‹ Souvenirs du baron HüeChapitre 38 sur 83 · Le municipal Daujon (peintre et sculpteur qui harangua · texte numérisé non relu

Le municipal Daujon (peintre et sculpteur qui harangua

Le Roi, en sortant de table, allait aussitôt auprès de son fils. Après quelques moments, il prenait, à la dérobée, la main de la Reine et celle de Madame Elisabeth, recevait les caresses de Madame Royale et remontait dans sa chambre. Passant ensuite dans la petite tour, Sa Majesté n'en sortait plus qu'à onze heures pour venir se coucher.

la foule quand elle voulut entrer au Temple avec les restes de madame de Lamballe) nous a laissé quelques curieux di-tails sur le séjour de Hiie au Temple dans un récit sur le Temple reproduit par Lenôtre, dans la Captivité de Marie-Antoinette (Paris, 1902, p. 5"): « Je ne sais, écrit-il, quel degré de confiance les détenus avaient en ce valet de chambre, mais j'étais singulièrement surpris des honnêtetés, des attentions, des petits soins même, que Marie-Antoinette avait pour lui. On n'aurait pas goûté d'un bon morceau qu'il n'y eût eu la part de M. Hue. « Vous aimez ceci; je vous en ai gardé... » Absent, présent, toujours on était occupé de lui. Il se donne tant de peines! Il est si prévenant! Je crois qu'elle l'aurait servi si elle l'avait osé ! »

Cléry nous dit aussi {Journal de Clëry, Limoges, 1841, in- 12, p. 18) que Hiie était seul chargé de recevoir et de demander les choses nécessaires pour la famille royale. Il faut consulter avec réserve les Mémoires de Cléry (Londres, 1799) dans lesquelles l'auteur semble exhaler sa jalousie contre llùe. Nous reviendrons plus loin sur cette question.

Enfin, M. de Beauchesne (Louis XVll, t. I, pp. 248 et suiv.) nous donne l'emploi du temps de Hue au Temple en nous disant que le « matin, il disposait la chambre, préparait la table pour le déjeuner, puis descendait chez la Reine vers huit heures, empressé de multiplier les services que la nécessité des circonstances exigeait de son zèle. Le soir, il dressait la table du Dauphin, le couchait lui-même et portail à manger aux Princesses. Hiie ne considérait pas comme une humiliation pour lui de descendre à ces détails ménagers auxquels il n'était nullement habitué, mais en tirait honneur en raison des services qu'il rendait ainsi à ses Princes ».

C'est dans cet intervalle de temps que j'avais le plus à souffrir. Seul alors avec le municipal de garde, j'étais contraint d'entendre tout ce que cet homme se plaisait à proférer d'horreurs contre le Roi. L'imputation habituelle roulait sur ce que Sa Majesté haïssait le peuple et l'avait trahi : « Cela n'est-il pas vrai? me disait-on. A coup sûr tu penses comme nous. Si non, tu ne peux être que le complice de cet ennemi de la nation. » A ces propos j'opposais un air glacial et le plus morne silence. « Tu ne réponds rien, donc tu n'es pas patriote. » Je restais muet, étant résigné à tout événement.

Ce n'était qu'au moment où je levais et couchais le Roi qu'il hasardait de me dire quelques mots. Assis et couvert par ses rideaux, ce qu'il me disait n'était point entendu par le commissaire. Un jour que Sa Majesté avait eu les oreilles frappées des injures dont le municipal de garde m'avait accablé : « Vous avez eu beaucoup à souffrir aujourd'hui, me dit le Roi. Eh bien! pour l'amour de moi, continuez de supporter tout : ne répliquez rien. » J'exécutai facilement cet ordre. Plus le poids du malheur s'appesantissait sur mon maître, plus sa personne me devenait sacrée.

Une autre fois, comme j'attachais au chevet de son lit une épingle noire, dont j'avais fait une espèce de porte-montre, le Roi me glissa dans la main un papier roulé. « Voilà de mes cheveux, me dit-il, c'est le seul présent que je puisse vous faire dans ce moment. »

Ombre à jamais chérie! je le conserverai soigneusement, ce don précieux! Héritage de mon fils il passera à mes descendants, et tous verront dans ce témoignage particulier des bontés de Louis XVI qu'ils eurent un père qui, par sa fidélité, mérita l'affection de son Roil

Le Roi, je n'en peux douter, prévoyait que bientôt on viendrait m'arracher de la tour : cette idée le tourmentait. Des deux portes de la pièce dans laquelle je couchais, l'une donnait dans la chambre de Sa Majesté, l'autre sur l'escalier. Par cette dernière, souvent au milieu de la nuit, entraient brusquement des municipaux, pour voir si je n'étais pas occupé à des correspondances secrètes. Une nuit, entre autres, réveillé par le bruit qu'un municipal avait fait dans sa visite nocturne, le Roi conçut pour moi des inquiétudes. Dès la pointe du jour. Sa Majesté, pieds nus et en chemise, entrouvrit doucement la porte qui faisait communiquer sa chambre avec la mienne.

Aussitôt je m'éveillai. La vue du Roi, l'état dans lequel il était me saisirent. « Sire, dis-je avec émotion, Votre Majesté veut-elle quelque chose? — Xon; mais, cette nuit il s'est fait du mouvement dans votre chambre; j'ai craint qu'on ne vous eût enlevé. Je voulais voir si vous étiez encore près de moi. »

Combien mon cœur fut ému! Le Roi se recoucha et dormit paisiblement.

