‹ Souvenirs du beau pays de saint FrançoisChapitre 16 sur 20 · LE COUVENT DE LA PORTIONCULE · texte numérisé non relu

LE COUVENT DE LA PORTIONCULE

Le couvent de la Portioncule est une très vaste et très agréable maison qui touche à la basilique. Elle est habitée par les religieux franciscains qui desservent le sanctuaire.

Évidemment ce n'est pas ce couvent qu'a habité saint François. Celui-ci fut commencé en 1493, nous a-t-on dit, par le bienheureux Bernardin de Feltre. Il se compose de quatre grands corps de logis qui forment un vaste carré. Au milieu est une grande cour, et, tout autour, un magnifique cloître décoré de superbes peintures qui, au nombre de quarante -cinq, redisent les gloires de l'Ordre.

Gomme nous l'avons dit, les Conventuels habitent le couvent d'Assise même.

Aussi, par la volonté de la Providence et de son illustre fondateur, chacune des deux principales branches du grand Ordre séraphique a reçu sa part d'honneur : l'une garde son berceau, l'autre le tombeau précieux * .

Le couvent de la Portioncule sert particulièrement de sanatorium aux pauvres franciscains, que la vieillesse ou la fatigue du saint ministère de la prédication obligent au repos.

Disons que ces bons religieux n'auraient pas choisi mieux. Ici ils

' Godescard, dans la Vie des Saints, au 4 octobre, fait une nomenclature fort intéressante des diverses congrégations de l'Institut de Saint -François.

trouvent un climat fort doux et salubre ; la maison y est très aérée et très ensoleillée. Et l'âme se retrempe dans des souvenirs très agréables et bien de nature à les porter à la sainteté.

Parmi les fresques que l'on y voit avec plaisir il y en a une qui représente le bienheureux Pierre de Catane, le second disciple de

Saint François écrivant sa règle sous l'inspiration de Notre -Seigneur. (D'après Juan de Sévilla.)

saint François et puis son vicaire général. La légende franciscaine raconte, au sujet de ce religieux doué d'une naïveté charmante, le fait merv^eilleux que nous allons rapporter.

Pierre mourut le 10 mars 1221 . Il n'était resté que peu de temps vicaire général de son cher maître. Prêtre, chanoine, religieux, toujours il avait été un homme de grande vertu, édifiant ses frères par sa ferveur. Une fois sous la direction de saint François, il devint un vrai saint. Sa mort fut des plus belles.

Or voilà qu'il fut à peine enseveli que Dieu se mit à manifester et

à récompenser ses mérites par un grand nombre de miracles. On venait en foule et de loin prier sur sa tombe, et les faveurs célestes, les miracles se multipliaient de plus en plus.

Il arriva enfin que ce concours incessant devint un dérangement continuel pour les religieux, dont la pieuse solitude n'existait plus, et leurs méditations, leurs exercices spirituels en souffraient.

Saint François se trouvait absent quand Pierre mourut. Dès son retour, les Frères, après lui avoir annoncé la perte qu'ils avaient faite, le mirent aussi au courant de la situation fâcheuse que ce concours de pèlerins leur causait. Au reste, le saint patriarche vit bientôt par lui-même le bien fondé de leurs plaintes.

Pris alors d'un saint zèle et d'une confiance qui ne doutait jamais, il va au tombeau de son vicaire qu'il avait tendrement aimé, et, avec cette foi qui obtenait toujours, il lui adressa ces paroles :

« Frère bien -aimé, vous m'avez toujours obéi avec la plus grande fidélité pendant votre vie, d'une affection toute filiale; eh bien, je désire que vous m'obéissiez encore après votre mort. A cause de vous, vous le voyez, nous sommes continuellement troublés par les séculiers, et l'esprit religieux de vos frères en souffre grandement. Donc, au nom de la sainte obéissance, je vous ordonne de cesser de faire des miracles. »

Et les miracles cessèrent dès ce moment; par suite, les pèlerins discontinuèrent bientôt de venir, et les pauvres religieux retrouvèrent le calme et l'entière liberté de leur vie spirituelle.

Quelque temps après, saint François, voulant donner à ce saint corps une sépulture plus honorable, le fit exhumer pour le transporter dans la sainte chapelle. Quel ne fut pas l'étonnement des nombreux assistants, quand on le trouva retourné et à genoux, la tête inclinée, dans la posture d'an religieux qui accepte avec humilité l'ordre de son supérieur.

Cet épisode a été consigné par le célèbre annaliste le Père Wading, dans l'histoire de l'Ordre, d'après un très ancien manuscrit soigneusement conservé aux archives du Vatican.

Par la permission des papes, Pierre de Gatane fut inscrit, avec le titre de bienheureux, aux martyrologes franciscains.

Si ce récit tombait sous les yeux d'un homme du monde comme il y en a tant aujourd'hui, d'un libre penseur ou rationaliste, quel

sourire de pitié, quels haussements d'épaule ne provoquerait -il pas probablement?

