Mesdemoiselles de Chanclos, nièces du comte de Chanclos
de minutieux. Quelle vie lui fait-on mener? Paraît-elle déjà trouver quelque soulagement dans le changement de son existence; je sais qu'elle montre une grande piété. Ce doit être toute sa consolation et sa force. Quelle est aussi sa vie sous ce rapport? Avec qui passe-t-elle ses journées? Quelles sont les occupations qu'elle s'est faites si elle a déjà pu s'en faire? A-t-elle le besoin de parler de ses peines ou son caractère lui porte-t-elle à les taire?
» Je suis comme une mère qui questionne sur son enfant. Mon attachement pour tout ce que nous avons perdu m'en donne bien le droit. Le vôtre m'entendra et je pense avec plaisir que c'est lui qui me répondra. Tout ce que j'en ai vu, monsieur, dans les dernières années de vos malheurs vous ont acquis auprèsde moi un intérêt aussi réel et sincère qu'il est mérité. Ne répondez donc point à ma lettre sans me parler de vous.
» Gomment est-il possible que vous ayez échappé à tant d'horreurs et que vous ayez été choisi pour accompagner notre malheureuse princesse? Que n'avez-vous pas souffert jusqu'au moment de votre départ et qu'allez-vous devenir? On me mande que l'Empereur vous distingue comme vous le méritez assurément, qu'il veut
même vous en donner des marques. Je le désire bien vivement et je dis hautement que ses bontés ne peuvent être mieux placées.
» Je sais, monsieur, que je vais déchirer votre cœur, mais pardonnez au mien de vous demander quelques détails sur ma malheureuse maîtresse et xMadame Elisabeth.
» A l'époque de leur martyre, les papiers n'osaient rien en dire et les lettres particulières ne passaient point. Ce ne sont point les horreurs monstrueuses que je vous demande, mais les effets, les traits de leur courage, de leurs vertus et si l'une et l'autre ont pu avoir la consolation de quelques secours spirituels? Vous croyez bien que je ne doute pas de leur bonheur actuel, mais je voudrais savoir si elles ont pu être soutenues et consolées dans leur abandon et dans leurs souffrances. Pour notre malheureux maître, nous sommes moins dans l'ignorance pour ce qui le regarde. Je vous avoue que j'ai bien de l'inquiétude pour madame de Tourzel, je sais bien positivement par une lettre de Paris du 10 décembre qu'elle n'était plus en prison et qu'elle se portait bien. Avez-vous appris qu'elle y ait été remise depuis? Que pensez-vous, monsieur, de l'état des esprits en France, croyez-vous que la terreur soit
le seul motif qui empêche le retour à l'autorité légitime, votre opinion est-elle que les Jacobins prendront encore le dessus et que le règne de la terreur se rétablira? Je bornerai ici mes questions déjà trop longues et pour lesquelles je vous fais mille excuses, mais j'espère que vous vous mettez à ma place. J'en appelle aux sentiments que je vous connais et qui font toute ma confiance.
» Je ne vous dis rien de notre malheureux petit roi qui vous était si cher, mais tout ce que vous pourriez m'en dire me serait d'un grand intérêt, comme quelques détails sur Madame dans son affreuse prison et quelle a été l'époque où elle a été séparée de Madame Elisabeth, de son pauvre petit frère et celle où elle a appris toutes les pertes que successivement elle a faites. Je n'ai pas besoin de vous dire, je l'espère, monsieur, quelle discrétion je porterai à tout ce que vous me manderez. J'espère que vous me connaissez assez pour juger les motifs de ma question et ma prudence pour ne pas vous citer.
» Depuis le jour du 10 août je me suis enfui de notre affreuse patrie, je suis ici un an où je compte rester jusqu'à ce qu'il soit possible de rentrer dans le Brabant où les terres du prince
de Chimay m'offrent un asile pour y passer loin (lu monde que je déteste le reste d'une vie que nos malheurs ont rendu bien malheureuse.
» Mon adresse ici est à Erfurt en Thuring-e. Est-il vrai que depuis un an, Madame voyait souvent madame de Tourzel?... »
Quelques mois plus tard, madame la princesse de Tarente, dont l'attachement à la malheureuse reine Marie-Antoinette ne s'était jamais démenti, m'écrivait également dans ces termes pour obtenir que je parlasse en sa faveur à ma maîtresse, sur l'existence de laquelle je lui avais donné quelques détails.
Richemond, le 1" septembre 1796.
