‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 7 sur 44 · CITATION DE VOLTAIUE. TEXTE GREC · texte numérisé non relu

CITATION DE VOLTAIUE. TEXTE GREC

— Votre ville est comme un — Situ dois continuer à vaisseau battu par la tempête ; gouverner le pays, tu ne peux elle est près d'être abîmée et vouloir un royaume dépeuplé n'a pas la force de surmonter de citoyens ; car qu'est-ce les flots qui fondent sur elle; qu'une forteresse sans soldats? qu'est-ce qu'un navire sans matelots?

Voltaire a bien raison de dire, n'est-ce pas, qu*il a besoin des lumières de ceux qui connaissent mieux que lui les anciens, •

c( Tout cela, continue Voltaire , n'est guère une preuve de cette perfection où l'on prétendait, il y à quelques années, que Sophocle avait poussé la tragédie; et il ne paraît pas qu^on ait grand tort dans ce siècle de refuser son admiration à un poète qui n'emploie d'autre artifice pour faire connaître ses personnages que de faire iire à l'un : Je m\ippeUe OEdipe^ si vanté par tout le monde ^ et à l'autre : Je suis le grand prêtre de Jupiter.

-iC» s 0 r Y i: x i ii s u i; a m a r i <] i i: s

n Celte grossièreté n'est plus regardée aujourd'hui comme mie noble simplicité. »

Et comment appelle-t-on Tacle de l'homme qui, empruntant son sujet à un autre homme, vainqueur d'Eschyle, et couronné vingt fois, traite cet homme ô! idiot et de grossier /

Nous en avons assez vu sur la bonne foi de M. de Voltaire, pour ne point poursuivre notre examen de ce cùté-là. Suivons-le donc sur un autre terrain, et laissons-le parler :

« La description de la peste est interrompue par l'arrivée de Créon, frère de Jocaste, que le roi avait envoyé consulter l'oracle, et qui commence par dire à UEdipe :

» Seigneur, nous avons eu autrefois un roi qui s'appelait Laïus.

'» okdii'l;. — Je le sais, quoique je ne l'aie jamais vu.

>' cuÉON. — lia été assassiné, et Apollon veut que nous |»unissions ses meurtriers.

» oi:r)n>i:. — Est-ce dans sa maison on à la campagne (pie Laïus fut tué?

» 11 est déjà contre la vraisemblance qu'OEdipe, qui règne depuis si longtemps, ignore comment son prédécesseur est mort: mais qu'il ne sache pas même si c'est aux champs ou à la ville que ce meurtre a été commis;, et qu'il ne donne pas la moindre raison ni la moindre excuse de son ignorance, j'avoue que je ne connais pas de terme pour exprimer une pareille absurdité. »

Ce n'était point assez pour le pauvre Sophocle d'élre idioty le voilà absurde après avoir été révoltant.

M. de Voltaire continue :

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tt C'est une faute du sujet, dit-on, et non de l'auteur; comme si ce n'était pas à l'auleur à corriger son sujet lorsqu'il est défectueux. »

Bon! M. de Voltaire, prenant le même sujet défectueux que Sophocle, va donc corriger le sujet défectueux contre lequel a échoué son prédécesseur?

Soit, il sera beau de voir ce jeune génie en remontrer au vieux maître. — Apprenez-nous, monsieur de Voltaire, comment on corrige un sujet défectueux.

Voyons comment vous vous y prenez ; c'est une leçon que les dramaturges vos successeurs recevront de vous avec reconnaissance.

a Je sais qu'on peut me reprocher à peu près la même faute ; mais aussi je ne me ferai pas plus de grâce qu'à Sophocle, et j'espère que la sincérité avec laquelle j'avouerai mes défauts justifiera la hardiesse que je prends de relever ceux d'un ancien. »

Ah ! il ne s'agit pas, monsieur de Voltaire, d'avouer que vous avez fait la même faute que Sophocle, il s'agit de la corriger ; ou, ma foi, prenez garde, tombant après deux mille deux cents ans dans la même absurdité que lui, vous risquez d'être tenu vous-même pour absurde.

a Ce qui suit me paraît également éloigi^ du sens commun. OEdipe demande s'il ne revint personne de la suite de Laïus à qui on puisse en demander des nouvelles ; on lui répond qu'un de ceux qui accompagnaient ce malheureux roi, s'étant sauvé, vint dire dans Thèbes que Laïus avait été assassiné par des voleurs, qui n'étaient pas en petit, mais en grand nombre.

» Comment se peut-il faire qu'un témoin de la mort de Laïus dise que son maître a été accablé sou^ le

nombre, lorsqu'il est pourtant vrai que c'est un homme seul qui a tué Laïus et toute sa suite ? »

Ah ! cependant, ceci nous paraît on ne peut plus clair, à nous, et nous sommes fâché de ne pas avoir vécu du temps de Voltaire pour lui donner cette explication.

Cinq hommes accompagnaient Laïus : OEdipe^ à lui seul, tue Laïus, quatre de ses hommes, et blesse le cinquième, qui reste pour mort sur le champ de bataille.

Cet homme se relève et revient.

Il est évident qu'il ne va pas dire : a Un seul homme a tué le roi et mes quatre compagnons, et m'a laissé, moi, pour mort, » car on lui demandera naturellement : « Quel homme était-ce ? » ou : « Quels lâches étiezvous? »

Non, il invente une histoire de brigands, et, pour qu'on ne l'accuse pas de pusillanimité, il affirme que ces bandits étaient nombreux.

La chose est si simple, que le vieux Sophocle n'a pas cru qu'il était besoin de l'expliquer.

Continuons; nous ne sommes pas au bout, allez!

Remarquez que nous suivons M. de Voltaire ligne par ligne.

te Pour comble de contradiction, Œdipe dit, au second acte, qu'il a ouï dire que Laïus avait été tué par des voyageurs.^

Pardon, vous vous trompez, monsieur de Voltaire, voici ce qui se passe entre Œdipe et le chœur :

Œdipe ne s'en rapporte pas à l'homme échappé au massacre; il pense que celui-ci peut avoir des raisons

de cacher la vérité ; il se connaît en mensonges, lui qui en fait à chaque instant de si gros.

Il va consulter un devin avant de consulter le messager, de sorte que, demandant à Apollon lui-même la source delà vérité, il sera fort contre le mensonge.

Voulez-vous le mot à mot grec ? Je vais vous le donner :

LE CHCEUR. — Je sais, le prince Tirésias voyant précisément les mêmes choses que le prince Phœbus, par le moyen duquel quelqu'un, examinant ces choses, les verrait très-clairement, ô prince !

oEDiPE. — Mais je n'ai point rangé cela dans les choses oisives ; car, Gréon l'ayant dit, j'ai envoyé des messagers doubles, et avec surprise je vois qu'ils ne sont point présents depuis longtemps.

C'est-à-dire qu'ils tardent à revenir.

LE CHOEUR. — Et, à la vérité, les autres paroles au moins sont frivoles et vieilles.

OEDIPE. — Lesquelles sont-elles? car j'examine toutes paroles.

LE cnœuR. — Il fut dit que Laïus était mort par le fait de quelques voyageurs.

OEDIPE. — Aussi, moi, je l'ai appris ainsi ; mais personne ne voit celui qui a vu. •

Pourquoi personne ne voit-il celui qui a vu ? C'est bien simple, et Jocaste nous l'explique ellemême.

JOGASTE. — Lorsqu'à son retour à Thèbcs, il te vit sur le trône et Laïus au tombeau, il me supplia, en me prenant la main, de l'envoyer à la campagne pour y garder les troupeaux, voulant être à jamais éloigné de cette ville. J'y consen-

tis; ce fidèle serviteur aurait mérité une plus grande récompense.

Maintenant qu'OEdipe sait où retrouver rjîomme qu'il cherchait inutilement, soyez tranquille, il ne va point perdre de temps.

CEDIPE, à Jocaste. — Peut-on le faire venir promptement on ces lieux?

JOCASTE*. — Sans doule ; mais pourquoi veux-tu l'appeler ?

ŒDIPE (mot à mot). — Je crains moi-même, ù femme ! de peur que des choses trop nombreuses ne soient, ayant été dites devant moi, pour lesquelles je veux voir ceci.

Ainsi, n'en déplaise à M. de Voltaire, tout cela est parfaitement logique.