Cependant les relations que j'étais forcé d'avoir avec les commissaires de la Commune pour le service delà famille royale étaient déplus en plus épineuses. La demande des choses les plus indispensables m'obligeait à revenir plusieurs fois à la charge. Dans ces circonstances un particulier s'introduisit au Temple je ne sais à quel titre. Il y prenait un ton de maître, y commandait, se mêlait de tout, affectait l'air le plus important. Trompé par cette apparence de pouvoir, je me flattai d'obtenir, par la médiation de ce nouveau maître, ce que souvent la dureté des autres différait tant à m'accorder : je m'adressai à lui. Cette tentative produisit le plus mauvais effet. Jaloux de leur pouvoir, les municipaux m'interdirent toute communication avec cet intrirjant; c'est le nom qu'ils lui donnèrent. Cet homme a joué

longtemps un rôle actif dans la révolution. Quelques mois plus tard, adjudant de Ronsin, quand ce féroce lieutenant de Robespierre commandait en chef l'armée révolutionnaire de Paris, il m'arrêta de sa propre autorité, et fut la cause de ma détention pendant onze mois.

La famille royale, durant les premiers jours de sa captivité au Temple, descendit quelquefois dans le jardin pour s'y promener. Alors elle marchait conduite par Santerre, et environnée de la bande municipale. Santerre absent, la promenade n'avait pas lieu. M. le Dauphin, accoutumé à l'air et à l'exercice, si nécessaires à son âge, souffrait sensiblement de cette privation. Au reste, la famille royale ne descendait au jardin que pour s'y voir exposée chaque fois à de nouvelles insultes. Au moment de son passage, les gardes du service extérieur, placés au bas de la tour, affectaient de se couvrir et de s'asseoir : à peine la famille royale était-elle passée qu'ils se levaient aussitôt et se découvraient.

Pendant tout le temps que je restai au Temple, le Roi, malgré ses demandes réitérées, ne put obtenir la lecture d'aucuns journaux : il n'en connaissait d'autres que ceux qui étaient oubliés quelquefois ou laissés à dessein par un des muni-

cipaux sur la table de l'antichambre. Un jour, sur l'un de ces papiers, je lus, écrit au crayon : Tremble, tyran! la guillotine est permajiente . Je déchirai et brûlai la feuille. Ces menaces couvraient habituellement les murs : des soldats factionnaires les crayonnaient jusque sur la porte de la chambre du Roi. Toute mon attention à faire disparaître ces placards n'empêchait pas que les yeux de Sa Majesté n'en fussent quelquefois frappés. Et quels hommes taxaient le Roi de tyrannie! des scélérats, les oppresseurs de la nation, des monstres souillés de meurtres et de rapines!

Pour donner au Roi une connaissance sommaire des journaux, que, tous les soirs, on venait crier sous les murs du Temple, je montais dans la petite tour à l'heure du passage des colporteurs. Là, me hissant à la hauteur d'une fenêtre, aux deux tiers bouchée, je m'y tenais jusqu'à ce que j'eusse pu saisir les annonces les plus intéressantes; alors je revenais dans la pièce qui précédait la chambre de la Reine. Madame Elisabeth passait au même instant dans sa chambre : je l'y suivais sous quelque prétexte, et lui rendais compte de ce que j'avais pu recueillir. Rentrée dans la chambre de la Reine, Madame

Elisabeth allait se placer au balcon de la seule fenêtre qui n'eût pas subi le sort de celles qu'on avait condamnées dans la majeure partie de leur ouverture. Le Roi, sans que les municipaux eussent lieu d'en prendre ombrage, venait à cette fenêtre comme pour respirer l'air; son auguste sœur lui répétait alors ce que j'avais pu lui rapporter. Ce fut par ce moyen que Sa Majesté fut instruite de l'entrée des troupes coalisées sur le territoire de France, de la reddition de Longwy et de Verdun; de la désertion de La Fayette avec son état-major; de la mort de M. de Laporte*, intendant de la liste civile; de celle de Durosoy *, enfin de la plupart des principaux événements.

Soit que l'attention journalière que je donnais aux crieurs publics eût été soupçonnée, soit que l'on prît à tâche de renouveler dans l'àme des augustes captifs l'anxiété et les alarmes, des colporteurs publiaient journellement de sinistres annonces, et, quelquefois aussi des faits controuvés. Un jour, lun d'eux annonça qu'un décret ordonnait de séparer le Roi de sa famille. Dans

1. M. de Laporle fut guillotiné le 2i août 1192 sur la place du Carrousel.

2. Durosoy était rédacteur à la Gazelle de Paris. Décapité le 2a août, il dit en montant à l'échafaud qu'il était beau pour un royaliste de mourir le jour de la Saint-Louis.

ce moment, la Reine, à portée d'entendre distinctement la voix du crieur, éprouva un saisissement dont elle eut peine à se remettre : il lui resta, depuis, une impression de terreur qui ne s'effaça plus.

Chaque jour mettait à de nouvelles épreuves la patience du roi. Un matin, au moment où Sa Majesté s'habillait, le municipal de service s'approcha, et prétendit la fouiller. Sans laisser voir la moindre impatience, le Roi tira de ses poches ce qu'elles contenaient, et le déposa sur la cheminée ; le municipal examina chaque chose avec attention; puis me remettant le tout : « Ce que j'ai fait, dit-il, j'ai reçu l'ordre de le faire. » Après cette scène, le Roi m'ordonna de ne lui présenter désormais ses habits que les poches retournées : en conséquence, tous les soirs, lorsque le Roi était couché, j'avais soin de vider les poches de ses vêtements. A quelques jours de là, ce municipal mourut d'une manière tragique.