« Ce n'est que demain le jour de la poste, mais je ne puis résister au besoin de vous dire à l'instant même quelle douce et sensible impression m'a faite la lettre touchante que vous m'avez écrite.
i> Depuis deux heures que je l'ai reçue, j'en ai déjà lu trois fois les intéressants détails, elle a fait couler mes larmes avec cet intérêt qui durera autant que ma vie car, ni mon éloignement de ce malheureux pays, ni le temps qui passe si vite mais qui efface tout, n'ont pu attirer aucun des
sentiments qui ont dirigé toutes mes actions pendant le temps que j'ai passé auprès de mes maîtres adorés; leurs soufTrances et leur fin funeste m'ont rendu presque insensible à aucune autre impression qu'à celles ou leur idée chérie est mêlée.
» Ce profond souvenir vous dit assez tout ce qui a oppressé mon pauvre cœur, en lisant cette lettre, témoignage touchant et vrai d'un dévouement presque unique. Ah! je vous remercie de votre confiance, elle est bien placée, tous les sentiments de mon cœur vous en répondent, je connais peu de personnes dignes de la lecture de votre lettre, cette triste connaissance du peu d'intérêt qu'on attache à tant de malheurs vous devient une sûreté parfaite de ma discrétion, je vous le dois, rien ne peut en dispenser mais j'en rougis... je ne puis vous exprimer de quelle consolation c'est pour moi si j'apprends que nos maîtres infortunés ont eu quelques soulagements dans leur rigoureuse prison. J'entends, je sens parfaitement l'accent de la ReinC: il a retenti jusqu'au fond de mon cœur tout à Elle. Je jouis qu'elle ait eu la douceur de recevoir par vous dans cette horrible demeure des nouvelles de ses enfants, par vous qu'Elle regardait, ainsi que le Roi, comme le meil-
leur et plus dévoué serviteur, et c'est une double jouissance que d'avoir la gloire de n'avoir évité aucuns dangers pour leur prouver jusqu'à la fin que votre attachement était inébranlable. Vous êtes heureux maintenant au milieu de vos souffrances (croyez-le) et je vous avoue que je vous envie, luut malheureux que vous vous trouvez, vous tenez en quelque sorte à l'objet qui réunit tous mes vœux les plus chers, toutes mes affections les plus sensibles. C'est pour Elle que vous êtes là, c'est Elle qui vous y a amené; enfin vous connaissez son intérêt.
» 11 est vrai qu'il vous est bien dû, et qu'en s'acquitlant de ce devoir Elle satisfait sûrement à votre cœur dont le besoin le plus absolu doit être d'alléger des maux si profondément sentis.
» Celle partie de votre lettre qui la regarde m'a fort soulagée, j'en avais besoin, combien la Princesse m'a affligée et combien elle m'afflige encore. Elle n'en a aucune idée, moi qui aurais trouvé tant de bonheur à lui renouveler le sacrifice de ma liberté que j'avais fait avec un abandon si entier à sa mère adorée. Elle n'a pas semblé m'entendre. Enfin sa réponse est celle qu'elle eût faite à une personne tout à fait indifférente et dont elle n'aurait pas connu les sentiments. Cependant
cette lettre, toute froide qu'elle est, est beaucoup pour moi, puisqu'elle est d'Elle, de la fille du Roi et de la Reine. Une seconde est restée sans réponse...
» Ah! Dieux! Comme Elle a blessé un cœur tout à Elle qui brûlait de reposer sur Elle des sentiments, des soins que sa mère daig-na agréer, et qui, d'après cette douce expérience me semblaient dignes d'Elle.
» ... Comment puis-je écrire? Je n'ose. Je le dis, les larmes aux yeux, et le cœur ])énétré de tristesse, il m'est assez prouvé que mon hommage ne peut lui plaire; aussi, tout en lui donnant mes vœux les plus tendres, mes pensées les plus habituelles, je me suis condamnée au silence absolu, silence qu'elle a commandé, et mon intérêt pour Elle est si grand que j'y trouve même quelque soulagement dans ma pénible existence.
» Si Elle pouvait lire cette lettre. Elle saurait au moins que les sentiments qui m'attachaient au Roi, à la Reine, à leur Fils, à Elle, à sa Tante, que ces sentiments, dis-je, qui ont fait la douce occupation de ma vie en font maintenant le supplice — digne de partager toutes ses affections — et que c'était Elle seule qui pouvait, par des bontés sur lesquelles j'avais osé compter, calmer
des chagrins auxquels le temps, ce destructeur de tout, n'apporte aucun remède, mais que chaque jour qui s'écoule rend plus difficile à supporter.
» Je ne l'accuse en rien, Dieu m'en est témoin ! Je ne pense pas à la juger et, si, jamais sa position était chang-ée et qu'elle le permit, je lui prouverais, je l'espère, par l'abandon de tous les moments de ma vie, qu'elle a tous les droits possibles, tous les droits de sa Mère sur moi, sur mes sentiments, et sur mon existence.
