Nous ignorons à quel événement il est fait allusion ici
pourrai pas y aller cet hiver si vous ne me faites pas faire une paire de platines, celles qui sont îi mon fusil, qui, du reste, est très bon étant en trop mauvais état, et qu'il ne se trouve pas un armui-ier dans toute la Sicile qui y soit capable de faire les pièces qui y manquent.
Adieu, mon cher papa, témoii.'nez à tous mes amis combien je suis sensible à leur souvenir et soyez sûr que ma conduite sera telle que vous le désirez.
Nous passons toujours les nuits sous les armes dans l'attente du général Murât qui nous a menacés de sa visite. Adieu, je vous embrasse tendrement.
ANDRÉ II UE, lieutenant.
François Hiie répondit à son fils, dans les termes suivants :
Hartîcel-House, Buckingham Skire 20 0-1 Si 0.
llarlwel-House, Buckingham-Shire, 20 novembre 1810.
Tu dois croire, mon cher enfant, que la résolution si noblement et si fortement énoncée par ta lettre du 23 août dernier flatte autant mon orgueil que mes principes de fidélité à la mémoire de Louis XVI et de très respectueux dévouement au Roi, qu'il faut espérer que la divine Providence replacera un jour sur le trône de ses pères. Non, tu ne dois jamais combattre sous les drapeaux de la rébellion. C'était et ce sera mon opinion jusqu'à mon dernier soupir. Et quand je te fis le tableau de la position pécuniaire si différente aujourd'hui de ce qu'elle aurait été sans notre exécrable révolution , quand je te laissais l'arbitre de ton sort, alors que je t'écrivais par cette letti'C à laquelle tu réponds de manière à me convaincre que tu portes et porteras avec honneur un nom qui a pu acquérir un peu de célébrité et que je te transmettrai sans tache, alors, dis-je, que je t'écrivais
que, dans quelque lieu que tu portes tes pas, ma vive tendresse t"y suivrait, c'était assez te dire que je ne quittais pas le chemin de l'honneur, et t'inviter, presque, à m'y suivre, malgré les épines dont cette route esthérissée. Des considérations me forcèrent, en quelque sorte, à te faire des questions sur les projets que tu aurais eus, peut-être, parce i}u'il n'est pas donné à tous les hommes de sacrifier la fortune à un sentiment, plus ou moins fort chez la plupart d'entre eux.
Partagé entre mon devoir de père et mon religieux attachement à la maison de France, je n'aurais pas voulu me mettre dans le cas de me reprocher, ce dont tu es incapable, mais de penser au-dedans de toi-même que, isous la crainte de me déplaire, tu te serais occupé des moyens de réparer, dans ta patrie, la fortune dont tu dois la perte à la religieuse observance de mes sermens. Tu es digne de moi, mon enfant. Ta lettre, que j'ai baisée, me le prouve. Je te presse de nouveau contre mon cœur. Je te donne de nouveau ma bénédiction.
Parlons chasse maintenant! Ma précédente lettre t'aura annoncé, mon enfant, que j'avais chargé M. de Besson de l'acheter chez le meilleur armurier de Londres deux platines de fusil, l'une droite et l'autre gauche, parce que j'ai dû supposer que ton fusil était à deux coups. Il a fait aussi l'emplette de poudre à tirer, dont il a fait mettre dans un baril, et, si bien arrangée que j'espère qu'elle t'arrivera sans humidité. Je regrette de ne pouvoir manger de ta chasse, et surtout de ces bonnes cailles que j'aime beaucoup et qui doivent être bonnes dans le pays que tu habites. Si ce cuistre de Marat se trouvait au bout de ton fusil, ne le manque pas. Mais ne m'en fais pas l'envoi. Car, autant j'aime le gibier, autant je déteste les bêtes puantes, de l'accabit surtout de cet ancien garçon d'écurie et de sa détestable famille, car cette canaille n'a pas craint de se faire oindre de l'huile sainte, et Dieu n'a pas tonné !
