‹ Souvenirs du beau pays de saint FrançoisChapitre 2 sur 20 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Notre société contemporaine a la passion du mouvement. C'est une fièvre qui a gagné toutes les classes. Sortir de chez soi, courir au loin, semble un besoin auquel peu savent résister.

Outre la facilité extrême de locomotion créée par nos inventions modernes, les causes en sont nombreuses.

Les unes sont bonnes assurément, utiles, nécessaires même; d'autres pieuses et saintes. Mais combien d'inutiles, combien d'inexcusables !

Cette passion du voyage est donc un fait indéniable. Ce sera un des signes caractéristiques de notre siècle.

Or il y a plusieurs manières de voyager.

Beaucoup ne cherchent qu'à se distraire, évitent d'en faire une étude sérieuse, profitable, et livrent par conséquent tout au hasard.

Mais les hommes intelligents, alors même qu'ils voyagent pour leur agrément personnel, se proposent aussi de s'instruire; et, si c'est un lieu saint, un lieu béni qu'ils vont visiter, ils veulent s'édifier.

Les premiers, dont l'esprit ne s'est nullement préparé, n'aper-

çoivent que sommairement les beautés naturelles ou artistiques qu'ils rencontrent, et souvent ne les soupçonnent pas même, dans la rapidité ou la légèreté de leur course. Aussi il se produit qu'au bout de peu de temps il ne leur reste plus qu'un souvenir vague et confus des pays et dès villes qu'ils ont parcourus.

Les autres, au contraire, préparent leur voyage dans leur cabinet avant de l'effectuer. Ils étudient les contrées qu'ils doivent visiter, se rendent compte à l'avance de ce qu'il y a de remarquable, afin de ménager la fatigue, le temps et, par suite aussi, leur bourse; car, dans un voyage , le temps c'est de l'argent. D'ailleurs on ne doit pas oublier que, même dans les musées les plus célèbres, tout n'est certainement pas chef-d'œuvre. Ils ont donc soin de prévoir ce qui sera à admirer. Et, si ces pays ou ces villes ont été le théâtre de quelques faits historiques, ou illustrés par des hommes célèbres ou par de grands saints, ils relisent auparavant le récit de ces faits ou la vie de ces personnages.

Par ce travail préparatoire , durant lequel on prend des notes qui d'ailleurs serviront de guide, le voyage devient plus attrayant, plus complet, plus instructif, et livre peu au hasard. Bientôt, quand on voit sur place ce qu'on a déjà vu dans les livres, l'esprit jouit davantage et emmagasine bien mieux les impressions du moment, avec surtout plus de durée.

Plus tard, au premier appel (fusse même après des années), la mémoire aidée des notes prises sur les lieux et que l'on a complétées au retour, aidée surtout de photographies, les fait revivre avec une fraîcheur qui étonne.

Cette seconde manière de voyager est la seule bonne, agréable, instructive, digne d'un esprit cultivé.

Des excursions, ainsi pratiquées, seraient, à notre avis, un complément on ne peut plus utile à tant de jeunes gens, qui, même intelligents et ayant fait de bonnes études, laissent bientôt évaporer leur vie en des distractions légères, quand elles ne sont point malsaines, et ne contribueraient pas peu à donner à leur esprit un caractère sérieux qui manque si souvent.

Cette préparation est indispensable particulièrement quand on va visiter l'Italie, où il n'y a pas une contrée, pas une ville, nous allions dire presque un coin de terre, qui n'offrent au voyageur, ou de

grands souvenirs historiques, ou des monuments remarquables, ou enfin, dans ces monuments, de vrais et immortels chefs-d'œuvre.

Cette terre privilégiée n'est- elle pas aussi la terre des papes? le foyer des arts, le centre de TÉglise, par la ville de Rome la patrie des grands saints et des plus célèbres artistes?

Oui, un voyage en Italie doit donc être, plus que partout ailleurs, prévu, préparé, puis soigneusement annoté, sous peine de ne devenir

Pâtre de la campagne de Rome.

OU qu'une course pieuse, si c'est la pensée religieuse qui l'a fait entreprendre, ou bien une simple excursion de touriste qui n'aurait cherché qu'à tuer la monotonie de son temps par des distractions pleines de variété , — c'est vrai , — mais sans profit.