» Si vous m'avez parlé avec confiance, je vous parle de même et je vous demande aussi le secret.
» Je ne suis convenue qu'avec peu de personnes de ceci, je n'ai pas montré sa lettre, je l'aime trop pour cela.
» Peut-être, si elle a pensé à moi, s'est-elle dit que j'aurais dû aller l'attendre à Bâle. Mon cœur m'y portait, mais la triste politique qui ne connaît pas d'afîection m'en a éloignée sans doute.
» Je ne peux répondre à toute votre lettre dont la longueur fait tout l'intérêt et le charme, j'entends si rarement parler un tel langage! Bien peu de personnes, oui, bien peu, pourraient vous comprendre, on a si peu de mémoire; mais moi je suis animée comme il faut pour en sentir tout le prix, écrivez-moi quand des occasions se présen-
teront ou que des courriers partiront. Portez vos lettres, ou au Nonce, ou à madame la comtesse de Rynsky, sous l'adresse de madame de Circello; elles m'arriveront sûrement, parlez-moi de nos maîtres infortunés, de leur Fille, de vos sentiments, de votre position, enfin de ce qui fait l'occupation de votre vie comme de la mienne, et croyez que rien au monde n'aura jamais le pouvoir de me distraire de mes chères et funestes idées.
» Vous savez tout ce que je pense sur ce qui vous est personnel et je suis charmée de vous voir tant de courage et de résignation.
» Adieu, mon cher, on trouve encore des douces consolations dans les malheurs, tels affreux qu'ils soient, quand on a une âme comme la vôtre. Comptez, si cela peut vous apporter quelque consolation, sur mon constant intérêt. Quels horribles anniversaires que ceux que nous amènent ces jours-ci! Dites-moi dans quel temps vous avez vu la Reine dans cette affreuse prison, si elle ne vous a pas chargé d'aucune commission ou de quelques paquets.... »
Madame de Tarente avait été profondément accablée par la froideur de la lettre que lui avait
adressée Madame; mais en agissant ainsi vis-à-vis d'elle Madame Royale n'avait pas agi selon son cœur. Elle avait dû écarter les services de Tancience dame du Palais de son infortunée mère, par ménagement pour les volontés de l'Empereur qui avait placé auprès d'elle madame la comtesse de Ghanclos'. Elle devait user, en raison de la guerre entre les deux nations et la volonté de l'Empereur, de la plus grande prudence dans ses rapports avec les Français. Je fus moi-même bientôt écarté de sa présence et contraint à habiter la ville sans aller jusqu'au palais. Madame y prit garde et voulut bien dire à madame de Soucy, quand celle-ci fut contrainte de quitter Vienne : « Je vous prie de consoler M. Hue, qu'il ne désespère pas, je parlerai de lui à l'Empereur et je ne doute pas qu'il n'ait soin de ce fidèle serviteur de mon père. »
1. On sait dans quelle contrainte vécut Marie-Thérèse à Vienne. Elle fut reçue à la cour d'Autriche, plus en prisonnière qu'en parente. Dans la fière maison des Habsbourg, la fille de Marie-Antoinette ne comptait qu'une seule amitié désintéressée, celle d'une enfant... de la petite archiduchesse Marie-Louise, qui, plus tard, fut la femme du plus grand adversaire des Bourbons, de Napoléon I''. Et, jeux singuliers du hasard, ironie des puissances, trente-deux ans |>lus tard, le sort du lils de Marie-Louise, du duc de Reichsladt, de 1' • Aiglon ., exilé français, jouet de l'orgueil autrichien, devait ressembler, en plus d'un point, à celui de Marie-Thérèse, isolée dans cette cour de Vienne qui nous fut toujours hostile.
Cependant, je devais me priver de la société habituelle de Madame et, malgré tous mes efforts pour ne pas déplaire à l'Empereur, elle me fit savoir qu'il serait prudent pour moi de quitter Vienne et d'aller à Vérone auprès du Roi, pour rentrer ensuite à Ratisbonne. Devinant quelque sujet de mécontentement de la part de Madame Royale qui avait bien voulu me confier les projets de mariage que l'Empereur berçait à son égard', je crus devoir, d'une part en entretenir le Roi, et d'autre part écrire à Madame et dans ces termes* :
« Madame,
» Occupé continuellement et par principe et par reconnaissance de la maison de V. A. R. et des vôtres, je dépose aux pieds de V. A. R. une nouvelle assurance qu'aucune des privations douloureuses que m'impose l'éloignement dans lequel on me tient de son auguste personne ne me fera transiger avec mes devoirs envers Madame.
» Comme Français, comme l'un des plus fidèles serviteurs de V. A. R., j ose la supplier de croire que je serai constamment ce que Madame est