CHAPITRE IV
(14 août--2 septembre HOî.)
Ilùe comparait devant le Conseil de la Commune. — Il est interrogt^ par Billaud-Varennes et reconduit à la tour du Temple. — Manuel vient annoncer au Roi que mesdames de Lamballe et de Tourzel ne rentreront pas au Temple. — Service de Hiie. — Il raccommode les vêtements du Roi avec Madame Elisabeth. — Louis XVI lui donne une boucle de ses cheveux. — Propos inconvenants des municipau.v. — Avance de six cents livres faite au Roi. — Entrée de Cléry au Temple. — Départ de Hiie.
Les voitures qui emmenaient les serviteurs du Roi s'arrêtèrent bientôt devant l'Hôtel de Ville. Jaloux de donner au peuple le plaisir de les voir passer, leurs conducteurs les firent traverser la salle des séances pour arriver à la chambre du secrétariat.
Dans cette pièce, rangés sur des bancs où des municipaux, assis à leurs côtés, nous séparaient les uns des autres et interdisaient toute conversation, nous attendîmes plus d'une heure.
Enfin, un interrogatoire commença. Chacun des
accusés fut introduit séparément dans le lieu oii siégeait la Commune.
Appelé le dernier, j'espérais y retrouver mes compagnons d'infortune ou, du moins, apprendre d'eux ce qui s'était passé à. leur égard; mais quelle fut ma surprise lorsque, entré dans la salle (il était six heures du matin), je n'aperçus aucune des personnes qui m'avaient précédé.
En attendant que le président, à côté duquel je fus placé, m'interrogeât, j'observais, de l'estrade où j'étais, les gens que renfermait cette enceinte. C'étaient les membres de la Commune, revêtus du ruban tricolore, des hommes du peuple, des femmes, et même des enfants. Une partie de cette assemblée bizarre était couchée sur les bancs et sommeillait.
Lorsque enfin l'on m'interrogea, je fus requis de déclarer mes nom et profession. Persuadé que c'était à celui qui m'interpellait que je devais répondre, je me tournai de son côté :
— Citoyen, me dit d'un ton sénatorial l'un des substituts du procureur de la Commune (Billaud de Varennes), réponds au peuple souverain. »
Je me retournai vers ce prétendu souverain, dont la majeure partie dormait, et ne donnait pas plus d'attention aux demandes qu'aux réponses.
Ceux qui ne dormaient pas se mirent à m'inlerroger tous à la fois. Je ne savais que répondre.
Pour première question, on me demanda ce qui s'était passé aux Tuileries dans la nuit du 9 au 10 août. Au seul énoncé de cette question, je m'aperçus facilement que les interrogateurs étaient, à cet égard, beaucoup plus instruits que moi. Dans cette nuit désastreuse, chefs ou agents de la sédition, que pouvaient-ils apprendre d'un homme qui n'avait été que spectateur ou victime? Je répondis de manière à ne compromettre personne, je m'étendis sur la conduite des autorités constituées, dont plusieurs membres s'étaient alors réunis avec les ministres dans le cabinet du conseil du Roi. Je racontai la manière dont j'avais échappé à la mort.
La seconde question avait pour objet une fourniture de meubles que l'on disait avoir été faite, peu de jours avant le 10 août, pour la Reine et pour Madame Elisabeth. Ma réponse fut que je n'en avais aucune connaissance. Je l'ignore même aujourd'hui.
On m'interrogea ensuite sur le départ du Roi
pour Montmédy.
Je n'ai connu ce départ, répondis-je, que comme le public, quoique dans ma qualité d'offi-
cier de la chambre, j'eusse la veille fait le coucher du Roi.
(Faire le coucher, faire le lever du Roi, expression consacrée parmi les officiers de la chambre de Sa Majesté, signifiait remplir alors les fonctions de sa place. L'un des journaux patriotes, travestissant l'expression dont je m'étais servi, publia que j'avais feint le coucher du Roi; cette erreur pouvait m'ètre funeste; mais le moment de la rectifier n'était pas encore venu.)
Interrogé enfin si, le jour du départ du Roi, j'avais vu au château M. de la Fayette, je répondis : « Non ».
— Quelles étaient les personnes assistant au coucher du Roi?
— Celles de son service.
