Femme d'un huissier de la chambre du duc d'Angoulême
nais à peine, mais dont le ton ne me plaît pas, est une bonne petite femme, mais toute adonnée à la dévotion et voyant très peu de monde.
Comme le mari de cette jeune femme mange à notre table, et qu'André ne semblait pas s'opposer à ce que je fis cette connaissance, je fus aujourd'hui faire ma première visite. Plusieurs fois, j'avais aperçu madame d'Acher à la chapelle. Elle était en deuil et je savais que c'était de sa mère. Je la trouvai aujourd'hui, dans le même costume et avec cet air de douceur mêlée de tristesse que j'avais remarquée en elle.
Après avoir causé de son enfant ' qui, par son extrême délicatesse, lui a causé déjcà bien des tourments, elle me parla de tous les chagrins qui l'éloignaient maintenant du monde oii les peines sont un instant prises en pitié, mais, où elles trouvent bien vite un contraste excédant. Cette jeune femme a perdu successivement ses frères et sœurs. Ils étaient sept et ne sont restés que deux. Le dernier chagrin de celte intéressante personne est la mort d'une mère bonne comme la mienne. Je suis restée longtemps auprès d'elle et j'espère la connaître davantage et vous en parler quelquefois.
19 juillet. — Le Roi a chassé. J'en ai profité pour me promener avec André dans le parc. A peine rentrée, j'ai reçu des visites de Paris. M. de Manne -, bibliothécaire du Roi, est venu apporter des livres à mon mari, lesquels furent cause d'une discussion entre ces messieurs et moi.- Je fis de sérieux reproches à M. de Manne sur la qualité des livres qu'il confiait à mon mari. Il me répondit que ne les ayant pas lus, sa conscience n'était pas engagée. Cependant, dit-il, je sais que ces livres sont infâmes et je
1. Le baron d'Acher de Monlgascon. ministre plénipotentiaire, marié plus tard à mademoiselle Laurens de Waru, et ensuite à mademoiselle de La Loyère.
2. Conservalcur-direcleur de la Bibliothèque du Iloi (aujourd'hui Bibliothèque Nationale.)
ne les prêterais pas à un jeune homme, mais à Tàge de M. Hue on peut sans risquer, lire un tel livre et, même d'un mauvais livre, il peut résulter un bon fruit. L'homme raisonnable, dit-il, conçoit de l'élolynement pour le mal. Les exemples de dépravation et d'immoralité que nous trouvons dans les livi-es doublent l'horreur qu'il a pour le crime.
Mon mari, fort de l'avis de M. de Manne, ainsi que de quelques autres messieurs, soutenait ce système en ajoutant que les mauvais livres ne lui avaient jamais fait de mal. Et d'ailleurs, dit-il, lorsqu'on a l'esprit assez fort pour s'en amuser, ils ne sont point dangereux. Je rassemblai tous les arguments qui me vinrent à l'esprit pour combattre son opinion et lui demander ainsi qu'à ces messieurs : « Si vous jugiez votre estomac assez fort pour supporter une dose de poison et qu'il n'y eut que votre volonté pour vous forcer à l'avaler, risqueriez-vous cette épreuve? »
M. Hue m'assura qu'il le ferait, mais bon nombre de ces messieurs qui étaient d'abord de son côté passèrent du mien, en approuvant ma réflexion. Je vous l'avoue, ma bonne mère, mon amour propre fut trop Ilatté de ce succès. J'aurais dû réfléchir combien j'avais peu réussi puisque mon mari ne semblait pas convaincu. Sa réponse était celle d'un mari. Celles de ces messieurs venaient de leur politesse.
24 juillet. — Déjà quatre jours sans un mot sur le petit cahier! Ah! ma fille, cela n'est pas bien.... Cherchons donc dans notre mémoire ce qui peut vous occuper. Que vous dire, chère maman, de la visite d'une solliciteuse sans fin, ou plutôt sans fin de paroles. Une femme bavarde et singulière restée chez moi pendant tout le temps que mon mari était chez le Roi et qu'il eut à son retour bien de peine à faire partir, en m'engageant à me défier d'elle. En un instant, je sus tous les noms, prénoms, aventures, malheurs, bonheurs, tout, tout, ce que peut éprouver
une femme par son mari et ses enfants et sa famille. Ce à quoi, je lui donnai des consolations religieuses mais peu ou point comprises : « Dieu sera juste, me disait cette femme courroucée contre l'un, contre Tautre! » — A souhaiter, madame, qu'il le soit pour vous et que sa miséricorde s'étende sur vos parents coupables, » lui dis-je enfin.
