CHAPITRE IX
(18 décembre l'95-4juin 1799.)
Voyage de Madame de Paris à Vienne. — Hiie la rejoint Huningue. — Triste séjour de Marie-Thérèse à Vienne. — Lettres de la princesse de Cliimay et de la princesse de Tarente à Hue. — 11 est l'intermédiaire entre les Princes et Madame. — Lettre du comte d'Artois. — Départ pour Mittau.
Madame Royale, accompag-née de M. Renezech, sortit du Temple, à minuit, le 19 décembre 1795, jour anniversaire de sa naissance. La voiture du ministre l'attendait à une petite distance. Madame ayant accepté l'ordre d'y monter, le ministre la conduisit jusqu'au boulevard de la porte Saint- Martin, où se trouva la voiture de départ. Après avoir remercié M. Renezech des égards qu'il lui avait témoignés, Madame se mit en route pour se rendre à Vienne. La marquise de Soucy', sous-
1. On sait que la marquise de Soucy était fille de la baronne de Mackau que Madame avait également demandé d'emmener avec elle. Madame de Mackau, fort malade alors, n'était pas en ùlat de voyager.
gouvernante des enfants Je France, et les sieurs Méchain, officier de gendarmerie, et Gomin, commissaire du Temple, se placèrent avec elle; le fidèle Turgis, que Madame voulait emmener, était malade et ne la rejoignit à Vienne que quelques jours plus tard. M. Gléry n'y vint que quelques mois plus tard.
Un courrier précédait Madame. Son Altesse royale voyageait sous le nom de Sophie; et l'officier qui l'accompagnait avait l'ordre de lui faire garder le plus strict incognito. La Princesse fut cependant reconnue. Elle reçut de Paris jusqu'à la frontière, et particulièrement à Huningue, les hommages silencieux, mais expressifs, de l'attendrissement et du respect.
Madame étant arrivée à Huningue dans la nuit du 24 au 25 décembre, je l'y joignis presque aussitôt'. Ma plume ne pourrait rendre que faiblement ce que je ressentis lorsque la fille de Louis daigna m'adresser la parole pour la première fois depuis ma sortie du Temple. Elle me remit à cet instant une lettre qu'elle écrivait au
1. lliie était parti dans une seconde voiture avec le jeune fils de madame de Soucy, Meunier, Baron et le fidèle Coco. Le petit chien de Madame Royale entra à Huningue dans la clninbre de sa maîtresse en même temps que Hiie et pensa mourir de joie en la revoyant.
Roi son oncle, en m'ordonnant de la faire parvenir à Sa Majesté. Ce ne fut pas la seule fois que je reçus la même commission, et dans une de ces occasions, la confiance dont Madame m'honorait fut assez grande pour qu'elle me donnât l'ordre de lire la lettre dont elle me chargeait. Qui ne conserverait un éternel souvenir des sentiments que cette princesse témoignait à Sa Majesté, en implorant sa clémence en faveur des Français, et même des meurtriers de sa famille, par ces expressions. « Oui, mon oncle, c'est celle dont ils ont fait périr le père, la mère et la tante, qui, à genoux, vous demande et leur grâce et la paix! »
Madame était descendue à Huningue à l'auberge du Corbeau, où elle resta trente-six heures.
Peu d'instant avant qu'elle en partit, le maître de l'hôtellerie monta dans la chambre de cette Princesse, et malgré les regards inquiets de quelques témoins, il se jeta à ses pieds en lui demandant sa bénédiction. La Princesse lui donna sa main à baiser. Au moment où elle allait monter en voiture, ses yeux se remplirent de larmes. Elle pleura sur la France et dit aux personnes qui l'entouraient : « Je quitte la France avec regret; je ne cesserai jamais de la regarder comme ma patrie. »
Le 26 décembre, la Princesse partit d'Huningue pour Bàle où se fit son échange, dont M. Bâcher, premier secrétaire de l'ambassade de France en Suisse, lui épargna le douloureux spectacle avec un respect qu'il sut allier à la délicatesse de sa mission.
Il conduisit Madame à la maison de campagne deM.Reber, riche négociant de Bàle, située à une petite distance de la porte Saint-Jean de cette ville.
Là, il remit la princesse entre les mains du prince de Gavres et du baron de Degelmann, ministre de la cour impériale en Suisse, l'un et l'autre nommés par Sa Majesté l'empereur d'Autriche pour la recevoir. J'exécutai aussi l'ordre qui me fut donné par Madame, de rendre à ses conducteurs le trousseau que les gouvernants de la France lui avaient fait préparer '.
