‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 54 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Notre hôte donna un repas à l'occasion de la mort du vieillard. On versa un chaudron de bouillie de blé noir, assez épaisse pour tenir lieu de pain, sur chaque bout d'une longue et large planche posée à terre. On servit un veau et deux moutons rôtis tout entiers. Les Morlaques s'accroupirent autour de la planche, et l'un d'eux, tirant son sabre, coupa la viande en morceaux. Les pères de famille choisirent les plus grosses parts, les mangèrent à moitié et les passèrent aux femmes, qui se tenaient debout derrière eux ; celles-ci arrachèrent de leur portion quelques lambeaux de viande, les distribuèrent aux enfants dont elles étaient entourées et dévorèrent le reste. La plus grande preuve d'amour qu'un mari puisse donner à sa femme, c'est de lui remettre les morceaux après y avoir seulement donné quelques coups de dent ; s'il n'est pas content d'elle, il ne lui passe qu'un os. Je remarquai qu'ils buvaient tous dans la même tasse.

Les chefs de famille sont très respectés. Notre Morlaque, ayant fait un voyage de trois jours, fut reçu à son retour avec de grandes démonstrations de joie. Les femmes coururent au-devant de lui, se jetèrent à ses genoux deux à deux et lui baisèrent les mains. La facilité avec laquelle les Morlaques se font la barbe est étonnante. Ils prennent un peu d'eau froide dans le creux de la main, et passent cette main sur leur menton, puis ils ouvrent un petit couteau qu'ils portent toujours suspendu à la boutonnière du gilet, le promènent un instant sur la figure et les voilà très bien rasés.

J'aimais à causer avec un de nos voisins qui avait fait plusieurs voyages à Venise. Je lui demandai un jour comment il pouvait se résoudre à vivre dans son pays après avoir vu l'Italie. Il me répondit : « L'oiseau revient toujours à son nid. » Une autre fois je lui posai la question

pourquoi tous les Morlaques portaient des moustaches? « C'est, me dit-il, pour ne pas ressembler à des femmes.» Les Albanais et les Morlaques parlent l'ancienne langue illyrienne. Leur jurement ordinaire est : Passya vero (foi de chien). Ils saluent en disant : Aïdè Bogoii (allez en Dieu), et se donnent entre eux le nom de Brate (Frère) l.

Le général Marmont, voulant commencer les opérations, laissa le 60e régiment pour la défense de Raguse et de Zara et se porta sur les bords de la Zrmanja, devant le village d'Ervenik, où s'appuyait la droite de l'ennemi. Notre corps d'armée 2, composé de sept régiments d'infanterie à deux bataillons, sans artillerie ni cavalerie, comptait environ dix mille hommes, partagés en deux divisions sous les ordres des généraux Clause! et Montrichard. L'ennemi, au nombre de plus de vingt mille hommes, Hongrois et Croates, commandés par le général Stoïcevitch, auquel s'étaient joints les paysans armés, couronnait la crête des montagnes et nous barrait les passages. On lut aux troupes une proclamation du général en chef3, et au même instant l'avant-garde passa la rivière.

i. Nous respectons le texte de l'auteur en en modifiant quelque peu l'orthographe et sans nous en porter garant. (Note de l'éditeur.)

a. Division Clausel. — Brigade Delzons : 8* léger et a3e de ligne ; brigade Bachelu : ne de ligne à trois bataillons.

Division Montrichard. — Brigade Soyez : i8* léger et 5* de ligne; brigade Launai : 39" et 8i° de ligne.

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