Vint ensuite M. D..., gentilhomme ordinaire du Roi, qui, dit-on, fut le plus grand bavai^d possible. Depuis huit ans ce Monsieur est attaqué d'une extinction de voix qui augmente tous les ans. Maintenant, à peine peut-il se faire entendre et il parle toujours. Comme il mange à notre table, oîi plusieurs convives sont fort plaisants, il est pour eux un sujet damusement. Au reste, M. D... est d'un caractère excellent et s'amuse de la gaîté de ces messieurs,
A d'autres jours d'autres remarques. En attendant qu'il y en ait à faire, pensons à notre bonne mère.
28 juillet. — Vous saurez, ma mère, que j'ai été fort occupée tous ces jours-ci d'un livre intitulé la Physiologie des passions par M. Alibert. La conversation que j'avais eue avec lui dernièrement et dont je vous ai fait mention cidessus, m'avait prévenu contre son ouvrage, que je craignais même d'ouvrir, pensant qu'il pouvait être matérialiste et irréligieux. Avant hier M. Alibert m'apporta son ouvrage pendant une visite de mon frère Édourd. Nous nous empressâmes de lire les premières pages avec une méfiance bien naturelle aux enfants d'une mère pieuse comme la nôtre. Nous le jugeâmes sévèrement, je l'avoue. Mais ayant continué ensemble, nous trouvâmes dans ce livre, non seulement une élocution brillante, mais une définition précise et claire de la conscience, de la raison, de la volonté, de la mémoire, etc, puis des réflexions religieuses qui prouvent un esprit éclaiié et une âme entraînée vers le bien, au milieu d'un monde où elle a puisé de fausses idées qui la retiennent encore...
/O août. — Nous sommes aujourd'hui au 10 août. Que de choses se sont passées ces jours-ci. Avant hier j'ai
commencé à m'apercevoir que je suis à la cour par le mouvement qui se fait ici. Un changement de ministère! Quelle occupation pour les esprits. Que d'allants et venants, tous préoccupés du même sujet, mais chacun par des idées différentes. Déjà les nouveaux ministres sont désignés. Chacun se courbe à leur approche, tous les visages semblent gracieux à leur arrivée et chacun songe à profiter de leur faveur.
Jetez un coup d'oeil de ce côté. Qut4 est ce personnage dont la mine est allongée? Où va-t-il? Qui le connaît ici? Mais chut! En voici un autre, puis deux, puis trois, puis un grand nombre qui semblent ne faire qu'un, par la ressemblance et la même expression de physionomie. Aussi les salue-t-on en corps. Ce n'est plus le sain, de la veille. Tout est pour les nouveaux ministres. Ils sont disgraciés ceux-ci! on leur tourne le dos! Heureux si cette exemple de l'instabilité humaine servait de leçon aux nouveaux venus qui, comme les premiers, auront leur fin!
J'ai le cœur bien gonflé et songe sans cesse à la mort de ma bonne maman ' ! Je vois les larmes de ma famille. Je médite sur la brièveté du temps, la longueur de l'éternité! Oh! monde que tu es peu de chose à celui qui te quitte! Combien aloi's, nous sont indifférentes les peines qui dans la vie nous ont tenu le plus au cœur! Que restet-il des jouissances passées? Si ce n'est celles que nous ont procui'ées nos bonnes œuvres. Un seul instant va détruire toutes les illusions de la vie ! Oh ! décrets de la Providence je vous adore, mais en considérant votre mystère, mon âme est saisie de respect et de frayeur, j'humilie ma tête coupable et je me jette dans les bras de votre infinie miséricorde.
1. Thérèse de Gugnières, veuve de Louis-F.-S.-G. de Mazenod, garde du corps du Roi, chevalier de Saint-Louis, morte le 11 août 1829.
Je songe aussi, en évoquant le souvenir de ma grand'mère bien aimée, que l'enfant que Dieu me donnera bientôt, devra aussi mourir! S'il profite des grâces que Dieu me promet pour lui, son tour viendra d'être heureux. Peut-être comme nous, aura-t-il bien des épreuves à subir sur cette terre? Comme moi, il donnera des larmes à la mémoire de ses parents ' ! Puissè-je alors, en le précédant, trouver grâce devant le Seigneur. Voici le souhait que je forme et c'est à Saint-Cloud, entourée du monde et de ses vanités, c'est à Saint-Cloud où je me trouve pourtant une solitude que je viens à le former! Et à qui dois-je cette faveur? A ma bonne mère qui forma mon esprit et mon cœur, aussi se dirigent-ils, sans cesse, vers elle comme l'oiseau se dirige vers le feuillage protecteur quand il est incommodé des rayons du soleil.
1. Ce fut ce fils, Alfred Hue, né en 1830, qui précéda sa mère dans le tombeau. Il mourut à Paris, le 10 décembre 1850.