On sait que Marie-Antoinette ne partageait pas les senti
les surprises de son esprit éveillé. Lne fois, le Dauphin, se rappelant une de ses leçons d'histoire, alluma furtivement une lanterne et feignit de chercher quelque chose qu'il avait perdu. Tout à coup, il se retourna vers l'abbé Davaux, et dit en lui prenant la main :
— Je suis plus heureux que Diogène; j'ai trouvé un homme.
L'abbé Davaux, lors du départ du Roi pour Varennes, avait été quelque temps sans pouvoir donner de leçons à M. le Dauphin. Comme il les reprenait un jour, en présence de la Reine, le jeune Prince désira commencer par la grammaire.
— Volontiers, lui dit son instituteur. Votre dernière leçon avait eu pour objet, s'il m'en souvient, les trois degrés de comparaison : le positif, le comparatif et le superlatif... Mais vous aurez tout oublié !
— Vous vous trompez, répondit le Dauphin; pour preuve, écoutez-moi. Le positif, c'est quand je dis : Mon abbé est un bon abbé, le compa-
ments que labbé Davaux inspirait au Dauphin. - L'abbé d'Avaux, écrit-elle le 24 juillet 1789, peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, mais il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour être auprès de mes enfants... » (Marie- Antoiitelte, par MM. de Concourt. Paris, 1860, 2° éd.).
ratif, quand je dis : Mon abbé est meilleur qu'un autre abbé; le superlatif, continua-t-il en fixant la Reine, c'est quand je dis : Maman est la plus tendre et la plus aimable de toutes les mamans!
La Reine prit le Dauphin dans ses bras, le pressa contre son cœur et ne put retenir ses larmes.
Le Prince avait un jardin qui faisait partie de l'enceinte des Tuileries. Un jour qu'il se disposait à partir pour s'y promener et qu'il s'exerçait au maniement d'un fusil, l'officier de la garde nationale de service lui dit :
— Monseigneur, puisque vous allez sortir, rendez-moi mon fusil.
Le jeune prince le refusa brusquement. Madame de Tourzel l'ayant repris de sa vivacité :
— Si monsieur m'eût dit de lui donner, fort bien! s'écria le Dauphin; mais lui rendre\
Au reste, le Prince avait sous les yeux les exemples de la Reine qui contribuaient à fortifier ses nobles qualités. Une des principales vertus de l'infortunée princesse était la charité. On me permettra d'en citer le trait suivant :
En 1789, je me permis de lui demander si elle daignerait accorder quelques secours à la ville de Fontainebleau, dont plusieurs habitants étaient
alors réduits à la plus grande indigence. La Reine me remit 8 000 livres, et, en m'annonçant ce bienfait : a Le Roi et moi, me dit-elle, nous avons bonrsUlé pour faire cette aumône. Puisse cette ville ne pas réaliser d'ingratitude avec quelques autres! »
Fontainebleau demeura fidèle à la cause royale. Le Roi ayant envoyé dans cette résidence des chiens de meute pour les entretenir dans l'habitude de la chasse et ayant, peu de temps après, réformé ?a vénerie, les habitants se disputèrent le plaisir de prendre ces chiens, de les nourrir et de les garder pour les rendre au Roi à une époque plus heureuse. Des indigents même en demandèrent. Ce trait fut connu du Roi. « Cela fait du bien », me dit-il en apprenant cet incident.
La même année, un officier de la chambre du Roi, M. de Chaumont et sa femme étant morts à peu de jours d'intervalle en laissant trois orphelines sans fortune, je fis connaître leur sort à la Reine.
— Je les adopte, s'écria Sa Majesté.
Et de suite, elle plaça les deux aînées au couvent et fit élever la dernière sous ses yeux.
Et c'est au moment où Leurs Majestés donnaient à leur peuple tant de témoignages de bonté que
se tramait dans l'ombre le plus noir des complots : je veux parler des événements d'octobre 1789, dont je fus le malheureux témoin, et dont je dois rapporter ici quelques particularités.
On sait que, le 5 octobre, le bruit s'était répandu dans Paris que la milice arrivait avec un appareil formidable, que la famille royale était menacée et les tètes mises à prix.
Maillard, l'organe de la populace, était venu à la barre de l'Assemblée, conduisant une troupe de furieux qui réclamaient du pain. La séance avait été suspendue.
Le Roi était alors à la chasse dans une maison de plaisance.
Avant son départ pour Meudon, il n'avait reçu aucun avis de l'événement qui se préparait; le comte de Saint-Priest ' lui dépêcha un courrier, que, pour plus de sûreté, le marquis de Cubières, écuyer cavalcadour, s'offrit de remplacer. La lettre du ministre instruisait Sa Majesté de l'avertissement que M. de la Devèze venait de donner des mouvements séditieux de la capitale, de la marche des colonnes parisiennes sur Versailles, de l'arrivée des femmes et des brigands armés,