VIVE JÉSUS ! MARIE ! JOSEPH ! FRANÇOIS
Du monastère de Ligiigé, près Poitiers, ce 3 décembre 1898, en la fête de saint François Xavier.
La paix de Jésus, Et toutes les bénédictions célestes !
Bien cher monsieur le curé,
Vous avez eu le bonheur de visiter la ville d'Assise, où saint François, mon séraphique père, est né, où il a vécu et où il est entré dans la gloire. Vous avez été ravi, et vous avez écrit un livre tout embaumé du parfum de votre piété, où vous nous dites tous vos ravissements et vos joies, et les grâces de votre saint pèlerinage.
Je vous en félicite et vous en remercie.
Il y a deux endroits sur la terre où le cœur chrétien trouve ses plus chères délices : la Palestine, où est né, où a vécu, où est mort et où est entré dans la gloire Jésus, le Dieu fait homme, et Assise, où est né, où a vécu, où est mort, et où est entré dans la gloire François, I'homme divinisé, l'homme tellement identifié avec le Christ, qu'on a pu dire de lui : Franciscus alter Christus, et que l'Église proclame qu'il a rempli sur la terre le même rôle qu'y a rempli le Christ : « La terre, s'écrie-t-elle, se mourait privée d'amour : Frigescente mundo. François est venu lui rendre la vie en lui rendant l'amour, »
Pour savoir ce que l'amour de Dieu a fait pour l'homme, il faut
aller en Palestine; pour savoir ce que l'amour de l'homme a fait pour Dieu, il faut aller à Assise.
Jamais l'homme ne connaîtra et ne comprendra ce qu'il y a eu en Dieu de plus grand et de plus beau , s'il ne va pas en Palestine ; jamais l'homme ne connaîtra et ne comprendra ce qu'il y a eu en l'homme de plus grand et de plus beau, s'il ne va pas à Assise.
Qu'y a-t-il, en effet, de plus grand et de plus beau en Dieu et en l'homme que l'amour?
Quiconque donc n'aura pas, dans sa vie , fait ces deux pèlerinages, n'aura pas vu ce qu'il y a avoir, ici-bas, de plus grand et de plus beau.
Or il y a deux manières de faire un pèlerinage : la première et la plus parfaite est de le faire corps et âme tout ensemble ; d'aller voir avec ses yeux; d'aller toucher avec ses mains; d'aller baiser avec ses lèvres.
La seconde c'est, ne pouvant s'y transporter de corps, de s'y transporter avec son àme, et avec toute son âme; c'est-à-dire avec une foi vive, une piété intime, une émotion profonde, un amour délicieusement senti.
Cette seconde manière, quoique moins complète que la première, a certainement devant Dieu autant de mérite, et est en même temps pour l'âme aussi grandement utile qu'agréable.
Pour cela il faut un livre écrit avec le plus grand soin, la plus parfaite exactitude et la plus vive piété, par celui qui a eu le bonheur de voir, de toucher et de baiser de ses lèvres; par celui qui a aimé et compris l'amour dans tous ces lieux sanctifiés. Il faut que celui qui écrit ce livre prenne le lecteur comme par la main pour lui faire visiter pas à pas avec lui tous les lieux témoins des merveilles qui l'ont ravi, afin de le faire aussi jouir de toutes les saintes joies dont il a lui-même joui.
Ce livre, vous l'avez écrit. Aussi quel charme délicieux et quelle joie séraphique éprouve l'âme pieuse dans sa lecture!
Encore une fois, je vous en félicite et vous en remercie.
Vous ne pouviez rendre un plus grand service aux âmes si malades , et à notre société si malade !
On parle sans cesse de progrès. C'est vrai, il y a progrès; mais quel progrès ! C'est un progrès extra viam ! un progrès vertigineux dans la décadence.
En ramenant les âmes et la société à Assise, vous les ramenez dans la voie du progrès véritable; vous les enseignez à progresser, non dans la décadence, mais dans les séraphiques et divines ascensions :
ASCENSIONES DISPOSUIT.
Les trois églises dont vous leur parlez si bien, et qui, à Assise, se trouvent, non sans mystère, placées l'une sur l'autre, en sont la sublime et éclatante expression.
La première est celle du tombeau. Ah! c'est que la mort à soimême est la base nécessaire de toute divine ascension. C'est saint François mourant à lui-même et épousant la pauvreté et le sacrifice.
La seconde , c'est saint François s'élevant dans la première région de la charité, en se dévouant corps et âme à ses frères, et en embrassant les lépreux du corps et de l'âme.
La troisième, c'est saint François atteignant les plus hautes régions de la charité et les sommets suprêmes du divin amour. C'est saint François se plongeant dans l'océan d'amour, vivant plus au ciel que sur la terre, chantant son Cantique du soleil, et s'écriant dans ses amoureuses et séraphiques extases : L'amour m'a mis dans une fournaise, dans une fournaise d'amour.
L'enfer, c'est la haine; le ciel, c'est l'amour. Ramener la société à saint François, c'est la ramener à l'amour; la ramener à l'amour, c'est faire descendre le ciel sur la terre. La solution de la question sociale est là.