Et cependant, à tout prendre, les ridicules, les illogiques, les... simples, ce ne sont point ces moines, ces pauvres moines du xiii^ siècle, dont les légendes, charmantes dans leur sainte naïveté, nous racontent la vie angélique. Détachés de tout, aimant Dieu de toutes les fibres de leur âme, vivant dans un corps mortel comme s'ils n'en avaient point. Dieu récompensait leur foi admirable et confiante par des prodiges qui ne les étonnaient point, eux, parce qu'ils croyaient à sa puissance et à son amour.

Les illogiques, les ridicules, les insensés, ce sont donc ces prétendus esprits forts qui voudraient contrôler et discuter, en tout, la puissance et la bonté de Dieu envers ses séraphiques enfants du cloître.

Assurément ces miracles, dont est remplie l'histoire des saints, on peut bien ne pas les croire, car ce ne sont point des articles de foi. Mais du moins ils méritent le plus profond respect, car ils reposent pour la plupart sur les témoignages d'auteurs contemporains dont quelques-uns de la plus grande valeur, ceux de la Portioncule en particulier sur l'affirmation du docteur saint Bonaventure ; sur le témoignage de nombreux témoins, et parfois de foules entières qui les ont acclamés.

Le Saint-Esprit a vu d'avance cette race, cette tourbe de raisonneurs et de rationalistes, ces prétendus intellectuels, comme ils se nomment aujourd'hui, et il met dans leur bouche pour le jour des suprêmes et grandes manifestations ce langage et ces regrets tardifs et désormais impuissants : « Les voilà donc, ces pauvres religieux ; les voilà ceux que nous avions autrefois en dérision et en mépris. Nous regardions leur vie comme une folie et leur fin comme un déshonneur : insensés que nous étions ! Voilà qu'ils sont comptés parmi les enfants de Dieu ; les voilà parmi les élus ! Ah ! que nous nous sommes donc trompés. Nos pieds se sont lassés dans les chemins tortueux de l'iniquité et de la perdition;... nous avons méconnu la voie du Seigneur notre Dieu. A quoi donc nous a servi notre orgueil ? A quoi aussi la folle jactance de notre or? Tout cela nous a menés aux abîmes éternels tandis qu'eux sont dans la suprême félicité ^ ! »

1 Sag. V. 4, 5 et 6.

Oui, il n'y a que les esprits superficiels ou antichrétiens qui puissent rire du surnaturel : voilà pourquoi on ne lit point, sans pitié, ces paroles de Taine, que je citais en commençant, rendant compte de sa visite à la Portioncule : « On s'en va vite, car il n'y a rien de plus désagréable, après la dévotion vraie, que la dévotion fausse. »

Mais le surnaturel, c'est l'histoire même de la Portioncule, et il continue depuis sept siècles, et il n'y a jamais cessé.

Papes, saints, cardinaux, évêques, rois, princes, prêtres, religieux de tout genre et de tout nom, poètes, artistes, chevaliers, grands hommes de guerre ou de lettres, hommes et femmes de tous les rangs sociaux, sont accourus ici à la Portioncule, heureux d'y venir vénérer la divine Pleine des anges et son illustre serviteur saint François d'Assise.

Et parmi ces innombrables pèlerins nous voulons, en finissant ce chapitre, en nommer un illustre entre tous, un qui, aujourd'hui, est le point de mire de l'univers entier, un dont nous, catholiques, sommes si justement fiers, et aux pieds duquel nous déposons, avec bonheur, l'hommage de notre filial amour et de notre si respectueuse admiration : Léon XIII, glorieusement régnant.

Personne n'ignore quelle tendre dévotion il professe pour la très sainte Vierge. Mais ce que l'on sait moins, peut-être, c'est que c'est à Assise, à Sainte-Marie-des- Anges, qu'il aimait à aller la manifester.

C'est là qu'il se rendit avant d'aller prendre possession de son évêché de Pérouse, pour placer son épiscopat sous la protection de cette bonne Mère ; là encore qu'il revenait souvent faire ses dévotions au tombeau du grand saint, respirer cette atmosphère mystique et si pure de la basilique de Marie, de l'église de sainte Claire, qui protègent ce pays privilégié, et lui attirent tant de grâces et de bienfaits.

Et depuis ces jours déjà lointains, l'amour du grand Pontife pour l'Ordre de Saint- François n'a certes pas diminué. En preuve, l'acte souverain et si plein de sollicitude paternelle par lequel il vient, tout récemment, de réunir les branches diverses de l'Arbre séraphique en un seul faisceau sacré.

Nos dévotions étant finies à saint François et à ses sanctuaires,

DE SAliNT FRANÇOIS D'ASSISE 121

allons maintenant faire une visite à son illustre fille, à sainte Claire. Le touriste et l'ami des arts ne trouveront guère à admirer sans doute dans cette modeste et vieille église , mais un bon chrétien ne peut pas quitter Assise sans aller prier au tombeau de cette grande sainte, seconde gloire de cette heureuse cité.

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