Ce commissaire du Temple s'appelait Meunier. Il était marchand d'images. Emporté dans Paris par un cheval des écuries du Louvre, qu'il avait eu l'imprudence de monter, il passait près du Pont-au-Change. Plusieurs fois une sentinelle lui cria : « Qui vive? » Il fut impossible au municipal

de s'arrêter. La sentinelle, qui crut sa consigne violée, tira sur lui et le tua. La Gonnmune du 10 août, dont il était membre, lui décerna sur les ruines de la Bastille, les honneurs d'un enterrement civique.

Dans le même temps, un autre municipal, maître de pension à Paris, alors commissaire de la Commune au Temple, me remit un mémoire par lequel il demandait à être nommé instituteur de M. le Dauphin : il avait, me dit-il, présenté le double de ce mémoire au comte Alexandre de Beauharnais à l'époque où ce député présidait l'Assemblée constituante. Thomas, c'était le nom de ce municipal, me pria de parler au Roi de sa supplique et d'y joindre mes sollicitations. « Il m'est presque impossible de vous servir, lui répondis-je; je ne parle au Roi qu'autant que Sa Majesté daig-ne m'adresser la parole. D'ailleurs, ajoutai-je, dans les circonstances présentes, votre demande ne pourrait être accueillie. » A cet instant, le Roi parut. Thomas protesta de sa fidélité, et manifesta son indignation des insultes journalières dont plusieurs de ses coUèg'ues accablaient Sa xMajeslé. « Je m'abaisserais, dit le Roi, si je paraissais sensible à la manière dont on me traite. Si Dieu permettait que je reprisse un jour les rênes du

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gouvernement, enverrait que je sais pardonner. » Le municipal choisit cette occasion pour produire sa demande. « Pour l'instant, reprit Sa Majesté, je suffis à l'éducation de mon fils. »

Avant la translation du Roi au Temple, la liste civile avait été supprimée. Un décret avait réglé que le Roi recevrait annuellement pour ses dépenses une somme de cinq cent mille livres. En vain j'écrivis plusieurs fois au maire, de la part de Sa Majesté, pour demander des paiements acompte sur cette somme; le maire ne répondit pas. Ce silence causait au Roi un chagrin sensible. Prévoyant le sort qui lui était réservé, il aurait voulu acquitter chaque mois les avances que lui faisaient les fournisseurs.

J'avais également demandé par écrit au maire qu'il fût permis aux médecins ordinaires de la famille royale de lui donner des soins, et que les médicaments à son usage fussent pris chez l'apothicaire de Sa Majesté. Ces demandes demeurèrent presque toujours sans réponse.

En venant au Temple, le Roi n'avait qu'une très légère somme en numéraire. Manuel, ayant fait diverses emplettes dont je lui avais donné la note, me les envoya avec le montant des frais, qui s'élevait à cinq cent vingt-six livres. A la vue de

ce mémoire, que Manuel avait signé : « Je suis hors d'état, me dit Sa Majesté, d'acquitter de ma bourse une pareille dette. » Une somme de six cents livres qui me restait épargna au Roi l'humiliation de contracter envers Manuel une obligation pécuniaire. Sa Majesté voulut bien accéder à la demande que je lui fis de solder ce mémoire.

C'est à tort qu'il a été publié par certains journaux que, dans sa détresse, le Roi avait acc-^pté un emprunt de Pétion. Ce maire, il est vrai, remit enfin une somme à Sa Majesté; mais c'était un acompte sur celle que lui attribuait le décret de l'Assemblée nationale. Le reçu donné par le Roi portait :

a Le Roi reconnaît avoir reçu de M. Pétion la somme de deux mille cinq cent vingt-six livres que MM. les commissaires de la Municipalité se sont chargés de remettre à M. Hue, qui les avait avancées pour le service du Roi.

A Paris, le 3 septembre 1792.

» LOUIS »

On eût dit qu'en entrant au Temple chaque municipal avait pour mission d'aggraver la captivité de la famille royale. « Quel quartier habitezvous? » demandait un jour la Reine, à l'un de

ces hommes qui assistaient au dîner. — La Patrie, répondit-il avec arrogance. — La Patrie c'est la France », répliqua la Reine. J'en ai vu s'opiniàtrer à rester jusqu'à l'heure du coucher dans la chambre de la Reine, et n'en sortir qu'à force d'instances. Les mouvements, les gestes, les paroles, les regards, tout, jusqu'au silence de Leurs Majestés, était interprété méchamment.

Le service de la tour roulant tout entier sur moi, le roi craignit que la continuité d'une semblable fatigue ne fût au-dessus de mes forces. Pour me soulager. Sa Majesté fit demander au conseil municipal d'envoyer dans la tour un homme propre aux ouvrages de peine. Le maire nomma pour ce service un ancien employé aux barrières de Paris, appelé Tison. Cet homme vint au Temple avec sa femme. Jusqu'au jour où je fus enlevé de la tour, je n'eus à me plaindre ni de l'un ni de l'autre. La femme était d'un caractère doux et compatissant; son mari, à l'exemple du plus grand nombre des gens de sa classe, était imbu de préventions contre le Roi. Les gagner, et faire en sorte qu'ils allégeassent de tout leur pouvoir la captivité de la famille royale, fut l'objet de mes soins.