Mon interrogatoire fini, je me retirai dans la salle du secrétariat. Aussitôt, l'assemblée délibéra pour savoir si je serais reconduit ou non à la tour du Temple : l'affirmative prévalut. Le président me fit appeler. Il m'annonça ce résultat, et, signant en ma présence l'ordre de me réintégrer dans la tour, il le remit au municipal Michel qu'il chargea de son exécution. Dans le trajet, je le questionnai sur le sort des personnes amenées avec moi à l'Hôtel de Ville.
— Mes collègues, me dit-il, accablés de sommeil et de fatigue, ayant déjà passé plusieurs nuits sans dormir, ont été prendre du repos. Ce soir, l'assemblée sera complète, et statuera sur le sort de ces personnes. Leur interrogatoire est clos. Je présume qu'elles seront renvoyées à leur service.
Quel fut mon bonheur de rentrer dans le Temple I Je courus à la chambre du Roi. Déjà levé et habillé, le Prince faisait, dans la petite tour, ses lectures accoutumées. Dès qu'il me vit, l'empressement de connaître les événements le fît avancer vers moi; mais la présence des officiers municipaux de garde près de sa personne s'opposa à tout entretien. J'indiquai des yeux que, pour l'instant, la prudence me défendait de m'expliquer. Le Roi, qui sentit comme moi la nécessité du silence, reprit sa lecture et attendit un moment plus opportun. Quelques heures après, je l'instruisis à la hâte des questions qui m'avaient été faites et de mes réponses.
J'avais rapporté dans la tour du Temple l'espérance d'y voir revenir bientôt les autres personnes enlevées avec moi. Vain espoir! Dans l'aprèsmidi, vers six heures. Manuel se présenta. Il annonça au Roi de la part de la Commune, que la princesse de Lamballe, madame et mademoiselle
de Tourzel, Ghamilly et les autres personnes du service ne rentreraient pas au Temple.
— Que sont-ils devenus? demanda le Roi.
— Ils sont prisonniers à l'hôtel de la Force, répondit Manuel.
— Que fera-t-on, répondit le Roi en me fixant, du dernier serviteur qui me reste ici?
— La Commune vous le laisse, dit Manuel ; mais comme il ne pourrait suffire à votre service, on enverra des gens pour l'aider.
— Je n'en veux pas, dit le Roi, ce qu'il ne pourra pas faire, nous y suppléerons. A Dieu ne plaise que nous voulions donner volontairement aux personnes qu'on nous enlève le chagrin de se voir remplacées par d'autres !
En présence de Manuel, la Reine et Madame Elisabeth, m'aidèrent à préparer pour ces nouveaux prisonniers de la Force les choses les plus nécessaires.
Ces prisonniers comparurent le 2 septembre, jour des massacres, devant le tribunal qui voua tant de victimes à la mort. Néanmoins tous, à l'exception de la princesse de Lamballe, furent acquittés. Chamilly honoré, par le testament de Louis XVI, de la même recommandation que moi, était de ce nombre. Depuis, il a péri sur l'écha-
faucl. Groira-t-on qu'il fut accusé d'avoir composé le testament de Louis XVI? comme si quelque autre que ce religieux monarque avait pu en être l'auteur!
L'activité que les deux princesses mettaient à faire, avec moi, les paquets de linge et des autres effets, étonna Manuel; il vit que, comme le Roi l'avait annoncé, la famille royale pouvait se passer de tout service étranger. Depuis ce jour, jusqu'à celui où, de nouveau, je fus enlevé du Temple pour n'y plus reparaître, je restai à peu près seul chargé de tout le service intérieur de la famille royale. Il n'y avait même plus auprès des princesses une femme pour les servir.
Que ne puis-je, afin de ménager la sensibilité de mes lecteurs, abréger le récit des barbaries auxquelles fut en butte la Majesté royale! Mais une simple esquisse de ce tableau ne pourrait en donner qu'une faible idée : il faut donc le présenter dans tous ses détails.
Le lendemain de ma réintégration dans la tour du Temple, Madame Elisabeth quitta son premier logement, pour s'établir dans celui de M. le Dauphin. Depuis ce jour, le jeune prince coucha dans la chambre de la Reine. Madame Royale, qui jusque-là avait couché auprès du lit
de Sa Majesté, passa les nuits dans la chambre de Madame Elisabeth.
Chargé du service de toute la famille royale, et désirant épargner aux princesses des soins auxquels leur rang- les rendait si étrangères, je distribuais les heures de la journée de manière à remplir tout ce que la nécessité des circonstances exigeait.