Œdipe, qui, distrait, ainsi que les Thébains, par les calamités qui fondent sur la Béotie, de la poursuite du meurtre de Laïus; OKdipe, qui a, du reste, hérité du trône et de la veuve de Laïus, toutes choses qui font qu'il n'a pas grand empressement à remuer la cendre du roi mort, OEdipe, du moment qu'il apprend, par (]réon, que tous ces malheurs fondent sur son royaume parce que le meurtrier de Laïus est resté impuni, OEdipe se met à la recherche des assassins, et, dès ce moment, c'est-à-dire dès la seconde scène de l'ouvrage, il ne se donnera plus de relâche qu'il n'ait tout découvert.

M. de Voltaire a bien vu tout cela comme moi, — carje ne puis supposer que je vois plus clair que ne voyait M. de Voltaire, — ce ([ui ne l'empêche pas de dire :

<i F^es Thébains auraient été bien plus à plaindre, si

ai: D I p E ^ ô

l'énigme du sphinx n'avait pas clé plus aisée à deviner que toutes ces contradictions.

» Mais ce qui est encore plus étonnant, ou plutôt ce qui ne l'est point après de telles fautes contre la vraisemblance, c'est qu'Œdipe , lorsqu'il apprend que Phorbas vit encore^ ne songe pas seulement à le faire chercher. )>

Que signifient donc ces paroles dites à Jocaste : tt Peut-on le faire venir en ces lieux ? «

(f 11 s'amuse à faire des imprécations et à consulter des oracles, » ajoute le critique.

Dans un temps où l'on croyait aux oracles, à ce point qu'OEdipe, sur la foi d'un oracle , abandonne Corinthe, qu'il croit sa patrie, Polybe, qu'il croit son père, un trône, qu'il croit son héritage, que M. de Voltaire veut-il donc que consulte OEdipe, si ce n'est l'oracle?

Si OEdipe avait vécu au xvuf siècle, comme M. de Voltaire, il est probable qu'au lieu de consulter l'oracle, il eût consulté M. de Sarlines ou M. Lenoir. Mais ce n'est pas la faute de Sophocle si, quatorze cents ans avant le Chi-ist, c'est-à-dire sous le règne d'OEdipe, la police n'en était point encore arrivée au deg»é de perfectionnement qu'elle atteignit dix-huit cents ans après.

u Le chœur lui-même, continue M. de Voltaire, le chœur lui-même, si intéressé à voir hnir les malheurs deThèbes et qui donne toujours des conseils à OEdipe, ne lui donne pas celui d'interroger ce témoin de la mort du feu roi : il le prie seulement d'envoyer chercher Tirésias. »

Et le chœur est logique, n'en déplaise à M. de Voltaire.

46 POrVKNIRS DRAMATIQUES

Il y a quelque chose comme vingt-deux ans que le crime a été commis, — puisque OEdipe a deux grands fils, ï]téocle et Polynice, qui vont régner après lui et s^entre-tuer, parce qu'ils ne peuvent s'entendre ; — il y a quelque chose donc comme vingt-deux ans que le crime a été commis : depuis cette époque, le seul témoin de la mort de Laïus a disparu, puisque Jocaste Ta caché à la campagne; on ne sait où le chercher, où le découvrir, où le prendre.

Le chœur donne le conseil à OEdipe de s'adresser à un devin. Est-ce qu'aujoud'hui qu'il y a un préfet de police, un chef de sûreté, deux ou trois mille agents dans Paris, il n'y a pas des gens qui, avec tous ces moyens d'arriver à la vérité, vont encore consulter Alexis?

Mais qu'on se souvienne donc ce que c'était que ce formidable oracle de Delphes, dont les prédictions s'accomplissaient toujours et vont s'accomplir sur OEdipe, quelque précaution qu'il prenne pour lui échapper!

« Mais, dit M. de Voltaire, continuons à examiner de suite l'ouvrage de Sophocle. »

Et nous, continuons à suivre M. de Voltaire dans son examen.

a Lorsque Créon, dit-il, a appris à Œdipe que Lnïns a été assassiné par des voleurs qui n'étaient pas en petit, mais en grand nombre, OEdipe répond, au sens de plusieurs interprètes :

» — Comment des voleurs auraient-Us pu entreprendre cet attentat, puisque Laïus n'avait pas d'argent sur lui? »

Ces interprètes, j'en demande pardon à M. de Voltaire, faisaient, pour le coup, dire une niaiserie au

pauvre Sophocle. Avant d'arrêter les gens, les voleurs n'ont point l'habitude de leur demander s'ils ont ou s'ils n'ont pas pris leur bourse.

Ils leur demandent la bourse ou la vie, et, alors, ils voient si les voyageurs ont une bourse, et, subsidiairement, ce qu'ils ont dedans.

Il est vrai que M. de Voltaire ajoute :

a La plupart des autres scoliastes entendent autrement ce passage , et font dire à Œdipe :

» — Gomment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet aUentatf si on ne leur avait pas donné de l'argent? »

Voilà le véritable sens.

Il y a dans le mot à mot grec :

— Gomment donc le brigand serait-il venu à ce point d'audace, si quelque chose n'était pas négocié d'ici avec de l'argent?

Mais cette explication ne satisfait pas plus que l'autre M, de Voltaire.

(( On sait, dit^il, que les voleurs n'ont pas besoin qu'on leur promette de l'argent pour faire un mauvais coup. »

Cependant, il faut le dire, les voleurs attaquent rarement les rois, et la preuve, c'est que l'histoite ne cite pas un seul fait de roi assassiné par des voleurs.

OEdipe, sans que Sophocle soit aussi stupide que le dit M. de Voltaire, peut donc s'étonner qu'un voleur, s'il n'y a pas été poussé par une grande récompense, ait été assez hardi pour porter la main sur un roi.

M. de Voltaire continue :

« OEdipe , au commencement du second acte, au lieu de mander Phorba?, — il n'y a nulle part Phorbas,

48 sot; y e n I r s d r. a m a t i q u k s

mais partout le serviteur^ — au lieu de niatider Phorbas, fait venir devant lui Tirésias. Le roi et le devin commencent par se mettre en colère l'un contre l'auti-e. «

Mais non, monsieur de Voltaire, ils ne commencent pas du tout par là ; au contraire, Œdipe commence par lui faire toute sorte de compliments.

J'^coutez plutôt :

— 0 toi qui pjoiivernes toutes les choses qui s'onseignont, comme celles qui ne s'apprennent pas; celles qui appartiennent au ciel, comme celles qui sont de la terre; toi qui ne vois pas, mais qui cependant devines quelle terrible maladie désole la ville, maladie de laquelle, ô prince ! tu peux être le seul guérisseur; car Phœbus, consulté par nous, — peutêtre le sais-tu par nos messagers , — a répondu que la seule délivrance de cette mjjlheureuse cité devait venir de ce que, ayant appris quels sont ceux qui ont tué Laïus, nous les tuions à leur tour , ou les envoyions en fugitifs ou hors pays. Or, ne nous refuse donc pas la vérité, soit qu'elle vienne des augures, soit que tu aies quelque autre moyen de divination ; sauve toi-même , sauve la ville , sauve-moi, et elTace toute la souillure du meurtre de Laïus. Notre unique espoir est en toi, et c'est le plus beau travail de l'homme que d'être utile par les choses qu'il a ou qu'il peut,

Térésias répond :

— Hélas! iiélas ! combien deviner est terrible, là où deviner ne doit rien rapportera celui qui devine. Je savais cela, et cependant, je l'avais oublié; sans quoi, je ne serais pas venu

CEDiPi:. — Mais qu'y a-t-il, et pourquoi sembles-tu si découragé ?

Il n'y a rien dans tout cela qui ressemble à une dispule.

OF. û I p i: 40

« Enfin, continue M. de Voltaire, Tirésias finit par dire à OEdipe :

» — C'est vous qui êtes le meurtrier de Laïus, Vous vous croyez fils de Polybe, roi de Corinthe; mais vous ne l'êtes point : vous êtes Thébain. La malédiction de votre père et de votre mère vous a autrefois éloigne de cette terre; vous y êtes revenu; vous avez lue votre père, voiis avez épousé votre mère; vous êtes l'auteur d'un inceste et d'un parricide, et, si vous trouvez que je mens, dites que je ne suis pas prophète. »

Voulez-vous savoir ce que dit Tirésias, à la fin d'une scène graduée avec tout l'art que pourrait y mettre un dramaturge moderne ? Vous allez voir si cela ressemble à ce que M. de Voltaire lui fait dire :

TIRÉSIAS. — pjt moi, je t'ordonne d'obéir à l'arrêt que lu as prononcé, et, dès ce jour, de ne plus parler ni à ces Thébains ni à moi; car tu es le scélérat impie de cette terre.