J'étais instruit que, dans Paris, il se faisait fré-

quemmenl, la nuit, des visites domiciliaires, qu'un grand nombre d'ecclésiastiques, de gentilshommes, de militaires, en un mot de personnes soupçonnées de ne pas aimer la révolution étaient emprisonnées : j'en informai la Reine. « Je n'ai pas à me reprocher, me dit-elle, d'avoir causé la détention de ceux qui nous servaient : longtemps avant la journée du 10 août, je ne me suis jamais couchée sans avoir brûlé tous les papiers capables de compromettre nos amis. »

Le 24 août, entre minuit et une heure du matin, plusieurs municipaux entrèrent dans la chambre du Roi. Eveillé par le bruit, je me levai à la hâte : je les vis s'approcher du lit de Sa Majesté. « En exécution d'un arrêt de la Commune, dit l'un d'eux, nous venons faire la visite de votre chambre, et enlever les armes qui peuvent s'y trouver. — Je n'en ai point, » répondit le Roi. Ils cherchèrent néanmoins, et n'ayant rien trouvé : « Cela ne suffit pas, reprirent-ils. En entrant au Temple, vous aviez une épée, remettez-la. » Contrainte à tout souffrir, Sa Majesté m'ordonna d'apporter son épée. L'idée de concourir, quoique involontairement, à désarmer mon Roi, me révoltait. Je remis au Roi son épée. « Messieurs, leur dit-il, je la dépose entre

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VOS mains. Plus ce sacrifice me coûte, plus il vous garantit mon amour pour la tranquillité publique. »

Le lendemain, à son lever, le Roi me témoigna combien cette insulte lui était pénible. Aucune jusqu'alors ne m'avait paru l'avoir afTecté aussi vivement. Sa Majesté m'ordonna d'écrire sur-lechamp au maire de Paris ce qui s'était passé la nuit précédente et de lui demander de sa part qu'il fût enfin statué sur le mode dont on devait lui annoncer les arrêtés de la Commune. Pétion ne fit point de réponse.

Ce désarmement du Roi augmenta mes inquiétudes pour ses jours. Le soir même, l'apparition d'un nouveau municipal (c'était un bonnetier) sembla justifier mes craintes. Cet homme, de haute taille, de complexion robuste, d'une figure basanée et sombre, tenant en main un bâton noueux, entra dans la chambre du Roi. Sa Majesté venait de se mettre au lit : « Je viens faire ici, dit-il en entrant, une perquisition exacte. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je veux être sûr que Monsieur (il parlait du Roi) n'a aucun moyen de s'évader. »

Ce début était fait pour redoubler mes alarmes : cet homme, disais-je, a sans doute des intentions

coupables. Puis lui adressant la parole : « Vos collègues ont fait ici cette recherche la nuit précédente; le Roi a bien voulu la souffrir. — Il l'a bien fallu, répliqua le municipal; s'il avait résisté, qui eût été le plus fort? » A ces mots, je crus plus que jamais à la réalité de mes soupçons. Résolu à défendre jusqu'à mon dernier soupir la vie de mon maître : « Je ne me coucherai pas, dis-je à ce commissaire; je resterai près de vous. — Fatigué comme vous l'êtes, me dit le Roi, couchez-vous; je vous l'ordonne. » Sans répliquer à cet ordre, je me retirai; mais la disposition de la porte empêchant que, de son lit, le Roi put apercevoir le mien, je m'y jetai tout habillé, les yeux fixés sur cet homme et prêt, au moindre mouvement suspect, à m'élancer au secours de mon maître. Ma frayeur n'était pas fondée; ce municipal, qui avait pris à tâche de paraître si redoutable, dormit jusqu'au matin d'un sommeil profond. Le lendemain de cette nouvelle scène, le Roi me dit à son lever : « Cet homme vous a causé une vive alarme, j'ai souffert de votre inquiétude, et moi-même je ne me suis pas cru sans danger, mais dans l'état où ils m'ont réduit je m'attends à tout. »

Le surlendemain, le maire écrivit au Roi que

M. Cléry ' se proposait pour le service de monsieur le Dauphin. « Lisez cette lettre, me dit Sa Majesté, et répondez au maire que j'y consens, ajoutez-lui que je ne peux voir sans indignation que la municipalité afTecte de ne pas répondre aux demandes que j'ai faites et surtout à celle de laisser entrer le médecin ordinaire de mes enfants. » Le même jour un commissaire municipal introduisit M. Gléry dans la tour.

1 Jean-Baptiste Hanet Clérv est trop célèbre par son attachement sans bornes à la famille royale et son Journal de ce qui s'esl passé au Temple » pour qu'il soit nécessaire de retracer ici sa biographie. Sa famille est moins connue. Des longtemps ses parents étaient attachés à la famille royale et il avait pu. à leur exemple, faire preuve de dévouement aux Princes qui s'affirma aussitôt (lu'il les eut fréquentes de près au Temple. .

