Pour Gomin et Lane, cf. Louis XVII, de M. de Beauchesne
Gomin, né en 1757, mort en 1841, était fils d'un tapissier de la rue Saint-Louis; homme doux et tranquille, estimé dans son quartier, il fut nommé commissaire au Temple le S novembre 17'J4.
Etienne Lasne , fils d'un adjudant au régiment de la Marche, né en 1737, était grenadier aux gardes-françaises, compagnie de Sourches, lorsqu'il prit son congé en 1782 pour exercer le métier de peintre en bâtiments. 11 enti'a au Temple le 31 mars 1793 et mourut à Paris, rue Le Regraltier, le 17 avril 1841, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Sa veuve se relira à Avon. Madame la baronne de B*", fille du baron André Hiie. nous a souvent conté la visite qu'elle lui fit vers l'an 1850, au cours de sa petite enfance, en compagnie de sa mère, qui venait, toute émue, chercher auprès de madame Lasne quelque pieux souvenir sur la mémoire de Louis XVII. Mademoiselle Hiie cependant ne partageait pas celte émotion. Il lui déplaisait extrêmement de perdre quelques heures d'une belle journée d'été, auprès d'une vieille dame qu'elle ne connaissait point.
Afin de calmer son impatience, on l'avait gratifiée de quelque friandise qui lui demeura plus en mémoire que le souvenir de la veuve du gardien du Temple. Elle se rappelle cependant que madame Lasne était une personne de grand âge, de taille menue et d'aspect fort correct. Son visage, encore de belle apparence, s'encadrait de ces longues papillotes que l'on appelle anglaises. Elle parlait beaucoup. Ses
ces détails déchirants, furent envoyés dans la tour pour le soigner.
Ce n'était pas assez pour les régicides d'avoir enlevé Louis XVII à la Reine; elle-même, en vertu d'un décret la Convention, fut transférée le i" août 1793, dans la prison de la Conciergerie du Palais. Vivement inquiète sur les suites de cet enlèvement , Madame Elisabeth m'envoya l'ordre de mettre tout en usage pour l'instruire de la véritable position de la Reine'.
Les renseignements que je parvins d'abord à me procurer me paraissant trop vagues, je conçus et j'exécutai le projet d'aller moi-même à la Con- <;iergerie les vérifier.
A peine eus-je franchi le premier guichet qu'une
yeux s'humectèrent de larme» lorsqu'elle montra à madame HiJe un portrait et quelques souvenirs du Dauphin.
Elle entretint beaucoup son interlocutrice de la mort du jeune Prince. A chacune de ses paroles, madame Hiie, émerveillée autant qu'attendrie, sécriait, en se détournant vers mademoiselle Hiie sa fille : « Écoute, mon enfant, écoute bien le récit de madame Lasne. c'est de l'histoire qu'elle nous conte, et tu seras heureuse plus tard de la raconter à ton tour! » Mais mademoiselle Hue trouvait l'histoire trop longue, et c'est d'une oreille distraite qu'elle écoutait à demi ce qu'elle n'a pu, comme l'eût désiré sa mère, nous raconter elle-même. Ajoutons que François Hiie et sa famille furent toujours persuadés de la mort de Louis XVII au Temple.
1. « Quoi! jusque-là! il a pénétré jusque-là! » s'écria Madame Elisabeth quand elle apprit que François Hiie s'était introduit à la Conciergerie (Mémoire de madame de Tourzel).
personne qui me parut sensible, jugeant à mon air que j'étais embarrassé de la marche à tenir dans cette triste demeure, vint à moi, me tendit la main, et me conduisit dans un endroit écarté :
— Fiez-vous à moi, me dit-elle. Qui ètes-vous? Quel intérêt vous amène? Ne me dissimulez rien.
Cette invitation amicale détermina ma confiance; je m'ouvris à cette femme. Elle répondit avec complaisance à toutes mes questions.
— Vous voyez, lui dis-je, le motif qui m'amène. Faire passer à la Reine des nouvelles de ses enfants, informer ses enfants et Madame Elisabeth de l'état oii la Reine se trouve est mon unique objet. Il est digne de vous de me seconder.
Cette femme le promit et me tint parole.
J'appris qu'elle se nommait madame Richard, et qu'elle était femme du concierge de la prison.
Dans la correspondance qu'elle me permit d'entretenir par la suite, avec elle, au Temple, Madame Elisabeth la désigna sous le surnom de « Sensible ».
Qu'on me permette de rapporter ici une anecdote que je tiens d'elle-même :
La Reine lui avait un jour témoigné l'envie de manger du melon. Celle femme, qui prenait le plus grand soin de Sa Majesté et qui veillait à
tous ses besoins autant que c'était en son pouvoir, courut au marché le plus proche de la prison.
— Il me faut un excellent melon, dit-elle à une marchande qui la connaissait,
— Je te devine, lui répondit celle-ci. Le melon que tu demandes avec tant d'empressement est, j'en suis sûre, pour notre malheureuse Reine. Choisis, prends ce qu'il y a de plus beau.
