‹ Souvenirs du baron HüeChapitre 39 sur 83 · La dame Viel · texte numérisé non relu

La dame Viel

l'eau. Tant que dura ma captivité dans ce lieu, celte femme compatissante daigna me nourrir. Elle me passa une bouteille garnie d'osier. Avais-je besoin d'eau, je présentais ma bouteille à l'ouverture du plancher, et la concierge y versait l'eau avec un entonnoir. Par ce moyen, la porte de ma prison ne s'ouvrait que rarement, et je restais mieux caché.

Néanmoins, des hommes dont les bras et les habits étaient couverts de sang-, s'approchaient quelquefois de la fenêtre du cachot, et cherchaient à voir quelle victime on y avait jetée; mais l'obs" curité de mon réduit augmentée par leur approche trompait leur attente. « Y a-t-il là quelqu'un à travailler?» se demandaient-ils dans leur horrible langage. Dès qu'ils étaient éloignés, je me hissais aussitôt pour observer ce qui se passait dans la cour. La première fois j'y vis les assassins profaner de leurs ordures la statue renversée de Louis XIV et jouer avec les restes ensanglantés de leurs victimes; ils se racontaient mutuellement les détails de leurs meurtres, se montraient leurs salaires, et se plaignaient de n'avoir pas reçu celui qui leur avait été promis. Quelques jours s'étant écoulés, j'eus la visite de Manuel; je sus par lui que, de toutes les personnes sorties

avec moi ilu Temple, lors de mon premier enlèvement, une seule avait péri; c'était la princesse de Lamballe. Il me raconta la fin tragique de cette princesse et ajouta : « Les massacres sont finis, vous navez plus rien à craindre. Je vous sauverai; mais il me faut du temps ». Cléry m'a dit, lorsque nous nous sommes retrouvés, que le Roi et la famille royale avaient instamment prié Manuel de protéger mes jours, et qu'il l'avait promis.

Un soir, le concierge entra dans mon cachot : ft Savez-vous, me dit-il, que vous êtes encore l'objet de la fureur du peuple? Je crains bien que... — Quoi! lui dis-je, qu'il ne me mette à mort? » Un profond soupir fut sa réponse. Je crus que les massacres allaient recommencer. Quel fut mon effroi, quand, vers minuit, des cris qui perçaient l'àme se firent entendre d'un cachot peu éloigné du mien! C'étaient ceux d'une malheureuse mère de famille qui se débattait avec les assassins. Du ton le plus lamentable, cette mère infortunée demandait la vie, non pour elle, mais pour ses enfants en bas âge qui n'avaient d'autre ressource que son travail : des gardes accoururent et parvinrent à la sauver.

Ce fut pendant ma détention que le concierge

me raconta le massacre qui avait eu lieu à Versailles. Cinquante-quatre prisonniers, presque tous aussi recommandables par leur naissance et leur rang, que par la pureté de leurs principes et les preuves signalées de leur attachement au Roi, avaient été traduits dans les prisons d'Orléans pour y être jugés par la haute cour nationale. Mandés à Paris à l'époque des assassinats commis dans les prisons de celte capitale, ils étaient arrivés à Versailles le 9 septembre, escortés par deux mille hommes et six pièces de canon. A la grille de l'Orangerie, les gardes se laissèrent forcer par une poignée de brigands. Ces prisonniers, à l'exception d'un très petit nombre, furent impitoyablement massacrés.

Dans ces circonstances, Manuel, prêt à partir pour assister à l'assemblée primaire de Montargis, lieu de son ancien domicile, et s'y faire députer à la Convention nationale, vint m'annoncer que je serais quelque temps sans le voir. Il faut avoir été prisonnier et au secret pour sentir tout le prix des visites d'un seul homme, et surtout lorsqu'il paraît compatir à vos peines : chacun des premiers jours de l'absence de Manuel fut un siècle pour moi.