Son bisaïeul Jean Ilanet, surnommé Prévôt, pour avoir ele maître d'armes, était attaché aux écuries du roi Louis XI\ en qualité de fournisseur des chevaux et fourrages. Relire en Normandie, sa patrie, il y acheta le petit domaine de Clery qui lui donna son nom. Son fils, fermier du Prieuré des Jardies, près Vaucresson, puis fournisseur des écuries de Louis XV, laissa un fils, Benjamin Clèry, receveur des vingtièmes dans 1,1 banlieue de l'aris et fermier de plusieurs terres de la Couronne, qui épousa Marguerite Laurens,du village de Vaucresson, retenue comme nourrice des enfants de madame la duchesse, puis nourrice de la princesse de Guémenée. De ce mariage naquirent six enfants dont deux furent employés • à la chambre » du Roi. L'un, le fameux Cléry, après avoir été valet de chambre de madame de Guémenée, fut donné par elle au Dauphin, et épousa une • ordinaire de la musique du Roi -, fille de madame Beaumont, harpiste distinguée de la Reine; l'autre, Ilanet, valet de chambre au service de Madame, épousa la fille d'un officier aux Menus.

Obsédées dans tous les instants par les geôliers municipaux, la Reine et Madame Elisabeth ne pouvaient qu'à la dérobée me donner leurs ordres et quelquefois me parler de leurs peines. Un jour que l'ordre de mon service m'avait fait entrer chez Madame Elisabeth, je trouvai cette princesse en prières; mon premier mouvement fut de me retirer. « Restez, me dit-elle, vaquez à vos occupations, je n'en serai point dérangée. » Voici quelle était la prière de Madame Elisabeth. Elle me permit de la copier :

« Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute éternité. Gela me suffit, ô mon Dieu! pour être tranquille. J'adore vos desseins éternels. Je m'y soumets de tout mon cœur; je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout; j'unis ce sacrifice à celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant par son cœur sacré et par ses mérites infinis lu patience dans nos maux, et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et permettrez '. »

1. La prière connue sous le nom de Prière de Madame Élisalielh a-t-eile été composée par elle? Nous lisons en tête de celte oraison manuscrite insérée dans une Journée du Chré-

Sa prière étant achevée : « C'est moins pour le Roi malheureux, dit-elle, que pour son peuple égaré que j'adresse au Ciel des prières. Daigne le Seigneur se laisser fléchir et jeter sur la France un regard de miséricorde! » Cet acte de générosité héroïque fît sur moi une impression que la princesse aperçut : « Du courage, repritelle. Dieu ne nous envoie jamais plus de p3ine que nous n'en pouvons supporter. »

L'état habituel de contrainte dans lequel les municipaux tenaient leurs prisonniers était tel que les princesses n'avaient plus dans la tour qu'un seul endroit où par un reste d'égard pour la décence, il leur fut permis d'être seules. Averti par un signe que me faisait la Reine, ou Madame Elisabeth, en passant dans l'antichambre, je les suivais, sous le prétexte de quelque objet de service. La chambre où couchait Madame Elisabeth précédait le lieu dont je parle; de cette chambre, je pouvais, sans témoins, recevoir les ordres de l'une ou de l'autre de ces princesses. Dans ces

tien ayant appartenu à la baronne de la Rochefoucauld et donnée par son fils, le comte A. de la Rochefoucauld, en 1837 à M. Bonneau de Launo}, inspecteur général des prisons, la mention suivante : Prière composée par M. l'Évêque de Beauvais et que Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, répétait tous les jours.

circonstances, je fus honoré de plusieurs entretiens; je dois en rapporter deux.

Les troupes combinées de l'Empereur et du roi de Prusse, commandées par le duc régnant de Brunswick, venaient d'entrer en France. Les factieux frappés de terreur étaient plus irrités que jamais contre la famille royale. La Reine, qui le savait, me dit à cette occasion : « Tout m'annonce que je dois être séparée du Roi. J'espère que vous resterez avec lui. Comme Français, comme l'un de ses fidèles serviteurs, pénétrez-vous bien des sentiments que vous devez toujours lui exprimer, et que je lui ai manifestés. Rappelez au Roi, quand vous pourrez lui parler seul, que jamais l'impatience de briser nos fers ne doit arracher de lui aucun sacrifice indig-ne de sa gloire. Surtout, point de démembrement de la France. Que sur ce point aucune considération ne l'égaré : qu'il ne s'effraye ni pour ma sœur ni pour moi. Représentez-lui que toutes deux nous préférons voir plutôt notre captivité indéfiniment prolongée, que d'en devoir la fin à l'abandon de la moindre place forte. Si la Divine Providence nous fait recouvrer notre liberté, le Roi a résolu d'aller établir momentanément sa résidence à Strasbourg. C'est également mon désir. Il se

pourrait que cette ville importante fût tentée de reprendre sa place dans les corps germaniques. Il faut l'en empêcher et la conserver à la France. — Je suis pénétré, répondis-je, de la marque de confiance dont la Reine daigne m'honorer : mais dois-je perdre de vue ma double qualité de sujet et de serviteur? Et puis-je, madame, me permettre?... — L'intérêt de la France avant tout, » reprit la Reine.

Le ton avec lequel Sa Majesté s'exprimait me fit sentir que, dans ces conjonctures, la fille de Marie-Thérèse, la sœur de Joseph et de Léopold, la tante de François II, n'était plus que l'épouse du Roi de France et la mère de l'héritier du trône.

