oubli, soit à dessein, Minerve n'a point elYacé la trace de cette blessure.
Or,
La vieille nourrice, les mains penchées, reconnut celte cicatrice en la touchant, et elle lâcha le pied, et la jambe retomba dans le bassin qui fut renversé avec un bruit sonore, de sorte que l'eau se répandit sur la terre, et. en même temps, sou esprit fut envahi par la joie et la douleur, ses yeux: se remplirent de larmes, sa voix s'arrêta dans sa gorge, et, lui prenant le menton, elle balbutia ces paroles :
— Tu es Ulysse, cher lils. Oh ! je ne t'ai pas reconnu avant que mes mains le touchent tout entier!
Elle dit et regarda Pénélope d'un œil qui annonçait que son époux bien-aimé était de retour dans le palais; mais d'où elle était, la reine ne put la voir ni la comprendre. D'ailleurs, Minerve elle-même éloignait son esprit de ce qui se passait ; mais Ulysse, serrant la gorge de sa nourrice d'une main, ei de l'autre l'attirant vers lui :
— Nourrice, lui dit-il, pourquoi donc me veux-tu perdre, toi qui m'as nourri de ta propre mamelle, maintenant que, frappé de maux de toute sorte, je retrouve après vingt ans la terre de la patrie? Mais, puisque tu m'as reconnu et qu'un dieu a éidairé ton âme, tais- toi, afin que personne autre dans lu maison ne sache ce que tu sais; car je te prédis, et la prédiction est vraie, et elle s'accomplira, si un dieu permet que je dompte ces illustres prétendants, je n'épargnerais pas même la nourrice qui m'aurait trnlii lorsque je tuerai les autres femmes dans mon palais.
Et alors, la prudente Euryclée répondit : — Quelle parole vient donc de se glisser entre la haie de tes dents? N'as-fu pas éprouvé combien mon âme est ferme et inébranlable? .If tiendrai ton secret comme si je fusse de granit ou de fer, et ù mon tour je te dirai, et enferme mes paroles dans ton es})ril. .-i par tes mnins nu flieu doniijtc los ilhisfrps prétendant
l'ïly^se de PONSARI) U3
je te ferai connaître quelles sont, dans ta maison, les femmes (jui sont restées pures et celles qui sont criminelles.
Mais l'ingénieux Ulysse répondit :
— Pourquoi me les indiquerais-tu, nourrice? Gela ne te regarde aucunement. J'observerai, et je reconnaîtrai bien chacune; mais retiens les paroles et confie la chose aux dieux.
Et la nourrice se tait, achève de baigner les pieds de son maître, les parfume, rapproche le siège d'Ulysse du feu, comme elle faisait quand il était enfant, pour qu'il se réchauffe, et cache la cicatrice avec les haillons qui le couvrent.
Alors, dans Homère, entre Pénélope, restée seule, et Ulysse assis devant lo feu, s'établit le dialogue suivant :
rKNÉLOPE.
0 mon hôte! je continuerai de t'intcrroger encore un peu; car bientôt viendra l'heure du coucher, l'heure où commence, même pour les soutïrants, le doux sommeil. Quant à moi, nn dieu m'a fait une immense affliction ; pendant tout le jour, au moins, je m'occupe, pleurant et gémissant, à inspecter les travaux de la maison et à donner des ordres aux serviteurs; mais, quand la nuit arrive et que le repos descend pour tout lo monde, je m'étends sur mon lit, et alors, tout autour de mon coeur endolori , passe le cortège des sombres douleurs et des soins amers, de même que Philomèle au plumage verdùlro, quand elle chante si harmonieusement le nouveau retour du printemps, cachée au milieu des feuilles épaisses, jetant l'abondance de sa voix aux milles notes, pleure son cher Hulos, lils du roi Zethos, qu'autrefois elle tua par inadvertance, de même s'agite dans mon âme ce double dessein de savoir si je resterai près de mon fils, et si je conserverai toutes choses intactes, et mes biens, et mes serviteurs, et la grande maison, et le respect de la couche nuptiale, et la vénération de mon peuple, ou si je suivrai le moins mauvais de ces Achéens, celui qui m'offrira les plus beaux présents