La situation désespérante où je me trouvai altéra

totalement ma santé. Encore quelques jours et j'allais succomber, quand je fus informé parle concierge que Tallien, au lieu de s'intéresser à mon sort, allait resserrer plus étroitement mes chaînes. Le placard incendiaire qu'il rédigeait sous le titre de VAmi du Citoyeii ne pouvait me l'annoncer comme protecteur indulgent. Quelle fut ma surprise! Xu lieu de l'aspect farouche que mon imagination lui supposait, je vis un homme d'une physionomie douce, et qui, dans ses manières, n'avait rien que de rassurant. Ses premiers mots déterminèrent ma confiance. Je lui parlai des motifs imaginaires donnés à ma détention, de sa longueur, du dépérissement de ma santé; enfin, des dangers auxquels, chaque jour, ma captivité m'exposait. Tallien, je dois le dire, parut vivement touché de ma position : il me recommanda aux soins du concierge et se retira.

Dès le lendemain, je comparus devant une commission particulière, composée d'officiers municipaux; je subis un second interrogatoire et fus ensuite reconduit en prison : mais j'emportais quelque espoir de n'y pas rester longtemps. De ce moment j'eus la jouissance d'une pièce conliguë à mon cachot, le guichet par lequel communiquaient les deux pièces était si bas que je n'y

passais qu'à demi courbé. Dans la nouvelle chambre était une espèce d'armoire; je l'ouvris : elle renfermait un autel. C'était là que, précédemment, on célébrait la messe pour les prisonniers au secret.

Je peindrai mal ce que j'éprouvai à la vue de cet autel. Souvent l'homme heureux s'efforce d'écarter de sa pensée l'idée d'un Dieu; elle l'importune, elle troublerait ses jouissances; et plus il doit être reconnaissant des faveurs qu'il a reçues du Ciel, plus il est ingrat. L'homme accablé de misères et de douleurs, lorsqu'il semblerait en quelque sorte être en droit d'accuser la Providence, est celui qui l'adore et qui cherche en elle sa consolation et son soutien. Je crus donc, en effet, que Dieu me manifestait sa présence. Mais était-ce un Dieu libérateur, ou bien ne s'offrait-il à moi que pour recevoir le sacrifice de l'existence que je tenais de lui? Qu'importe!

Dans le transport que me causa cette découverte imprévue, je tombai à genoux. Les mains élevées vers le Ciel et les yeux humides de larmes je le remerciai de m'avoir sauvé de la fureur des cannibales : je priai pour mon Roi captif, je priai pour la famille royale, prisonnière avec lui. Ce dernier élan de mon àme acheva d'épuiser mes

forces : mon cœur déjà tant agité par de violentes secousses ne put soutenir cette vive épreuve : je tombai sans connaissance. Le concierge qui survint me trouva dans cet état.

Le 14 septembre, des commissaires choisis parmi les officiers municipaux me firent subir un nouvel interrogatoire. Lorsqu'il fut terminé le concierge se mit en devoir de me reconduire à mon cachot; je le suivis. Une des personnes qui composaient la commission (M. de Boyenval), et que je voyais pour la première fois, s'avança vers moi, je crus que c'était dans l'intention de fermer la porte de la salle au moment de ma sortie. Combien je me trompais! En effet lorsqu'il fut assez près pour n'être entendu que de moi, il me dit à la hâte : « Votre sort intéresse; cela ne sera pas long. » On peut juger de l'impression que me causa cette annonce inattendue.

Manuel était de retour; il donna, comme procureur svndic de la Commune, ses conclusions sur cet interrogatoire; elles tendaient à mon élargissement. Mais, d'après une nouvelle délibération de la Commune, tout prisonnier devait passer par l'examen d'un jury; il me déchargea de toute accusation, et me fit mettre en liberté.

L'un des municipaux, nommé Dangé, qui a péri

sur l'échafaud, m'offrit de me conduire jusqu'à mon logement; j'acceptai sa proposition. Chemin faisant, il osa me montrer plusieurs portraits en miniature, qu'il s'était appropriés le jour des massacres. « Les figures vous sont-elles connues? » me demanda-t-il. Une d'elles me l'était particulièrement. « Eh bien! me dit le municipal, aucune de ces personnes n'existe présentement. » Je frémis d'horreur et quittai brusquement ce conducteur féroce.