Deux jours après, j'eus encore dans le même lieu, un entretien avec la Reine : c'était au retour de la promenade dans le jardin; Santerre y avait accompagné la famille royale. « Cet homme, me dit la Reine, que vous voyez aujourd'hui notre geôlier, a plusieurs fois sollicité et obtenu du Roi des sommes considérables sur les fonds de la liste civile. Combien d'autres, dans la garde nationale, dans l'Assemblée même, ont, sous divers prétextes, obtenu du Roi des secours pécuniaires, et se montrent en ce moment nos plus mortels ennemis! Avant le 10 août, les égarements de

Damouriez, la pusillanimité de M. de la Fayette et les erreurs du duc de Liancourt ayant trompé toutes nos espérances, de quoi nous ont servi les fortes sommes que nos amis ont distribuées à Pétion, à Lacroix et à d'autres conjurés? Ils ont reçu l'argent et nous ont trahis ! »

Depuis que Tison et sa femme étaient dans le Temple et que Cléry y partageait mon service, les soins auxquels j'avais été seul assujetti quelque temps étaient diminués. Mais, si la peine du corps était moindre pour moi, il s'en préparait pour mon cœur une au-dessus de tout. Les marques de bienveillance signalée que me donnaient le Roi et la famille royale portaient ombrage à certains municipaux. Je m'en étais aperçu; j'avais même des raisons pour craindre de me voir, d'un moment à l'autre, enlevé de la tour. Cette appréhension n'était que trop fondée; cependant rien n'avait annoncé le coup qui était près de me frapper.

Le 2 septembre, j'avais rempli mes fonctions ordinaires; le Roi et la famille royale étaient descendus dans le jardin pour s'y promener; resté seul dans la chambre de la Reine, je m'étais mis à la fenêtre pour y respirer un moment. Vers les cinq heures, j'entendis tout à coup battre la générale. Un bruit confus me fît soupçonner quelque

mouvement extraordinaire dans Paris. Ce que, peu de jours avant, un municipal m'avait dit en confiance sur des visites domiciliaires, des enlèvements d'armes, et de nombreux emprisonnements, revint à ma pensée. Mille conjectures sinistres occupaient mon esprit, lorsque soudain je vis deux commissaires, sortant du palais du Temple, s'avancer à grands pas vers la famille royale et la faire remonter aussitôt. Le Roi, accompagné de sa famille, étant entré dans la chambre de la Reine, parurent alors deux municipaux. L'un d'eux, nommé Mathieu, était un excapucin : de ma vie je n'oublierai le discours atroce qu'osa tenir à Sa Majesté le moine apostat. « Monsieur, dit-il au Roi, vous ignorez ce qui se passe dans Paris. On bat la générale dans tous les quartiers, on a tiré le canon d'alarme, le peuple est en fureur et veut se venger. Ce n'était pas assez d'avoir fait assassiner nos frères le 10 août, d'avoir employé contre eux des balles mâchées dont on a ramassé des milliers dans les Tuileries; c'est vous qui faites encore marcher contre nous un ennemi féroce qui menace de nous massacrer, d'égorger nos femmes et nos enfants. Notre mort est jurée, nous le savons; mais, avant qu'elle nous atteigne, vous et votre famille périrez de la main

même des officiers municipaux qui vous gardent. Il est temps encore; et si vous le voulez, vous pouvez... — J'ai tout fait pour le bonheur du peuple, répondit le Roi avec fermeté : il ne me reste plus rien à faire. »

Souvent je me suis rappelé cette réponse, lorsque j'entendais parler d'une prétendue lettre écrite par Louis XVI au roi de Prusse pour déterminer la retraite de ce monarque. M. de Malesherbes et M. de Sèze, défenseurs officieux du Roi, m'ont confirmé l'inexistence de cette lettre, si contraire en effet aux vœux que j'avais entendu former à Louis XVI et à la famille royale pour leur délivrance.

A peine le Roi, auprès de qui j'étais en cet instant, eut-il cessé de parler, que Mathieu reprit : a Je vous arrête. — Qui? moi! dit Sa Majesté. — Xon : votre valet de chambre. — Qu'a-t-il fait? Il m'est attaché; voilà son crime. Du moins, n'attentez pas à ses jours! — Je n'ai pas de compte à te rendre, répondit Mathieu, j'ai mes ordres. »

Je voulus monter dans ma chambre; Mathieu me saisit par le bras. « Reste là, me dit-il; tu es sous ma garde. » Il ne me permit d'y aller qu'avec lui.

Je voulais emporter avec moi quelque peu de

linge et des rasoirs. « Point de rasoirs, me dit le municipal; oii je vais te mener on te rasera; je peux même t'assurer que les barbiers ne te manqueront pas. » Je gardai le silence, persuadé que j'allais droit à l'échafaud. J'eus à peine quitté ma chambre que les scellés furent mis sur les deux portes et ne furent levés qu'après la mort de Louis XVI. Descendu dans la chambre de la Reine je rendis au Roi, avec la permission des municipaux, quelques papiers qui le concernaient. « Homme malheureux, me dit-il le cœur navré, le peu d'argent qui vous restait aous l'avez avancé pour moi', aujourd'hui vous partez et vous êtes sans ressource! — Sire! je n'ai besoin de rien! » Les larmes et les sanglots me suffoquaient.

Chaque personne de la famille royale m'honora de quelque témoignage de sensibilité. Cette scène attendrissante pouvant avoir de funestes effets, je fis sur moi un nouvel effort « Je suis prêt à vous suivre, » dis-je à mes conducteurs, et nous partîmes-.

1. Cette somme, qui se montait à cinq cent vingt-six livres, fut remboursée à François lliie par la municipalité quelques mois plus tard.