ŒDIPE. — Qu'as-tu dit? Répète, afin que je t'entende mieux.

TIRÉSIAS. — Je te dis que tu es le meurtrier de l'homme, que tu es celui que tu cherches !

OEDIPE. — Parle autant que tu voudras, car ce que tu diras sera dit en vain.

TIRÉSIAS. — Je dis que tu es caché à toi-même, que tu as commencé honteusement avec les êtres que tu chéris le plus, et que tu ne sais pas à quel point de mal tu es.*

Voilà le texte grec. A la suite du travestissement qu'il en fait, M. de Voltaire dit :

a Tout cela ne ressemble guère à l'ambiguïté ordinaire des oracles, »

Si fait ; il me semble, du moins.

te II était, continue M. de Voltaire, difficile de l'expliquer moins obscurément, et, si vous joignez aux pa-

rôles de Tirésias lo reproche qu'un ivrogne a fait autrefois à OEdipe, qu'il n'était pas le fils de Polybe, et l'oracle d'Apollon, qui lui a prédit qu'il tuerait son père et qu'il épouserait sa mère, vous trouverez que la pièce est entièrement finie au second acte. »

Oui, sans doute, elle serait finie si Térésias disait à OEdipe les paroles que M. de Voltaire met dans sa bouche ; mais il ne dit pas un mot de ce que nous avons souligné. 11 ne dit pas : « Vous vous croyez fils de Polybe, roi de Gorinthe, et vous ne l'êtes point. » Il ne dit pas : « La malédiction de votre père et de votre mère vous a autrefois éloigné de cette terre ; vous y êtes revenu; vous avez tué votre père, vous avez épousé votre mère; vous êtes l'auteur d'un inceste et d'un parricide. » Non, il dit ce que vous avez lu.

Seulement, il ajoute :

— Oui, je le dis à toi, cet homme que tu cherches depuis longtemps, menaçant et proclamant le meurtre de Laïus, celui-là est ici étranger, si l'on en croit ce que l'on dit; mais ensuite il sera évident qu'il est originaire de Thèbes, et il ne se réjouira pas de l'événement, car, aveugle au lieu d'être clairvoyant, et pauvre au lieu d'être riche, il marchera vers une terre étrangère, montrant devant lui le chemin avec un bîUon, et il sera évident qu'il est à la fois lui-même père et frère aux enfants do lui-même, et fds et époux de la femme dont il est né, et fécondant la même femme, et, de plus, meurtrier de son père. Va au fond et réfléchis aux choses, et, si lu me surprends ayant menti, dis dès lors de moi que je ne connais rien à l'airt de la divination.

Et M. de Voltaire, triomphant, à ces mots : u La pièce est entièrement finie à la fin du second acte, » ajoute :

a Nouvelle preuve que Sophocle n'avait pas perfectionné son ait, puisqu'il ne savait pas préparer les

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événements, ni cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces. »

Mais, alors, monsieur de Voltaire, pourquoi donc imitez-vous Sophocle ?

Il est vrai que vous l'imitez si étrangement, que vous pourriez nier l'avoir jamais lu, et surtout l'avoir jamais compris.

M. de Voltaire continue :

« Allons plus loin. OEdipe traite Tirésias de fou et de vieux enchanteur. Cependant, à moins que l'esprit ne lui ait tourné, il doit le regarder comme un véritable prophète. Et de quel étonnement et de quelle horreur ne doit-il pas être frappé en apprenant de la bouche de Tirésias tout ce qu'Apollon lui a prédit autrefois ! Qael retour ne doit-il pas faire sur lui-même en apprenant ce rapport fatal qui se trouve entre les reproches qu'on lui a faits à Gorinthe, qui lui disent qu'il est un fils supposé, et les oracles de Thèbes, qui lui disent qu'il est Thébain (les oracles ne lui disent pas cela) ! entre Apollon, qui lui a prédit qu'il tuerait son père et qu'il épouserait sa mère, et Tirésias, qui lui apprend que les destins affreux sont remplis ! »

Tirésias ne lui apprend pas cela, et il ne sa«ira véritablement que ses destins affreux sont remplis que lorsque le messager de Gorinthe lui aura dit qu'il n'est pas le fils de Polybe.

Or, ce n'est qu'à la fin de la pièce que le messagerie lui dit; jusque-là, croyant toujours Polybe son père, et Mérope sa mère, il ne peut croire qu'il a épousé sa mère et tué son père, puisque celle qu'il a épousée est Jocaste, et que celui qu'il a tué est Laïus.

52 S;OT"VENIRS nRAMATIQUKf;

a Cependant, continue encore M. de Voltaire, comme s'il avait perdu la mémoire de ces événements épouvantables, il ne lui vient d'autre idée que de soupçonner Créon, son ancien et fidèle ami, comme il l'appelle, ■ d'avoir tué Laïus, et cela, sans aucune raison, sans aucun fondement, sans que le moindre jour puisse autoriser ses soupçons ; et, puisqu'il faut appeler les choses par leur nom, avec une extravagance dont il n'y a guère d'exemple parmi les modernes, ni même parmi les anciens. »

Nous sommes désespéré de n'être pas plus sur ce point que sur les autres de l'avis de M. de Voltaire.

Il y a une axiome de droit qui dit : « Cherchez le meurtrier dans celui à qui le meurtre profite. »

Or, à qui profitait le meurtre de Laïus? A Créon; et la preuve, c'est que Créon était régent lorsque OEdipe, en devinant l'énigme, le détrôna.

Il y a plus : c'est Créon qui donne l'avis d'envoyer chercher Tirésias. Tirésias vient et accuse OElipe. — OSdipe, raisonnablement, ne peut-il pas soupçonner que Créon ne serait pas fâché de le voir sortir de Thèhes en proscrit, afin de reprendre la régence où il avait été forcé de l'abandonner ?

Ce n'est donc pas une si grande folie que de soupçonner Créon.

Mais, après avoir dit que le vieux Sophocle était ré-i voltant, était idiot, était grossier, était ignorant, il restait à M. de Voltaire à dire — comme .Tophon — qu'il était fou.

On sait que Sophocle se défendit devant ses juges, justement en disant des vers de son Œdipe à Co-

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lone, qu'il était en train de faire lors de l'accusation.

Accusé, Créon se défend.

Mais, à l'avis de M. de Voltaire, il se défend mal.

« Un prince qui serait, dit l'auteur de VŒdipc moderne, accusé d'avoir conspiré contre un roi, et qui no donnerait d'autre preuve de son innocence, que le verbiage de Créon, aurait besoin de la clémence de son maître. »

Voyons comment se défend Créon :

nnî'.ox. — Tu m'accuses ; mais tu vas reconnaître ton erreur. Crois-tu qu'il y ait un homme qui préfère le trône, avec les terreurs qui l'entourent, à un sommeil paisible, joint au pouvoir d'un roi? Pour moi, quel est mon désir? Non pas d'avoir le titre de roi, mais, sans ce titre, de faire des choses royales. Tout homme prudent pensera comme moi. Maintenant, je vis tranquille, obtenant de toi tout ce que je te demande; mais, si j'étais roi, il n'en serait pas ainsi; à tout moment, je verrais ma volonté forcée par la nécessité. Comment donc la royauté pourrait-elle avoir pour moi plus de charme qu'un pouvoir égal à elle sans troubles et sans chagrins? Oh! non, je ne suis pas assez insensé de désirer autre chose, que d'avoir à la fois, et le beau côté et le profit du trône. Que voudrais-je donc de plus? Maintenant, j'aime tout le monde, et tout le monde me respecte et me salue; maintenant, quiconque a une grâce à obtenir vient à moi, et m'invoque, car on sait que c'est par moi qu'on peut tout obtenir; et, pour être roi, je renoncerais à tous ces avantages? Oh! non, un esprit sensé ne s'égare pas ainsi. Je n'ai jamais formé depareils vœux, et jamais je n'appuierai les vœux d'un autre.