Le soir même, Madame, accompagnée du prince de Gavres et de la marquise de Soucy, se
1. Au moment où Madame entrait dans une chambre adjacente au salon de M. Reber, M. Hue demanda la permission de lui parler. « J'ai été chargé, lui dit-il, par le ministre de l'Intérieur, de remettre à Madame deux malles contenant un trousseau destiné à S. A. R., Madame veut-elle que je les ouvre? — Non, répondit la princesse, remettez-les à mes conducteurs en les priant de remercier M. Benezech. Je suis touchée de ses attentions, mais ne puis accepter ses offres. • (Beauchesne, t. II, p. 444).
mit en route pour Vienne, et arriva dans la nuit à Lauffenbourg-, où elle trouva, pour la servir, des femmes que l'Empereur avait envovées à sa rencontre.
Le lendemain, cette Princesse entendit une messe qu'elle fît dire en mémoire de ses augustes parents. Le 28, s'étant remise en marche, elle arriva à Vienne le 9 janvier 1796, après s'être arrêtée deux jours àinspruck, pour y voir S. A. L l'archiduchesse Elisabeth, sa tante.
M. le prince de Gavres outrepassa certainement les instructions qu'il avait reçues de sa cour, en ne permettant pas à des Français, qui se trouvaient sur le passage de Madame, de se présenter à la fille de leur Roi pour lui offrir leurs respects. Cependant un jour que, par un heureux hasard, la voiture de celte princesse et celles des personnes qui composaient alors sa suite s'étaient arrêtées sur la grande route, j'aperçus de loin un officier du corps de Condé.
C'était M. Berthier, l'un des aides de camp de S. A. S. Je prévins Madame, qui le fit avancer. Elle lui demanda avec un vif intérêt des nouvelles du Prince et le chargea de lui exprimer, ainsi qu'à ses braves compagnons d'armes, les sentiments dont elle était pénétrée.
SOUVENIlîS DL" BARON H L" E . 211
Quand Madame fut arrivée à Vienne, l'Empereur fit monter sa maison sur le même train que celui des archiduchesses. On lui donna pour grand maître le prince de Gavres et pour grande maîtresse madame la comtesse de Chanclos. Elle prit le deuil le plus austère, consolation qui lui avait été refusée au Temple, et vécut dans la plus grande retraite.
Etant au nombre des rares Français qui pouvaient l'entourer, je recevais des personnes dévouées à la mémoire de ses augustes parents des lettres fréquentes dont le but était d'oblenir de ses nouvelles. En transcrivant ici deux lettres de madame la princesse de Chimay, et de madame la princesse de Tarente, que j'avais eu l'honneur de connaître au service du feu Roi, je ne saurais mieux marquer la touchante affection qu'elles avaient conservée pour Madame Royale.
Erfurt en Thuringe, le 26 janvier 1"96.
« Depuis l'instant, monsieur, que la Gazette m'a appris que vous suiviez Madame, je me suis senti le besoin, le désir de vous écrire.
1. La comtesse de Hiquel-Caraman, princesse de Cliiinny, née Fitz-James, dame d'honneur et amie de la reine Marie- Antoinette.
» J'ai laissé passer les premiers moments de votre arrivée à Vienne, et je ne puis différer davantaj^e à me donner la consolation que je vais trouver à mentretenir avec celui dont rattachement, dont le dévouement sans bornes pour mes infortunés maîtres me sont connus depuis si longtemps. Parlons surtout de celte malheureuse petite princesse dont l'existence et la liberté me paraissent un songe, un miracle!
» Je ne puis me fier à ce que disent les gazettes et les lettres particulières sur sa santé que l'on dit bonne?
» Je crois aisément à ses sentiments de douleur, de douceur, d'élévation et de dignité qu'elle montre; mais, monsieur, il me faut des détails sur tout ce qui la concerne. Que de sentiments différents dont mon pauvre cœur doit être ému! Les bontés de l'Empereur, l'amitié que lui témoigne la famille impériale doivent adoucir la plaie dont il est déchiré, mais aussi que de souvenirs amers doivent s'y mêler! puis la contrainte dont la reconnaissance parait lui faire un devoir envers son libérateur quoiqu'il fût bien mal de se Cexagérer.
» Il faut qu'elle ne se contraigne pas, son moral comme son physique en ont un grand
besoin, j'ai appris avec satisfaction qu'on lui parlait peu de ses malheurs, qu'elle avait demandé à prendre le deuil des objets si justes de ses regrets, qu'elle redoutait le plus léger son de musique par l'usage affreux qu'on en faisait dans notre si coupable patrie, elle montre, dit-on, une impression de terreur lorsqu'elle aperçoit une fenêtre grillée.
» Le contraste de sa situation actuelle avec les trois années et plus d'un malheur dont les termes manquent pour l'exprimer me fait craindre, si on n'a pas les plus grands ménagements, que sa santé n'en souffre.
» Je sais que l'Empereur ne pouvait confier Madame en meilleures mains sous tous les rapports que celles de madame la comtesse de Chanclos.
» On me dit aussi que cette dernière avait deux nièces de l'âge de Madame* et qui par cette raison pourrait lui être de ressource.
» Faites-moi part, monsieur, de tout ce qui peut regarder et intéresser notre malheureuse princesse.
» Mon attachement ne me fera regarder rien