•2. Cf. Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel, l. II, p. 248. — Cf. aussi dans la relation de Daujon sur le Temple, citée plus haut, le passage qui concerne le départ des serviteurs du Roi. - Capct, dit-il, se plaignit amèrement de cette rigueur.

Les femmes enchérirent d'aigreur, Elisabeth surtout, se promenant à grands pas, témoignait hautement sa colère et lançait partout lies regards menaçants. Marie-Antoinette paraissait sensiblement alTectée de cette séparation. » On voulait donc, disaient-elles, leur enlever les personnes qui leur étaient le plus attachées et en qui elles avaient mis leur confiance. Je ne puis m'empécher de remarquer au sujet du départ de Hiie que c'est à la vanité du commissaire qui l'emmena, que ce valet de chambre doit la vie. L'arrêté portait qu'il serait porté à la Conciergerie. Son titre était suffisant pour lui attirer le sort des autres. Mais celui chargé de son arrestation — c'était un ex-capucin — le conduisit au Conseil général de la Commune où il fit parade de sa conduite, répéta sa harangue et remit son prisonnier. Le Conseil, après l'avoir interrogé, f arut satisfait de ses réponses et ordonna qu'il serait seulement déposé à la geôle, espèce de maison d'arrêt de la Commune, où il resta très peu, ce qui le sauva. Peut-être aussi, le commissaire et le Conseil avaient déjà des inquiétudes sur les prisons.

On lit dans les Mémoires de Cléry, que ce fut par suite de son zèle maladroit et blessant pour les municipaux que Hue quitta le Temple. On y lit aussi que « Louis XVI ne put jamais considérer Cléry à l'égal de Chamilly et de Hue qui lui étaient très supérieurs par le rang et la naissance ». Mais ces Mémoires (Londres, Baylis, 1799) sont apocryphes. Hs contiennent une foule de notes injurieuses contre Louis XVI et ont été répandus, dit-on, par le Gouvernement français. Seul le Journal écrit par Cléry sous la direction de Mariala doit être considéré comme authentique. Après le départ de Hue, le roi s'inquiéta beaucoup de lui et demanda de ses nouvelles à Cléry.

CHAPITKE V

(2 décembre 1"92 octobre 1793).

Interrogatoire de Ilùe à rHôlel de Ville. — Son incarcération.

— 11 est sauvé par la femme du concierge de l'Hôtel de Ville.

— Les Septembriseurs. — Entrevue avec Tallien. — Ses manières affables. — Nouvel interrogatoire. — lliie est enfermé dans une cellule où il découvre un autel dissimulé. — Troisième interrogatoire. — Son élargissement. — Entretien avec Cliaumette. — Mort du Roi. — Son testament. — Correspondance secrète avec le Temple. — Visite de Hiie à la Conciergerie. — Anecdotes sur la Heine. — Le complot de lOEillet.

Au bas de la tour, deux gendarmes se joignirent à Mathieu. Sur le chemin que je parcourus, quel épouvantable spectacle frappa mes regards! Les passants fuyaient avec effroi, fermaient avec précipitation les portes, les fenêtres et les boutiques; chacun se réfugiait dans l'endroit le plus reculé de sa demeure. J'entendais les rugissements des assassins et les cris affreux des victimes.

Des monstres couverts de sang, armés de poi-

SOUVENIRS DU BARON HUE. Il"

g-narJs, de coutelas et de bâtons, parcouraient les rues et montraient au peuple les trophées sanglants de leurs cruautés. Ils promenaient en triomphe au bout de leurs piques des lambeaux de corps humains.

Enfin, arrivé place de Grève, une horreur inexprimable me saisit. La place était couverte d'un peuple immense : la plupart agitaient dans leurs mains des piques, des sabres, des fu.>ils. Dans l'impossibilité d'avancer en voiture jusqu'à l'escalier de l'Hôtel de Ville, on me fit descendre et passer au milieu de cette multitude. « Bon! disaient-ils, voilà du gibier de guillotine; c'est le valet de chambre du Tyran! » A l'aspect de ce danger pressant, jaloux de ne pas déshonorer le sacrifice de ma vie, je demandai à Dieu de fortifier mon àme. Tout entier à cette pensée, j'entrai dans la salle de la Commune ; on me plaça auprès du président.

A peu de distance était Santerre. Ce commandant de la milice communale écoutait d'un air capable les plans que des gens à moitié ivres lui développaient pour arrêter les armées étrangères ; d'autres proposaient de se lever en masse et de marcher à l'ennemi. Au parquet, place ordinaire du procureur de la Commune, Billaud deVarennes,

118 SOUVENIRS DU BAROX HÛE.

l'un des substituts, et Robespierre s'agitaient, criaient, donnaient des ordres et paraissaient très animés. Dans cette salle et dans les pièces voisines, le tumulte était extrême.

Au milieu de ce désordre , le président demanda du silence et me fît une première question. Avant qu'il m'eût été possible de répondre, on s'écria de toutes parts : « A l'Abbaye! A la Force ! » Dans ce moment on y massacrait les prisonniers. Le calme rétabli, mon interrogatoire commença. Des faits, la plupart imaginaires, me furent reprochés.