Entendez un député catholique parlant ces jours derniers, en Belgique, devant la chambre des députés :
« Quand François d'Assise voulut réformer la société, alors malade comme est la nôtre, il ne fit pas de grands discours politiques.
« Il était jeune, il était beau, il était fortuné; il se dépouilla de tout; il se revêtit de bure, et il se prit d'un immense amour pour Dieu et les pauvres; et, pour leur donner tout, comme il le dit dans son langage de poésie sublime, il épousa dame la ■pauvreté.
« Les sages du temps le traitèrent de fou. Mais des milliers de chrétiens imitèrent son exemple, et la société fut sauvée.
« Vous qui parlez tant de progrès social et de réforme sociale, imitez cet homme admirable; distribuez vos biens aux pauvres, comme il les distribua; vivez pauvrement comme il a vécu; ôtez vos beaux habits pour les échanger contre des vêtements de bure;
privez -VOUS de vos plaisirs pour adoucir les peines du pauvre qui souffre, et partagez tous vos biens avec lui; alors peut-être on vous croira. Mais il faudrait croire vous-même! Vous voulez, dites -vous, réformer la société, faites comme François d'Assise, commencez par vous réformer vous-mêmes. »
Voilà le cri du bon sens. C'est le cri du divin amour. Gomment s'oublier soi-même, se dévouer et se sacrifier sans le divin amour?
Après la voix du député de Belgique, entendez celle d'un de nos évêques de France. Il s'adresse à M. François Coppée, notre poète académicien :
(( En vous recevant au milieu de nous, comment oublier celui dont vous portez le nom si glorieux?
(c C'était au commencement du xiii^ siècle ; dans une petite ville d'Italie, vivait un jeune homme que les joies et les belles choses dé la vie passionnaient.
« Il portait dans son cœur des trésors de poésie profonde et pure ; mais la baguette divine qui devait ouvrir ce grand cœur n'avait pas encore frappé.
(( Or un jour il rencontra une dame couverte de haillons, que tous repoussaient. Notre jeune homme, éclairé d'une lumière supérieure, comprit sa beauté idéale. Il s'en éprit et l'épousa.
(( Dès lors il s'éleva à une haute sainteté, et la poésie coula à flots de son âme toujours en extase.
« Quand on visite, à Assise, la basilique supérieure, on ne se lasse pas de contempler ce mariage de saint François et de la sainte pauvreté, chef-d'œuvre de Giotto.
(( Pour vous, monsieur, la poésie jaillit de bonne heure de votre cœur, et s'épandit au milieu de nous; avec quel éclat, avec quelle richesse? le monde entier le sait.
« Mais il y avait là, au fond de votre âme, une source divine qui restait cachée. Cependant vous avez rencontré une dame aussi universellement repoussée que celle de votre glorieux patron ; mais non moins saintement belle, ni moins capable d'inspirer des chants admirables et d'admirables vertus.
(( Touché d'un rayon d'En-IIaut, vous l'avez accueillie, vous l'avez épousée et présentée à vos contemporains : c'était la bonne souffrance. Elle a renouvelé votre vie.
(( Giotto n'est plus là pour peindre ces noces mystiques qui vous ont rendu à l'Église votre mère ; mais les anges les glorifient dans la joie du ciel, et mêlent aux lauriers immortels, qui couronnent votre tête, les palmes qui fleurissent dans l'éternelle poésie du vrai et du bien. »
On comprend, cher monsieur le curé, l'enthousiasme qui s'est emparé de votre cœur, et que vous voulez faire partager à tous vos lecteurs pour un saint qui inspire de si grandes pensées et fait prononcer de si belles et éloquentes paroles.
Encore une fois, je vous en félicite. N'avais -je pas raison de dire qu'en conduisant votre lecteur à Assise, vous lui donnez à voir et à contempler ce qu'il y a de plus beau, de plus grand et aussi de plus utile et de plus nécessaire à voir et à contempler?
Voir saint François, n'est-ce pas voir Jésus? et voir Assise, n'est-ce pas voir Bethléhem, où Jésus a épousé la pauvreté? Voir le Calvaire où Jésus a épousé les souffrances, et voir le mont des Oliviers où il a épousé la gloire?
Voir Assise, n'est-ce pas aussi voir Nazareth, et aussi la maison d'Elisabeth et du Magnificat, et aussi le tombeau de la Vierge?
N'y trouve-t-on pas, en effet, Notre-Dame des Anges, où les enfants de saint François vivaient comme Jésus, Marie et Joseph, vivaient à Nazareth?
N'y trouve-t-on pas le pieux monastère de saint Damien, où sainte Glaire et ses filles chantaient leur séraphique Magnificat, et où l'on trouve aussi l'église qui possède le glorieux tombeau de sainte Glaire, la vierge radieuse et la mère si glorieuse?
Soyez donc mille fois béni de toutes vos pages si embaumées ! Que tous les cœurs pieux en fassent leurs délices, et que le Seigneur si bon vous en récompense au centuple, en répandant sur l'auteur et sur le livre toutes ses bénédictions célestes.
Toujours en union de cœur et de prières dans son divin cœur, gloire et amour à mon séraphique père saint François!
Vive Jésus dans tous les cœurs!