‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 8 sur 44 · LE GRAND PRÊTRE · texte numérisé non relu

LE GRAND PRÊTRE

Cessez et retenez ces clameurs lamentables.

Si l'on cesse les clameurs, on n'aura pas besoin de les retenir.

Ah! par ma foi, monsieur de Voltaire, ce n'était pas la peine de tant railler le grand prêtre de Sophocle ! Du moins, il ne dit la sottise que vous lui prêtez qu'à la cinquième ligne.

Le vôtre ne tourne pas autour de celle qu'il a h dire ; il la crache au peuple dès le premier mot.

Ah! maintenant, voyons, grand maître, comment il se fait que, chez vous, OEdipe ignore les détails de la mort de Laïus, ignorance dont vous faites un si grand reproche au pauvre OKdipe de Sophocle :

OKDH'E.

A chercher le coupable, appliquons tous nos soins. Quoil de la mort du roi n'a-t-on pas de témoins? Et n'a-t-on jamais pu, parmi tant de prodiges, De ce crime impuni retrouver les vestiges? On m'avait toujours dit que ce fut un Thébain Qui leva sur ce prince une coupable main.

Qui diable vous avait dit cela, monsieur de Voltaire'^

(A Jocaste.) Pour moi qui, de vos mains recevant la couronne, Deux ans après sa mort ai monté sur son trône.

Bon ! nous voilà obligé de vieillir encore Jocaste d'un an. Nous ne lui avions donné qu'un an de veuvage.

Madame, jusqu'ici respectant vos douleurs, Je n'ai pas rappelé le sujet de vos pleurs, Et de vos seuls périls chaque jour alarmée, Mon âme à d'autres soins semblait être fermée.

Eh bien, à la bonne heure ! OEdipe est parricide, incestueux, il a tué son père, il est le mari de sa mère, mais il n'a pas le défaut d'être curieux.

Cependant, il se décide à demander comment les choses se sont passées.

Jocaste lui raconte alors une histoire qui ne diffère de celle de Sophocle que sur ce point : que c'est Phorbas, le premier ministre du roi, et non pas un simple berger, qui est venu annoncer sa mort.

Jocaste, pour le soustraire au courroux du peuple qui voulait l'égorger, l'a fait enfermer dans une prison d'État. Nouvelle preuve du peu de curiosité d'CEdipe.

Voyez-vous M. de Martignac emprisonné par Charles X, et Louis-Philippe oubliant de demander, en montant sur le trône, pourquoi M. de Martignac est en prison !

Chez Sophocle, c'est un pauvre berger, qui s'est caché dans les montagnes.

C'est un peu plus probable.

Comme dans Sophocle, OEdipe ordonne qu'on le

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fasse venir, et, en attendant, voue le meurtrier à la vengeance des dieux.

Et l'acte premier finit.

Cette fois, dès la première scène du second acte, M. de Voltaire ne marchande pas.

Araspe, confident d'OEdipe, entre en scène et dit à Jocaste et aux confidents :

(3ui, ce peuple expirant dont je suis l'interprète, D'une commune voix accuse Philoctète, Madame; et les destins, dans ce triste séjour, Pour nous sauver, sans doute, ont permis son retour.

JOCASTE

Qu'ai-je entendu, grands dieux!

Et, en effet, Jocaste a grande raison d'être étonnée : il y a vingt-deux ans, lorsque Laïus est mort, Philoctète était au fond de la Golchide, à cinq cents lieues de Thèbes cà peu près, et, si loin que portent les flèches d'Fîercule, en leur accordant cinq cents pas de jet, c'est tout ce qu'on peut faire pour elles.

Égine est aussi étonnée que sa maîtresse ; et, pas plus que sa maîtresse, elle ne cache son étonnement.

Jocaste dit :

(t)Lrai-je entendu, grands dieux !...

Et ï^]gine :

Ma surprise est extrême!

<^uant à Araspe , il tient à ce que Philoctète soit le meurtrier. Tl ignore pourquoi Philoctète en voulait .'i Laïus; mais il sait pertinoniinent qu'il lui «m voulait.

J'ignore quel sujet animait sa colère ;

Mais, au seul nom du roi, trop prompt et trop sincère,

Esclave d'un courroux qu'il ne pouvait dompter,

Jusques à la menace il osa s'emporter.

Tl partit..., et, depuis, sa destinée errante

Ramena sur nos ])ords sa fortune (îottante.

Pourquoi flottante?... Est-ce parce qu'il montait le navire Argo?

Même il était dans Thèbe en ces temps malheureux Que le ciel a marqués d'un parricide affreux!

S'il était dans Thèbes, il n'a plus d'excuse, vous en conviendrez, d'ignorer la mort du roi Laïus.

Un Belge qui aurait été à Paris le jour de l'assassinat du roi Henri IV, et qui, vingt-deux ans après, ne saurait pas encore que Henri IV a été assassiné, serait, à notre avis, impardonnable.