J'ai prévenu aussi dans ma dernière lettre la demande que tu me fais, relativement à ta pension. C'est le 31 décembre prochain que j'aurais remboursé à un de mes amis les 100 louis que je t'avançai pour payer une dette d'honnour. Tu peux donc compter affirmativement sur les 2 louis que le Roi veut bien te faire donner par mois, à titre de haute paye. Quant aux deux autres que je prenais sur le traitement de ta mère et sur le mien, je ferai pour mon fils bien aimé tout ce que ma position actuelle me permettra. Je te disais aussi par ma dernière lettre que je ne faisais que l'avance du prix des deux platines du fusil et de la poudre à tirer, ne pouvant, aujourd'hui que je suis seul, faire face à tout ce qui concerne tes intérêts pécuniaires. Je te donnais presque le denier de la veuve en t'envoyant 12 louis comme récompense de ta conduite militaire lorsque tu pris l'île de Sainte- Maure.
J'admirais tout à la fois le bon officier et le procédé d'un cœur sensible, puisque tes soins contribuaient à arracher des mains d'une soldatesque effrénée des officiers qu'ils voulaient masssacrer. Sois victorieux, c'est un de mes vœux, mais respecte constamment le malheur de celui que tu soumets à tes armes. Honor viiscris est une maxime qu'il ne faut jamais perdre de vue. Ta bonne maman regardera comme une consolation du malheur qui lui a ravi la majeure partie des débris de sa fortune l'envoi que je t'ai demandé pour elle, d'une mèche de tes cheveux, et moi je te demande de m'envoyer ton portrait que je mettrai sur une boëte à tabac dont j'use aujourd'hui comme remède pour mes yeux. Tu me fais cet envoi que si tu trouvais un bon peintre, je n'aime ni la caricature, ni les croûtes. C'est moi qui payerai ce portrait du prix d'une de mes bagues de diamant que je vendrai, avec le prix duquel je ferai monter aussi le portrait sur une boëte simple, mais analogue à ce que j'ai de plus cher au monde.
Je finis par où j'aurais dû commencer, je veux dire la protection dont le Roi daigne t'honorer.
Sa Majesté a bien voulu te recommander encore dernièrement à M. le comte de La Châtre, son ministre confidentiel auprès du gouvernement britannique. Un beau jour, celui de ton avancement peut-être, luira peut-être pour toi, mais il faut l'attendre. Un roi sans trône, sans pouvoir, recevant un asile chez des étrangers, exige par le respect que doivent lui porter ses fidèles sujets dont je vois, avec plaisir, que tu fais nombre, qu'on ne compromette pas une dignité que le plus simple délai à lui accorder une demande juste, ne peut que compromettre infiniment. Ne perds donc pas courage, et sois assuré que ton bon père qui est aidé de quelques appuis, veille sur toi. Ce ne serait pas un strict devoir de ma part, que ta bonne conduite me porterait à ne rien négliger pour ton avancement. Une circonstance amenée par le hasard a fait que le Roi a pris connaissance de ta lettre et ma réponse. Madame duchesse d'Angoulême en a pris aussi connaissance et je suis en droit de l'assurer que tu t'es acquis des titres à leur bienveillante affection. Ton ami Perronet * va être forcé de quitter le service dAutriche d'après un ordre de l'empereur d'Allemagne qui enjoint à tout français à son service d'aller servir sous les drapeaux de l'usurpateur. 0 honte éternelle pour ce monarque! Je crois que Perronet passera en Suisse et que son père essayera de le placer au service de Sa Majesté britannique. Adieu, mon cher enfant, je te serre encore contre mon cœur. J'omettais de te dire que tu es inscrit au bureau de la guerre sur la liste des postulants. Le nombre en est de 80. M. le comte de La Châtre suivra ta demande. Ainsi je t'invite de nouveau à la patience.
1. Fils du premier valet de chambre du Roi et, plus tard, premier valet de chambre lui-même.
ET PitCES JUSTIFICATIVES. 315
Lettre de madame la baronne Hûe à Madame, duchesse d'Angoulême^.
Madame.