Mais ces raisons ne nous paraissent pas si mauvaises, à nous. Elles sont tout à fait philosophiques et dans l'esprit du temps. On eût consulté les sept Sages de la Grèce, y compris Pittacus, qui était roi, que je suis convaincu

i)4 SOUVENIRS DRAMATIQUES

qu'ils n'eussent pas répondu autrement que Créon. a Après tous ces grands discours élrangcrs au sujet, continue M. de Voltaire, — êtes-vous d'avis, cliers lecteurs, que ce que répond Créon soit étranger au sujet? — après tous ces grands discours étrangers au sujet, Créon demande à OEdipe :

» — Veux-tu me chasser du royaume?

») œoiPE. — Ce n'est pas ton exil que je veuX; je te condamne à mort.

» CRÉON. — 11 faut que vous me fassiez voir auparavant si je suis coupable.

» œoiPE. — Tu parles en homme résolu à ne pas ohéir.

» CRÉON. — C'est parce que vous êtes injuste.

» r«DiPE. — Je prends mes sûretés.

» CRÉON. — Je dois prendre aussi les miennes.

» ŒDIPE. — 0 Thèbes! ô Thèbesî

» CRÉON. — - Il m'est permis de crier aussi : 0 Thèbes! ô Thèbes!

» Jocaste vient pendant ce beau discours, et le chœur la prie d'emmener le roi ; proposition très-sage, car, après toutes les folies qu'OEdipe vient de faire, on ne ferait pas mal de l'enfermer. »

D'abord, nous ne croyons pas qu'OEdipe ait fait assez de folies pour qu'on l'enferme ; mais, savez-vous, monsieur de Voltaire, ce qui serait arrivé si l'on eût enfermé (^dipe? C'est que vous n'eussiez pas, soutenu par ce vieux Sophocle que vous méprisez tant, traité le sujet d'OEdipe; non, vous eussiez puisé l'inspiration en vousmême, et vous eussiez fait Marianne; si bien que vous eussiez commencé par une abominable chute au lieu de débuter par un éclatant succès.

Mais vous êtes un critique bien plus qu'un poëte,

iionsienr de Voltaire, et voilà pourquoi vous faites si nal les tragédies, les comédies et les drames, et pourquoi en même temps vous êtes si injuste ])Our ceux qui es font bien.

Revenons à M. de Voltaire, qui veut qu'on enferme CEdipe, et qui fait dire à Jocaste : « J'emmènerai mon mari quand j'aurai appris la cause de ce désordre, a

Voici ce que dit Jocaste :

— Malheureux ! qui a suscité entre vous cette querelle insensée? ne rougissez- vous pas, la terre étant si malheure^ise, ;rexciter encore des maux particuliers? Œdipe, no rentrestu pas au palais? Et toi, mon frère, ne vas-tu pas vers ta maison?,.. Et, au lieu d'une douleur qui n'est rien, allez-vous nous faire de grandes douleurs?

Ce serait incroyable de mauvaise foi, convenez-en, si chacun ne pouvait pas jeter les yeux sur la première traduction venue de Sophocle, et s'assurer qui ment ou qui dit la vérité.

Selon M, de Voltaire, le cliœur répond :

« — CEdipe et Créon ont ensemble des paroles sur des rapports fort incertains; on se pique souvent sur des soupçons très-injustes.

rt JOCASTE. — Gela est-il venu de l'un et de l'autre?

» LE CHOEUR. — Oui, madame.

» JOCASTE. — Quelles paroles ont-ils donc eues?

» LE CHŒUR. ~ C'est assez, madame; les princes ji'ont pas poussé la chose plus loin : cela suffit.

» Et, en effet, ajoute M. de Voltaire, comme si cela suffisait, Jocaste n'en demande pas davantage du chœur. »

Vous vous trompez, monsieur de Voltaire, ou plutôt,

56 sou V E X 1RS DRAMATIQUES

comme toujours, vous trompez vos lecteurs. Jocaste er demande beaucoup plus, et la preuve, la voici :

CRKON. — Ma sœur, ton époux Œdipe juge à propos df me ftiire des choses terribles. H me menace ou de me chasseï de la terre de ma patrie ou de me tuer.

c«:dipe. — Je l'avoue, car je l'ai surpris conspirant contrf moi.

CRÉON. — Que je sois désormais malheureux, et que j< meure maudit, si j'ai fait contre lui aucune des choses qu'il m'accuse d'avoir faites.

JOCASTE. — Oh! par les dieux! Œdipe, crois-en les paroles de mon frère, crois au serment fait par les dieux, enfin crois en moi et dans ceux qui nous entourent. LE CHOEUR. -- Sois persuadé, prince, je t'en supplie. fEDiPE. — Eh bien, voyons, en quoi voulez-vous que je cède? LE CHŒUR. — Respecte un homme sage, que son serment rend sacré.

OEDiPi^. — Sais-tu bien ce que tu veux? LE CHOEUR. — .Te le sais.

ûEDiPE. — Alors, explique-toi.

LE CHŒUR. — Ne chasse pas, "hors de la patrie, sur un simple soupçon, l'ami lié par le serment.

ŒDIPE. — Mais me faire cette demande, c'est me demander ma perte et mon exil à moi.

LE CHŒUR. — Non, par le soleil, le premier des dieux', que je périsse, haï des dieux et des hommes, si une pareille pensée est entrée dans mon esprit; mais les malheurs de mon pays déchirent mon âme, à moi plus désespéré encore, si tu ajoutes ù nos maux d'autrefois ces nouvelles calamités. ŒDFPE. — Eh bien, qu'il s'en aille donc, et, si l'un des deux doit mourir ou être hautement chassé de la ville, que ce soit moi ; mais sache bien que ce sont tes prières et non les siennes qui excitent ma pitié: en attendant ,lui, quelque part qu'il soit, il me sera odieux.

cnÉON. — Tu cèdes avec un visage sombre, Œdipe; mais, une fois ta colère calmée, tu seras insupportable à toi-même;

ME 1)1 pi: 'H

is caractères comme le tien sont encore plus douloureux à uK-mèmes qu'aux autres.

<»i:dipe. — A'oyons, partiras-tu?

ciiÉON. — Je pars méconnu de toi , mais aj»précié du noins par ceux-ci.

LE CHŒUR. -— Femme, que tardes-tu d'emmener Œdipn lans le palais?

.iOGASTE. — Non, je veux savoir l'cvénement cause de tout je bruit.

LE cHocur.. — Un soupçon incertain a lait naître la querelle; ce qui est injuste Liesse profondément.

jocASTE. — L'attaque est-elle venue des deux ?

LE CHŒUR. — Oui.

JOCASTE. — Et quels étaient leurs discours?

LE CHŒ-iun. — C'est assez, reine, il s.uffît; il est bou, au milieu des malheurs de Thèbes, de nous arrêter où s'arrête leur querelle.

Voyons, chers lecteurs, sérieusement, Jocaste méritet-elle le reproche de s'en aller sans être sulTisammcnt renseignée?

Est-ce que Dieu, si bon, si miséricordieux, n'aurait pas pu inventer, pour aider à la digestion, quelque chose de mieux que cette vésicule du liel, qui s'occupe à de pareilles choses dans les moments perdus que lui laisse un mauvais estomac.

Nous en sommes à la scène entre OEdipe et Jocaste.