Mais, vous comprenez bien, il fallait un pendant à Dimas, qui ne sait pas qu'Hercule est mort.

Maintenant, comment cela va-t-il se passer? Voilà Araspe qui dit que Pliiloctète était à Thèbes le jour de la mort de Laïus.

Voilà Pliiloctète qui dit qu'il n'y est pas ^enu depuis le mariage do Jocaste.

Lequel des deux ment, de Philoctète ou de Dimas?

M'est avis, à moi, que c'est M. de Voltaire.-

Ainsi, voici l'auteur de VOEdipe moderne qui ne peut en revenir de ce que cet idiot de Sophocle fait accuser Créon par OEdipe, qui fait accuser, lui, Pliiloctète par Dimas.

Au moins Créon aurait eu une raison de tuer Laïus...

C'était d'être nommé régent du royaume, comme il l'a été après la mort du vieux roi, et comme il le serait encore si Timmense service rendu par OEdipe au peuple thébain, le jour où il l'a débarrassé de son sphinx, n'avait donné le trône à OEdipe.

Mais, me direz-vous, Philoctète en avait nne aussi, et Dimas la donne.

Au seul nom de Laïus, trop prompt et trop sincère, Esclave d'un courroux qu'il ne pouvait dompter, Jusques à la. menace il osa s'emporter.

Puis, ce que le public sait et ce que Dimas ne sait pas, puisqu'il dit :

J'ignore quel sujet animait sa colère.

c'est que Philoctète aimait Jocaste, et qu'il pouvait bien tuer Laïus dans l'espoir de devenir son époux. C'est ce qu'Egisthe a fait à l'endroit d'Agamemnon.

Mais Égisthe, Agamemnon tué, ne s'est pas amusé à courir pendant vingt-deux ans le monde avant de revenir à Clytemnestre; il Ta prise à, l'cige qu'elle avait — à rage que M. de Voltaire donne à Jocaste — à l'âge de trente ou de trente-cinq ans, et s'est bien gardé de la laisser vieillir j usqu'à l'âge de cinquante ans.

Après cela, nous avons vu dans M. de Balzac qu'il y a des hommes qui aiment les femmes de trente ans, et d'autres les femmes de quarante.

Il peut donc y en avoir qui aiment les femmes de cinquante.

Philoctète a laissé niùrii' le fruit, vA, quand il a cru le fruit au point où il l'aimait, il est revenu pour le cueillir.

Il avait à aller chercher la toison" d'or en Colchide;

Il avait à prendre Troie ;

Il avait à s'associer aux travaux d'Alcide;

A marcher près de lui ceint du môme laurier-,

toutes choses plus pressées que de venir réclamer la

main d'une femme qu'on aime et dont on a lue le mari.

Aussi, n'est-il pas si injuste, quand il rencontre

Jocaste, de lui faire des reproches. ^ Voyez plutôt :

PHILOGTÈTE.

Ne fuyez point, madame, et cessez de trembler;

Osez me voir, osez m'entendre et me parler;

Ne craignez point ici que mes jalouses larmes

De votre hymen heureux troublent les nouveaux charmes;

N'attendez point de moi des reproches honteux,

Ni de lâches soupirs indignes de tous deux.

Je ne vous tiendrai point de ces discours vulgaires

Que dicte la mollesse aux amants ordinaires ;

Un cœur qui vous chérit, et, s'il faut dire plus,

S'il vous souvient des nœuds que vous avez rompus,

Un cœur pour qui le vôtre avait quelque tendresse

N'a point appris de vous à montrer de faiblesse.

Il est vrai qu'il donne une excuse de son absence :

Ah! pourquoi la Fortune à me nuire constante Emportait-elle ailleurs ma valeur imprudente? Si le vainqueur du sphinx devait vous conquérir, Fallait-il loin de vous ne chercher qu'à périr?

Mais Philoc^ète, qui n'était pas venu à Thèbes depuis vingt-deux ans, eût aussi bien fait de n'y pas revenir, puisque, arrivé à midi, il est accusé à une heure, ni plus ni moins que s'il était de Domfront, ville de malheur, comme on sait.

Aussi Philoctète ne peut-il digérer cette accusation. Il faut qu'OEdipe vienne et la lui répète, pour qu'il ne croie pas à une mauvaise plaisanterie de Jocaste.

Mais il a affaire à un homme qui est payé pour ne pas aimer les énigmes; aussi parle-t-il clairement :

Vous êtes accusé; songez à vous défendre. Paraissez innocent; il me sera bien doux D'honorer dans ma cour un héros tel que vous; Et je me tiens heureux s'il faut que je vous traite Non comme un accusé, mais comme Philoctète.

Philoctète répond.

Voltaire trouve que Gréon répond par de mauvaises raisons ; on n'en dira pas autant de Philoctète : il répond par trois magnifiques sentences.

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