J'étais prévenu par les médecins sur rextrôme danger de mon mari. Lui seul en ignorait la gravité, quand une note insérée dans les journaux est venue le mettre dans le secret de sa situation et le frapper de la plus douloureuse pensée en lui faisant connaître qu'on désignait à ses places un autre que son fils. Serait-ce donc le sinistre présage d'un malheur dont M. Hûe et sa famille seraient menacés? Si, ce que je ne puis croire, telle était la détermination du Roi, je sais qu'il faut respecter ses décrets en silence, mais je dois recourir à la prièi^e et faire connaître à Madame que, lorsqu'originairement mon mari fut nommé à la place de premier valet de chambre de Louis XVII, alors dauphin, il était absent et que cette faveur, non sollicitée, fut l'effet de l'estime et de la confiance éprouvées du Roi et de la Reine, et de la conviction qu'ils avaient du dévouement de M. Hûe pour ses augustes maîtres, ainsi que des qualités, je dirais même des vertus qu'exigeait cette place.
M. Thierry - avait occupé le même poste auprès du roi Louis XVI, encore enfant, ce qui l'a naturellement porté à celui de premier valet de chambre du Roi. La justice de Sa Majesté l'a rendu à son fils, ainsi que l'intendance du garde meuble de la couronne. M. le comte de Blacas avait offert à M. Hûe, en dédommagement de la place de tréso-
1. A peine Hiie avait-il quitté la Cour pour n'y plus revenir, que le Roi chercha, sollicité de toutes parts, à disposer de ses charges dont son fils avait cependant promesse de survivence. C'est alors que madame Iliie écrivit en ces termes à Madame.
2. Thierry, baron de Ville-d'Avray, dont il a déjà été parlé plus haut.
rier général de la maison du Roi, dont il avait la promesse de la main de Sa Majesté, mais dont les fonctions ont été continuées par M. de la Bouillerie, une autre place dont un autre titulaire était encore en vie. Au lieu de cette dernière, M. Hue a eu en compensation l'emploi de trésorier de la maison militaire. M. Hiie aurait préféré vivre sans emploi, plutôt que d'accepter celui qu'il croirait devoir appartenir à un autre. Jamais son caractère de probité et sa délicatesse dans les procédés ne peut se démentir et s'il pouvait pressentir un avenir humiliant pour son fils, dont il atteste la fidélité, le dévouement et le zèle pour le service du Roi et de son auguste famille, il lui resterait encore trop de jours à en souffrir. J'implore en sa faveur la bonté, l'auguste protection de Madame contre l'intrigue qui déjà, peut-être, s'agite autour de lui...
Paris, 9 septembre 1818.
Lettre de madame Hiie au comte de Pradel, ministre de la 7naiso7i du Roi^ [s. d.].
Monsieur le Comte,
.Mon malheur est consommé. M. Hiie n'existe plus. C'est le 19 janvier qu'il est mort et c'est le 21 qu'il a été inhumé à la suite du service annuel pour le feu Roi. Lui seul n"a pu se croire si proche de sa fin. Il n"a été averti du danger de son état qu'au moment d'être administré et c'est dans cette trompeuse tranquillité que jusqu'à ses dernières heures il ne s'est occupé que du détail journalier de ses emplois. Alors il ne lui restait plus ni force ni courage pour
1. Aussitôt après le décès de Hiie, Louis XVIII s'empressa de disposer de sa charge de trésorier de la cassette. Vainement, madame Hiie en demanda-t-elle roffice pour son fds .\ndré. Sa requête fut inutile.
ET PlkCES JUSTIFICATIVES. 317
l'ecommander au Roi sa malheureuse famille. Quelques heures av'ant, Sa Majesté avait fait demander l'apport des registres de caisse qui ont été à l'instant mis sous ses yeux, elle a pu ju^er par elle-même du mérite et de la scrupuleuse exactitude de M. Hue. Une vérilication faite depuis, par des commissaires nommés à cet elTet, a dû lui en donner une nouvelle assurance.
J'étais instruite, en secret, des épargnes que M. Hiie se plaisait à accumuler pour subvenir aux besoins pressants dans lesquels le Roi pourrait se trouver, elle se montait, je crois, à 2 000 400 francs à part des sommes en or renfermées dans 6 barils. M. Hue m'a souvent repété : si je venais à te manquer, tu porteras au Roi un bon portefeuille, il y verra avec quelle sollicitude j'ai gérc ses affaires. Sa Majesté ne t'abondonnera pas.