Elle-même lui donna celui qu'elle croyait le meilleur. La dame Richard voulut payer.
— Garde ton argent, lui répliqua la marchande, et dis à la Reine qu'il y en a parmi nous qui gémissent...
Elle allait en dire davantage lorsque la concierge se retira, porta le melon à la Reine et lui rendit compte de ce qui s'était passé. Sa Majesté fut attendrie.
Quelques mois après, un prisonnier assassina, dit-on, la femme Richard'.
L'habitation de la Reine à la Conciergerie était une chambre au rez-de-chaussée, basse, étroite et
1. Madame Richard, née Barrassin, fut, en effet, assassinée par un prisonnier que ses soins venaient de rendre à la santé (Enquête de madame Simon Vouet sur Marie-Antoinette). Son mari et elle avaient été incarcérés pendant six mois aux Madelonettes à la suite des soins trop empressés qu'ils avaient donnés à la Reine.
humide. Elle y respirait rôdeur infecte qui sexhalait (lu voisinage. L'humidité avait fait séparer de la toile le papier dont le mur avait été couvert. Il n'en restait plus que des lambeaux. Des sangles renouées en plusieurs endrois avec des cordes, une paillasse à demi pourrie, un matelas déchiré, une couverture aussi usée que malpropre composaient le lit de la reine de France; un mauvais paravent lui tenait lieu de rideaux. C'était là que Sa Majesté passait la nuit à essayer de reposer sa tète des douloureuses méditations de la journée.
Un prisonnier, dit-on, avait procuré à la Reine quelques livres pour la distraire. En les rendant, elle écrivit avec une épingle sur un feuillet blanc. Marie- Antoinette.
Pour se faire un autre objet de distraction, la Reine tira les fils d'une vieille tenture et, à laide de deux bouts de plume, elle tricota une espèce de jarretière que le sieur Bault, concierge ',
1. La femme Baull, dont le mari avait été concierge de la prison de la Force, a laissé une relation sur son séjour à la Conciergerie (Lcnôtre l'a reproduite, p. 279, op. cit.). Elle conte qu'à l'époque de la destitution de Richard, il était question de nommer à sa place « l'horrible Simon ». Mon mari, ajoutet-elle, ayant l'honneur de connaître M. Hiie et M. Cléry, nous leur fimes séparément part de notre dessein d'entrer à la Conciergerie. Ils nous y encouragèrent.... Plus tard, mon mari,
recueillit avec soin, et qu'il me confia pour en faire hommage à Madame Royale, qui le reçut avec un respect religieux'.
Mais que ces détails ne m'empêchent pas de conter le résultat de ma visite.
Madame Richard, à qui je m'étais confié, apprit à la Reine que j'avais pénétré jusque dans sa prison.
— Quoi! jusqu'ici! s'écria Sa Majesté...
Le succès justifia ma hardiesse, et, pendant quelques semaines, j'eus la consolation de pro-
quand il avait des informations par M. Hiie qui avait conservé ses correspondances avec le Temple et ne craignait pas de pénétrer aussi de temps en temps à la Conciergerie, pouvait quelquefois répondre à la Reine quand elle lui demandait des nouvelles.
1. Lorsque cet ouvrage fut achevé, la Reine, écrit madame Bault, le laissa tomber un jour à ses pieds, au moment où mon mari entrait dans sa chambre. Il devina sur-le-champ la pensée de la Reine, s'avança rapidement vers elle, tira son mouchoir qui parut lui échapper, en couvrit la jarretière et ramassa le tout ensemble. Nous conservâmes religieusement ce tissu précieux. Je le donnai à M. Hiie qui devait accompagner S. A. R. Madame, à Vienne; il lui remit en la joignant à Huningue (Cf. également à ce sujet les dépositions de Rosalie Lamorliére). Cette tresse a été exposée en 1894 à la Galerie Sedelmeyer, dans la collection de M. le marquis de Villefranche en même temps que différents objets appartenant à la famille Hiie et provenant de la maison royale. Il en existe une reproduction au musée Grévin. Enfin M. le comte de Reisel, le savant historien, si dévoué à la mémoire de la Reine, et à la parfaite obligeance duquel nous devons de précieux renseignements, y fait également allusion dans sa publication du Journal de Madame Eloff.
curer aux princesses captives dans le Temple des nouvelles de la Reine.
Alors se préparait dans le silence la procédure monstrueuse où, jusque dans la nature, tout fut outragé.
Cependant je conservais encore quelque espoir. Ma confidente à la Conciergerie l'entretenait par ses rapports et voulait le faire partager à la Reine.
— Madame, lui disait-elle, je parlais de vous, ce matin, avec l'accusateur public. Voici comment il s'exprimait :
» — Je ne sais pourquoi la Reine a été transférée de la tour du Temple à la Conciergerie. Dans les pièces qui m'ont été remises, aucune n'est à sa charge.