« C'est dans cette scène, dit M. de Voltaire, qu OEdipe raconte à Jocaste qu'un jour, à table, un homme ivre lui reprocha qu'il était un iils supposé : « J'allai, continue-t-il, trouver le roi et la reine; je les interrogeai sur ma naissance, ils furent tous deux trèsfâchés du reproche que l'on m'avait fait; quoique je les aimasse avec beaucoup de tendresse, cette injure,

;j« SOUVENIRS DRAMATIQUES

qui était devenue publique, ne laissa pas de me demeurer sur le cœur et de me donner des soupçons. Je partis donc à leur insu pour aller à Delphes. Apollon ne daigna pas répondre précisément à ma demande; mais il me dit les choses les plus affreuses et les plus épouvantables dont on ait jamais ouï parler : que j'épouserais infailliblement ma propre mère, que je ferais voir aux hommes une race malheureuse qui les remplirait d'horreur, et que je serais le meurtrier de mon père. » Voici la traduction littérale du texte grec :

— Mon père était le Corinthien Polybe et ma mère Mérope la Dorienne. Or, on me tenait pour le premier des citoyens de la ville avant qu'il m'arrivât un accident qui pouvait m'étonner, mais qui, cependant, ne devait me donner aucune inquiétude; en effet, au milieu d'un festin, on m'appela enfant supposé, et moi, offensé et me contenant à grand'peine, je me contins cependant tout le jour; mais, le lendemain, étant allé près de mon père et de ma mère, je m'informai ; ceux-ci supportèrent avec peine l'outrage, et leur indignation fut grande contre son auteur. En cela et de leur côté, j'eus donc tout lieu d'être satisfaiCé Mais le souvenir do cette insulte me tourmentait sans cesse, et remuait fréquemment au fond de mon cœur, — si bien qu'à Tinsu de mon père et de ma mère, je vins à Delphes; mais Phœbus, sans m' honorer d'une réponse sur les choses pour lesquelles fêtais venu, me révéla d'autres choses malheureuses, terribles et misérables : que le destin disait (juc je serais joint à ma mère et que je montrerais aux hommes une race horrible à voir, enfin que je serais le meurtrier du père qui m'avait engendre; — et moi, ayant entendu ces choses, réglant ma fuite sur les astres, je m'exilai de Corinthe, afin de ne pus voir accomplis les opprobres de ces sinistres oracles, et, toujours marchant, j'arrivai au lieu où tu dis (pie le roi fiaïus a été assassiné.

Revenons à M. de Voltaire.

OE D I P E oD

« Voilà encore la pièce finie; « dit-il.

Oui, si le texte était tel que vous dites; mais vous faussez le texte ; il est vrai que cela vous donne l'occasion d'insulter à nouveau Sophocle.

a Tant d'ignorance dans OEdipe et dans Jocaste n'est qu'un artifice grossier du poëte, qui, pour donner à sa pièce une juste étendue, fait filer jusqu'au cinquième acte une reconnaissance déjà manifeste au second, et qui viole les règles du sens commun., pour ne point manquer en apparence à celles du théâtre. »

Et que direz-vous, monsieur de Voltaire, de ceux qui violent les règles de la bonne foi, qui oublient de dire ces deux choses si importantes qui expliquent pourquoi OEdipe est resté aveugle. De la i^art de mon père et de ma mère^ j'eus tout lieu d'être satisfait.

C'est-à-dire que Polybe et Mérope rassurèrent OEdipe, lui répétant qu'il était leur fils» Or, comme ils devaient en savoir quelque chose, OEdipe les eût cru aveuglément, qu'il n'eût point fallu s'en étonner.

Mais le poëte est plus difficile que cela pour luimême; malgré l'assurance de Polybe et de Mérope qu'il est bien leurlils, un soupçon lui reste au cœur, et il va consulter l'oracle de Delphes.

31ais Phtehiis ne f honore pas d'une réponse sur les choses pour lesquelles il est venu le consulter, ce qui n'empêche pas OEdipe de fuir en réglant sa fuite sur la la course des astres.

Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que c'est juste au moment où M. de Voltaire accuse OEdipe d'aveuglement, que les premières lueurs de la vérité terrible pénètrent jusqu'à son cœur.

Écoulez ce que jM. de Voltaire se garde bien de citer :

— Toujours marchant , j'arrivai aux lieux où tu dis que Laïus lut assassiné; et maintenant, écoute, ô femme! car je vais te révéler la vérité ^ Lorsque je voyageais, arrivant à ce triple sentier dont lu as parlé, alors un héraut et un homme monté sur un char traîné par de jeunes chevaux venaient à ma rencontre. Alors, le conducteur et le vieillard voulurent m'écarter de la route avec violence, cl, moi, je frappai par colère celui qui me repoussait, c'est-à-dire Je conducteur; ce que voyant le vieillard et que je marchais près du char, il me frappa au milieu du front de son aiguillon double. Par malheur, je ne le payai pas de la même peine; je le frappai du bâton que je tenais dans cette main, et aussitôt il fut renversé sur le dos, tombant du milieu du char. Alors, je les tuai tous; maintenant, s'il y a quelque chose de commun entre cet étranger et Laïus, quel est l'homme plus malheureux que je ne le suis? quel homme est plus que moi haï des dieux! Maintenant, aucun citoyen ni aucun étranger ne pourra plus me recevoir dans sa maison ; personne n'osera plus m'adresser la parole.. .; on me chassera de tous les seuils, et ces malheurs, c'est moi-même ([ui les aurai appelés sur ma tète par mes projjres imprécations. Or, je souille la couche du mort (|ui apériparmes mains. Ne suis-jc pas né pervers I... ne suis-jc pas devenu impur! Il faut que je m'exile ; et, en m'exilant, il ne m'est pas même permis de revoir les miens ni de rentrer dans ma patrie... on alors il faut que je m'expose à cire ««/, par Chijmen , à ma mère... il faut que je m'expose a tuer mon père Poîyhc, qui ma nourri, qui nia engendre 1... Est-ce qu'il serait injuste, celui qui dirait que de pareils malheurs viennent d'une divinité cruelle? Que jamais donc, sainte majesté des dieux... qu(; jamais donc je ne voie ce jour !... mais que je marche

* Nous \ errons, dans \ Œdipe de \'. de Voltaire, de quelle faron grotes(pie celte révélation se fait.

OKDIl'K 61

L'jioré au milieu des mortels avant (jiie de voir le malheur

lie tacher d'une pareille souillure!

LE CHOEUR. — Prince, nous partageons tes craintes; mais, I usqu'à ce que tu sois éclairé par celui que tu as envoyé 1 hercher, conserve l'espérance.

Et c'est tout simple qu'OKdipe conserve l'espérance; :ar qu'est-ce que la mort d'un homme qu'il ne connaît )as, qui l'a attaqué, insulté, frappé, près de cette terrible prédiction à laquelle il ne peut croire? puisque /ivent Polybe, qu'il croit son père... Mérope, qu'il croit ja mère... près de cette terrible prédiction : « Tu tue- •as ton père ! et tu épouseras ta mère ! »

On attend donc le serviteur... et on l'attend, il faut e dire, avec une anxiété d'autant plus grande, que le spectateur pénètre ce secret que ni OEdipe ni Jocaste l'ont pénétré encore, et qui va éclater comme un tonlerre vengeur sur leurs têtes.

Suivons M. de Voltaire^ si mauvais que aoit le terrain sur lequel il nous mène ; mais nous faisons l'oiice des cantonniers, nous comblons les ornières-

« Cette même faute, dit M. de Voltaire, subsiste dans Lout le cours de la pièce.

» Cet OEdipe, qui expliquait les énigmes, n'entend pas les choses les plus claires. Lorsque le pas*teur de 3orinthe lui apporte la nouvelle de la mort de Polybe, 3t qu'il lui apprend que Polybe n'est pas son père, |u'il a été exposé par un Thébainsur le mont Cythéron, ]ue ses pieds avaient été percés et liés avec des cour- •oies, OEdipe ne soupçonne rien encore; il n'a d'autre crainte que d'être né d'une famille obscure, et le chœur, toujours présent dans le cours de la pièce, ne prête

aucune attention à tout ce qui aurait dû instruire OEdipe de sa naissance. Le chœur, qu'on donne pour une assemblée de gens éclairés, montre aussi peu de pénétration qu'OEdipe, et, dans le temps que les Thébains devraient être saisis d'horreur et de pitié à la vue des malheurs dont ils sont témoins, il s'écrie :

» — Si je puis juger de l'avenir et si je ne me trompe dans mes conjectures, Cythéron, Je jour de demain ne passera pas que vous ne fassiez connaître la patrie et la mère d'Œdipe, et que nous ne menions des danses en votre honneur, pour vous rendre grâce du plaisir que vous aurez fait à nos princes. Et vous, prince, duquel des dieux ètes-vous donc fils? quelle nymphe vous a eu de Pan, dieu des montagnes? Etes-vous le fruit des amours d'Apollon, car Apollon se plaît aussi sur les montagnes? Est-ce Mercure ou Bacchus qui se tient aussi sur le sommet des montagnes? etc. »

Il est triste, vraiment, de retomber toujours dans le même reproche; mais aussi, c'est qu'il est révoltant de trouver sans cesse la même mauvaise foi.