Je crains bien, monsieur le Comte, que l'espoir sur lequel mon mari se fondait avec la confiance d'une âme pure, ne soit cruellement trompé. J'ai eu l'honneur de voir le Roi au moment où je venais de perdre M. Hiie. Oserais-je le dire? Pas un mot de regret fiour le mari, pas un regard de pitié pour la veuve désolée. Sa Majesté m'a répété que M. Hiie avait trois belles places; le serrement de cœur que j'éprouvai ne m'a pas donné la faculté de donner au Roi une juste idée de la position de mon mari. Je vais la faire connaître à Votre Excellence. M. Hiie avait un traitement de 15 000 francs pour chacune des places de premier valet de chambre et de trésorier de la maison militaire, une retenue de 3 000 francs sur chacune réduisait à 24 000 francs le produit des deux sur lequel mon mari prenait encore 1 800 francs pour les emploies de son bureau, car on avait diminué de 3 000 la somme qui lui était alouée pour les frais. H est vrai que M. le comte de Pradel donnait depuis 2 ans une forte gratification pour le travail extraordinaire qu'exigeait l'emploi des fonds privés. Cette place était donc gratuite et le Roi mieux instruit n'aurait i)U la compter (jue pour telle.
Cef)endant cette gestion était celle qui plus que Taulre donnait par ses détails un travail continuel et demandait une attention fatiguante, aussi est-ce celle qui a le plus contribué au dépérissement de sa santé en lui ôtant tout loisir de jouir de quelque repos. Esclave de ses devoirs, rien n'a pu le déterminer à quitter son bureau pour aller à la campagne chercher l'air dont il avait besoin et un logement qu'il pût atteindre sans monter 100 marches ce qui épuisait le peu de forces qui lui restait. Il n'a cessé de travailler qu'en cessant de vivre. J'ai crû devoir entrer dans ces détails pour que Votre Excellence daigne faire connaître au Roi la position de la veuve de M. Hue chargée de l'entretien de sa mère et de son oncle, tous deux dans un âge très avancé. La générosité de M. Hiie a jusqu'ici suffi à leurs besoins. La munificence du Roi laissera-t-elle la famille de l'homme dont il est superflu que je rappelle les services pendant 20 ans, au-dessous de l'idée qu'on a dû se faire de la justice et des nobles sentiments de Sa Majesté.
C'est vous, monsieur le Comte, que je prie, dans ces tristes circonstances d'être l'arbitre de mon sort et le plus ferme appui de mes espérances parce que vous avez su apprécier l'homme dont la mort me réduit au désespoir,
HUTIX HUE.
Immédiatement après la mort de Hiie, les journaux publièrent un grand nombre d'articles nécrologiques, de biographies et de pièces de vers à sa mémoire dont nous ferons grâce au lecteur. Rappelons seulement ce passage des Annales politiques du 21 janvier 1819 : « M. Hiie était le distributeur des aumônes secrètes de Sa Majesté. C'est par ses mains que les secours de la bienfaisance du prince arri-
valent au pauvre honteux et à l'indigent. Il ne laissait jamais une pétition ni une lettre sans réponse et souvent nous l'avons vu, sortant de table, se mettre à son bureau, examiner les nombreuses demandes qui lui étaient adressées tous les jours et ne se délasser du travail pour le bien qu'il avait fait que par le travail pour le bien qu'il allait faire. Que de larmes il a taries ! que de services il a rendus sans ostentation, avec une intarissable bonté, avec une fatigue perpétuelle et qui sans nul doute a avancé le terme de ses jours. On croit pouvoir affirmer que M. Hue n'avait pas un seul ennemi. Ses amis étaient nombreux... Aucune vie n'a été plus remplie de vertus et d'honneur. »
Extraits du Journal tenu par Louise de Mazenod, baronne Hue, pendant les premiers temps de son séjour à Saint-Cloud, et rédigé sous forme de lettres à sa mère Henriette Gillet de la Jienommicre, dame de MazenodK
