LE SPINETO ET LA CHAPELLE DES ROSES
En sortant de la basilique, on longe un corridor qu'on appelle le chemin des Anges, et on passe devant un petit jardinet nommé le Spineto. C'est là que sont les miraculeux rosiers de saint François.
Ce n'était en ce temps -là qu'un étroit terrain vague et broussailleux rempli de rosiers sauvages tout hérissés d'épines. Une nuit, le saint fut très violemment tenté par le démon pendant qu'il priait.
Quand une âme d'élite est arrivée à un degré éminent de perfection, le mauvais ange, avant de perdre courage et de l'abandonner, fait des efforts inouïs pour l'entraîner au mal. Il en coûte tant à sa malice de le laisser en paix à Jésus- Christ!
Or, pour ces âmes saintes , la lutte est proportionnée à leurs forces et le démon fait rage contre elles.
Cela nous explique ces rudes assauts, ces combats effrayants, ces tentations terribles que nous raconte la vie des grands serviteurs de Dieu et la haine extraordinaire de l'enfer contre eux.
Inutile de citer des noms : depuis le grand apôtre qui l'a raconté pour lui-même jusqu'à notre vénérable curé d'Ars et à nos derniers saints, toute l'histoire hagiographique en est pleine.
Ces épreuves, il les faut; elles fournissent à ces grandes âmes l'occasion de nouveaux mérites , de croître encore plus dans l'humilité, et à nous de précieux exemples.
Elles nous enseignent en outre que la vertu ne grandit que par l'épreuve, et que le ciel ne s'acquiert que par la lutte : Il ne sera couronné que celui qui aura bien combattu^... C'est parce que tu étais agréable à Dieu, dit l'ange à Tobie, qu'il fallait que tu subisses l'épreuve^.
D'ailleurs pourquoi craindre? Dieu est toujours là pour aider notre faiblesse par sa grâce puissante, et il ne permet jamais, dit l'Apôtre^, qu'on soit tenté au-dessus de ses forces.
Aucun saint n'est devenu saint tout d'un coup. Leur sainteté a été, pour tous, le résultat de leur fidélité à la grâce et de leurs efïorts pour repousser l'esprit du mal. ,
^ II Tim., II, 5.
2 Tobie, XII, 13.
3 Cor., X, 13.
il4 SOUVENIRS DU BEAU PAYS
Une nuit donc où François méditait avec larmes sur la passion de son Sauveur, le diable, pour le distraire de ses entretiens tout séraphiques, obséda son esprit de toute manière. Il chercha à lui persuader qu'il allait à l'excès dans ses mortifications, ses rudes pénitences et ses jeûnes presque continuels ; que c'était de l'orgueil de sa part de vouloir passer ainsi pour un grand saint; que d'ailleurs il était même coupable, puisqu'il compromettait sa santé en diminuant ses forces, dont il avait grand besoin pour son ministère apostolique. En somme, il lui prêchait habilement le relâchement, sinon la sensualité. Or c'était même la seconde fois qu'il subissait sur ce point cet assaut infernal.
François reconnut vite ses ruses. Pour y couper court, il adopta le moyen héroïque qu'avait employé autrefois saint Benoît, aux jours de sa jeunesse, dans une tentation contre la sainte vertu, au désert de Subiaco.
Il se lève, se dépouille de ses vêtements, et, profitant des ténèbres de la nuit, va se rouler à nu dans les buissons et les rosiers sauvages jusqu'à ce que son corps en fût tout ensanglanté, en s'écriant : «Ange du mal, sache qu'il vaut bien mieux pour moi goûter les épines et les douleurs de la passion de monSauveurquesuivre tes perfides conseils.»
Et le démon se retira honteusement vaincu.
Dieu récompensa immédiatement par un miracle l'héroïsme de son serviteur. Ces épines se changèrent aussitôt en rosiers tout ornés de magnifiques roses rouges et blanches : rouges comme le sang de ce saint corps, blanches comme son cœur virginal. Et voilà que sur la plupart des feuilles apparut aussi une tache de sang. Ceci se passait en janvier 1217.
Depuis sept siècles bientôt ce prodige continue toujours : ces rosiers, quand on les taille, repoussent sans épines, et leurs feuilles repoussent aussi ornées de sang. Ce fait, nous l'avons constaté nousmême; nous avons là, sous nos yeux, quelques-unes de ces feuilles, quasi reliques, cueillies en notre présence dans ce lieu béni.
Chose extraordinaire, on a très souvent essayé de planter ou de greffer de ces rosiers dans d'autres terrains. Inutile ; ou ils meurent bientôt, ou ils poussent sauvages comme étaient les premiers, sans qu'aucune feuille porte tache de sang.
Tout à côté, à quelques pas de ce Spineto, se trouve un tout petit
sanctuaire nommé la chapelle des Roses, parce qu'il touche presque au petit jardinet des rosiers merveilleux.
C'était là la pauvre cabane du saint; c'est dans cette espèce de crypte, de trois mètres au plus de chaque côté, qu'il se retirait pour prier et pour pouvoir plus librement se livrer à ces terribles macérations que le démon voulait lui faire abandonner. Que de visions célestes, que de communications surnaturelles n'y a-t-il point reçues!
C'est là encore, qu'à peine rentré de cet affreux supplice qu'il s'était infligé sur les rosiers sauvages, des anges vinrent le chercher,lui annonçant que le Sauveur et la sainte Mère l'attendaient dans la chapelle, où il reçut l'indulgence de la Portioncule. Il s'y rendit, portant, sur l'ordre des anges, douze roses blanches et douze rouges, qu'il prit en passant, et que Notre-Seigneur lui commanda d'offrir à sa divine Mère.
Cette cabane était tout simplement couverte de chaume et de roseaux. Plus tard, saint Bonaventure remplaça ce pauvre toit si rustique par une voûte, fit ouvrir deux petites fenêtres pour l'éclairer et laissa aussi tout ouvert un côté, afin que les fidèles pussent, derrière une grille de fer qui les sépare de l'autel, assister à la sainte messe.
Nous avons eu le bonheur d'y célébrer le saint sacrifice, et il nous souvient de l'émotion qu'on éprouve en ce lieu ; il semble qu'on voit ses murs comme imprégnés du sang de ce martyr de l'amour divin , qu'on assiste aux angéliques visions qu'il y recevait si souvent et à la lutte que l'enfer conjuré livrait à sa verlu.
C'est absolument la même impression qu'on ressent dans le presbytère d'Ars, qui fut si longtemps le théâtre de scènes analogues.
Là aussi l'âme est saisie d'un sentiment d'admiration, et..., faut-il le dire?... de terreur. On se dit : C'est donc ici, dans cette vieille masure, qu'a vécu près de cinquante ans l'homme le plus humble et le plus pénitent de notre siècle d'orgueil et de sensualisme ! Ici que le démon a fait rage constamment contre ce pauvre prêtre. Voilà, sous nos yeux, livrés à notre vénération, les instruments de ses macérations et de ses pénitences ! Voilà encore, partout, jusque sur les murs délabrés, les traces incontestable de la haine odieuse et bête du tentateur ! Et ce pauvre curé de campagne l'a vaincu ! Ces géants chrétiens sont maintenant dans la gloire et la félicité ; mais il faut convenir qu'ils sont passés par de rudes combats. Et notre ciel, à nous, quel sera-t-il? à nous qui, hélas! faisons si peu pour le gagner.