fie noces. Tant que mon fils fut un enfant faible de corps et impuissant d'esprit, il ne m'était point permis de me donner à un mari, en abandonnant la maison ; mais, à cette heure, il est grand, il est parvenu à l'âge de la puberté, et il me conseille de quitter la maison, s'indignant de ce que les Achéens dévorent les richesses. Maintenant, écoute ce songe et explique-le-moi ;
» Des oies, au nombre de vingt, sortent de l'eau pour manger le grain dans ma cour, et je m'amuse à les regarder. Mais voilà que, dans mon rêve, un grand aigle, au bec recourbé, s'élance de la cime de la montagne, leur brise le crâne et les tue. Eux, cependant, gisaient amoncelés, et l'aigle reprit son vol dans le divin éther, et, moi, je pleurais et criais tout endormie. Alors, les Achéennes aux beaux cheveux se pressent autour de moi, pleurant amèrement mes pauvres oies tuées par l'aigle, quand tout à coup l'aigle revenant se percher sur le toit élevé prit une voix d'homme et me dit :
» -^ Aie conliance^ fille d'Icare au loin et largement illustre, ceci n'est pas un songe, mais une image de la vérité qui est .«ur le point de s'accomplir. Les oies, ce sont les prétendants, et moi qui ai pris la forme de l'oiseau aigle, je suis ton époux, qui arrive, et qui vais frapper tous les prétendants d'une mort cruelle,
» Il dit, et le doux sommeil s'éloigne, et, jetant mes regards dans la cour, j'y retrouve mes oies mangeant le froment près du bassin. »
— 0 femme! répondit le prudent Ulysse, quelle autre interprétation voudrais-tu donner àcG songe que celle qu'Ulys.«i' lui-même lui a sagement donnée? La perte des prétendani apparaît imminente à toun, et pas un seul n'échappera à la
Cfi]
mon bute! rei)rend la prudente Pénélope, les song^ sont parfois inexplicables ou parlent obscurément, et tous ii s'accomplissent pas avec certitude. En offet, deux portes sont ouvertes aux songes légers, l'une est faite de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui viennent par la porte d'ivoire trompent et ne portent (|uo dos paroles vaines; ceux, au contraire, qui
i/t:lysse de i»ONSÀitD 415
s'échappent par la corne polie, ceux-là sont accomplis. Je n'ose croira que mon songe soit un songe sérieux; et, dans ce cas, il serait bien heureux pour moi et pour mon fils. Au reste, je te dirai, — et enferme dans ton esprit ce que je vais te dire, -^ déjà s'approche l'aurore néfaste qui doit m'éloigner de la maison d'Ulysse. — Eh bien je vais proposer un combat ; Ulysse avait Vhahitude de ranger dans la cowr, sur une seule lignct comme des mâts de navires, douze haches, et, h une grande distance, il les traversait toutes d'une flèche. Je proposerai la même épreuve aux prétendants, et celui qui de ses mains aura tendu facilement son arc, celui qui aura fait passer les douze flèches dans les douze haches, celui-là, je le suivrai, quittant cette maison de ma jeunesse, — • maison splendide et pleine d'abondance, et dont je jure de lîin souvenir toujours, même dans mes songes.
— Oh! vénérable époiise d'Ulysse, fils de Laerte, répondit le héros, ne tarde pas à offrir lô combat dans ta maison, et l'ingénieux Ulysse sera ici avant que les prétendants aient fait plier l'arc poli, aient tendu la corde et aient fait passer la flèche à travers le fer.
Voyons comment Mi Ponsard a traduit cette scène, et s'il Ta sentie comme délicatesse et comprise comme sens :
ULYSSE
Noble femme, vraiment j'aime à vous regarder! C'est beau de vous voir, faible, à vous-même rq^luite, De cent chefs réunis éludant la poursuite, Apaisant leur colère, amusant leur ardeur, Victo'rieuse enfin par la seule pudeur !
PÉNÉLOPE
Hélas! je suis au bout de tous mes stratagèmes.
ULYSSE
J'en trouve un que les dieux me suggèrent eux-mêmes. Ulysse, ce propos me revient aujourd'hui, M'a parlé d'un grand arc qu'il a laissé chez lui,
410 SOUVENIRS DRAMATIQTITIS
Lequel était si roide et difficile à tendre, Que nul autre que lui ne pouvait y prétendre.
PK^ÉLOPE.
Je sais.
ULYSSE
11 alignait souvent sur le terrain Douze anneaux suspendus à des piliers d'airain, Puis sa flèche lancée, adresse peu commune, Passait dans chaque bague et n'en touchait aucune.
PÉNÉLOPE
C'est vrai.