i^^ juillet i823. — La voilà donc terminée, cette première journée de Saint-Cloud où tout est nouveau pour moi, où j'ai été examinée par chacun, où j"ai déjeuné ù la table du château avec contrainte, où enfin je me suis occupée de mon emménagement, en regardant par la fenêtre et me disant : « Quel plaisir de quitter les Tuileries, de respirer un air pur, de promener ma vue sur
1. Arcliives de la famille Ilùe. Louise-Élisabetli de Mazenod (1808-1893) était mariée depuis 1828 à André, baron Hiie, capitaine aux mousquetaires chevalier de Sainl-Louis, premier valet de chambre de Charles X. La situation de sun mari la
ce magnifique tapis de verdure. Beaux marronniers, superbes marronniers! que vous avez de charmes pour moi! Je ne puis profiter de votre ombre bienfaisante. Elle est réservée à nos princes, mais au moins tout ici est tranquille et je puis contempler le ciel, ma pensée s'élèvera plus facilement vers l'auteur de la nature. Je m'y retirerai souvent seule pour réfléchir à Dieu, à mes parents, à mes amis de Seine-et-Marne. »
2 juillet. — Bonheur d'habiter Saint-Cloud. Oui, c'est avec plaisir que je connais Saint-Cloud. Déjà je me promets mille jouissances de celte aimable solitude. Puisset-elle être ainsi nommée par moi. Après le déjeuner, j'ai vu le jeune duc de Bordeaux ' et Mademoiselle descendre chez le roi, je me suis mise ensuite à l'ouvrage. J'ai été dérangée par le duc de Damas 2 qui, en homme galant et poli, a voulu me présenter de suite à la duchesse. Je n'étais pas en toilette, cependant il a fallu profiter de cette oiïre. Mon amour propre en eût souffert s'il eût fallu paraître devant une femme hautaine et fière.
Madame de Damas est tout le contraire , l'accueil que j'en ai reçu m'a donné la juste preuve de sa simplicité et surtout de sa bonté. Je suis revenue on ne peut plus contente. J'ai passé le reste de la journée gaiement et utilement. J'ai vu notre roi, madame la dauphine et si, dans la journée, j'ai eu à compter quelque contrariété,
retenait depuis quelques mois à la Cour, tantôt aux Tuileries, tantôt à Saint-Cloud, quand elle écrivit ce journal à sa mère demeurée en Seine-et-Marne.
1. Madame lliie possédait à Saint-Cloud une fort belle chatte jouissant de l'alTcclion particulière du duc de Bordeaux qui venait fréquemment lui oITrir ses caresses. On le savait dans l'entourage de madame Hvie et on profitait des heures de récréation du jeune prince pour venir la visiter, afin de le rencontrer.
2. Le duc de Damas dont il a été plusieurs fois question dans le cours de cet ouvrage était alors premier gentilhomme de la chambre du duc d'Angoulème.
ce sont les petits dérangements qui m'ont empêché de donnera m;i bonne mère de plus longs détails sur mes actions.
4 juillet. — Disons un mot de la journée d'hier. Je ne suis pas sortie le matin, il pleuvait. Je me suis occupée toute la journée de manière à ne pas m'ennuyer. Le soir, mon frère Edouard et M. de Sasselange ' sont venus dîner avec nous. C'était un jour maigre. On ne servait pas de viande à la table. Aussi était-elle déserte. Le dîner ne fut pas long. Je sortis ensuite avec mon frère et M. de Sasselange. Nous parcourûmes quelques allées du parc où mes deux jeunes gens s'amusèrent beaucoup de la prodigieuse quantité de lapins que nous y vîmes. Cette promenade agréable dans le moment fut pourtant pour moi la source de quelque chagrin. Voici ce que c'est. Entraînée par le plaisir de trouver dans mon frère et mon parent une société qui me convenait, je parlai beaucoup, je ne ménageai pas assez la charité. Je fus vaine, étourdie.
En un mot, ma conscience fut alarmée de tout mon babillage et je résolus de tout vous avouer comme à ma meilleure amie.
...7 Juillet. —J'ai fait aujourd'hui une lecture... Ces points vous étonnent, ma chère maman. En effet, vous saurez qu'un mauvais roman était la lecture que j'avais commencée et dont la perversité me lit rejeter loin de moi ce qui, sans gâter mon âme, ne pouvait que la salir.
