ÉPILOGUE
Tels sont nos souvenirs d'Assise.
Quand nous en avons commencé le récit, nous ne pensions certes pas les écrire si longuement. Mais à mesure que notre plume courait, notre âme retrouvait une à une les douces impressions ressenties aux sanctuaires de ces deux grands saints de notre Église catholique.
L'époque où ils ont vécu, les grands faits historiques qui se sont accomplis alors, ont été si intéressants, que nous avons, comme malgré nous, cédé à la tentation de les étudier un instant. Ils montraient, d'ailleurs, d'une manière si admirable la main de Dieu conduisant les événements pour le bien de son Église! Et puis c'est une étude si attrayante pour l'esprit et le cœur que de contempler Dieu dans l'histoire!
Quoi qu'il en soit de ce modeste travail, comme nous l'avons dit en commençant, il n'était pas destiné à être livré à la publicité, car les motifs qui l'ont fait entreprendre étaient tout personnels. Mais le conseil de nos amis, et surtout les exhortations pressantes d'un vénérable fils de saint François, si connu par son zèle d'apôtre, ont vaincu nos hésitations à le communiquer au public. Ils veulent bien nous dire qu'il est de nature à faire quelque bien, et que les aimants du saint patriarche pourront le lire avec quelque plaisir.
Or, faire le bien est l'ambition d'une âme de prêtre. C'est la nôtre. Eh bien! puisse-t-il, en mettant en relief cette incomparable figure du saint d'Assise, contribuer à répandre aussi l'amour pour nos saints, le culte qui leur est dû, ce culte qui contribuait, comme nous l'avons
écrit déjà, à maintenir la foi clans rame de nos pères, et la ferait revivre parmi nous.
Est-ce donc que notre pauvre société naturaliste, sensuelle, égoïste, n'a pas un impérieux besoin de retrouver ce surnaturel qui fut toute la vie des saints, et dont ils nous ont laissé de si précieux exemples ?
De nos jours, où la grandeur est si rare, c'est pitié vraiment de voir dresser des statues partout à des personnages certes bien différents de nos héros chrétiens.
On glorifie, on panthéonise même parfois des hommes qui ont rempli de bien tristes rôles en leur temps. Est-ce que dernièrement encore nous n'avons pas vu le scandale de la glorification de Voltaire, — pour ne nommer que celui-là, — de cet homme si peu Français, de ce plat valet du roi de Prusse? Mis en comparaison avec notre angélique et glorieuse Jeanne d'Arc, celle-ci n'a pas été jugée digne encore de voir son héroïsme et ses bienfaits fêtés officiellement par le peuple qu'elle a sauvé, célébrés par la France qu'elle a arrachée à l'Angleterre. Il faut qu'elle attende !...
Heureusement que l'Église est là, qui s'apprête à le faire.
Mais à lui , le cynique insulteur, à lui dont le rictus riait de si bon cœur de sa patrie avec son royal maître, on fera pompeusement un superbe tombeau et on exaltera son nom ^
Oh ! quel malheur si ces cendres disparaissaient!
Oui, nos saints, même nos héros, nos vrais sauveurs de la patrie, après ces grands hommes de mauvais aloi: voilà la morale de ce siècle.
Eh bien ! gardons les nôtres ; soyons-en fiers et qu'ils gardent les leurs.
Saint Augustin a dit en son temps une parole célèbre sur certains
* De peur qu'on ne croie notre jugement exagéré, citons trois paroles de ce patriarche de l'impiété ; elles suffiraient seules pour le faire connaître :
!'■« « Je mourrai bientôt, et ce sera en détestant la France, pays des singes et des tigres, où la folie de ma mère me fit naître. » {Lettre du 7 août 1766, à d'Alembert.)
2« tt Allez, mes Welches (Français) ! Vous êtes les résidus, les excréments du genre humain! » (Discours de Voltaire aux Welc/tes.)
3« « L'uniforme prussien no doit servir qu"à faire mettre à genou les Français ! » Signé : Voltaire. (Lettre de mai 1775, à Frédéric II.)
Est-ce assez infâme ! Et cet homme serait glorifié par des Français ! Au moins que ce ne soit pas par la France. Ce serait un crime de lèse -patrie.
personnages, beaucoup trop exaltés alors et très injustement : « On les loue là où ils ne sont plus, et ils expient là oij ils sont K »
A combien peut-être, parmi ceux dont les statues encombrent nos places et nos jardins publics, ne pourrait-on pas appliquer ce mot sévère au premier aspect, mais très juste, du grand et saint docteur d'Hippone !
Ajoutons que, fort heureusement, en France le bon sens ne meurt jamais. Il a des éclipses, c'est vrai, et quelquefois fort tristes; mais iJ finit toujours par se retrouver.
Il y a dans notre pays des éléments de bien trop considérables pour que le mal puisse y obtenir d'autres succès que des victoires passagères.
Quand on repart d'Assise, ce n'est point sans regret. Aussi, au moment où le train qui nous emportait se remit en marche, nous jetions tous un regard ému sur cette cité privilégiée.
Beau pays de saint François! Nous sera-t-il donné de vous revoir? C'est peu probable. Dans tous les cas, nous proclamons heureux ceux qui peuvent revenir souvent retremper leur foi et leur piété dans ses bénis sanctuaires, y respirer cette atmosphère de sainteté si différente, hélas! de celle du siècle, comme aussi du terre à terre dans lequel s'écoule notre vie.
Terminons cette étude d'Assise par ces paroles si autorisées d'Alexandre IV, dans sa bulle de canonisation :
« Heureuse terre, visitée par les séraphins, imprégnée des larmes et du sang d'une grande victime. C'est là que l'étendard du salut, déployé par les anges, a dernièrement brillé sur l'Occident, comme il rayonna jadis sur les plages orientales. De quels ardents soupirs, de quelles prières enflammées, de quelles sublimes immolations n'a-t-elle pas été le théâtre; elle est devenue le second piédestal de la croix, un nouveau calvaire. Quel est le chrétien, quel est le prêlre qui ne se sentirait transporté d'amour en approchant et se retrempant par la méditation de ce céleste foyer-? »
Voilà pourquoi nous répétons, en finissant, qu'un voyage à Assise ne peut être complet qu'à la condition d'être un intelligent pèleri-
' (( Laudenliir ubi non siint ; cruciantur ubi sunt » (S. Aiig.) 2 Alexanilre IV, Bulle de la canonisation.
DE SAINT FRAxNÇOIS D'ASSISE ' 141
nage, c'est-à-dire d'avoir gardé dans son âme la foi et le sens chrétien.
Tandis que dans cette ville, qui ressemble si peu aux autres, les enfants de l'Église voient partout le surnaturel, le Christian cnicifixuni dont parlait saint Paul aux Corinthiens, les autres ne sauraient y voir qu'étrangeté et folie ' ; car la pénitence et la divine sagesse de la croix ne seront jamais que folie aux yeux du monde, incapable d'ailleurs de les comprendre.
' « Judscis scamlalmn. gentibus autem stiillitiam. > (I Cor., i, 23.)