La scène entre l'envoyé, OEdipe et Jocaste, est une des plus développées et des mieux faites de la pièce. Un homme de Gorinthe, espérant une récompense, s'est hâté de venir dire à OEdipe que Polybe, qui lui laisse le trône, est mort.

Quel est le premier mouvement d'OEdipe? Un mouvement tout à la fois de douleur et de joie : de douleur, de ce que son père est mort; de joie, de ce que l'oracle est pris en faut(3.

11 accourt, se rendant à l'invitation de Jocàste, qiil s'est empressée de l'envoyer chercher.

Il apprend la nouvelle, et s'écrie:

— Hélas! hélas ! pourquoi donc, ô femme, quelqu'un désormais aurait-il égard au foyer de la pythonisse ou au vol et au cri des oiseaux? Je devais tuer mon père, et voilà mon père mort, caché sous la terre, tandis que, moi, je suis ici. Je ne l'ai point touché de l'épée, et, à moins qu'il n'ait été consumé par le regret de mon absence, il n'est pas mort par moi, Or, Polybe est couché aux enfers, emportant avec lui ces vains oracles indignes de toute estime.

Ce n'est qu'au cent vingtième vers de la scène qu'OEdipe apprend qu'il a été exposé sur le Cythéron par un berger de Laïus.

Alors, au lieu de demeurer tranquille comme le prétend M. de Voltaire, la vérité terrible commence à lui apparaître.

— Quel est ce berger, s'écrie-t-il ? est-il encore vivant? puiS'je le voir?

— De qui parles-tu? Ne t'en inquiète pas; oublie ces vaines paroles, dit Jocaste, qui dès lors ne doute plus et qui ne veut que retarder la catastrophe.

— Oh ! vous ne ferez pas qu'après de tels indices, je ne découvre pas ma naissance.

— Au nom des dieux, ne t'inquiète pas de cela; occupe-toi de ta vie; je suis déjà assez malheureuse.

— Tu ne me persuaderas pas de renoncer à éclaircir ce mystère.

— Ce que je te conseille est le meilleur. •

— Depuis longtemps, ces sages avis m'importunent.

— Oh! infortuné! plaise aux dieux que tu ignores toujours qui lu es.

— Quelqu'un m'amènera-t-il enfin ce berger?

Gomme on le voit, OEdipe est loin d'être calme et Jocaste loin d'être tranquille.

— Hélas! hélas! s'écrie Jocaste en fuyant; infortuné! c'est

Ci s 0 \ V F. N I n S D 11 A M A T I Q U E S

le seul nom dont je puisse t'appeler désormais, jamais d'un autre.

LE CHOEUR. — Pourquoi donc la reine vient-elle de se précipiter loin d'ici dans un si cruel chagrin ?

OEdipe, en effet, se trompe à cette démonstration de Jocaste. Il croit que la reine voit en lui un simple enfant perdu, quelque fils d'esclave, et que c'est cela qui l'a fait sortir ainsi désespérée.

C'est alors que le chœur, qui représente tous les sentiments du peuple , du peuple flatteur parfois comme un courtisan, dit à OEdipe :

— Ce n'est pas une raison d'avoir été trouvé sur une montagne pour être le fils d'un esclave. Le Gythéron est une montagne sacrée, fréquentée par Pan, par Apollon et par Bacchiis, et il y a autant de chance à ce que tu sois le fils d'un dieu que le fils d'un esclave.

C'est en ce moment que le berger arrive. — Nous avons dit plus haut, dans l'analyse que nous avons faite de VŒdipe rcA de Sophocle, comment tout s'éclaircit.

« OEdipe, dit Voltaire, sait enfin tout son sort au quatrième acte. Voilà donc encore la pièce Unie. )>

D'abord, la pièce grecque n'est pas divisée par actes. Do temps en temps, le chœur reste seul et donne un repos aux acteurs, voilà tout.

« M. Dacier, qui a traduit YOEcUpe de Sophocle, prétend que le spectateur attend avec beaucoup d'impatience le parti que prendra Jocaste, et la manière dont Œdipe accomplira sur lui-même les malédictions qu'il a prononcées contre le meurtrier de Laïus. J'avais été séduit là-dessus par le respect que j'ai pour ce

Gc D I p n 65

savant homme, et j'étais de son sentiment lorsque je lus sa traduction. La représentation de ma pièce m'a bien détrompé; et j'ai reconnu qu'on peut sans péril louer lant qu'on veut les poètes grecs, mais qu'il est dangereux de les imiter.

» J'avais pris dans Sophocle une partie du récit de la mort de Jocaste et de la catastrophe d'OEdipe. J'ai senti que l'attention du spectateur diminuait avec son plaisir au récit de cette catastrophe : les esprits, remplis de terreur au moment de la reconnaissance, n'écoutaient plus qu'avec dégoût la lin de la pièce. Peut-être que la médiocrité des vers en était la cause ; peut-être que le spectateur, à qui cette catastrophe est connue, regrettait de n'entendre rien de nouveau; peut-être aussi que, la terreur ayant été poussée à son comble, il était impossible que le reste ne parût languissant. Quoi qu'il en soit, je me suis cru obligé de retrancher ce récit, qui n'était pas de plus de quarante vers; et, dans Sophocle, il tient tout le cinquième acte. 11 y a grande apparence qu'on ne doit pas passer à un ancien deux ou trois cents vers inutiles, lorsqu'on n'en passe pas quarante à un moderne. »

Voilà le grand grief de M. de Voltaire contre^opliocle. C'est que les Athéniens avaient applaudi le récit de Sophocle, et que les Français avaient sifîlé le récit de M. de Voltaire.

Cela tient peut-être à ce que Sophocle faisait mieux les vers grecs que M. de Voltaire ne faisait les vers français.

Ne vous a-t-il pas semblé, chers lecteurs, avoir vu, pendant toute celte longue diatribe du jeune Voltaire

contre le vieux Sophocle ; ne vous semble-t-il pas avoir vu Charn, cet enfant impie de Noé, qui, trouvant son père ivre, couché et nu, appelle les passants pour railler avec eux cette nudité et cette ivresse ?

Sophocle n'est ni ivre, ni couché, ni nu; mais vous l'eussiez trouvé ainsi, ô grand philosophe! — comme on vous appelle, — qu'il eût été plus pieux, au lieu do le railler comme vous avez fait, de jeter votre manteau sur son ivresse et sa nudité.

C'est ce que firent Sem et Japhet à l'endroit de leur père, et, pour cela, ils furent bénis du Seigneur, tandis que Gham fut maudit en lui-même et dans sa postérité.

Heureusement que M. de Voltaire n'a pas de postétérité... légitime du moins.

Nous voici arrivé à VŒdipe moderne; examinonsle avec la même minutie, mais avec une meilleure foi que Voltaire n'a fait pour VŒdipe de Sophocle,

Vous connaissez la tradition, chers lecteurs , je n'ai donc plus rien à vous apprendre là-dessus,

La peste règne à Thèbes ; mais , au lieu de représenter une place publique, un peuple désolé, des autels fumants, les Thébains en prières, le théâtre représente l'intérieur du palais d'Œdipe, et l'exposition va se faire entre Dimas, ami de P/nloclàie, et Philoclèto,

Dimas voit entrer Philoctète et s'écrie :

Philoetètc, est-ce vous? Quoi coup affreux du sort Dans ces lieux empestés vous fuit chercher la mort? Venez-vous de nos dieux affronter la colère?

Les Thébains avaient-ils des dieux particuliers, un Jupiierù eux? — Je ne le sache pas.

ÛE D I P E 67

Nul mortel n'oee ici mettre un pied téméraire.

Qu'est-ce donc que Dimas, qu'est-ce donc qu'Œdipe, qu'est-ce donc que Jocaste, qu'est-ce donc que tout le peuple thébain , sinon des mortels ?

C'est nul étranger qu'il faudrait dire; mais étrcniger n'eût pas fait le vers; aussi, sans s'inquiéter du contresens, M. de Voltaire se contente du mot mortel.

M. de Voltaire est très-sévère pour les autres, mais, vous le voyez, peu difficile pour lui.

Philoctète répond ;

Ce séjour convient aux malheureux.

Va, laisse-moi le soin de mes destins affreux, Et dis-moi si des dieux la colère inhumaine, En accablant ce peuple, a respecté la reine.