ULYSSE
Présentez-vous aux prétendants demain, Grande reine, tenant l'arc d'Ulysse à la main, Et dites : « Prétendants, je vous ouvre la lice; Disputez-moi ; celui qui tendra l'arc d'Ulysse Et qui fera passer un trait bien décoché A travers douze anneaux sans qu aucun soit touché^ Celui-là deviendra mon mari ; pour le suivre, Je quitterai ce toit où j'aurais voulu vivre. Mais je ne puis sans honte, après Ulysse mort. Choisir un autre époux moins adroit et moins fort, i
PÉNÉLOPE
YX si l'un des rivaux sort vainqueur de l'épreuve?
ULYSSE
Ulysse, auparavant, reviendrait vers sa veuve. l*ersonne, m*a-t-il dit, ne peut faire plier La corne de son arc, à lui seul famili(M',
PÉNÉLOPE
Merci ; la ru?e est bonne et vient d'un esprit sage.
ULYSSE
Surtout ne manquez pas, demain, d'ow faire usaîje.
PÉNÉLOPK.
Je n'y manquerai pas, mon cher hôte.
ULYSSE
C'est bien.
Dormez en paix.
L ' U L Y s s E D L P O N S A RU UT
8ur quoi, les deux époux se séparent.
Pardonnez-moi, monsieur Ponsard, de revenir toujours sur un même point. Voilà trois fois que vous vous écartez d'Homère, et, chaque fois, le sentiment est faussé, la pensée du cœur est incomprise.
Lecteur, reportez les yeux sur notre traduction d^Houière, et vous y trouverez une chose ravissante de tendresse conjugale. Dans le poëte grec, c'est Pénélope qui se souvient de cette force d'Ulysse qui tendait l'arc de corne, de cette adresse de son époux qui traversait douze /taches de fer alignées comme des mâts de vaisseau; elle se rappelle l'avoir vu robuste comme Hercule, roidissant ses muscles et forçant l'arc à se courber. Elle se rappelle l'avoir vu beau et lier comme Apollon, rejetant, divin archer, la tête en arrière, et traversant de sa flèche les douze haches de fer. C'est parce qu'elle l'a vu ainsi, plus beau qu'un mortel, égal à un dieu, nonseulement dans ses souvenirs, mais peut-être même dans la chasteté conjugale de ses songes amoureux, qu'elle se dit à elle-même : « Oui, je puis proposer cette épreuve à ces jeunes efféminés, car aucun n'est fort et beau comme mon amant, comme mon époux, comme mon Ulysse, et aucun ne fera, en employantiout.es ses forces, ce que faisait en se jouant le bien-aimé de mon cœur, l'époux de mon amour. »
Eh bien, monsieur Ponsard, tout cela disparait quand c'est Ulysse qui le propose. Cet orgueil sublime de la femme devient, dans la bouche du mari, une vanterie vulgaire, et, d'un trait de sentiment presque divin, vous faites une gasconnade digne de la Calprenède et de C'yrano de Bergerac.
Vous n'avez donc pas compris le sentiriient de cette scène? Eh bien, je vais vous prouver que vous n'en avez pas mieux compris le seps matériel.
Homère dit :
II alignait douze haches comme des mâts de navire, et a une grande distance il les traversait avec une flèche.
Oh ! il y a bien hache i^ le grec dit ^tsXsxsov.
Vous l'ayez bien lu ainsi; maig vous vous êtes demandé :
— Comment peut-on traverser douze haches avec une flèche ? Il faut qu'il y ait altération dans le texte, erreur dans la traduction.
Vous vous êtes lassé de chercher, et vous avez mis douze bagues suspendues à des 2nliers d'airain à la place de douze haches.
Il fallait faire comme moi, monsieur Ponsard, il fallait chercher plus longtemps, et vous eussiez comme moi trouvé le secret de cette énigme, dont, au reste, aucun traducteur, à ma connaissance, ne donne le mot.
Les haches grecques étaient des armes de trois pieds et demi de longueur à peu près, terminées d'un hput par une pointe et un tranchant ; de l'autre par un anneau de fer qui servait à les suspendre, non-seulement à la muraille pendant la paix, mais à un crochet de fer adhérant au char pendant le combat. Eh bien , Ulysse plantait ces haches en terre par Ja pointe, les alignait comme des mâts de vaissau, — voyez comme Homère est toujours juste dans ses images, — et faisait passer sa flèche par les douze anneaux de fer (Jui terminaient le manbhe.
t. i: L Y s s E DE PONS A R l) 'i I *•
Kll grec, tteXsxeov ouoxatosxa Tzavrov, Comprenez-vous maintenant ?