CHAPITRE V
Mais au lieu de soutenir le combat, nous rétrogradâmes. Ce n'était qu'une fausse attaque pour attirer l'attention du général Stoïcevitch et l'obliger à dégarnir sa gauche que le général Marmont avait le dessein de tourner. Trois jours après, l'armée se porta au pied de la montagne de Zrmanja l. Le chemin qui nous avait conduits en Dalmatie était coupé en divers endroits et garni de batteries élevées les unes sur les autres. Le général Marmont, afin de donner à croire à l'ennemi que nous voulions forcer ce passage, lança deux compagnies de voltigeurs sur la première batterie ; elle fut enlevée et reprise aussitôt par les Autrichiens, car ce n'était encore qu'une fausse attaque qui coûta la vie à la moitié des voltigeurs. Un feu de tirailleurs s'étant engagé sur le flanc de cette position, ma compagnie et les voltigeurs du bataillon marchèrent à la baïonnette contre un bataillon croate qui s'était avancé, et le dispersèrent. La pluie tombait à torrents, la nuit vint et nous restâmes en première ligne, prêts à nous défendre à l'arme blanche contre un ennemi qui pouvait sortir de ses abris et nous attaquer avec avantage. J'avais établi une rangée de factionnaires en avant de la compagnie : après les avoir visités plusieurs fois afin de m'assurer de leur vigilance, je m'assis sur mon sac, je me couvris la tête de ma capote, et posant les pieds sur deux cailloux, j'attendis, mouillé jusqu'aux os, le retour de l'aurore.
bientôt, et si nous nous élevons à la hauteur de notre destinée, vous formerez dans peu la droite de la Grande Armée.
« Préparez-vous aux combats.
« Le général en chef, « Marmont. »
Vive l'Empereur 1 crièrent tous les soldats.
[Ce texte n'est qu'un à peu près, mais il donne bien le sens de la proclamation. (Note de l'éditeur.)]
1. Il n'y a pas de montagne ni de village de ce nom. L'auteur veut sans doute désigner les collines qui bordent la Zrmanja. (Note de l'éditeur.)
Au point du jour, quelques soldats parvinrent à allumer du feu. Nous quittâmes nos vêtements et nous les tordions pour en égoutter l'eau, quand des grêlons gros comme des noix tombèrent sur nous. L'obscur nuage qui les portait, sillonné en tous sens par la foudre, faisait horreur à voir. Meurtris, défigurés, nous nous serrâmes les uns contre les autres, nous garantissant la tête avec nos effets, et nous restâmes en chemise à cent pas de l'ennemi. La pluie suivit la grêle, Lorsqu'il fut possible de rallumer le feu, nous nous pressâmes autour, tenant nos vêtements à la main pour les faire sécher. Les Croates ne nous en laissèrent pas le temps; ils s'avancèrent en poussant des cris, et à moitié habillés, nous tiraillâmes toute la matinée contre eux. Vers midi, l'armée rétrograda, comme rebutée de ses vains efforts, et alla reprendre ses positions l. Peu de jours après a, les compagnies d'élite du 60e régiment nous amenèrent de Zara des pièces de gros calibre et nous nous portâmes de nouveau en avant. Notre régiment marcha toute la nuit et, au point du jour, on s'arrêta pour se munir de vivres. Les soldats furent prévenus d'en prendre au moins pour quinze jours, s'ils ne voulaient pas s'exposer à mourir de faim. Chacun se chargea selon ses forces.
En mon particulier, je portais trois pains de munition attachés sur mon sac, qui était rempli de paquets de cartouches, de riz et de biscuit. Une grosse gourde pleine de vin était suspendue à l'un de mes côtés et l'autre était garni d'une vingtaine de petits tourteaux attachés à une corde. Le poids de ces provisions, joint à celui de mes armés, de dix paquets de cartouches et de mes effets
1. Il s'agit du combat de Krovni-Brod, le 3o arril 1809. (Note de l'éditeur.)