Malgré tous les périls réunis sur ma tête, la liberté n'eut pas pour moi le même charme que pour les autres victimes échappées à la mort. L'idée toujours présente de la captivité du Roi et de la famille royale ne me laissait aucun instant de repos. Porter mes pas à la tour du Temple était le seul adoucissement à mes peines. Je contemplais ce misérable réduit où le premier Roi du monde, ce Roi si digne d'être aimé, était emprisonné par des sujets rebelles. Mon imagination en parcourait l'enceinte avec un douloureux intérêt. Mais, disais-je avec l'accent du désespoir, si mes yeux ne doivent plus revoir les objets sacrés de mon dévouement, mon cœur ne cessera de leur être fidèle. J attesterai partout, je publierai les conjurations et les trames de leurs ennemis,

l'innocence et les vertus de ces victimes; je présenterai aux générations futures le tableau des malheurs de l'àg-e présent; je dénoncerai ce que je sais; je peindrai ce que j'ai vu; je montrerai, je mettrai au grand jour les motifs des actions de mon maître, je dirai, je répéterai aux Français, j'apprendrai à nos neveux, que, de son propre mouvement, Louis XYI a tout fait pour le bonheur de son peuple.

Tourmenté jour et nuit du désir de rentrer au Temple, je fis des démarches auprès de Pétion. Après que ce dernier eut passé à la Convention nationale en qualité de représentant, je me déterminai à voir Ghaumelle, alors procureur syndic de la Commune. Cet homme m'accueillit beaucoup mieux que je ne l'espérais; il voulut causer confidentiellement avec moi, et fit interdire sa porte. D'abord il m'entretint de sa naissance, iTes occupations de sa jeunesse et des rigueurs que le gouvernement lui avait fait éprouver. Puis il me fit d'importants aveux sur les infidélités de plusieurs personnes du service du Roi. Passant ensuite à la famille royale, il me laissa entrevoir de l'intérêt pour M. le Dauphin. « Je veux, dit-il, lui faire donner quelque éducation. Je l'éloignerai de sa famille pour lui faire perdre l'idée de

son rang. Quant au Roi, il périra. Le Roi vous aime », ajouta-t-il. Ces derniers mots firent couler mes larmes. Je m'efforçais Je les retenir; Chaumette s'en aperçut. « Donnez, dit-il, un libre cours à voire douleur. Si vous cessiez un instant de regretter votre maître, moi-même je vous mépriserais. » Malgré cet accueil confiant, ma demande auprès de Chaumette demeura sans succès!...

Désespéré par ce dernier entretien, je me trouvai réduit à demander, le plus souvent qu'il me fût possible, et par voies indirectes, des nouvelles de la famille royale et à chercher vainement l'occasion de lui être utile.

Le 1 1 décembre 1792, quand j'eus appris que le roi devait se rendre à la Convention, je m'enveloppai dès le matin d'un grand manteau et je me postai à la porte du Temple jusqu'au moment où le roi quitta la prison pour monter en voiture. Mêlé au cortège qui suivait les prisonniers, je marchais du même pas, tantôt m'avançant pour jeter quelque regard vers le carrosse, tantôt contraint de me tenir en arrière afin de cacher mes larmes.

A six heures du soir, après la clôture de la séance, j'accompagnai de la même manière la voiture du roi jusqu'à la porte du Temple.

Quelques jours plus tard, le Roi trouva le moyen de me faire demander par M. de Malesherbes ce qu'étaient devenus quelques-uns de ses serviteurs dont il ignorait le sort depuis plusieurs semaines.

C'étaient la princesse de Tarente, les duchesses de Duras et de Maillé, les marquises de Tourzel et de la Roche- Aymon, la vicomtesse de Castellane, le duc de Choiseul, le chevalier de Coigny, le marquis de Eriges, le vicomte de Saint-Priest et le comte d'Haussonville. Je m'empressai d'aller voir celles qui étaient encore à Paris et de faire passer au Temple, par l'entremise de M. de Malesherbes, le résultat de mes informations.