— Tu as, dit l'un des municipaux, fait entrer dans la cour du Temple, une malle renfermant des rubans tricolores et divers déguisements : c'était pour faire évader la famille royale. — J'ai entendu, s'écriait un autre, le Roi lui dire, quarante-cinq; la Reine cinquante-deux. Ces deux mots lui désignaient le prince de Poix et le traître Bouille » On me reprochait aussi d'avoir commandé une veste et une culotte savoyardes, preuve certaine d'une intelligence avec le roi de Sardaigne. A la vérité, j'avais signé et fait viser par les commissaires de garde la demande d'un vêtement de cette espèce pour Tison. Enfin on m'accusait d'avoir remis clandestinement certaines

lettres au Roi et à la Reine et de faire usage de caractères hiéroglyphiques pour faciliter leur correspondance , les caractères n'étaient autre chose qu'un livre d'arithmétique. Tous les soirs, avant que M. le Dauphin se couchât, je posais ce livre sur son lit, afin que le jeune prince put se préparer le matin à la leçon d'arithmétique que le Roi lui donnait.

Un ffrief irrémissible était d'avoir chanté dans la tour l'air et les paroles : « 0 Richard! 0 mon Roi!... » Je n'avais chanté ni l'air, ni les paroles et quand je les aurais chantées, il était trop vrai, que, comme Richard, le Roi était abandonné, que ses sujets les plus dévoués à sa personne et à sa cause s'étaient éloignés pour le servir, que parmi ceux qui étaient restés auprès de lui, les uns avaient été massacrés le 10 août , les autres étaient actuellement en arrestation ou en faite. Devais-je avoir pour les malheurs de mon maître l'insensibilité que montraient ses persécuteurs?

Un dernier grief était l'intérêt que la famille royale affectait, selon eux, de me témoigner tandis qu'à peine elle parlait aux commissaires municipaux.

A ce dernier reproche, je restai muet. Les clameurs se renouvelèrent :« Al'Abbaye! AlaForce! »

Enfin la fureur contre moi fut au comble quand Billaud de Varennes s'écria : « Ce valet, renvoyé au Temple une première fois, a trahi la confiance du peuple, il mérite une punition exemplaire. » Au même instant un municipal se leva : « Cet homme, dit-il, tient les fils de la trame ourdie dans le Temple. S'assurer de lui, le mettre au secret, en tirer tous les renseignements qu'il peut donner, sera plus utile et plus sage que de l'envoyer à l'Abbaye ou à la Force. » Quel que fût en ce moment le motif du municipal, son observation me sauva la vie : on décida de m'enfermer dans un des cachots de l'Hôtel de Ville. Remis aussitôt à la garde d'un guichetier, il me fit descendre de la salle de la Commune, me fouilla, me conduisit au lieu de réclusion qui m'était destiné, ouvrit une porte de fer et la referma sur moi.

Quelle position que la mienne! Seul au milieu des ténèbres, poursuivi par l'idée des assassinats qui se commettaient dans les prisons de Paris, entendant moi-même les égorgeurs errer autour de mon cachot et demander ma tète, laissant, hélas! le Roi et la famille royale en captivité! Je frissonne encore au souvenir seul de mes affreuses pensées.

En rentrant dans mon cachot, la lanterne du

guichetier m'avait fait apercevoir un mauvais grabat. Je m'y traînai à tâtons. Accablé de fatigue, je cédai à un sommeil qui me dérobait à peine l'idée de ma position, lorsque, tout à coup, un bruit confus me réveilla. Je prêtai l'oreille, j'entendis clairement articuler ces paroles : « Ma femme, les assassins ont fini dans les autres prisons; ils accourent à celles de la Commune. Jette-moi vite ce que nous avons de meilleurs efTets : descends toi-même, sauvons-nous '. » A ces mots, je me précipitai de mon lit : je tombai à genoux, et, les mains levées vers le ciel, j'attendis dans cette situation le coup fatal dont j'étais menacé. Une heure après, une voix m'appela : je ne répondis pas. On appela encore; je prêtai l'oreille.

— Approchez de votre fenêtre dit-on à voix basse. J'approchai. Ne vous effrayez pas, continua-t-on ; plusieurs personnes veillent ici sur vos jours.

Après ma sortie de prison, j'ai fait inutilement des recherches pour connaître ce généreux protecteur. Qui que vous soyez, homme sensible, quelque lieu que vous habitiez, recevez l'hommage d'une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie.

l C'était le concierge Viel qui parlait ainsi à sa femme.

Trente-six heures s'écoulèrent sans que personne entrât dans mon cachot, sans que j'eusse ni nourriture ni l'espérance d'en recevoir : je ne pouvais douter que le concierge et sa femme n'eussent pris la fuite. « Le guichetier, disais-je, aura fui comme eux. » Cette réflexion abattit le reste de mon courage; une sueur froide, un tremblement universel et les angoisses de la mort me saisirent : je tombai en défaillance. Revenu à moi, j'étais près d'appeler les assassins qu'à la clarté des réverbères je voyais aller et venir dans la cour, j'allais leur demander de mettre fin à ma longue agonie, quand mes yeux découvrirent une faible lueur partant du plancher. A l'aide d'une mauvaise table et de deux bancs que je plaçai l'un sur l'autre, je parvins à mélever assez pour atteindre à l'endroit où j'entrevoyais cette lumière. J'y frappai plusieurs coups; une trappe s'ouvrit. « Que voulez-vous? me dit une voix douce. — Du pain ou la mort, » répondis-je avec l'accent du désespoir. La personne qui me parlait ainsi était la femme du concierge '. « Rassurez-vous, me dit-elle; j'aurai soin de vous. » A l'instant, elle me donna du pain, de la viande et de

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