M. de Voltaire s'étonne qu'Œdipe n'ait pas fouillé davantage les circonstances de la mort de Laïus, et voilà Philoctète, qui a des destins affreux dont il veut qu^on lui laisse le soin, destins affreux causés par son amour pour Jocaste , et qui sait sans doute depuis le moment où il a traversé la frontière qu'une peste terrible désole Thèbes, voilà Philoctète qui n'a pas songé à s'informer si la reine est morte ou vivante! *

Il s'en informe à Dimas , — mieux vaut tard que jamais.

a Oui, seigneur, elle vit, » répond Dimas, et il raconte à Philoctète les ravages de la peste.

— Et quel crime h produit .un courroux si sévère?

DIMAS

Depuis la mort du roi...

PHILOCTÈTE

Qu'entends-je? quoi, Laïus?..,

DIMAS

Seigneur, depuis quatre ans, ce héros ne vit plus!

Vidons tout de suite celte grande question : de Fàge que peuvent, ou plutôt doivent avoir Philoctète et Jocaste.

M. de Voltaire dit dans sa préface :

« Il est surprenant que Philoclète aime encore Jocaste, après une si longue absence. Il ressemble assez aux chevaliers errants, dont la profession était d'être toujours tldèles à leur maîtresse. Mais je ne lyuis être de ravis de ceux qui trouvent Jocaste trop âgée , pour faire naître encore des passions ; elle a pu être mariée si jeune , et il est si souvent répété dans la pièce qu'Œdipe est dans une grande jeunesse, — cela est répété dans votre pièce, monsieur de Voltaire , mais point ailleurs, — que, sans préciser le temps, il est aisé de voir qu'elle n'a pas plus de trente-cinq ans. »

El, pour mettre les femmes de son côté, M. de Voltaire ajoute sentimentalement :

« Les femmes seraient bien malheureuses , si on n'inspirait plus de sentiments à cetûge. -»

D'abord, vous ne dites pas là ce que vous voulez dire, monsieur de Voltaire; c'est d'amour^ qu'il faudrait : m'i'^ivev des sentiments ne signifie absolument rien; la honte , la pitié, le dégoi\t, l'envie, la haine, l'amour sont des sentiments; inspirer des sentiments ^ c'est inspirer aussi bien la haine que l'amour, l'envie que la pitié.

Prouvons.

OK 1) I p r. 69

Ainsi, votre Jocaste a trente-cinq ans, monsieur de Voltaire.

11 n'y a qu'une difficulté à cela , c'est que c'est tout simplement impossible.

« Je veux bien, dites-vous, que Jocaste ait plus de soixante ans dans Sophocle et dans Corneille. La construction de leur fable n'est pas une règle pour la mienne, et je ne suis pas forcé d'adopter leurs fictions. »

Mais c'est que ce n'est point une fiction du tout, c'est la vérité; Jocaste, si elle est coquette, a droit de se rajeunir, on lui passera un petit mensonge d'un an ou deux; mais un mensonge de vingt-cinq ans, oh! non, ce n'est pas possible.

— Cependant, dites-vous , monsieur de Voltaire , si j'ai besoin d'une Jocaste jeune pour la faire aimer de Philoctète?

Nous ne vous l'accorderons pas plus que nous ne vous accorderions un Achille vieux. L'histoire est là, monsieur de Voltaire; et, en vérité, ce n'est pas la peine de la violer, pour lui faire un si pauvre enfant.

Voyons, discutons l'âge de Philoctète, nous discuterons ensuite celui de Jocaste.

— Mais comment discuter l'âge de Philoctète? Rien de plus facile. Vous allez voir qu'^ cinq ou

six ans près, nous arriverons à la preuve , comme on dit en arithmétique.

Philoctète était un argonaute, c'est-à-dire un navigateur sur Argo. Or , quand le navire Argo doubla le mont Pélion, les argonautes saluèrent en passant le vieux centaure Chiron et Achille , son élève , que son ti^e encore trop fendre empêchait de les suivre.

Mettons qu'Achille ait dix ans, et que Philoclète , ami d'Hercule, en ait trente.

Vous allez voir.

Achille part pour la guerre de Troie à vingt ans.

Philoctète en a quarante.

La guerre de Troie dure neuf ans.

Philoctète en a quarante-neuf. C'est lui qui termine cette guerre en tuant Paris avec une des flèches d'Hercule.

Or, il est impossible qu'il soit venu il y a quatre ans en Béotie, comme le dit Dimas :

Quatre ans sont écoulés depuis qu'en Béotie Pour la dernière fois le sort guida vos pas. A peine vous quittiez le sein de vos États...

On quitte le sein de sa nourrice, mais je n'ai jamais lu que dans M. de Voltaire que Ton quittât le sein de ses États.

A peine voiis preniez le chemin de l'Asie, Lorsque, d'un coup iperfide, une main ennemie Ravit à ses sujets ce prince infortuné,

Asie et ennemie riment mal ; mais il y a encore quelque chose qui rime plus mal dans tout cela. Vous allez voir.

Philoctète part pour Troie avec tous les princes grecs. On ne peut prendre Troie qu'à l'aide des flèches d'Hercule; mais les flèches d'Hercule sont enterrées avec leur maître , et Hercule a fait jurer à Philoctète, son dernier ami, son seul ensevelisseur , que jamais il ne révélerait la place de son tombeau.

Philoctète, pour rester fidèle à son serment, frappe,

sans parler , la terre du pied. On creuse la terrre , on trouve les flèches d'Hercule ; on les prend, on les donne àPhiloctète, comme au plus digne de s'en servir. Mais elles sont trop lourdes pour le parjure; une d'elles s'échappe de ses mains, tombe sur son pied et lui fait, grâce au venin de l'hydre, une blessure incurable qui force, à cause de l'odeur insupportable qui s'en exhale , ses compagnons à l'abandonner dans l'île deLemnos, où il reste neuf ans, c'est-à-dire jusqu'après la mort d'Achille.

Il ne peut donc pas être venu quatre ans auparavant en Béotie, comme le prétend Dimas.

— Mais , me répondra-t-on, il y est venu après la guerre de Troie.

Soit, cela lui fait quatre ans de plus, alors.

Récapitulons.

Trente ans au moment du voyage des argonautes.

Quarante ans lors de la guerre de Troie.

Quarante-neuf ans lors de la mort d^Achille.

Cinquante ans lors de la mort de Paris.

Cinquante-quatre ans lors de son arrivée à Thèbes.

C'est déjà un peu vieux pour dire ces vers en apprenant la mort de Laïus :

Il no vit plus ! quel mot a frappé mon oreille ! Quel espoir séditisant dans mon cœur se réveille! Quoi! Jocaste, les dieux me seraient-ils plus doux?... Quoi! Philoctète, enfin, pourrait-il être à vous?

Le mot cn/ln n'est pas déplacé, comme on voit. Venons maintenant aux trente-cinq ans de Jocaste, Philoctète avait dû connaître Jocaste avant son voyage sur le navire Argo.

r2 SOUVENIRS DRAMATIQUES

Pourquoi pas entre le retour de la Colchide et la guerre de Troie ?

Vous allez voir que c'est impossible.

Voici ce que dit Dimas en parlant de l'amour de Philoctète pour Jocaste :

J'ai plaint longtemps ce feu si puissant et bi doux ;

Il naijuit dans l'enfance, il croissait avec vous.

Jocaste, par un père à son hymen forcée,

Au trône de Laïus à regret fut placée.

Hélas ! par cet hymen qui causa tant de pleurs,

Les destins en secret préparaient nos malheurs.

Que j'admirais en vous cette vertu suprême,

Ce cœur digne du trône et vainqueur de soi-même!

En vain l'amour parlait à ce cœur agité :

C'est le premier tyran que vous avez dompte.

Un joli vers, n'est-ce pas?

Philoctète répond :

H fallut fuir pour vaincre. Oui, je te le confesse, Je luttai quelque temps; je sentis ma faiblesse, Il fallut m'arracher de ce funeste lieu. Et je dis à Jocaste un éternel adieu.

Donc , Philoctète a quitté Jocasle depuis son mariage avec La'ius. L'historien ne dit pas combien de temps Jocaste vécut avec Laïus. Voltaire avoue quiuze ans à peu près , puisqu'il donne trente-cinq ans à Jocaste, et que Dimas dit :

Seigneur, depuis quatre ans, ce héros ne vit plus.