Le 26 décembre, le Roi fut conduit pour la seconde fois à la barre de la Convention. Ce fut le dernier jour où j'aperçus mon Roi. Du Temple aux Tuileries et des Tuileries au Temple je suivis la voilure de manière à ne pouvoir être remarqué. Ce jour-là même, j'entendis M. de Sèze prononcer son fameux discours, et les quelques paroles que le Roi adressa à ses juges.

Je ne saurais exprimer le trouble que portèrent dans mon àme les paroles du Roi, quand il prononça ces mots : « En vous parlant peut-être pour la dernière fois... » M'élançant hors de la fatale enceinte, je fondis en larmes.

Enfermé plus tard dans la môme prison que M. de Sèze, il me confia que le Roi après avoir entendu la lecture de son plaidoyer lui avait dit : « Retranchez votre péroraison, tout éloquente qu'elle est. Il n'est pas de ma dig'nité d'apitoyer ainsi sur mon sort. Je ne A'eux d'autre intérêt que celui qui doit naître du simple énoncé de mes moyens justificatifs. Ce que vous retrancherez, mon cher de Sèze, me ferait moins de bien qu'il ne vous ferait de mal. »

A la suite de ces événements, je parvins à obtenir une audience de Pétion. Mon but était de lui parler du procès du Roi. Après m'avoir attentivement écouté, Pétion me dit : « Mais le Roi nous pardonnerait-il? — Oui, » répondis-je. Pétion se laissa presque émouvoir et me témoigna combien il était surpris qu'une certaine puissance ne réclamât que faiblement en faveur de la personne du Roi. Il me confia aussi que la faction des Girondins, dont il faisait partie, ne voulait pas la mort du Roi et qu'ayant sur eux quelque ascendant il les entretiendrait dans ces dispositions...

Le 21 janvier 1793 devait m'enlever ces dernières illusions! Louis XVI, qui, s'il n'eut pas la gloire d'égaler en exploits guerriers les nombreux héros de sa race, surpassa la vertu de la majorité

d'entre eux, fut assassiné sur l'échafaud! Son dernier mot fut : « Je meurs innocent et je pardonne '.... »

Louis XVI n'est plus!... Ma plume s'arrêterait ici, je laisserais ici reposer mon cœur, s'il n'était encore des détails liés à l'histoire de la famille royale que je veux consigner-

1. Dans son immortel testament, Louis XVI n'oublia pas ses fidèles serviteurs en écrivant ces lignes : « Je croirais calomnier les sentiments de la nation si je ne recommandais pas ouvertement à mon fils, MM. Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. »

2. On a vu plus haut que Louis XVI avait donné à François Hue en récompense de son dévouement une mèche de ses cheveux et le peigne d'écaillé dont il se servait habituellement, seuls présents dont il pouvait alors disposer. On sait d'autre part, qu'avant de mourir, Louis XYI remit à Cléry plusieurs objets destinés à sa famille.

Quelle ne fut pas notre surprise, nous trouvant au mois d'août 1001 au château de La Carrière (commune de la Bazoque, canton de Balleroy, arrondissement de Baveux, Calvados) de mettre la main, dans la bibliothèque, sur un paroissien romain daté de l'année 1792, petit livre in-lS, sans autre caractère que son usure et la mesquinerie de sa reliure, et d'y lire au recto de la première feuille, cette mention à demi efTacée : ■• Donné à notre fidèle Hiie. Dans la Tour du Temple. '20 janvier 1793. Signé lolis »! Nous serions-nous trouvé en présence du dernier livre de prières de Louis XVI? L'écriture est bien celle du souverain. Et cependant aucun historien, croyons-nous, n'a mentionné le don de cet ouvrage. — Les descendants de la famille Hiie n'en ont pas connaissance, et la dernière propriétaire du château de La Carrière, madame la comtesse de Choisy, née Mastin, à qui a appartenu cet ouvrage, n'avait aucun lien de parenté avec la famille Hiie. Par une curieuse coïncidence, elle a laissé sa propriété à une descen-

Après la mort du Roi, jusqu'au 7 avril suivant, je n'éprouvai aucune persécution. Mais ce jour-là, des commissaires de la section dans laquelle j'étais domicilié entrèrent inopinément chez moi et me traduisirent au comité révolutionnaire. Là, j'eus à subir, sur diverses accusations puériles, un long- interrogatoire.