Un premier voyage dans la Péninsule nous avait laissé le regret de n'avoir pu visiter le délicieux pays de saint François; ce pays si justement nommé le paradis de l'Italie : la pittoresque ville d'Assise, qu'a immortalisée à jamais ce séraphique chantre de l'amour divin, terre des miracles, terre des arts.

Autrefois nous rêvions de voir Rome et le pape. C'était l'ardent désir de notre âme sacerdotale.

Il fut pleinement satisfait. Nous en rendons grâces à Dieu.

Nous les avons vus une première fois en 1870, pendant le temps exceptionnellement beau des incomparables splendeurs du concile œcuménique du Vatican.

Ce souvenir restera à jamais gravé dans notre cœur.

Puis, encore, il y a à peine quelques années. Mais dans quelle triste situation ne se trouve point la Ville éternelle !

Capitale du monde chrétien, patrie des âmes baptisées, gigantesque reliquaire qui garde si précieusement toutes les gloires divines et humaines, tabernacle vivant de la papauté , la voilà devenue la proie facile d'une perfidie couronnée!

Le Vicaire de Jésus-Christ captif dans son propre palais !

Autant notre première visite nous avait comblé de joie, autant cette seconde nous remplit de tristesse.

Faut -il le dire? Une fois nos dévotions accomplies aux sanctuaires vénérés ; une fois surtout reçu le bonheur d'une audience pontificale et entendue cette voix aimée qui instruit le monde, il nous tardait de repartir.

A tout instant nous nous disions : Quel état alors ! et quel état aujourd'hui !

Le catholique et le Français surtout ne s'y trouvent plus chez eux. Leur cœur n'y est plus à l'aise; il s'y sent oppressé.

On dit que les pâtres de la campagne romaine chantent dans leurs solitudes, sur un air attristé, ce refrain :

Roina ! Roina ! non ô più Roma , Com' era prima.

« Non, Rome n'est plus notre Rome. »

Dans tous les cas, le saint Père pourrait bien dire avec juste raison cette parole si connue de notre grand poètf français :

Rome n'est plus dans Rome ; Elle est toute où je suis '.

Les vrais Romains d'ailleurs ne cachent pas leur pensée sur ce point; ils la disent tout haut, et les pèlerins de toute nation la proclament comme eux.

Oh! comme elles viennent avec tristesse et vérité, â la pensée du

* Corneille.

prêtre surtout, ces poignantes plaintes du prophète Jérémie, pleurant sur sa Jérusalem désolée :

(( La voilà comme une veuve éplorée, la reine des nations! Elles pleurent les voies de Sion, car plus personne ne vient à ses splen dides solennités d'autrefois. Les impies ont brisé ses portes avec leurs engins de guerre. Ses prêtres sont dans les larmes, et ses vierges navrées des douleurs de la persécution; et elle-même, la ville sainte, est accablée par la plus dure oppression ^ »

C'est au retour de ce second pèlerinage que nous avons pu enfin visiter Assise, et dans les conditions les plus attrayantes, avec la société archéologique de Montauban. Ce fut pour nous une véritable jouissance qui nous dédommagea des tristesses de la Pvome nouvelle. Nous en avons gardé les plus suaves impressions.

Et comme la facilité d'oublier, qui est, à notre avis, une des plus humiliantes infirmités de notre nature, pourrait certainement diminuer ou nous enlever même la jouissance du souvenir, nous allons essayer de le faire revivre, à l'aide de notes personnelles prises sur place, et des photographies rapportées par nous de ce pays privilégié.

Nous mettons humblement ces pages sous la protection puissante du saint et aimable patriarche qui sera l'éternelle gloire de cette exceptionnelle cité.

Ce travail est d'ailleurs l'accomplissement d'une promesse quasi formelle, en reconnaissance à un de ses fils les plus glorieux, au grand thaumaturge saint Antoine de Padoue.

1 « Facta est quasi vidua, Domina gentium. Vise Sion lugent eo quod non sunl qui veniant ad solemnitatem. Omnes portse ejus destructae..., sacerdotes ejus gementes... ; virgines ejus squalidse, et ipsa oppressa amaritudine. (Jér., Thren., i, 4.)

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