CHAPITRE PREMIER
(1-87-20 juin 1792).
François Hue au service du Dauphin. — Ses rapports journaliers avec le jeune prince. — L'abbé Davau.x et madame de Tourzel. — Charité de la reine Marie-Antoinette. — Fidélité de la ville de Fontainebleau au Roi. — Les Journées d'octobre 1789. — Hije assiste à la première communion de Marie-Thérèse de France. — Le retour de Varennes. — Journée du 20 juin 1792. — La Reine confie le Dauphin à Hue. — Le garde national Drouet.
Attaché depuis l'année 1787 à la famille de l'infortuné roi Louis XYI, je ne saurais assez reconnaître les marques de bonté dont j'en fus toujours honoré. J'acquitterai donc une dette et je soulagerai mon cœur en révélant ici les scènes déchirantes dont souvent je fus témoin au cours de la Révolution et dans les années qui la suivirent. Je me dois de retracer les sentiments dont mon auguste maître me rendit souvent le dépositaire,
mon but étant, dans ces lignes, de mettre ses vertus en opposition avec les crimes de ses ennemis.
Louis XVI, ce prince vertueux qui tenait d'une longue suite d'ancêtres le droit de réarner sur la France, passa rapidement du trône à l'échafaud. La Reine, madame Elisabeth, expirèrent sous le couteau fatal. Louis XYII mourut dans les fers. Madame, sœur de l'enfant Roi, échappa seule à la rage des factieux! De tous ces événements et de ceux qui suivirent, je fus le modeste témoin. Je me bornerai donc à la narration des faits qui se sont passés sous mes yeux. Quelques détails me seront personnels; leur liaison avec les faits dont je dois parler exigeait qu'en traçant le tableau des malheurs de la famille royale, j'indiquasse les persécutions auxquelles le dévouement pour la personne du Roi et des siens exposa ses serviteurs. En un mot, mes souvenirs seront le récit fidèle de faits, la plupart si diversement racontés, qu'ils ont dû laisser au public de grandes incertitudes sur leur cause et leur nature.
Ce fut à la personne du Dauphin que, sur la recommandation de M. le duc de Duras, je fus tout d'abord attaché et je voudrais, en commençant, rappeler quelques faits qui prouveront corn-
bien le royal enfant était digne de monter sur le trône de ses pères.
Louis XVII avait reçu en partage une figure céleste, un esprit précoce, un cœur sensible et le germe des plus grandes qualités. Dans un âge encore tendre, ce prince taisait admirer la grâce et la finesse de ses réparties. Occupé journellement de sa personne, combien d'exemples n'en pourrais-je pas citer!
Un jour, entre autres, il s'était mis à siffler, alors qu'il étudiait sa leçon. On l'en réprimandait. La Reine survint et lui fit quelques reproches : « Maman, dit-il, je répétais ma leçon si mal que je me sifflais moi-même! »
Une autre fois, le Prince était au Bois de Boulogne, dans les jardins de Bagatelle, l'hote de son oncle d'Artois. Emporté par son habituelle vivacité, il court se jeter dans un bosquet de rosiers, et comme, vivement ému, je lui faisais observer qu'une seule de ces épines pouvait lui déchirer le visage :
— Qu'importe, me répondit-il d'un air décidé, les chemins épineux mènent à la gloire.
Louis XVII se plaisait particulièrement à ménager à M. l'abbé Davaux', son précepteur,