La dénégation des faits qu'on alléguait contre moi et l'aveu de mes sentiments tout personnels d'attachement à la personne intime du roi furent ma seule justification, les choses en restèrent là'. Un des griefs sur lesquels on insistait le plus

(lante de François Hi'ie, qui, de ce fait, se trouve actuellement en possession de l'ouvrage dont nous discutons l'origine.

1. C'est là, peut-être, que Hiie se tira par une présence d'esprit dont il ne se départit jamais, et par une spirituelle saillie, d'une question embarrassante qui lui fut posée par ses juges. Comme on lui reprochait vivement déporter sur lui une tabatière ornée de l'effigie du » tyran :

• N'en est-il pas de même pour nous tous.' s'écria-t-il- Quel est celui de vous, citoyens, qui n'a point en poche le portrait du ci-devant roi.' »

El comme un grand scandale s'élevait en la salle : « Tirez vos bourses, dit-il, et considérez la figure qui décore vos pièces de vingt livres. Ne sont-ce point là des « Louis »? En vérité, Citoyens, vous ne pouvez me tenir à grief d'agir comme vous le faites vous-mêmes ». François Iliie, par ce badinage, pouvait, il est vrai, perdre la tête; mais laplomb est fréquemment récompensé. Apparemment, il avait pu, avant de parler, juger de la belle humeur de ses juges, car ceux-ci se prirent à rire et passèrent à un autre chef d'accusation. Celte anecdocte nous fui maintes fois contée par la baronne André Iliie.

était une correspondance entre les captifs du Temple et moi. Je tiens à faire connaître cette correspondance dont le détail n'est pas sans intérêt. Elle était entretenue par la Reine, Madame Elisabeth, M. Turgis et moi.

Dans une des pièces du troisième étage de la tour du Temple se trouvait un poêle où l'on avait pratiqué des bouches de chaleur. C'était dans Tune de ces ouvertures, ou dans un panier destiné à recevoir les balayures de la chambre, que Turg-is déposait à la dérobée, soit un billet d'avis, soit des annonces de journaux. De leur côté, les princesses plaçaient aux mêmes endroits leurs billets, écrits tantôt avec du jus de citron, tantôt avec un extrait de noix de Galle. Un signe convenu indiquait respectivement le lieu du dépôt. Hors de la tour, le fidèle serviteur faisait revivre l'écriture, et me transmettait les choses qui me concernaient.

Quoique je ne pusse, sans un danger certain, paraître dans aucun lieu public, je n'en étais pas moins instruit de ce qui se passait. J'avais fréquemment avec des seigneurs de la cour, et même avec quelques députés, des entretiens nocturnes. Mes rendez-vous avec Turgis avaient lieu hors des murs de la ville dans des lieux écartés et

déserts ; là, je lui remettais par écrit, soit à l'encre, soit au crayon, ce que je croyais devoir apprendre à la Reine.

Dans cette correspondance journalière, je rendais compte à la famille royale de l'esprit qui régnait dans Paris, des dispositions du reste de la France, des événements militaires de la Vendée, du progrès des armées étrangères et surtout des intrigues secrètes, des luttes et des projets ult(> rieurs des divers partis de la Convention.

Mon extrême circonspection ne put me soustraire aux dénonciateurs : on fit chez moi une seconde visite domiciliaire. Dans la matinée du 19 juillet, je vis entrer tout à coup dans mon appartement six hommes, tous membres de comités révolutionnaires. On me fit lecture d'un ordre de l'administration de police, à laquelle j'avais été dénoncé comme entretenant une correspondance avec la veuve Cape t.