A sept heures, le Roi se levait et se rendait dans la petite tour. C'était là qu'il se livrait, comme je l'ai déjà dit, à ses exercices ordinaires de prière et de lecture. Pendant ce temps, je disposais la chambre pour le retour du Roi.
A huit heures je descendais chez la Reine; je la trouvais levée ainsi que M. le Dauphin. Elle ne pouvait disposer avec liberté que des instants qui s'écoulaient depuis son lever jusqu'au moment où je me présentais : avec moi entraient, pour le reste du jour, les municipaux constitués de garde par la commune. Ils demeuraient tout le jour dans la chambre même de la Reine, et la nuit dans cette pièce qui séparait son logement de celui de Madame Elisabeth. L'occupation des princesses, quand la nécessité ne les forçait pas de réparer leurs vêtements, ceux du Roi et de M. le Dauphin, était un ouvrage de tapisserie.
Durant plusieurs jours, le Roi n'ayant eu qu'un seul vêtement, je fus plus d'une fois dans le cas de profiter du moment où Sa Majesté était couchée pour le porter chez Madame Elisabeth, qui passait une partie de la nuit à le racommoder.
Le Roi continuait lui-même l'éducation de son fils; sa méthode de lui enseigner la géographie, que Sa Majesté possédait parfaitement, était de marquer sur un papier vélin les points limitatifs des provinces, la position des montagnes, le cours des fleuves et des rivières. A ce cadre ainsi préparé, M. le Dauphin adaptait les noms des provinces, des villes, etc.
De son côté, la Reine, livrée tout entière aux soins maternels que Madame Elisabeth partageait avec elle, instruisait Madame Royale dans les principes de la religion, et faisaitsuccéder à ces graves exercices des leçons de musique et de dessin. A cette occasion il me souvient que, l'ordre m'ayant été donné de demander au maître de dessin 'delà princesse des modèles de tètes quelle pût copier; il m'en fit remettre un certain nombre. Cet envoi excita contre la famille royale l'humeur d'un municipal, qui voulait absolument voir dans ces
i. Le peintre Van Blarenberghe, dont la fille était femme de la Reine.
tètes, copiées d'après l'antique, les portraits des principaux monarques coalisés contre la France. Peu s'en fallut qu'il ne les retînt et ne me dénonçât.
Il n'était point de privations qu'on n'affectât de faire éprouver à la famille royale : vêtements, linge de corps, linge de lit et de table, couverts, assiettes, en un mot tous les objets du service le plus ordinaire étaient en si petite quantité, qu'ils ne pouvaient suffire au besoin journalier'. Pendant quelques nuits je fus réduit à garnir le lit de M. le Dauphin de draps troués en plusieurs endroits.
Le dîner fini, le roi passait ordinairement dans le cabinet des livres du garde des archives de l'ordre de Malte, qui, précédemment, occupait le logement de la tour. La bibliothèque était restée en place, et Sa Majesté venait y choisir des livres. Un jour que j'étais avec le Roi dans ce cabinet, il me montra du doigt les œuvres de Rousseau et de Voltaire : « Ces deux hommes, me dit-il à voix basse, ont perdu la France. » Dans l'intention de recouvrer l'habitude de la langue latine, et de
1. On sait cependant qu'au Temple la table royale était convenablement pourvue (cf. Papiers du Temple, par M. La Morinerie. Souvelle Revue, avril 1884).
pouvoir, pendant sa captivité, en donner les premières leçons à M. le Dauphin, le Roi traduisait les œuvres d'Horace, et quelquefois Cicéron. Pour le distraire de ses études et de son travail, qu'il était toujours pressé de reprendre, la Reine et Madame Elisabeth faisaient avec lui, après le dîner, une partie, tantôt de piquet, tantôt de trictrac; et le soir l'une ou l'autre princesse lisait à haute voix une pièce de théâtre. A huit heures je dressais dans la chambre de Madame Elisabeth le souper de M. le Dauphin. La Reine venait y présider. Ensuite lorsque les municipaux étaient assez loin pour ne rien entendre, Sa Majesté faisait réciter à son fils la prière suivante:
« Dieu tout-puissant, qui m'avez créé et racheté, je vous adore. Conservez les jours du Roi mon père et ceux de ma famille. Protégez-nous contre nos ennemis, donnez à madame de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter les maux qu'elle endure à cause de nous! »
Après cette prière, je couchais M. le Dauphin. La Reine et Madame Elisabeth restaient alternativement auprès de lui. Le souper servi, je portais à manger à celles des deux princesses que ce soin retenait'.