— Comment est-il possible, disais-je ce matin à André, que l'homme ait l'esprit assez impur, assez détestable pour écrire et répandre un tel mélange de scandale, de libéralisme et d'hypocrisie?
— Tel est le monde, me répondit-il. Telles sont beaucoup de femmes à Paris.
Le monde est donc une abomination? Heureux celui
1. Le marquis Saignard de Sasselange, allié de la famille de Mazenod.
qui, élevé loin du monde, peut trouver son bonheur dans une morale simple et pure en même temps qu'il ignore la perversité, le désordre affreux dont le récit n'est qu'un scandale. Voilà, bonne mère, les pensées qui m'ont occupée ce matin.
Ce soir, j'ai vu le roi, le dauphin, la dauphine et madame de Berri. Comme cette dernière courait avec son chien! Comme elle semblait contente de sa liberté! Cette promenade de nos princes ressemblait beaucoup à une réunion de famille. Et cela me fit plaisir pour
eux...
9 juillet. — Ce matin, j'ai visité le Trocadéro. C est un endroit du parc fort élevé, distribué dans le genre d'un jardin anglais entouré d'un treillage.
Au milieu est un pavillon en coutil bleu chamarré en dedans de diverses couleurs et meublé de sophas, fauteuils et tables champêtres.
Plusieurs fontaines se trouvent sur le Trocadéro qui est cependant un lieu assez aride. On remarque aussi un autre petit pavillon d'une forme chinoise ouvert d'un seul côté et dirigé sur une machine où le jeune duc de Bordeaux s'exerce à tirer au pistolet.
Une grande quantité d'arbres sont étiquetés, même les plus communs de nos forêts. Sans doute cette méthode est pour instruire nos jeunes princes du nom de chacun de ces arbres.
Rentré au château, j'ai reçu la visite de M. de TrogolT, gouverneur de Saint-Cloud. C'est un homme qui m'a semblé assez simple. J'ai vu aussi M. de la Bourdonnais', qui est entré un instant, en sortant de chez le roi. Je laisse à vous, ma bonne mère, le soin de le juger. Sa démarche est fière, ses questions brèves. Au reste il a été poh. J'avais à faire une visite de redevance qui me tenait fort à cœur. Je me suis donc costumée pour la rendre au plus
1. Le comte Arthur de La Bourdonnaye, gentilhomme de la chambre du Roi.
vite. J"ai trouvé dans madame Collignon ' beaucoup d'alTabililé. J'ai lâché de suivre cette méthode dont je vous ai souvent entendu parler et plus souvent encore dont vous m'avez donné l'exemple. J'ai écouté et laissé parler.
Pour finir ma journée, j'ai vu de ma chambre les princes qui folâtraient devant le roi comme nous jadis devant bon-papa.
■fi juillet. — Le Roi a chassé. Pendant ce temps je suis sortie dans le parc avec André. Nous avons visité les cascades, lieu charmant où malgré la chaleur aflreuse de midi nous sentions une agréable fraîcheur émanant des eaux jaillissantes que l'on faisait jouer pour les préparer au lendemain, jour de la Saint-Henri. Nous avons (prolongé notre promenade dans des endroits sombres par la hauteur des arbres qui s'y trouvent. Là, nous avons assisté aux exercices d"un jeune écuyer de la Dauphine, M. O'Héguerty - qui, fier de son talent, domptait un jeune cheval destiné à la Princesse.
15 juillet. — Au milieu de la belle fête dont j'ai fait un petit récit à Bonne maman, mon esprit y était à peine. Je regrettais ma campagne si calme oîi j'ai si souvent goûté le bonheur d'être à moi, le bonheur de la réflexion... et par dessus tout, celui d'être avec une mère que je chérirai toujours.