L'ordre portait de visiter mes papiers, mes effets, et pour peu qu'il se trouvât le moindre indice contre moi, de me conduire au tribunal révolutionnaire. Cette recherche m'exposait d'autant plus, qu'au moment même de l'apparition des commissaires, j'écrivais à la Reine, pour lui rendre compte dune mission dont elle m'avait honoré.

Celte lettre était écrite sur un très petit morceau de papier. A peine eus-je le temps de la faire disparaître! Je n'eus que la ressource de la mettre dans ma bouche et de l'avaler.

Deux de ces inquisiteurs me fouillèrent, et n'ayant rien trouvé sur moi ni dans mon appartement, ils rédigèrent leur procès-verbal et se retirèrent '.

Echappé au péril de cette dénonciation, je continuai à rendre à la famille royale les soins que je lui devais. Je redoublai de prudence et je pris des mesures pour éloigner tout soupçon.

1. On lit dans la Relation de Ttirgy sur la Tour du Temple (10 août 1702-13 octobre 1793), les mois suivants qui concernent sa correspondance avec François Hue : « La facililé que j'avais de sortir du Temple deux ou trois fois par semaine pour les approvisionnements, me mettait à même de prendre les renseignements que le Roi et la Reine désiraient, ou de leur rapporter les notes et les avis dont on me chargeait pour Leurs .Majestés. Je me trouvais également aux fréquents rendez-vous que M. Hue me. donnait, tantôt dans les quartiers les plus isolés de Paris, tantôt hors de la ville, et dans lesquels il me remettait des écrits pour le Roi ou des réponses à ses ordres. La persécution, la détention, n'ont jamais ralenti son zèle courageux. •

M. Lcnôtre a publié dans sa Captivité de Marie-Antoinette, ouvrage cité plus haut (pp. 33 et 93), les billets adressés par Madame Elisabeth à Turgy et le tableau des signes conventionnels employés dans leurs rapports; mais ce tableau — contenant quelques variantes — avait été publié quelques années plus tôt dans Je Journal de la Duchesse d'Anyouléme (Paris, F. Didot. 1892), d'après une copie faite à Vienne par Hiie, sur les originaux que lui avait confiés Turg>-.

Quant à Turgis, l'entrée du Temple lui fut interdite dans le courant du mois de septembre 1793. Madame, duchesse d'Angoulème, lui a donné depuis la place de valet de chambre auprès de sa personne. Je crois rendre hommage à la fois à la mémoire de Madame Elisabeth et à la fidélité de M. Turgis en publiant un des derniers billets que cette princesse lui écrivit :

« Je suis bien affligée, ménag-ez-vous pour le temps où nous serons plus heureux et où nous pourrons vous récompenser. Emportez la consolation d'avoir servi de bons et malheureux maîtres.

« Le seul billet qui me soit resté de cette époque, écrit Turgy, est celui de Madame Elisabeth : » Vous remercierez Hiie pour nous. Sachez de lui s'il a pris les cheveux lui-même, ou s'il les achetés et si, par ses connaissances, il ne pourrait pas savoir ce que le Comité de sûreté générale veut faire de nous. •'

« Probablement des cheveux de Louis XVI », ajoute M. Lenôtre, en note p. 103. op. cit.

Le même billet est publié dans les Mémoires de la Duchesse d\ingoulème. et une note concernant ce billet affirme qu'il s'agit bien là des cheveux olferts par Louis XVI à Hiie. Ce der. nier en donna une partie à M. de Maleshcrbes et sans doute aussi à Madame Elisabeth. Ceux qu'il conserva sont demeurés dans la famille Hue, ainsi qu'un peigne dont Louis XVI se servait au Temple et qu'il donna également à Hiie.

Hiie conserva toujours d'excellentes relations avec le brave Turgy. Né à Paris en 1767, Louis-François Turgy. qui avait débuté dans la maison du Roi par un très modeste emploi à la Bouche, se retira à Tournan en Brie après la Révolution. Il rejoignit Madame à Vienne (voir plus loin) et devint, sous la Restauration, huissier de la Chambre et premier valet de chambre de Madame la Dauphine.