» Madame, je ne désespère pas, continuait cette femme, qu'incessamment vous soyez reconduite au Temple.
» — Vous le croyez, répondit la Reine, pour moi je suis loin de l'espérer. Us ont immolé le Roi! Ils me feront périr malheureuse comme lui. Non, je ne reverrai plus mes enfants ni ma tendre et vertueuse sœur! »
A ces mots la Reine fondit en larmes.
Dans ces circonstances un fidèle sujet conçut le
projet d'offrir à la Reine des moyens d'évasion : C'était un chevalier nommé M. de Rougeville'. Une femme aimée du municipal Michonis fut mise dans la confidence, et s'engagea à seconder le projet. Elle redoubla de soins pour le municipal et l'invita à dîner. M. de Rougeville fut du nombre des convives et passa pour un étranger. Pendant le repas, la conversation étant devenue plus intime, on la fit adroitement tomber sur les événements du jour.
— Ce doit être, dit M. de Rougeville, un étrange spectacle qu'une Reine et surtout une Reine de France, enfermée dans un des cachots de la Conciergerie!
— Ne la connaissez-vous pas? demanda le municipal.
— Non, répondit avec indifférence cet officier.
— Voulez-vous la voir? reprit le municipal, je peux vous faire entrer dans sa prison.
M. de Rougeville ne montra aucun empressement. Les convives, qui étaient dans le secret, l'invitèrent à accepter la proposition; il y consentit. L'heure fut prise pour le jour même. Dans
1. On connaît tous les détails de la Conspiration de l'Œillet. 11 s'agit ici du fameux Chevalier de Maison-Rouge, en réalité A.-D.-J. Gonzze de Rougeville (1761-1814).
SOUVENIRS DU BARON HUE. lai
l'intervalle, sous le prétexte que ce jour était la fête de la dame du logis, M. de Rougeville fit acheter un bouquet et le donna à cet officier, qui s'absenta pendant quelques instants; il plaça avec adresse dans le calice de la fleur un papier roulé sur lequel était écrit : Xai à votre disjjosition des hommes et de Vargent.
Sur le soir, le municipal mena M. de Rougeville à la Conciergerie. Introduit dans la chambre de la Reine, cet officier s'aperçut que Sa Majesté le reconnaissait. Après quelques mots indifférents, il feignit de croire que son œillet devait faire plaisir à la Reine, et s'empressa de le lui offrir; elle l'accepta. Avertie par un coup d'œil d'y chercher ce qu'il renfermait, Sa Majesté se retira dans un coin de la chambre, ouvrit l'œillet, y trouva le papier et lut ce qui était écrit.
Déjà la Reine traçait avec une épingle sa réponse négative, lorsqu'un des gendarmes en faction à la porte du cachot entra brusquement et saisit le papier. Grande rumeur dans la prison ; dénonciation à la Commune et au Comité de sûreté générale. Aussitôt la femme du concierge de la prison et son fils furent arrêtés comme complices. On les enferma au couvent des Madelonnettes; ils y furent mis au secret; quelques jours après ils
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recouvrèrent leur liberté. M. de Rougeville s'était sauvé : sa tète fut mise à prix. Le détail de ce fait m'a été donné par M. Pommier, l'un des convives. J'ai été prisonnier avec lui à Ihùtel de la Force, il a péri sur l'échafaud.
Voici une anecdote un peu antérieure et qui m'a paru mériter d'être recueillie. Vers la fin de l'hiver 1794, des municipaux, dont était le sieur Goutan, attendris sur le sort de la Reine et de la famille royale, projetèrent de les faire évader de la prison du Temple*. L'exécution de ce dessein paraissait facile. Il ne s'agissait que de faire entrer furtivement des habits à peu près semblables à ceux des commissaires municipaux et surtout des écharpes tricolores, afin de faire sortir sous ce travestissement la Reine et Madame Elisabeth. Quant au jeune Roi et à Madame Royale, rien n'était plus aisé que leur évasion. Chaque jour, un homme du dehors venait avec deux petits garçons allumer les réverbères intérieurs et extérieurs de la tour. Gagné à prix d'argent il aurait substitué le jeune Roi et Madame Royale à ces deux enfants et les aurait emmenés. Mais, soit faute de hardiesse chez les officiers munici-
1. Cf. pour le détail plus exact de toute cette afTairele savant ouvrage de M. Paul Gaulot, Un complot sous la Terreur.
paux, soit par Teffet Je la perfidie de Tison qui soupçonna le projet et le dénonça, soit enfin par défaut d'argent, rien ne s'effectua. Un million de livres prélevé sur les millions sans nombre dépensés depuis le commencement de la guerre, des intellig-ences ménagées avec certains municipaux, auraient sauvé trois tètes augustes, mais, le dirons-nous? les souverains ont la plupart regardé ces sanglants spectacles avec une inexplicable tranquillité.