16 juillet. — Ma journée a été employée utilement pour ma layette et pour me délasser des fatigues d'hier. La seule chose dont je puisse vous faire mention est quelques instants passés avec M. O'Héguerty, jeune homme étourdi selon l'opinion de ses camarades. M. O'Héguerty ne veut pas se marier. On croit dans le monde que c'est pour jouir de sa liberté. Point du tout, ce jeune homme connaît le monde depuis sa tendre jeunesse. H ne
• 1. Première femme de chambre de la duchesse d'Angoulême. 2. Le vicomte O'Héguerty, écuyer cavalcadour de madame la duchesse d'Angoulême, fils du comte O'Héguerty, écuyercommandant du Roi.
s'abuse pas sur le peu de ressources que l'homme de bien peut trouver dans une femme mondaine. Il est dégoûté de la fausseté du monde. Il en connaît toute l'illusion. Enfin, en l'écoutant, il me semblait trouver un raisonnement comme je souhaiterais en entendre toujours et je me félicitais plus que jamais d'avoir les idées que je ne dois qu'à vous.
^8 juillet. — J'ai eu aujourd'hui la visite de M. Alibert *, célèbre médecin, auteur de la Physiologie des passions. Mon frère Edouard était avec moi; nous étions fort attentifs aux raisonnements de cet homme dont le physique annonce un esprit vif et ardent. La conversation tomba sur le bonheur du mariage, sujet bien propre à captiver mon attention !
D'abord, je trouvai que ses réflexions avaient beaucoup d'analogies avec celles que fait, si je ne me trompe, Milady Montaigue. « Le bonheur, consiste, dit-il, dans l'assortiment de caractère et de goûts, dans cette union de sentiments et de pensées qui fait que l'homme et la femme ne forment plus, pour ainsi dire qu'une seule âme s'aimant Tun et l'autre par-dessus tout ce que l'on peut aimer sur la terre et passant sa vie à se donner des marques réciproques d'affection. »
Voici jusqu'à présent des idées que j'approuve... mais continuons : « Pour être heureux, il faut être riche, sans la richesse point d'union, point d'accord. Il faut que le mari soit à même par sa fortune de prévenir les moindres désirs de sa femme.
» Un cachemire, un bijou de tel prix qu'il soit étant remarqué la veille doit être le lendemain dans la toilette de « Madame ».
Dernière pensée qui me semble bien tenir à l'idée que les gens du monde se font du bonheur. Après cela, M. Alibert se tournant du côté de mon mari et de moi,
1. Le célèbre tiaron Aliberl (lIGô-lSS?), premier médecin du ci, médecin en chef de l'hôpilal Saint-Louis.
voulant nous donner des avis à cause de notre inexpérience, me prouva combien il paraissait peu chrétien et peu bienveillant à l'égard des femmes.
Je l'avoue, j'ai jugé simplement par mon cœur pour combattre le système de M. Alibert contre la richesse, système qui quoique bien extraordinaire peut avoir de malheureux exemples. Je connais à peine le monde, il le connaît depuis sa jeunesse. Et c'est sans doute pour l'avoir trop connu que M. Alibert a, selon moi, une fausse idée du bonheur. Il parle d'un bijou, d'un schall comme les objets du bonheur. Il oublie la vertu, les principes religieux et, selon moi, voilà le fondement du bonheur auquel je joindrai les premières réflexions de M. Alibert qui m'ont, ainsi qu'à mon frère, semblé justes. A vous, ma bonne mère, la décision, car en tout vous serez ma boussole.
48 juillet. — Ce matin c'était la messe du Roi. Les toilettes y sont brillantes, les dames debout par respect pour le Roi, la musique merveilleuse, selon le monde, mais, suivant ma petite décision, ti^op mondaine et surtout chantée par des gens trop mondains. Comment se peut-il que nos Princes, si chrétiens, trouvent dans cette messe de quoi satisfaire leur piété? Il est vrai que, seuls dans leur tribune, ils ne sont distraits que selon leur volonté. Dans l'intérieur de la chapelle, il n'y a, au contraire, aucun recueillement. Il semble que le Roi soit le seul adoré. Tous les regards sont portés sur lui. On tourne le dos à l'autel et la curiosité tient lieu de dévotion. Je voudrais être assez forte pour rester recueillie au milieu de tout le bruit. Peut-être m'y accoutumerai-je?
J'ai fait aujourd'hui des visites et une surtout qui m'a intéressée. Je voulais connaître une jeune femme dont on m'avait fait l'éloge sans le vouloir.
Madame d'Acher Montgascon ',dit une dame que je con-