» Adieu honnête homme et fidèle sujet. Que le Dieu auquel vous êtes fidèle vous soutienne et vous console dans ce que vous avez à souffrir. »

Cependant, nous arrivons à ces jours horribles 011 la Reine était publiquement désignée sous le nom de Louve autrichienne, de même que, plus tard, plusieurs députés de la Convention parleront du feu Roi en le qualifiant du nom de Louis le Raccourci.

Je pourrais signaler ici lauteur d'une fable qui parut alors pour orner, disait-il, la mémoire des petits sans-culottes. Le Roi, la Reine et Monsieur le Dauphin y sont désignés par la plus grossière allégorie, sous les dénominations les plus révoltantes.

Les décrets de Dieu sont impénétrables, mais que d'insultes faites alors à chacun de ses représentants sur la terre et à tout ce qui servait au culte de ses autels!

Qui pourrait se rappeler sans indignation celle procession de mannequins désignant les principaux souverains et chargés d'inscriptions outrageantes pour la Majesté royale?

Ne vit-on pas aussi promener dans Paris et comme en triomphe des ânes affublés d'orne-

ments sacerdotaux? Que Jis-je! liinorait-on l'usage impossible à rappeler auquel servirent des vases sacrés! Citerai-je aussi ce défi fait à Dieu même lorsque les furieux qui composaient la municipalité de Paris faisant brûler sur la place de Grève les reliques de sainte Geneviève , patronne de cette capitale, l'un d'eux s'écria tout à coup comme un énergumène : « Si tu es Dieu, tonne ! »

Dieu leur réservait un châtiment éclatant.

Plusieurs mois après, la plupart des membres ■de cette municipalité périrent sur l'échafaud.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

Déjà Louis XVII, arraché des bras de la Reine, ■avait été séquestré dans la partie de la tour que le Roi avait occupée. Là, le jeune prince, que quelques-uns des régicides appelaient le louveteau du Temple, était abandonné aux brutalités •d'un monstre nommé Simon, autrefois cordonnier, ivrogne, joueur, débauché.

L'âge, l'innocence, l'infortune, la figure céleste, la langueur et les larmes de l'enfant royal, rien ne pouvait attendrir ce gardien féroce.

Un jour, étant ivre, peu s'en fallut qu'il n'arrachât d'un coup de serviette l'œil de ce jeune prince que, par un raffinement d'outrage, il avait

contraint de le servir à table. Il le battait sans pitié. Un jour, dans un accès de rage, il prit un chenet, et, l'ayant levé sur lui, il le menaça de l'assommer.

L'héritier de tant de rois n'entendait à chaque instant que des mots grossiers et des chansons obscènes.

— Capet, lui dit un jour Simon, si ces Vendéens te délivraient, que me ferais-tu?

— Je vous pardonnerais, lui répondit le jeune Roi.

Quelques mois après, Simon ayant été retiré de la tour du Temple, Louis XVII resta seul, dénué de linges et de vêtements, privé de tous les soins nécessaires à son âge, entièrement livré aux caprices des guichetiers. Personne ne faisait son lit, personne ne balayait sa chambre; ses draps n'étaient jamais changés. Soir et matin, on lui jetait plutôt qu'on ne lui présentait une nourriture grossière. Chaque jour de nouveaux commissaires remplaçaient, pour la garde de la tour, ceux de la veille.

Sous prétexte qu'ils devaient s'assurer de l'existence du jeune captif à toutes les heures du jour, et quelquefois pendant la nuit, ils venaient crier à la porte de sa chambre : « Capet, Capet,

es-Ui là? » L'enfant, éveillé en sursaut, se levait tout effrayé :

— Me voilà, disait-il d'une voix tremblante, que voulez-vous?

— Recouche-toi, lui répondaient les cerbères. Telle fut la révoltante situation de Louis XVII,

jusqu'à ce que le nommé Laurent et après lui, les sieurs Gomin et Lanes ', qui m'ont confirmé

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