Jocaste s'est mariée à seize ans.

Elle a vécu quinze ans avec Laïus ; trente et un ans. Laïus est mort depuis quatl'o ans ; voilà les trentecmq ans de la Jocaste de Voltaire.

OE D I r E / 3

Ah ! mais monsieur de Voltaire , vous comptez sans les quatre enfants qu'OEclipe a eus de Jocaste.

Les deux jumeaux fratricides Êtéocle et Polynice , Antigone, Ismène.

Or, calculons au plus bas.

Jocaste a perdu Laïus à trente et un ans.

A trente-deux ans, elle a épousé OEdipo.

A trente -cinq ans, elle ne peut avoir quatre enfants.

— Si fait , puisque , sur ces quatre enfants , il y a deux jumeaux; Étéocle et Polynice ont trois ans, Antigone a deux ans. Ismène, un an.

Tiens, c'est assez ingénieux.

Par malheur, Étéocle, qui est reconnu pour l'ainé, succède à son père OEdipe, qui prend le chemin de l'exil appuyé sur Antigone.

Sérieusement, il n'est pas probable qu'Étéocle régnait à trois ans, et qu'Antigone servait de soutien à son père à deux ans.

Voyez plutôt la tragédie (ÏAntigojie du même Sophocle. Antigone est une femme quand, malgré l'ordre de Gréon, elle donne la sépulture à Polynice.

Elle a vingt ans.

Elle en avait donc dix-huit quand Étéocle est monté sur le trône , puisqu'il règne deux ans contre la foi jurée.

Si Antigone a dix-huit ans , ses deux frères aînés doivent en avoir dix-neuf.

Si les deux frères aînés d'xAntigone ont dix-neuf ans, il y a vingt ans que Jocaste est mariée avec Œdipe.

Or, s'il y a vingt ans que Jocasle est mariée avec 1- ' T)

(Edipe, comme elle l'a épousé à trente-deux ans, elle a cinquante -deux ans.

Jocaste a cinquante-deux ans , Philoctète en a cinquante-quatre , les deux amants ont cent six ans à eux deux.

C'est, on en conviendra, un âge à ne plus faire de folies.

C'est pour cela que Philoctète, — qui désire que Dimas lui laisse le soin de ses destins affreux , et qui un instant a senti un espoir séduisant se réveiller dans son eœur, — c'est pour cela que Philoctète reçoit si philosophiquement la nouvelle du mariage de Jocaste avec OEdipe. Voyez plutôt :

DlMAS.

Ainsi donc, désormais, sans plainte et sans courroux, Vous reverre/i Jocaste et son nouvel époux»

PHILOCTÈTE

Comment 1 que dites*- vous? un nouvel hyménée.*.

DIMAS

UEdipe à cette reine a joint sa destinée.

PHILOCTÈTE

U^ldipc est trop heureux! Je n'en suis pas surpris; Et qui sauva son peuple est digne d'un tel prix. Le Ciel est juste.

Si OKdipe est digne d'un. tel prix et si le Ciel est juste ^ OEdipe n'est pas trop heureux.

Mais attendez, ceci n'est rien.

Voltaire se critique lui-même comme il a critiqué Sophocle , seulement avec plus de courtoisie.

« Pour Tignorance où est Philoctète des affaires de Thèbes, dit-il, je ne la trouve pas moins condamnable que celle d' OEdipe. »

En effet, Thèbes a l'air du château de la Belle au bois dormant'^, personne ne sait rien de ce qui s'est passé depuis vingt ans.

OEdipe ne sait pas comment Laïus a été tué.

Philoctète ne sait pas si Jocaste est vivante.

Et, chose bien plus extraordinaire, Dimas ne sait pas qu'Hercule est mort.

Hercule, comprenez-vous bien? Dimas ne sait pas qu'Hercule le Thébain^ qu'Hercule le dompteur de monstres, que le demi-dieu Hercule est mort*!

Voyez plutôt.

C'est Philoctète qui parle :

Apprends mon infortune et les malheurs du monde : Mes yeux ne verront plus ce digne fds des dieux, Cet appui de la terre, invincible comme eux. L'innocent opprimé perd son dieu tutèlaire ; Je pleure mon ami, le monde pleure un père.

DIMAS

Hercule est mort?

Eh! mon Dieu, oui, mon cher monsieur Dimas, Hercule est mort; comment! vous ne savez pas cela? Ce n'est pas croyable.

Mais Hercule est mort sur le mont OEta , nîe direzvous -, il y a une vingtaine de lieues du mont OEta à Thèbes; peut-être la nouvelle de sa mort n'a-t-elle pas eu le temps d'arriver dans la capitale de la Béotie.

La chose serait possible si Hercule était mort de ia veille ■ mais il y a quelque chose comme quinze ans qu'Hercule est mort, puisqu'il est mort avant la guerre de Troie, et Dimas ne sait pas la mort d'Herjule !

< b s 0 U V E N I R s D R A M A TIQUES

Corn prenez- VOUS un Parisien qui, en 1836, n'eût pas sa la mort de Napoléon?

Et encore , Napoléon était mort à deux mille lieues de Paris, tandis qu'Hercule n'était mort qu'à vingt lieues de Tlièbes.

Laquelle des quatre épithètes appliquées par vous à Sophocle : absurde^ révoltant^ grossier ^ ignorant^ vous est applicable, à vous, monsieur de Voltaire ?

Sans compter que nous vous faisons grâce de vers comme ceux-ci :

1>HIL0CTÈT£.

Xm\, ces malheureuses mains Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains. Je rapporte en ces lieux ses flèches invincibles.

Des flèches invincibles !

J)u iils de Jupiter, présents chers et terribles.

11 faudrait présent au singulier, à moins qu'Hercule n'ait donné à Philoctète ses llèches une à une , et ne lui ait fait ainsi plusieurs présents. Mais M. de Vol-' taire ne voulait pas perdre ce bel hémistiche :

Ses llèches invincibles,

n fallait donc mettre présents au pluriel , atin de faire rimer ievribles et invinc'/y;/r?.v, qui ne riment pas.

n est vrai que ces deux beaux vers sont suivis d'une belle faute de français.

Je rapiwrte sa cendre et viens à ce héros, Atlendani des autels, élever des tombeaux.

OK D I p r: i .

Voici la construction de la phrase; je défie qu'on la fasse autrement :

(( Je rapporte sa cendre et viens, attendant des autels^ élever des tombeaux à ce héros. »

Ah ! parbleu ! monsieur de Voltaire, voilà une belle langue et voilà de beaux vers pour un homme qui, trois pages auparavant, dans sa préface, dit, en parlant de VŒdipe de Corneille ;

« Je ne parle point de la versification ; on sait qu'il n'a jamais fait de vers si faibles et si indignes de la tragédie. En effet, Corneille ne connaissait guère la médiocrité, et il tombait dans le bas avec la même facAlîté qu'il s'élevait au sublime. »

Ce qui veut dire en bon français que Corneille s'élevait au sublime avec facilité.

Eh bien, mais ce n'est déjà pas si maladroit, cela, et ce n'est pas moi qui vous ferai le même reproche, monsieur de Voltaire.

On a vu avec quelle fine et courtoise moquerie M. de Voltaire raille Sophocle à propos de son OEdipe, qui vient demander au grand prêtre des détails sur la peste, et qui ne sait pas comment est mort Laïus.

Voyons un peu comment s'y prend M. de Voltaire à propos de la peste et à propos de Laïus.

La porte du temple s'ouvre, et le grand prêtre paraît au milieu du peuple.

PREMIER PERSONNtVGE DU CHOEUR.

Esprits contagieux, tyrans de cet empire,

Qui soufflez dans ces murs la mort qu'on y respire,

Redoublez conirc nous votre lente fureur,

lîlt d'un trépas trop long épargnez-nous l'horreur!

78 sorvEMrî? dramatiques

Si les esprits contagieux redoublent leur lente fureur^

ils seront deux fois plus lents.

Ce que veut dire M. de Voltaire vaut souvent mieuxque ce qu'il dit.

SECONÔ PERSONNAGE.

Frappez, dieux tout-puissants; vos victimes sont prêtes! G monts, écrasez-nous! Gieux, tombez sur nos tôtes ! 0 mort! nous implorons ton funeste secours! 0 mort! viens nous sauver, viens terminer nos jours!

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